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Full text of "La Grèce continentale et la Morée: Voyage, séjour et études historiques en ..."

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• I 
M 



LA . 



GRÈCE CONTINENTALE 



Et 



LA MORÉE. 



PARIS, IMPfilMR PAR BETUUNE ET PLON. 



i 



GRECE CONTINENTALE 

ET 

LA MORÉE. 



VOTAGB, BÉWUBk BT âTVBBS BUTOaX^UBB 

BN 1S40 ET18M , 

PAR J.-A. BUCHON. 

Fi. Butn, DigntU det icieacts , I. >, t. 9, 



PARIS. 

LIBBAlRIli DE CHARLES ROSSELIN, 

ÉitiTEim im ;,v nmi.ifiTHP,()i!E lyÉi-irE, 



I 






Madame, 

Mon voyage en Grèce avait un but fout historique et 
tout national. J'allais interroger les monuments en ruines, 
les débris des archives religieuses et civiles , les souvenirs 
même et les traditions populaires , et leur demander quel- 
ques rayons de lumière qui éclairassent mes pas à travers 
l'obscure histoire de ces temps où nos croisés de France 
étaient venus fonder leurs baronnies dans les mêmes val- 
lées où avaient fleuri les rois d'Homère. Pendant plus d'un 
siècle, cette Nouvelle-France , comme on l'appelait alors, 
avait fait les délices de TOccident* ; et, lorsqu'elle disparut 

^ E cosi le delizie de' Latioi , acquistaie anticamente per li Fran- 
ceschi , i quali erano i più morbidi e meglio stanti che in nllo paese 
del ninndo, per cosi dissoluta gente (les Catalans) Tiirono distriiKe 
e giiasle. (Giot. Villani, I. viii, c. 50.) 



VI 

à 

au milieu de Tanarcbie féodale» avant que ses conquérants 
si indisciplinés mais si valeureux eussent pu racheter 
bien des fautes par rbéroîque résistance qu*ils auraient op- 
posée aux envahissements des Turcs , tout souvenir de sa 
courte existence ne fut pas enseveli avec elle. Les chroni- 
ques du temps , les ballades popubirep , que j*ai entendu 
les bergers d'aujourd'hui chanter sur les ruines des an- 
ciens châteaux francs disséminés par toutes les montagnes, 
noui <mt conservé la mémoire de Thérolsaia cdevtl^resqpe 
de nos aventureux barons, du dévouement de quelques 
belles châtelaines, du respect que surent s'acquérir au 
milieu de ces troubles deux des princesses françaises de 
Morée , Catherine de Yakm et Marie de Bourbon ; et cette 
sorte d'unité que créa pour la première fois la conquête 
française, entre des municipalités habituées depuis la plus 
haute antiquité à une hostile indépendance , prépara peut- 
être utilement les idées des Grecs, ^ J^yr propre insu, à se 
voir, au jour de leur indépendance nationale, réunis en un 
9^ul lÈUt, 

A r^H^Qt de celte nouvelle page ajoutée aux gkirienie§ 
jipnale» des nOtre^t m opble CiBnr^ w cœur ouvert k 
toutes 1#$ généreuses émotions, un ce^ur que (aie^it battre 
^^rtout U gloire de sa ndiion et la gloire de m famille, qu'il 
ne ^parait jamais f fut vivement renoué, 3* Af Rt Uen^ 
seigneur le duc d'Qrlé^ns approuva chaudement mes re^ 
cherches, et in^utorisa h lui faire part, pendant mon 
voyage en Gr^ce* d^s faits nouveaux déconveru sur lee 
lieux et qui devaient n)*aider k jalonner Tbirtoire du passé i 

et il prenait d'autant plus d'intérêt à voir ces nouveaux 
fleurons ajoutée k la cooroone des siens , que luUmême , 
ainsi qu'a daigné me le révéler sa modeste et noble confi- 
dence, avait commencé pour lui seul, pour sa famille, pour 



1 



vil 

quelques auiis peut-être ( car il était justement fier d'aYoir 
des amis), une Histoire des hauts faits par lesquels s'é- 
taient personnellement illustrés les divers membres de sa 
famille. Cette autorisation , qui me fut accordée avec tant 
de grâce, était un devoir trop doux et trop honorable pour 
que j*y manquasse. 

£n offrant aujourd'hui à Votre Altesse Royale le vo« 
lume qui contient le résultat des recherches dont elle veut 
bien accepter Thommage, c'est à lui encore, c'est à sa pen-> 
sée vivante, c'est à cette même généreuse affection pour tout 
ce qui est et fut noble et grand , c'est à ce même cœur 
tout national qui s'est versé en entier dans le vôtre afin de 
se transmettre avec la même chaleur et la même pureté à 
son fils, c'est à Monseigneur le duc d'Orléans en vous, 
Madame, que je crois l'offrir. Que Votre Altesse Royale 
me permette do vous confondre ensemble dans le même 
respect et le même dévouement. 

Je suis , 



Madame « 

De Votre Alîesse Royale 
Le plus respectueux et le plus humble serviteur » 

J.-A. BUGHON; 



Paris, 16 octobre 1843; 



INTRODUCTION. 



« Avec le livre, dit le mâle Rcgoier de La Planche^ , 
on voyage saos frais par toutes les régions de la terre ; Ton 
monte avec espérance jusques au ciel, et descend Ton avec 
asseorance jusqaes aux abismes: Ton single par tous les 
gouffres de la mer sans, aucun péril;. l*on se trouve sans dan- 
ger au meilieu des batailles, en assaults et prinses de vil- 
les ; Ton se sauve sans perte de la main des brigands ; bref, 
Ton y faict toutes négociations et exercices sans bouger 
d'une place. Ce que long âge, un grand travail et pesante 
expérience n*aportoient qu'à Theure de la mort , nos en- 
iauts le peuvent, par manière de dire, succer des mamel- 
les de leurs mères et nourrices. » 

A Texerople de cet Âmyot , de ce Jacques Colin ^ et do 
tant d'autres excellents ouvriers , qui , suivant ce même 
éloquent écrivain du seizième siècle , « aidoient le grand 
roi François, premier de ce nom, à tirer par la main, 
comme d'ung tumbeau, les sciences, les arts, les lettres et 
bonnes disciplines ensevelies eu une fondrière d'ignorance, 
et à nous rendre les outils de sagesse tranchants en nosirc 
langue maternelle , » le but comme l'espoir de Fauteur de 
ce volume est de conduire sans fatigue avec lui son lecteur 
à travers des lieux et des hommes intéressants à étudier , 
mais parfois âpres à visiter , à travers des recherches tout 

• * Le Livre des marchands de Régnier de La Planche, pag. 428, 
dans ma Collection des Chroniques du Panthéon littéraire , seU 
%.éme siècle. 
« Ibid.y p. 427. 

1 



2 INTRODUCTION. 

à fait nouvelles d'où peuvent surgir des caractères et des 
faits dramatiques 9 mais qui ont besoin d'être dégagées de 
toute encombre et échirctes, poor laisser saillir le drame 
'de notre conquête et de notre établissement féodal en 
Grèce. 

Le récit de cet épisode de nos annales , que je suis allé 
étudier sur les lieux, ne viendra que plus tard et après de 
nouvelles recherches ; aujourd'hui je présente au public le 
récit du voyage que j'ai entrepris dans le but de contem- 
pler à la fois cette jeune société européenno. que la Hberté 
avait agrégée aux vieux états occrdentatix, elles débris des 
monuments et des souvenirs de fantiqtre dominatioti des 
nôtres, momiments et souvenirs iHspersés partout sur cette 
ten-e conquise et dominée par eux pendant pl«s de itnx 
siècles, % la suite de la quatrième croisade. 

Long-temps avant les pèlerinages à main armée et en 
grandes masses qui ont exclusivement conservé la déno- 
mination de croisades, mais qui ont été , en effet , comme 
le déclin des pèlerinages refigietix, de nombreux chrétiens 
avaient ïfris la croix et s'étaient rendus dans h Terre-Saîntc 
j)our y vénérer le tombeau de Jésus-Christ C'est de là que 
revenait le chef normand Drogon ou Dreux, en Tan 1016, 
lorsqu'il débarqua à Saierne , défendit cette vîBc contre 
les Sarrasins, s'engagea au service du duc lom!)ard de Sa- 
ierne émerveillé de la bravoure de sa petite troupe , et , 
après avoir fait venir de nouveaux renforts de Normandie, 
jeta la base de cette domination qu'étendirent depuis si 
glorieusement les fils de Tancrède de flautevîlle sur tout 
le royaume de "Naples, Tîle de Sicile et les îles de Malte et 
de Goto, 

A cette première époque des passages d*outre-mer, qui 
avaient lieu périodiquement au printemps et en automne , 
ainsi qu'ont lieu aujourd'hui les pèlerinages des musul- 
mans wa tombeau <l« Pr(^ète, le zèle religieux poussait 
seul les pèlerins vers la Terre-Sainte. Aucun bat d'aiiy)i- 
tiou mondaine ne les entraînait hors de leur patrie sur ces 



INTIIOI>ll€TIOM. 3 

plages loifttittiiefl. Quelque grande baie k eijwer, qodqoe 
vkrfettte passion k cslmer , quelque tœu ardent à acoan-* 
plir, voilà ce qui précipitai des mihitades sans cesse re-» 
uouYeiées au pÂed du saint tombeau -, et^ le voyage accom-' 
pli, ceux qui avalent pu résister aux fatigues et aux oiisè^ 
res de la route rentraient dans leurs foyers plus caknes et 
plus honorés. 

Les Arabes, maîtres de lémsakni, respectaient alors 
ces pieux voyageurs. Mais lorsque, en Fan 1065, les Turcs 
Ortokkles , conduits par un lieutenant du svhan Melek- 
Scbah , eurent triomphé des Arabes et dépossédé les cali-- 
fes latimhes de Jérusdem , une ère de persécutions tou<* 
jours croissantes commença pour les pèlerins chrétiens. 
Les insultes multipliées faites par les nouveaux conquérants 
tares aux pèlerins soulevèrent Findignation de Pierre-rHer^ 
mite, lors de son premier voyage en Terre-Sainte en 109&. 
De retour en Europe , il chercha à faire passer son indi* 
gnation dans tons les cœurs, et , à sa voix éloquente, des 
armées entières de pèlerins se portèrent vers la Terre* 
Sainte pour venger les Insultes faites à Dieu et aux hom- 
mes, et ouvrir désormais un libre accès au saint tombeau. 
Le poèoae du Tasse a immortalisé cette croisade. Jérusa- 
lem fut prise et le tombeau du Christ délivré ; mais, à da- 
ter de cette victoire, l'esprit de conquête commença k suc- 
céder au zèle religieux. Un royaume fut fondé à Jérusalem, 
une principauté à Amioche, des comtés à Édesse et à Tri* 
poli, et tout le pays conquis sur les musulmans fut réparti 
entre divers cbefe féodaux, qui obtinrent un territoire plus 
ou moins considérable, en proportion du nombre d*hom- 
mes d*armes que chacun avait réunis sous sa bannière et 
qn'il pouvait y maintenir pour la défense du pays 

En même temps que cette nouvelle direction des idées 
provoquait de si notables changements en Orient, elle ame- 
nait rapidement en Occident une modification réelle de la 
société. Jaloux de se montrer avec plus d'éclat dans les 
armées des croisés et de profiter pins amplement des chaq- 



4 INTRODUCTION. 

CCS de la conqaêle, tous les chefs féodaux luttaient d'efforts 
pour réunir sous leur bannière une suitt plus nombreuse 
de chevaliers et d'hommes d'armes. Ce surcroit de forces 
ne s'obtenait pas sans un surcroît de sacrifices pécuniaires, 
aggravés encore par le haut intérêt que faisaient payer les 
marins ou banquiers vénitiens et génois, et on ne pouvait 
arracher aux communes ces contributions extraordinaires 
qu'en se laissant aussi arracher des concessions extraordi- 
naires. L'avantage réclamé par le seigneur amena ainsi un 
avantage correspondant octroyé aux hommes de ses domai- 
nes. Dans les premiers temps des pèlerinages, on avait iso- 
lément affranchi quelques serfs pour le salut de son âme ; 
cette fois , on affranchit des communes entières pour l'a- 
grandissement de sa personne. La liberté s'acheta partout 
en même temps ; et, à chaque nouvelle croisade en Orient, 
s'augmenta en Occident le nombre des garanties concédées 
aux classes inférieures. Les exemples donnés par les sei- 
gneurs qui partaient à la recherche des aventures ne tar- 
dèrent pas à être suivis par ceux même qui restaient dans 
leurs domaines; de sorte qu'après un siècle seulement , 
grâce à l'éloignement des hommes les plus turbulents, qui 
allaient user en Orient l'activité qui aurait porté le désor* 
dre dans leur pays, grâce aussi à la sage prévoyance des 
papes, qui prescrivirent la paix dans les terres ainsi mo- 
mentanément abaftdonnées par leurs seigneurs, le bon or- 
dre intérieur , résultant d'une meilleure oi^anisation des 
communes, l'amélioration de la justice et l'accroissement 
de la richesse publique amenèrent sans secousses les pro- 
grès civilisateurs qui signalent l'apparition du treizième 
siècle. 

Au moment où ce treizième siècle allait succéder au 
douzième, le dernier des siècles obscurs du moyen âge, 
un nouvel ébranlement était imprimé à la fois aux idées 
religieuses et aux idées de conquête. Saladin , devenu 
successivement sultan de Damas, d'Âlep et d'Egypte, 
avait frap|)é au cœur le royaume chrétien de Palestine. 



INTRODUCTION. 5 

Jérusalem , après quatre-vingt-dix-huit ans de possession , 
était retombée entre les mains des musulmans, et Ptolémaîs 
on Saint-Jean-d'Acre elle-même, ce boulevard du non* 
veau royaume, venait de succomber. Deux rivaux dignes 
de Saladin , Philippe- Auguste et Richard Cœur-de-Lion , 
se présentèrent aussitôt dans la lutte , à la tête d'une troi- 
sième croisade. Richard commença par enlever Tile de 
Chypi;^ à Tempire grec en la cédant aux Lusignan, comme 
pour donner le signal du démembrement qui allait suivre, 
et les deux souverains reconquirent héroïquement Ptolé- 
maîs. Mais les cruautés atroces commises par Richard , la 
violence de son caractère, les jalousies entre les deux rois, 
et, d*aulre part, la générosité et la bravoure toute cheva- 
leresque de 8aladin rendirent inutile la reprise de Saint- 
Jean-d*Acre par les chrétiens, et la troisième croisade se 
termina sans que Jérusalem eut été reconquise. 

Un pape homme de génie , Innocent III , monté sur le 
trône pontifical en 119S, résolut de tenter un nouvel et 
puissant effort en faveur de la cause chrétienne. Une qua- 
trième croisade .'succéda rapidement à la troisième. Mais 
l'ambition mondaine lui donna un tout autre cours que ne 
l'avait prévu le zèle religieux. Une suite d'événements , 
décrits avec un charme entraînant par le plus ancien de 
nos chroniqueurs en prose française, le maréchal héréditaire 
de Champagne Geoffroy de Yiile-Hardoin, détourna le prin- 
cipal corps de l'armée des croisés des mers de Syrie pour 
le porter sur les mers de Grèce ; et ce ne fut plus Jérusa- 
lem , la ville sainte , mais Constantinople , la ville chré- 
tienne schismatique , qui tomba entre leurs mains. L'em- 
pire byzantin fut divisé tout entier par lambeaux entre les 
chefs croisés. Déjà l'île de Chypre avait été transformée 
depuis quelques années en un royaume latin placé sous les 
Lusignan ; l'île de Candie avait été presque entièrement dé- 
^ tachée aussi de la couronne impériale en faveur du mar- 
quis de Montferrat, qui la céda aux Vénitiens; ce qui 
restait de l'empire fut réparti entre tous les chefs. Un em- 

1. 



6 nvmmyoGTioN. 

pire franc fat eréé à Crnistantlnople et donné ao comte 
Baudoin de Flandre 401 avait épousé Marie de Champagne^ 
De cet empire relevèrent : les duché» francs établis soit en 
Asie, soit en Europe au nord de l'ancien empire grec ; les 
provinces et les iles données au d(^ de Venise avec le ti- 
tre de despote; le royaume de Salonique, qui s*étettdait du 
mont Hémns aux Thermopyles , et fut donné à Boniface 
de Montferrat ; enfin la principauté de Morée , qui eta- 
brassait le reste de la Grèce continentale , le Péloponnèse, 
les Cyclades et les fies Ioniennes, moins Corfoo, et qui fat 
conquise par un seigneur français. L'empire franc de Gon« 
sfantinople ne dura que cinquante-neuf ans. Le royaume 
de Saloniqoe dura moins de temps encore. Son existence 
même fut toujours précaire , déchiré qu'il était d'un côté 
par les rois de Bulgarie , qui venaient de ressaisir leur in* 
dépendance , et de l'autre par les despotes d- Arta , de la 
famille Ange , qui s'étaient constitué une souveraineté sur 
les dâ>ris de leur souveraineté de famille. 

La principauté française de Morée ou d'Achaïe eut plus 
longue vie. Gouvernée par une suite de souverains braves 
et habiles de la famille Yille-Hardoin de Champagne et rat- 
tachée à la fois par des liens de famille et de féodalité à la 
dynastie angevine des Deux-Siciles, elle continua à se 
maintenir, plus ou moins déchirée , plus ou moins puis- 
sante , mais toujours française et toujours indépendante et 
guerrière , jusqu'à la conquête turque , à la fin du quin* 
zième siècle. 

C'est l'histoire de cette partie importante de nos con- 
quêtes étrangères que j'ai entrepris de rechercher et d'é- 
claircir. Une obscurité profonde l'avait jusqu'ici envelop- 
pée. Les historiens byzantins ne la traitent qu'en passant et 
à l'occasion des guerres de leurs souverains avec les 
Français ; nos chroniqueurs à leur tour avaient trop peu 
de moyens, dans l'état imparfait des communications, 
pour pouvoir jeter sur cette curieuse époque une lumière 
suffisante. El d'ailleurs, autant nous sommes ardents et 



IimODUCTlIlN. 7 

habiles à reebercher, k gagner, k nom unir les pays cou» 
tigas à notre territoire , autant sommes-nous froids et dé- 
pourvus de suite dans ce qui s'étotgne par trop de notre 
attention de tous les jours. Quelle partie de l'univers n'a« 
vons-nous pas successivement possédée et perdue , sans 
qu'il reste même dans notre mémoire le souvenir du nom 
des pays que nous avons régis, des hommes émineots qui 
nous les ont acquis et de ceux qui ont consacré leurs ta^ 
lents à nous les conserver ! Le grand ministre Sully avait 
été vivement frappé de ce défaut de notre caractère natio* 
nal. Il s'exprime ainsi à cet égard dans une lettre qu*il 
écrivait le 2G février 1608 au |)résident Jeannin, envoyé 
pour négocier au nom de la France dans les Pays-Bas : 

« J'ai toujours estimé , dit 8uHy, la numarcbie d'Espagne 
estre du nombre de ces estats-ià , qai ont les bras et les 
jambes fortes et puissantes et le cœur infiniment foiUe el 
débile , et tout au contraire nostre empire françois estre 
de ceux qui ont les extrémités destituées de puissance et 
de vertu et le corps d'icelles merveilleusement fort et vi» 
gonreux , différences qui procèdent de leur situation et 
du naturel des nations dont ils sont composés. Ces eonsi** 
dérations m'ont toujours fait insister et conseiller avec fer* 
meté qu'il falloil attaquer le cœur et les entrailles de l'Es* 
pagne , que j ^estime , pour le présent , résider aux Indes 
orientales et occidentales , lesquelles ayant été le seul foa» 
dément de la grandeur d'Espagne, sera par sa ruine le boule* 
versement de sa rude domination , sans néanmoins devoir 
prétendre pour nous la conservation ou possession de telles 
conquestes , comme trop éloignées de nous et par consé- 
quent disproportionnées au naturel et à la cervelle des 
François , que je reconnoîs , à mon grand regret , n'avoir 
ni la persévérance ni la prévoyance requises pour telles 
choses , mais qui ne portent ordinairement leur vigueur , 
leur esprit et leur courage qu'à la conservation de ce qui 
leur touche de proche en proche et leur est incessamment 
présent devant les yeux , comme les expériences du passé 



8 INTRODITGTION. 

ne Tofit que trop fait coanoistre , tellement que les choses 
qui demeurent séparées de iiostre corps par des terres et 
des mers estrangères ne nous seront jamais qu'à grande 
charge et à peu d'utilité. » 

Cette disposition éternelle de notre esprit explique tout 
naturellement l'abandon successif de tant de pays et de tant 
de populations conquises par notre épée et soumises par 
l'équité de nos Jois ou gagnées par l'affabilité de nos mœurs ; 
elle justifie en quelque sorte l'oubli de la politique; mais 
elle ne saurait excuser ni l'abandon ni l'oubli qu'en ferait 
l'histoire. Tout fait glorieux du passé est un legs sacré qui 
appartient à la génération présente , laquelle, à son tour, 
en doit compte aux générations futures ; car c'est la réu- 
nion de tous ces faits qui compose la vie d'une nation ; et 
le bien comme le mal , la gloire comme les revers , le bon 
usage de la prospérité comme la fermeté d'un haut cœur 
dans l'adversité , sont des exemples et des leçons qu'on ne 
saurait passer sous silence sans se rendre coupable envers 
soi et envers les siens. 

Napoléon écrivait à son frère Louis en Hollande : «Vous 
devez comprendre que je ne me sépare pas de mes prédé- 
cesseurs, et que, depuis Glovis jusqu'au comité de salut pu- 
blic, je me tiens solidaire de tout, et que le mal qu'on dit de 
gaieté de cœur contre les gouvernementsqui m'ont précédé, 
je le tiens Comme dit dans l'intention de m'offenser. » Cette 
même sympathie pour les triomphes et les souffrances de nos 
devanciers, nous devons la ressentir tous ; et nous ne devons 
pas permettre qu'on arrache ou qu'on dédaigne un seul 
feuillet de nos annales nationales ; car nous sommes ce que 
nous sommes , avec nos défauts comme avec nos qualités ; 
et , au milieu des époques les phis désordonnées , il y a de 
hautes gloires qui surgissent au sein du plus profond abat- 
tement; il y a d'éclatantes vertus qui expient de bien 
tristes erreurs ; il y a de grands progrès qui nous conso- 
lent de nos longues souffrances. 

Ce sentiment consciencieux de mon devoir comme Fran- 



IINTRODUCTIOIV. 9 

çais et comme écrivain est Finspiration qui i»*a toujours 
guidé et soutenu dans mes études , et m'a encouragé h 
poursuivre les travaux difficiles qu*il me fallait entrepren- 
dre pour reconstituer et remettre enfin sur pied Thistoire 
si obscure de notre domination dans les provinces démem- 
brées de l'empire grec à la suite de la quatrième croisade. 
Un court exposé du résultat de mes recherches ne sera 
peut-être pas sans intérêt. 

L'empire de Constantinople une fois conquis par les nô- 
tres, il fallut songer à le constituer et à l'organiser. L'em- 
pereur Henri de Constantinople , successeur de son frère 
Baudoin , convoqua à cet effet tous les chefs de la conquête 
en un parlement solennel , qui se tint à cheval dans les 
prairies de Ravennique en Macédoine. Chefs militaires et 
chefs ecclésiastiques, tous y accoururent, et le patriarche 
latin de Constantinople y vint prendre place pour stipuler les 
droits de l'Église romaine triomphante. Là fut décidé ce que 
les chefs supérieurs devaient à l'empereur; ce que tous les 
feudataires se devaient entre eux ; ce qu'ils devaient au 
reste de l'armée franque qui les avait suivis ; ce qu'ils de- 
vaient enfin au pays soumis , dans l'intérêt du maintien de 
la conquête. Là fut constituée l'église latine , qui succédait 
à l'église grecque dans ses biens et ses droits. Les coutu- 
mes féodales qui avaient réglé la conquête franque dans les 
royaumes de Palestine et de Chypre , devinrent les usages 
par lesquels eut à se régir tout l'empire de Romanie , en 
même temps qu'une sorte de concordat , dont j'ai eu co- 
pie des savants moines bénédictins de l'abbaye du mont 
Cassin , déterminait l'étendue et la limite des privilèges de 
l'Église. 

Geoffroy de Yille-Hardoin, devenu prince de Morée ou 
d'Âchaîe par sa bravoure, son habileté, et aussi par la 
haute considération dont était entouré son oncle, le vénéra- 
ble maréchal héréditaire de Champagne et de Romanie au- 
teur de la Chronique de Coiistantinopte , mit sur-le- 
champ les nouveaux usages en vigueur dans ses états, et fit 



10 iirrROdiiCTiON. 

fr»pper momiaîe e» sm mou A ]*image du rojraame de 
France et de la plupart des états chrétiei» , et co soifvemr 
pefit>être des pairs romanrsqœs de la TaMe Ronde, sa prm- 
cipauté eut ses grands fiefs, subordonnés à sa suzeraineté et 
confiés à ses hauts banmSr An marquis éé Bodonîtza, Ton 
d'eux , il confia la garde des marches ou frontières de kl 
principauté du côté de la Thessalie. Xn duc d'Athènes, de 
la maison des La Roche ou Ray {de Rupe) de Franche- 
Comté, fut dévolue la principaîe aotorité éms le conseil, 
avec le Utre de baron d*Atbènes et de Tbèbes , qui ne fut 
remplacé par le titre de duc qn'en ?ertu d'une concessioo 
de saint Louis. Le duc de Naxos ou des Gyclades, le comte 
palatin de Céphalonie et antres ties ioniennes, et les trois 
barons tierciers d'Oréos , de Gbaici» et de Carysto en En* 
bée, forent chargés en particulier de la défense maritime* 
Le baron de Caritena eut la garde des- montagnes du côté 
des Tzacons, qui, de temps à autre, renouvelaient leurs 
nobles tentatives d'indépendance. Le baron de Passava, de 
la maison de Neuilly , campé an sein même de la terre 
guerrière du Magne , fut investi de la dignité héréditaire 
de maréchal de la principauté ; et les seigneurs de La Tré* 
mouille, de Toucy , de Brière, de Gharpigny, de La Pa« 
lisse , de Périgord , de Couriin , de Ligny, de Brienne, de 
Bussy, de Lusignan, de Bracy, d'Agout, d'Aunoy, et 
beaucoup d'autres, aini» que les chevaliers de Saint-Jean 
de Jérusalem , du Temple et de l'Ordre Teutoniqne, re* 
curent à diverses époques des fiefs {^us ou moins consîdé* 
râbles dans l'intérieur du pays. Les hauts barons étaient 
tous les pairs ou ^aux du prince , et formaient avec lui 
la haute cour , chargée de prononcer , sons la présidence 
du prince , dans toutes les questions féodales et dans tous 
les cas de haute justice ou justice par le sang. Une cour 
inférieure , appelée cour des bourgeois , présidée par nn 
délégué du prince , était saisie des questions entre les ha* 
bitants non nobles ; et chaque seigneur , dans sa propre 
terre , connaissait sans appel des cas civils entre vilains, et 



INTBODUCnOM. 1 1 

avec appel de« cas de inof eane et luMte j«atice. Outre le 
maréchal bérédhake , le pi^ce avait de grands officiers 
d'état , tek que le logothète oa chancelier , le protoves* 
tîaire im trésorier, le capitaine d'armes, et des diâtelahis 
datts les fertereases de garde générale. Oa s'était partagé 
le pays avaot de ravoir occtipé de fait ; r<Bun*e d'occupa* 
tiofi effeottre ae f«t ni longue ni bien contestée. Depuis les 
deroiers temps des Comnèoe , les pai*ties éloignées de 
Teoipire s'étaieiit déshabituées de Toiiéissance régulière, 
et de petits chefe locaux avaient , dans Tintérêt di; leur 
«nfaitimi , seané partovc la disconfe et ranarobîe. Aucane 
force greoqye «a peu compacte ne pouvait donc être réu- 
nie contre les Français , et dntqtie province attaqvée sé- 
parément deviat une proie facile. Les donae villes forti- 
iéen do Pélopomièse et les montagnes offrirent quelque 
Fésietance ; mais, a«x villes fortes, on accorda des privllé- 
gea , en laissant parfois aux habitants grecs ia garde de la 
ville et en se ^mentant d'an fort par lequel on la domi- 
nait ; quant aux montagnards ph» pauvres , ils ftiretit 
agréés comme anxiHatres «oMés. Puis, pour assurer foc- 
capation du pays, on St bâtir dans les plus fortes pestions 
des châteaux autour desquels vinrent se grouper les babi- 
tatioBS de Tarmée conquérante. Les Romains , lorsqu'ils 
réunirent tant de royaumes sons feur autcM-ité , s'étaient 
garantis contre !es rébdiions en détruisant les forteresses 
et en portant leurs boulevards de défense aux extrémités de 
Fempire ; aussi , ces boulevards une fois franchis , les peu- 
ples bai4)ares pureot-lls se répandre comme autant de tor- 
rents destructeurs sur toutes leurs provinces sans défense. 
Le système opposé fut adopté par l'armée conquérante de 
nos Francs de Morée, ainsi qu'il l'avait été par leurs ancê- 
tres. Tout le pays fut hérissé de châteaux-foits : châteaux 
du prince pour la garde générale du pays ; cfaâteaux des 
haats barons au centre et aux extrémités de leur baronnie 
pour la protection de leurs propres domaines et sans qo'H 
leur ftt besoin de l'autorisadon du prince , puisqu'ils 



1*2 INTRODUCTION. 

avaient , en qualité de ses égaux , le droit de guerre pri- 
vée ; châteaux des seigneurs bannerets et des liges d'hom- 
mage simple, toujours ouverts au prince, mais qui ser- 
vaient à la fois à la protection et à Téclat des seigneurs. 
Retrouvant ainsi sous le beau ciel de la Grèce les habitu- 
des de leur patrie , nos Français s'attachèrent à leur con- 
quête. Beaucoup d'entre eux firent venir de France leurs 
sœurs et une partie de leur famille , et bientôt la Morée 
devint, suivant l'expression du pape Ilonorius, une Nou- 
velle F rwnce; car, ainsi que le rapporte le spirituel chro- 
niqueur et aventureux guerrier catalan, Ramon iMuntauer, 
qui visita ce pays en 1309, « toujours, depuis la conquêle, 
les princes de Morée avaient pris leurs femmes dans les 
meilleures maisons de France , et il en était de même des 
hauts barons et chevaliers , qui ne s'étaient jamais mariés 
qu'à des femmes qui descendissent de chevaliers de France. 
Aussi, disait-on , ajoute-t-il , que la plus noble chevalerie 
du monde était la chevalerie française de Morée , et on y 
parlait aussi bon français qu'à Paris. » 

Ce droit de guerre privée laissé aux hauts barons pro- 
duisit des fruits amers pour la conquête , car c'était sou- 
vent au moment où il était le plus nécessaire de se réunir 
contre l'ennemi commun que les dissensions et les jalou- 
sies entre les chefs français affaiblissaient le plus l'autorité 
du commandement; mais le courage aventureux de ceux 
qui restaient avait bientôt compense le désavantage de 
leur situation. C'est dans ces luttes inégales que se pré- 
sentent en foule à notre admiration les caractères et les 
faits les plus héroïques, qui forment un drame plein de vie 
et d'intérêt pour nous; car, partout où triomphe un Fran- 
çais, la France est glorifiée en lui, et, partout où un Fran- 
çais est humilié, la France se sent humiliée avec lui. 

Cette anarchie féodale, quelquefois comprimée par l'au- 
torité des princes , mais jamais complètement étouffée , 
continua en Morée pendant plus d'un siècle. Les feuda- 
taires sentaient bien d'où venait le mal , et comprenaient 



INTRODUCTION. t3 

qu'en présence des Grecs, qui avaient repris les montagnes 
du Magne , et après les embarras survenus aux rois auge- 
vins de Naples , qui , depuis la reprise de Constantinople 
par les Grecs, avaient continué, en vertu d'iiiie cession de 
Tempereur Baudoin et du prince Guillaume de Ville^Har- 
doin , k posséder la seigneurie supérieui*e de FAchaïe , le 
maintien de la conquête devenait chaque jour plus diffi- 
cile ; mais aucun ne voulait faire les sacrifices d'amour- 
propre nécessaires au rétablissement de l'autorité et de la 
force publique. 8ur la fin du quatorzième siècle , la prin- 
cipauté d'Acbaïe échut, par la mort de l'impératrice Marie 
de Bourbon, à son neveu Louis II, troisième duc de Bour- 
bon , beau - frère de Charles Y , un des tuteurs de Char- 
les YI, et petit-fils de Louis , premier duc de Bourbon , 
duquel descend directement Henri lY. Louis de Bourbon 
résolut d'aller prendre une possession effective de sa piiu- 
cipaulé; mais, pour mieux se rendre compte de l'état du 
pays et des ressources qu'il pouvait offrir aussi bien que 
des moyens à prendre pour le conserver , il y envoya à 
deux reprises un de ses chevaliers , nommé Chastel-Mo- 
rant, qui, dit une vieille chronique, « oncques en sa vie ne 
feit voyage , sinon à ses despens , ne aussi u'ot cure de de- 
mourer en cour de seigneur. » Chastel-Morant avait rapporté 
de Grèce à Moulins une adhésion des seigneurs hauts ter- 
riens dcMorée et entre autres du plus puissant de tous, ie 
seigneur d'Arcadia en Messénie. Louis de Bourbon se pré- 
para donc à partir vers 1 390. <• Il avoit, dit sa chronique, de 
hautes pensées en lui. La première estoit de mener la royne 
à Naples , et , allant son chemin , de prendre la saisine du 
principal de la Morée que l'on clame Achaïe , qui estoit 
sienne : car ceux de la Morée n'attendoieut que lui pour le 
recevoir à seigneur. » 

La démence du roi Charles YI et les dissensions entre les 
princes de la famille royale de France empêchèrent Louis 
duc de Bourbon de se rendre dans sa principauté de Mo- 
rée , et il mourut, en 1410, avant d'avoir pu réaliser son 

2 



14 ÏNHAOBiiGTION. 

projet. La défaite d'Aziocourt eut ileu cittq ms après , H 
h France, déchirée daas son propre mn , eut besoin pour 
eite du bras de tous ses enfants. Quand elie se fut reconquise 
dle-tnême eiiui rassise sur sa base, grâce aux vertus et à la 
raison si droite de Jeanne d'Arc, à la sagesse de Donois, à la 
bravoure des Xaintrailles, des La Fayette, des La Hîre, aux 
lumières de Bureau de La Rivière, réformateur de l'artil- 
lerie, au patriotisme de Topulent Jacques Coeur, il n'était 
plus temps de remédkr à Tétat cbancelant de la prioci* 
paoté gallo-grecque. Les Turcs, vainqueurs sous Bajaz^ 
des forces hongroises et de la chevalerie de France à Nico* 
polis, s'étaient emparés, sous Amurat, son petit-âts, de 
Salonique et d'une partie de l'ancienne Épire, et enfin, sous 
Mahomet If, fils d' Amurat, de Constantinople elie-raéme. 
La prtncipanté de Morée, dont les Grecs et Florentins et Na« 
p(^ilains disputaient les lambeaux aux seigneurs français, 
faible reste de hi conquête de 1205, ne pouvait se maintenir 
plus long-temps. Dix ans s'étaient à peine écoulés depuis, la 
prise de Constanitnople par Mahomet , que la Roumélie en- 
tière, puis la Morée, puis en 1476 l'île d'Ëubée, devinrent 
la proie des Turcs. Tous ceux qui purent fuir se réfugiè- 
rent dans les pays voisins; le reste fut dépouillé ou massa- 
cré, et la Grèce entière fut enlevée pour presse qnatre siè- 
cles à la civilisation. 

J'ai voult] voir, après ces siècles d'infortune et de bar- 
barie, ce qui restait sur le sot grec et dans les cœurs grecs 
des monuments et des souvenirs de notre domination de 
plus de doux siècles dans la principauté d'Achaîe. J'ai par- 
couru le pays dans tous les sens ; j'ai conversé avec les 
hommes de toutes les classes ; j'ai mûrement examiné et 
les débris des monuments , et les débris des archives ; et , 
après deux ans de recherches consciencieuses, je rapporte 
Il mes compatriotes le fruit d'études persévérantes. Sem- 
blable au médecin qui, le lendemain des grandes batailles, 
parcourt soigneusement le champ de mort pour découvrir 
si, parmi ces cadavres gisants pêle-mêle, 9 ne se f etrou'vo- 



RVTlIOinJCTKMI. 15 

rsH fias ifâièlqiie corps animé d'un reste de vie » j'ai par« 
couru le champ obscur du passé à k recben^be de qv^ 
que fait ou de qnelqae nom giorien des oôtres qot méritât 
de sortir du sépulcre de l'oubli pour renaître à la fie de 
l'histoire, ou du moins sur la trace des moniineiits et des 
souvenirs qui restent d'eux. Ces laits, ce» noms , ces mo« 
numents, ce» glorieux souvenirs sont bien plus nombreux 
qu'on ne le pen^. Suivons pour un inatant la raarcbe de 
notre armée conquérante à travers les provinces de Tan* 
ctenne &rèce • et on verra si je m'abuse. 

Laissons là mire vieux chroniqueur Geoffrey de Ville* 
Ilardoin , maréchal héréditaire à la fois de Champagne et 
de Romanie, choisir entre les fiefs de Serrbès et de lliosi« 
nopolis en Macédoine , que lui avait donnés son ami le 
roi-marquis j^iface de Montferrat ; laissons lli aussi le 
roi-marquis, s'appnyant au nord sur THémus et comptant 
snr le bon voisinage de son beau-fràre le roi de Hongrie , 
s'avancer au midi jusqu'à l'Olympe, disposé à aban^nner au 
neveu de son ami le maréchal le reste des provinces méri- 
dionales, et passons de l'autre codé de l'Olympe et an delà de 
la vallée de Tempe pour pénétrer avec tes nôtres dans les 
riches plaines de la Tbessalie. Ici commençait la Grèce d'Ho* 
mère, ici commençaient à vrai dire les premiers postes féo- 
daux de la principauté française ; ici aurait dû commencer le 
royaume actuel de Grèce , si les puissances n'eussent pas 
refusé de se rappeler que c'était dans les montagnes de 
l'Olympe et du Pinde qu'avait été constamment alimenté 
le foyer de la résistance armée contre le joug turc, que les 
chefs les plus braves s'étaient pet^tués de race en race , 
qu'il y avait eu le plus de sacrifices, le plus de courage , 
lo plus de dévouement, le plus de souffrances. La Tbessalie 
et la Crète, arrachées par la volonté des hautes puissances 
au corps de la monarchie grecque, se débattront long- 
temps palpitantes. Comme la tête et la queue d'un serpent 
que la hache aurait séparées de leur tronc ; mais le ser- 
pent meurt, et la Grèce subsistera ; et, viennent les zéphyrs. 



1(> INTRODUCTION. 

cette jeune plante grandira à sa taille naturelle, et les fleurs 
produiront leurs fruits. 

Au temps de notre conquête, la Thessalie était comme 
une sorte de terrain neutre entre le royaume lombard de 
Salonique et la principauté française d*Achaîe, et, de même 
qu'au temps d'Homère, elle était le vestibule et la porte de la 
Grèce. Les centaures antiques et leurs successeurs avaient 
leurs successeurs dans nos chevaliers toujours éperonnés et 
armés. Mais, au lieu du vaillant Protésilas, d'Ëumélus, fils du 
roi Admète; de Philoctète , ami d'Hercule; de Podalire et 
Machaon, enfants d'Ëfsculape ; de Polipétès, fils de Pirithoûs, 
vainqueur des centaures et petit-fils de Jupiter; de Gonéus, 
maître de la froide Dodone ; de Prothoûs, habitant les forêts 
du Pélion ; c'étaient Roland de Passy, Thierry d'Ostrevant, 
Guillaume et Pierre de Bassigny, Jacques de La Baume , 
Robertde Trevel, Jean de IVlontigny, Guillaume Alaman, Ro« 
land et Albert de Canosa, Ulrich de Thorn, Ëustache de Saar- 
Brûck, Berthold de Katzenellenbogen , Nicolas de Salnt- 
Omer, Hugues de Besançon, Albert du Plessis, qui occu- 
paient les forteresses de Larisse, de Yelestino, de Pharsale, 
d'Armyro, de Domocos et des environs du Pélion, qui a con- 
servé de l'un d'eux le nom de Plessis; forteresses dont les 
restes sont encore debout sur tous les contreforts des monts 
de la Thessalie, sur tous les escarpements qui dominent ses 
plaines. Leur position les rendait presque indépendants. 

Ce n'est qu'au delà des monts Othrys, avec la vallée du 
Sperchius, que commençait le domaine incontesté des 
princes français d'Achaîe de la famille Yille-Hardoîn. Cette 
riche vallée du SperchiUs était de tous les points le plus 
essentiel à défendre , puisqu'elle conduit en Béotie et en 
Attique ; et cette nécessité de la défense y a toujours en- 
tretenu la vaillance des habitants. Aux temps homériques 
Achille était comme campé à la tête de la vallée , dans la 
Phthiotide , dont la capitale , Larissa-Cremasti , offre des 
ruines intéressantes. La petite république des iËnians, 
avec Hypate et Néopatras au pied de l'OEia , protégeait le 



INTRODUCTION . 1 7 

passage du Sperchins à Tautre extrémité ; Tétroit passage 
des Thermopyles , entre les derniers points de la chaîne de 
rOEta etiesmaraisdugolfe Malliaque, en interdisait la sortie 
vers le midi ; et, si on franchissait ces obstacles, on se trou- 
vait aux prises, avant de franchir les défilés du Cailidrome, 
avec les habitants guerriers de la Locride du Gnémis, dont 
Ajax, fils d'Oïiée, conduisit les troupes au siège de Troie ^ 
et avec ceux de la Locride Opuntienne , que gouverna le 
père de Patrocle , aini d'Achille. À toutes les époques on 
voit se diriger par cette route les grandes armées d'inva- 
sion. C'est par cette vallée que , Tan ^80 avant Jésus- 
Christ , Tarmée de Xerxès vint se heurter aux Thermo- 
pyles contre le dévouement de Léonidas et de ses Spartiates. 
C'est là que fut arrêtée , deux cents ans après , Tan 280 
avant Jésus-Christ , l'armée de nos ancêtres gaulois , qui , 
sous un de leurs brenns , avaient ravagé la Macédoine 
et la Thessalie , et c'est par le chemin même d'Hydarnes 
qu'ils franchirent le Cailidrome et allèrent piller le trésor 
du temple de Delphes. C'est par là encore que , quinze 
cents ans après , l'an 1205 de Jésus-Christ , une autre 
armée envahissante de Français , celle des croisés , ayant 
pour chef Boniface de Montferrat et pour capitaines Guil- 
laume de Champlitte , Othon de La Roche , Jacques d'À- 
vesnes et plusieurs autres illustres croisés de Bourgogne , 
de Champagne, de Flandres, de Savoie et de Lombardie , 
se dirigea par la Béotie et IVlégare sur Corinthe et Ârgos , 
avant la cession de l'Achaïe à un prince particulier. C'est 
par là enfin que passa, en 1309 , la Grande-Compagnie 
catalane dans sa marche sur le duché français d'Athènes. 
Aussi , lors de l'établissement de la principauté française 
d'Achaîe , des soins tout spéciaux furent-ils pris par les 
conquérants pour pourvoir à la garde de tous les passages. 
Un seigneur français de famille puissante obtint, sous le 
titre de marquis , le commandement de cette marche ou 
frontière , et planu son château à Bodonitza , peut-être 
l'ancienne Dodone thessalique. 

2. 



18 I^tRMIItTlOll. 

LeR dent grande forteresse» de Keitoiin ou LaHlid , et 
de Patradjick od Néopatras, randenne Hypate capitale 
des ^nians , dont de vastes ruines subsistent encore , fû-^- 
rcnt destinées à garder les passages du blond Sperchius 
aux rives verdoyantes. Les Français ne s'en emparèrent que 
sur la fin du premier siècle de la conquête. Les Gatalaosi 
maîtres après eux du duché d'Athènes, s'en emparèrent à 
leur tour, fortifièrent de nouveau Néopatras contre les ek^* 
cursions qui pouvaient survenir du côté de l'Étolie , et y 
fondèrent le duché de Néopatras, dont le titre, réuni à ce*- 
loi du duché d'Athènes » s'est conservé jusqu'à nos jours 
parmi les titres d'honneur des rois d'Espagne, successeurs 
des rois d'Aragon-âicile. La ville de Patradjick < qui do- 
mine toute cette partie de la vallée du Sperchius , est en* 
core surmontée des ruines de l'ancienne forteresse catalane. 
Elle était destinée dans les temps plus anciens i arrêter les 
envahisseurs arrivés de la Thessalie aux beaux chevaux 
pour se jeter dans l'Étoile, dont les habitants faisaient par* 
tie, aux temps homériques comme aujourd'hui, de la réu* 
nion des peuples grecs , et qui , sous Thoas , fils d*Ândré-» 
mon , furent conduits sur quarante bâtiments au siège de 
Troie. La grande vallée de l'Âchéloûs , qui sépare l'Étoile 
ancienne de l'Acarnanie , était alors défendue , au passage 
du mont Arakinthe , près duquel se trouve le ooUVeiU ac^ 
tuel de Boursos , par de petits forts qui donnaient réveil 
aux villes fortes de Vrachori et de Missolonghi , tandis 
qu*aux deux extrémités de cette côte les forteresses de Yo* 
nitxa , près de l'ancienne Actium , et de Lépante ou Nau-* 
pacte , à rentrée même dû golfe qui ouvrait passage au 
cœur de la principauté , défendaient tout abord par mer. 
La forteresse de Lépante resta presque jusqu'aux derniers 
temps de notre domination entre les mains des seigneurs 
français de RIorée; et ce ne fut qu'en 1^07 que , désespé- 
rant de voir arriver parmi eux Louis de Bourbon leur 
prince , auquel ils avaient envoyé leurs requêtes par son 
ambassadeur Chastel-Morant , ils se décidèrent à s'en des* 



INTROHUGTION. 19 

saisir, moyennant une indemnité de 500 dncats d'or, rni 
fa?eur des Vénitiens plus capables qu*eai de la proléger 
contre les Turcs. Sous Philippe de Tarente, mari de l'im- 
pératrice titulaire de Constantinople Catherine de Valois, 
et fils de Charles II de Naples, Lépante avait été le séjour 
habituel de ce prince , qui , à sa qualité de prince direct 
d'Achaîe, joignait celle de despote d*Arta et de seigneur de 
Corfou en tertu de son premier maiiage avec Ilbamar, 
fille de Nicéphore Comnène, despote d*Ârta on d'Kpire* 
Enfin, c'est près de cette même forteresse de Lépante que 
se livra , en 1571 , le célèbre combat naval dans lequel les 
Vénitiens, les forces pontificales et les Espagnols, comman«> 
dés par don Juan d'Autriche , triomphèrent des forces ot«- 
tomanes « sans pouvoir cependant sauver Chypre , ce qui 
était le but de la ligue et de l'armement. L'étendard porté 
par don «Juan est encore conservé à Gaëte. Ces forteresses 
et ces montagnes formaient ainsi alors on puissant bou- 
levard. 

La mer ouvre nn accès plus facile à la vallée du Sper* 
cliius. Tout en face du plateau sur lequel est assis Bodo* 
nitza, en suivant la vallée par laquelle le torrent du Boagrius 
se jette dans le golfe Malliaque^ s'ouvre le détroit de TEu- 
bée, et par Ib les bâtiments peuvent arriver des côtes d'A* 
sie et do golfe de Salonique. Larissa en Phthiotide et Oréos 
en Eubée étaient placées des deux côtés de ce canal comme 
des sentinelles vigilantes. Au temps d'Homère, les Abantes, 
qui habitaient l'Eubée depuis Histiœa ou Oréos jusqu'à 
Carysto, paraissent sous les ordres d'un seul chef, Elphé- 
nor, de la race de Mars. Sous les Français, l'Ëubée , tie 
riche et peuplée, fut répartie entre trois barons de la même 
famille, relevant féodalcment des princes français de Morée 
et liés par des traités avec la commune de Venise. Tous les 
traités conclus è cet égard entre les princes français de 
Morée et la commune de Venise, depuis les premiers temps 
de la conquête , sont conservés textuellement dans les ar- 
chives de Venise, et je les al vérifiés sur des manuscrits du 



20 INTRODUCTION. 

temps. Jacques d'Avesnes, de Ja famille des comtes de 
Flandres, avait bien été le preoûer conquérant de i'Ëubéc; 
mais, en vertu d'arrangements particuliers, la seigneurie 
de TEubée avait été cédée par lui à un Lombard de ses 
amis, qui la partagea entre ses trois ûls, restés tous 
sous la suzeraineté des princes français de Morée. £n par- 
courant cette île, qui n'a jamais été décrite par les voya- 
geurs, car les Turcs d'Ëubée s'opposaient toujours à ce 
qu'on la visitât, j'ai retrouvé encore debout les trois forte- 
resses placées au centre des trois baronnies, les redoutables 
châteaux bâtis dans les déGlés de chaque baronnie pour 
leur servir de rempart l'une contre l'autre, plusieurs châ* 
teaux des feudataires inférieurs, quelques-unes des églises 
latines construites au temps de ces barons, et jusqu'à leurs 
inscriptions funéraires et écussous. 

Les îles placées sur la côte d'Jilubée, telles que Skopélos, 
Skiatbos et Skyros, étaient dans la dépendance de ces trois 
barons. A Skyros, où Achille se cacha parmi les ûUes de 
Lycomède et donna naissance à Pyrrhus , les Francs con- 
sacrèrent un couvent à saint Luc , et les deux autres îles 
offrent quelques restes des châteaux et couvents qu'ils y 
avaient bâtis, aussi bien que de' leurs armoiries de famille. 

Au cas où la surveillance active des barons de l'Ëubéc 
se serait endormie, et où des vaisseaux passant près des îles 
Lichadcs, composées des membres du malheureux Lichas, 
serviteur d'Hercuie, dont elles portent le nom, eussent ha- 
sardé un débarquement sur les côtes de la Locride , des 
dispositions étaient prises pour en neutraliser le danger. 
Au pied du Cuémis , à quelques milles de la côte où est 
établie aujourd'hui une sucrerie française de sucre de bet* 
terave , s'éleva la forteresse de Sidéroporton , qui défend 
l'accès vers les passages de montagne et vers l'ancienne 
Opus, patrie de Patrocle, aujourd'hui Kardinitza, où se 
trouvent aussi les restes d'une antienne forteresse. 

Les passages de mer étaient donc aussi bien gardés que 
les passages de terre. Pour pénétrer dans la vallée du Sper- 



INTRODUCTION. 21 

cbias et dn Boagrius dans la valtée de la Doride , en allant 
en Béotie par Bodonitza, on rencontre un défilé, ou clei- 
soura^^ que notre vieux chroniqueur Henri de Valen- 
ciennes, continuateur de Ville -Hardoin, appelle la Glosure. 
A Feutrée même de cette gorge étroite et pittoresque qui 
se fraie un chemin sinueux entre deux versants dn Galli- 
drome , dont les pentes sont revêtues jusqu'au sommet des 
arbres les plus magnifiques, est bâti au-dessus d'un pla- 
teau, au milieu d'une gracieuse vallée et sur de larges bases 
helléniques, le château franc du marquis de Bodonitza, en- 
core presque entier aujourd'hui. Ce chef féodal tenait ainsi 
entre ses mains les clefs de la Grèce. Une fois ce défilé 
franchi , on descend dans la vallée du Géphise , entre le 
Gallidrome et le Parnasse. Dans tous les passages de cette 
vallée intérieure de la Doride , sur tous les versants du 
Gallidrome et du Parnasse jusqu'aux sources mêmes du 
Géphise , subsistent les ruines de petits châteaux français , 
distribués partout comme autant de sentinelles et placés 
sous le vasselage du haut baron de Bodonitza. Par sa posi- 
tion intermédiaire , cette riche vallée dépendait alors , 
comme elle dépendit aussi dans les temps anciens , des 
chefs plus puissants qui l'entouraient. Le seigneur de Gra- 
via , mentionné dans les lettres d'Innocent IH , était un des 
plus importants de ces feudataires inférieurs , car par le 
défilé de Gravia s'ouvre encore aujourd'hui la route de la 
Livadie ou partie supérieure de la Béotie. 

Une fois descendue dans les plaines de la Béotie , une 
armée d'invasion eût trouvé de nouveaux obstacles. Près de 
l'antique domaine de Mynias, l'ancienne Orchomène, dont 
Âscalaphe conduisit les troupes au siège de Troie , existent 
des ruines d'une forteresse franque , et à trois lieues de là 
subsiste entière sur ses bases helléniques la forteresse fran- 
çaise de Livadia , dont l'enceinte fermée a offert , pendant 
la dernière guerre, un rempart à toute la population de 

* KXsiffoOpa , passage étroit et fort entre des montagnes. 



22 lNtiio©u6Tt<wi, 

)fl THte acttf^le de Lhradift. Césva^es re^l^, (jtrî eôHtrcnt 
la coltine élevée à pic au-dessus de h ville, dtf cMé de 
Taotrëde Trophonius, produisent on très-bel effet dans 
tout le paysage , et de là on embrasse une vue itiagni fique 
des cimes neigeuses dn Parnasse et du double Héllcon. Si 
de là on voulait passer dans la Pbocide , on arrait devant 
soi la forteresse encore subsistante des comtes de Salona ; 
et , si on voulait marcher sur Tbèbes , on trouvait une 
multitude d'autres petits forts, échelonnés sur tous les ver- 
sants de THélicon et qui viennent se projeter sur la route de 
c?tte ville , outre tes marais du lac Copafs , si funestes aux 
chevaliers de France en Tan 1310, et les. nombreux fortins 
disséminés sur ses rives, dans Tîle de Gla, à Hagia-Marina et 
jusqu'à Karditza, Tanclenne Acraepbia, où existe encore une 
église bâtie par messire Antoine de Flamma en 1311, ainsi 
que le témoigne une inscription grecque que j'y ai copiée. 
Tonte la Béotîe et l'Attkine furent , au temps des Fran • 
çais , conquises par un seigneur puissant de la maison de 
La Roche , dn comté de Bourgogne , qui , comme les sou- 
verains , fit frapper monnaie en son nom. Placé , en dépit 
de lui-^méme , sous la suzeraineté des princes de Morée, il 
fut toujours un feudataire peu docile. C'était comme un 
renouvellement de la vieille lutte entre Athènes et le Pélo- 
ponnèse; mais cette fois Athènes fol forcée d'abdiquer la 
domination et de rester sujette. Comme, à chaque renou- 
vellement des princes de Morée, il fallait un renouvellement 
d'hommage des fendataires , l'un des successeurs du pre- 
mier conquérant d'Athènes profita du moment où arrivait 
à la couronne princière de Morée un successeur du pre- 
mier Ville-^Hardoin pour lui refuser hommage de fidélité, 
et il entraîna dans sa rébellion les seigneurs d'Ëubée, et 
même l'un des parents du prince , le seigneur de Caritena 
et de presque toute l'Arcadie , Geoffroy de Brière. Le sei- 
gneur d'Athènes et les siens furent vaincus. Le sort des 
armes fit encore fléchir Athènes sous Lacédémone et le 
Péloponnèse. Guillaume de Ville-Hardoin, prince de Morée, 



tMTaOBUCTION. 23 

biea diflërem du rigoureax Lyasodre , n'aboia pus de sa 
vicioine wr «es compatriotes et p«ren<fl. Il se coDteiHa 
d'envoyer le seigaeur d'Athènes en Fraoce au pied da 
trône respecté 4e saint Louis * qoî préparait dès lors une 
Dou?elie expédition à la Terre Sainte, pour laquelle ii avait 
besoin du concours des Français de Morée. Saint Louis 
réconcilia le sig^eur d*Âtbèoesairec«Hi souverain, et, peur 
enlever de son cœur tout souvenir amer de sa défaite et de 
sa soun^ission , ii i«i conféra le titre de duc et en fit le pre« 
mier des banis barons de la frincipauté de Morée. Les 
traditioBs Jocales indiquent encore aux voyageurs, au pied 
du mont Carydi , sur la route de Mégane à Thèbes par le 
Gilhéron» un peo «u-doBsusde «a joaction avec rancienne 
route de €orîilfae à Tbèbes , près de deux belles tours hel- 
léniques iiarlaitenQient conservées et rattachées par un mur 
franc m mines » le lieu ou fut livrée cette grande bataille 
entre les ehevidiers français , qui renouvelaient les rîvrikés 
des temps antiques. 

Telle avait été , krs de notre conquête , la distribution 
des grands fiefi dans la «Grèce continentale et dans l'Eubée 
et les lies de aa dépendance , Skiathos , l^opéios et Skyros. 
Le Péloponnèse eut aussi ses hauts barons, soumis, comme 
les preoders, à k «nieraifieté du prince, qui n'était pan le 
makre » mais ie chef de ses égaux. £n comparant avec at- 
tention notM principauté française d'Achafe avec la Grèce 
homérique , on rencontre entre eUes des ressemblances sin- 
guh^es qui ne font que mieux ressortir leurs différences. 
Les deux époques s'expliquent l'une par l'autre, et nos hauts 
barons semblent leseuccesseurs komédlats, mais étrangers , 
des rois homériques. Le vieil ttomère , ce guide si sûr pour 
la topographie de ia Grèce antique, est un guide non moins 
nécessaire pour la tojpographie des hautes baronnies fran- 
qoes. Mais les rois d'Homère élaient des Grecs qui com- 
mandaient à des Grecs et professaient la même religion 
qu'eux. S'ils avaient à se prémunir contre les autres rois 
teurs voisins « ils n'avaient du moins rien à redouter dans 



• INTRODUCTION. 25 

tombeau des.Atrides, conservé dans son intégrité. £n gou* 
Ternant par lui-même cette partie de l*Argolide et de la 
Gorinthiè, il avait sans doute délégué son autorité h quel- 
ques grands feudataires; car on voit Diomède l'Élolien 
commander les contingents des villes de Tirynthe^ Her- 
mione, Âsine, Trézène, Épidaure, Masète, c'est-à-dire de 
toute la presqu'île de Methana et de l'île d'Égîne, et fixer 
sa résidence à Ai^s, où le Lycien Glaucus, petit-fils de 
Belléropfaon, devint son hôte. Quant au reste du Pélopon* 
nèse, la Laconie de Ménélas, la Messénie du vieux Nestor, 
l'Ârcadied'Agapénor, l'Éiide d'Aniphiroaque, Agamemnon 
y exerçait aussi , sinon une suzeraineté légale , au moins 
une suprématie de fait. 

Sous les Français, nous voyons le prince Geoffroy de 
Yille-Hardoin, le baron des barons, prendre possession de 
Corinthe et faire bâtir vis-à-vis de l'Acro-Corinlhe, du 
côté de la Morée intérieure, le petit fort de Mont-Ësquiou, 
dont le nom, qui rappelait au prince champenois l'un des 
villages placés près de sa terre de Yille-Hardoin en Ghani- 
pagne, s'est conservé jusqu'aujourd'hui presque sans varia- 
tion. Toutefois, comme ce n'était pas du côté de l'Attique, 
occupée par des compatriotes puissants , que la conquête 
française pouvait courir quelque danger, mais bien du 
côté des montagnes de la Laconie et de la Tzaconie, oc- 
cupées par des tribus guerrières et amies de l'indépen- 
dance, comme l'étaient leurs prédécesseurs les Spartiates, 
ce fut cette partie du pays qu'il se réserva à lui-même, et 
sur laquelle il porta toute son attention. (Conservant son 
domaine de Calamata, placé au débouché du Taygète et de 
toutes les grandes chaînes, il donna Garitena au plus 6a- 
i;Ae^eurei/ar des chevaliers de France, Geoffroy de Brières, 
fils d'une de ses sœurs, et fit bâtir la forte ville de I^listra, 
ou la maîtresse ville , pour dominer sans crainte toute la 
vallée du Taygète , et cinq forteresses encore debout dans 
le Magne, celles de Passava , de Kelepha , de Maïna , du 
Ghâteau-de- la-Belle et du Pprt-aux-Gailles, pour contenir 



16 IHTAOBUCTIOM. 

l*iiidoeile iiravoare des Maoiotes. Le resta du .pays fui ré- 
parti aitre les plas puissaats de ses iiaroos. A Diomède, 
graad-vassal d'Âgaoïeninoii, saccéda un chef franc S qui, 
niatCre comme Iih de la presqu'île de Metiiana, depuis Âr- 
gos et Nauplie jusqu'à Épidayre , soogea aussi à s'y bien 
fortifier. Aiasi j'ai retrouvé encore de vastes ruines de 
constructions franques , souvent sw des débria de con- 
structions heUéiiiqnes, sur b côte d'Épidaure, comme dans 
l'intérieur, à Angelo-CaMro, à Piada surtout près d'Épi- 
daure , à Xéro^asteHi , où les Byzantins, et tes Français 
ensuite, ont eu peu k faire pour réparer les immenses res-^ 
tes de la citadeHe heUénique restée ddiout avec ses vastes 
pierres polygonales et ses petites portes angiriaires , à Ar* 
goseur le sommet de la mentapie, à Nanplie au-dessous 
de la lérteresse q/ai a conservé le nom du fils de Nauplius, 
l'ingénieux et naibeureux Palamède. 

Le frère d'Agamemnon, le malencootreux Hénélas, ré« 
gnait sur un pays pi us difficile à conquérir et à conserver. 
Ansriles Français couvrirentnls ce pays de châteaux-forts. 
£n se dirigeafit sur Sparte par Astros et la Tzaconie , on 
jen aperçoit de vastes déliris sur presque toutes les collines 
qui protègent les passages. Un des plus intéressants est ie 
Château-de-la-BeUe , au-dessus du ravin de Xéro-€ampi 
et près d'Hagios-Pétros et du couvent de Loucos. Là on 
peut, comme je l'ai fait, assis au milieu des ruines, se 
faire chanter par les bergers de la Tzaconie la ballade an- 
tique , répétée de boudie en bouche , en l'honneur de la 
belle cfaâtelaine française , aux beUes robes franques , au 
courage héroïque , au cœur pkoyahle , <qui défendit douze 
ans son château contre l'eunemi , et ne fut trahie que par 
la bonté de son cœur ; aussi le nom de <lhâteau-de-la-Belle 
est-il resté aux ruines du château qa'eUe avait défendu. 

* Au quatorzième siècle , la seigneqiie d'Argos fut possédée par 
Guy d'Cnghlen, neveu de Gauthier YI, duc d'Athènes par «a sœur 
Isabelle, mariée à Gauthier d'Ëngliien , et petit-neveu de Gauthier 
de BrieaiWi duc 4*MUèMS, tué par les Catatans. 



IlITRGBUCTIOIf. 97 

Ces àanx sotnrefrirs de la patrie rafrateiriftièm le sang sur 
la terre étrangère. 

La yà&ée de l'Enrôlas oa da Taygète , dana laquelle od 
pénètre à la sortie des monts de Tzaconie^ atait été fortifiée 
d'ooe manière partkolière à Taide de la ville et de la cita- 
delle de Mistra* Là tous apparaissent, à qRelqaes pas Fone 
de Fantre, les trois époques, Pépoqae grecque, Tépoqne 
byzantine et Tépoque franque « parfaitement distinctes. La 
vieille Sparte est enserelie sons la terre, maïs chaque jour 
la charrue en soulê? e quelques débris précieux. Son en- 
ceinte est parfaitement marquée : ici est le théâtre, situé 
près de Tam^ien marché, au pied desf collines et à une ex- 
trémité de la ville i ^ est la prairie ofnbragée autrefois de 
platanes, aujourd'hui de beaux peupliers, oà< sur le bord 
de TEurotas, luttaient les jeunes filles de Sparte en pré^ 
sence du peuplé ; en se dirigeant du théâtre vers les colli- 
nes qui descendent gracieusement du Taygète, voici les 
restes d'un temple placé sur la route qui conduit au ro- 
cher des Apothètes, visiMe de la rtlle» et d'où on précipi- 
tait les enfants Spartiates malingres et contrefaits* I^ Lacé- 
démoula byzantine se renfermait dans un espace beaucoup 
pins restreint Ses murs d'enceinte , élevés , du cdté de 
rEarotas, sur des bases d'ancieBs temples^ et, du côté du 
Taygète, sur les ruines du théâtre, sont encore debout sur 
les collines dont la pente est bordée par l'Eurotas aux rives 
ombragées de lauriers-roses. Les conquérants français 
ataient pris une position plus forte pour bâtir leur ville de 
défense. Ville-Hardoin choisit pour cela, parfUiles contre» 
forts du Taygète , uu monticule facile è défendre « et il y 
éleva sa citadelle et sa ville de Mistra , appelée par les 
.Grecs Mesitbra. Jusqu'à nos jours, la Mistra de Yille-Har- 
doin, à une lieue environ de la première Sparte, avait été 
la seule ville importante de la vallée du Taygète. Gull^ 
laume de Yille-Hardoin, prince de Morée, ayant été forcé de 
la céder aux Grecs pour sa rançon , ceux-ci en firent le 
f hef-lreu du despotat de ce nom , et, quand les Turcs eurent 



28 INTRODUCTION. 

conquis complètement la Morée sur les Français, Italiens, 
Catalans et Grecs qui se la disputaient, ils continuèrent à 
regarder cette ville comme un des points militaires les plus 
importants. Aujourd'hui que les habitants du Magne obéis- 
sent, comme les habitants des autres provinces, à un gou- 
vernement national, il est devenu inutile de conserver une 
place forte intérieure, et on abandonne peu à peu la mon- 
tueuse Mistra pour reprendre dans la vallée la position de 
Fantique Sparte. Mistra cependant portera long-temps en- 
core son origine franque écrite sur tous ses débris. La ci- 
tadelle couvre le sommet du pic, et au-dessous sont éche- 
lonnées, sur les pentes rapides de la montagne, de vastes 
et belles églises , sur les colonnes de Tune desquelles ou 
peut lire, comme dans des archives, les donations faites au 
chapitre dans le cours du treizième siècle. 

Au sud de la vallée du Taygète s*étend le Magne, diffi- 
cile alors à contenir; et Jean de Neuilly, en i^cevaut la sei- 
gneurie de ce pays, reçut en même temps le commande- 
ment de ses cinq forteresses et le titre de maréchal héré- 
ditaire de la principauté. 

On voit dans Homère que la partie orientale de l'Arca- 
die devait entrer dans les possessions propres d'Âgamem- 
non, puis qu'elles s'étendaient jusqu'à Phères et Carda- 
myli. Dans les temps historiques , les noms d'Orchoraène, 
de Mantinée, de Mégalopolis, suffisent à sa gloire. «Sous les 
Byzantins, on y retrouve les villes fortes de Nicli, de Yéli- 
gosti, de Moukhli, et les Turcs, plus tard, y bâtirent Tri- 
polilza avec les ruines de trois villes voisines. A Agapénor, 
qui conduisit les troupes d'Arcadie au siège de Troie, suc- 
céda le sire de Brières, neveu du prince, un des plus che- 
valeresques caractères parmi nos brillants chevaliers de, 
Morée. Ce fut à l'entrée du pays de montagnes, à l'extré- 
mité de la plaine de Mégalopolis, qu'il bâtit son château 
crénelé. Là il se logea comme un aigle dans son aire. Le 
château pittoresque et bien assis de Garitena a offert de nos 
jours à Colocotroui un boulevard que n'ont pu franchir les 



INTRODUCTION. 99 

Tares. En faisant faire alors quelques menus travaux de 
réparation, il retrouva quelques tombeaux de nos anciens 
chevaliers, et sous leur pierre funéraire des cottes de mail- 
les, des casques et d'autres armures, telles qu*on en a rér 
cemment retrouvé un grand nombre à Ghalcis en Eubée. 

C'est sous quatre chefs différents, Amphimaque et Thal- 
pius, tous deux petits-fils d' Actor, le vaillant Diorès et Poly- 
xèoe, semblable aux dieux et petit-fils du roi Augée, qu'Ho- 
mère envoie au siège de Troie les guerriers de Buprasie et 
de fa divine Élide. A celte époque de l'histoire grecque, les 
plaines de TÉlide n'avaient pas à redouter les invasions ve- 
nues du côté de l'Étolie, peuplée par des hommes de même 
race, et ses laborieux habitants pouvaient se livrer avec 
sécurité à la culture de leurs plaines fécondes. Il n'en fut 
pas de même au temps de la conquête franque. 

Le despotat d'Arta était alors entre les mains d'un 
prince de race grecque, parent des empereurs de Byzance, 
et les Génois, ennemis des Vénitiens, pouvaient, avec leur 
marine, faciliter l'attaque des côtes. Il fallut donc multi- 
plier les précautions militaires; aussi voyons-nous s'élever 
de ce côté de redoutables forteresses confiées à de puissants 
seigneurs. Sur les limites méridionales du côté de la Mes» 
sénie : c'est Vilain d'Aunoy qui occupe la forteresse limi- 
trophe d'Arcadia en Messénie; c'est Ancelin de Toucy, 
qui se fortifie dans les montagnes de manière à protéger 
le cours de l'Alphée ; c'est Nicolas, châtelain de Saint- 
Omer, qui, sur la rive septentrionale du Pénée, au-dessus 
d'ane belle montagne d'où on peut suivre tout ce qui se 
passe en Élide, fait bâtir une grande ville fortifiée qui, 
ainsi que la montagne elle-même , porte encore aujour- 
d'hui son nom légèrement altéré en celui de Santamcri. 
lin de ses petits-fils, du même nom que lui, Nicolas de 
Saim-Omer, bail * de Morée en 1285, fit bâtir à Thèbes, 

* Le bail était le lieutenant on vicaire du prince , le gardien ou 
ftdministrafear du pays ; en latin , bajulus : d*où baillie , garde, 
pnissanee., et bailler ^ donner en garde. 

3. 



30 INTnODUGTlON. 

Il rexlrémiiédG la Cadméa, une faste fdriereése qui porte 
aussi son nom , et dont bne hirge tour carrée siilutiste ao- 
jourd*hui , et , au vieux IHavarla , sur l'emplacement de la 
Pylos de Nestor, près de Sphactérie, une autre forteresse 
destinée à la protection de celte côte , et dont les tastes 
murailles, les portes et les tra? aux intérieurs se conservent 
imposants en face du nouveau Navarin et de l'antre côté 
de la baie. Enfin , pour mieux garantir ces riches plaines 
de toute attaque , Geoffroy de Viile-Hardoln chdsit atec 
discernement, sur Cette côte unie, ranelen promontoire 
montueux de Ghélonllès pour y bâtir une autre forteresse, 
celle de Rlémoutti , à laquelle des Francs donnèrent ie 
notn de Mata-Gfifon, ou meurtHère des Grecs; et l'em- 
placement fut si bien choisi et la consiruttlon fut si bien 
entendue, qu'elle subsiste entière et presque sans aucune 
dégradation extérieure. Gomme Ville- tlardoili employa à 
celte construction le produit des séquestrations des reve- 
nus du clergé, qui, après avoir accepté des fiefs militaires, 
refusait cependant le service militaire convenu, le nom de 
Castel-Tornèse, ou forteresse bâtie avec des deniers-tour- 
nois, lui a été conservé par une ironie perpétuée jusqu'à 
nos jours. En remontant jusqu'aux rivages méridionaux de 
l'ancienne Âchaîe, on retrouve deux autres forteresses 
franques qui complétaient le système de défense : celle de 
Patras, donnée comme baronnie à une fille du prince ; celle 
de Yostitza, l'antique iËgium d'Âgamemnon, donnée au 
sire de Charpigny; et enfln, en s'appuyant sur les monta- 
gnes qui s'abaissent de ce côté, les baronnies de Chalan- 
tritza et de Galavryta, dont l'une était échue au sire de La 
Trémouille , nom qui s'est conservé dans le voisinage de 
Galavryta, dans le petit fort de Trémoula , et dont l'autre 
fut le partage de Raoul de Tournay. Les ruines de ce der- 
nier château franc, placées au-dessus de la ville actuelle de 
Galavryta, sont considérables. 

Ainsi protégée par ces nombreuses forteresses , l'Élide 
put se peupler et prospérer. La facile communication de 



iMTnODUGtlON. .11 

ses ports al^G Briodes et les autres ports du royaume de 
Maples avait amené dans ce pays ufi commerce fort étendu, 
attesté par de ilombreox témoignages. €iare<itza , dont le 
nom est encore porté, avec le titre de duché, par les ducs 
anglais de Clarence, qui Font reçu par héritage d'une 
petite-fille de Guillaume de Yille^Hardouin ^ était alors le 
principal entrepôt du commerce ; on y frappait monnaie 
au nom des princes français de Morée ; les poids de Cla- 
rentza étaient connus et adoptés dans les villes commer- 
ciales d'Europe et du Levant , et les droits qu'on y perce- 
vait sur les marchandises étaient pondérés avec une éqnité 
qui faisait loi. Un employé de la Compagnie des Bardi de 
Florence, François BaldoccI Pegalotti, a composé, avant le 
milieu du quatorEième siècle , un guide des commerçants 
pour Tusage de ses mandataires. Il a été imprimé sous le 
titre de : Pratica delta mercatura, dans la collection 
îotitulée : Detla décima e di ^atie altre gravezze 
impoête dat c&fnercio di Fireme , et il suffit de le par- 
courir pour se convaincre de toute Timportaiice conimer* 
claie de Glarentza. D'autres villes de TÉlide , telles qUe 
Beanvoir ou Behéder, dont le nom a été traduit en Calo- 
scopi; Andravida, où trois princes de la fkmille Ville-Har- 
doin ont leur tombeau dans l'église Saint-Jacques dont je 
n'ai plus retrouvé que k vaste enceinte à fleur de terre, 
mais où subsistent encore le chœur ei une partie de la nef 

* Isabelle de Ville-Hardoin , fille de Guillaume de Ville-Hardoin , 
priuce de Moréc, avait épousé en troisième mariage Florent de Hai* 
naut, appelé Walleran dans VArt de vér\ller les dates. Elle en 
eut une fille, nommée Matliilde de Hainaut, qui hérita de la prin- 
cipauté de Morée, et mourut en 1324. Le duché de Clarentza était 
un apanage de Théritter présomptif de la principauté d^Achaïe on 
de Morée. U passa A IMnlippiue de Hainaut, nièce de Florent et fille 
de sou frère Guillaume comte de Hainaut. Lorsque Philippine 
épousa Edouard lit d'Angleterre, elle lui apporta ce titre, qui f^t 
donné à Lionel , son second fils. Le titre de duc de Clarence s'est 
conservé depuis ce temps parmi les titres des princes royaux d'An- 
gleterre. 



32 INTRODUCTION. 

de la belle église gothique de Sainte-Sophie , dans laquelle 
siégea souvent la haute cour féodale de Morée ; et plus loin, 
en remontant les rives délicieuses de l'Alphée au delà 
d*Olympie, les ruines immenses de Tanlique et pittoresque 
monastère latin de Notre-Dame d*Isova , avec ses belles 
fenêtres ornées, et tant d'autres ruines de châteaux et 
d'églises disséminées depuis le rivage jusqu'au sein des 
montagnes, attestent la richesse de cette province pendant 
l'administration des Français. C'était, à ce qu'il semble, 
leur séjour de prédilection, à cause de sa position vis-à-vis 
des côtes d'Italie ; et c'est aussi là que la langue du peuple 
a été le plus profondément modifiée par la langue française. 
Souvent , en parlant avec les paysans, je m'étonnais de la 
grande quantité de mots de notre vieille langue qui se sont 
incorporés à la langue grecque et se conservent dans le 
langage habituel de cette province. 

Reste l'opulente Messénie , arrosée par le Képbisius et 
lePamisus, et s'étendantd'Arcadia, Qef de Vilain d'Âunoy, 
jusqu'au cap.Gallo. Ce ne fut pas à Pylos, patrie du vieux 
Nestor, ce ne fut pas sur l'emplacement de l'immense Mes- 
sène ou ancienne Ithome , dont les murs d'enceinte, aussi 
considérables que ceux de noire moderne Paris peut-être , 
s'étendent avec leurs nombreuses tours sur les pentes ré- 
gulières des montagnes dont elle est environnée , que 1rs 
conquérants francs établirent leur capitale. Nestor avait eu 
dans son temps une grande puissance maritime , puisqu'il 
mena les siens sur quatre-vingt-dix bâtiments au siège de 
Troie. A l'époque de notre conquête, c'était entre les mains 
des Vénitiens qu'était toute la puissance maritime ; et on leur 
abandonna même les ports fortifiés de Modon et de Coron en 
Messénie, afin de s'assurer leur secours. Il n'y avait donc 
plus à s'occuper sérieusement que de la défense de terre, 
et c'est dans ce but que fut bâtie la forteresse de Calamata, 
presque aux débouchés du Taygèie, par où pouvaient péné- 
trer les Maniotes , sujets et alliés peu sûrs des croisés et 
toujours impatients du joug étranger. Guillaume de Ville- 



INTRODUCTION. 33 

Hardoin , le troisième des princes de Moréc da nom de 
Yilie-Hardoin, naquit à Galamata; et la forteresse qu'y fit 
construire son père contre encore le plateau supérieur de 
cette ville, dont la physionomie rappelle beaucoup celle de 
nos moyennes villes du Bourbonnais. ÇH et là , sur les 
portes des anciennes maisons et des édifices religieux de 
ce fief de famille des seigneurs de Viile-Hardoin, succes- 
seurs du roi Nestor, apparaît Técusson des Yille-Hardoin 
de Champagne. 

Mais à ces souvenirs anciens de la patrie viennent se 
joindre des titres modernes plus glorieux encore qui 
appellent sur la Messénie et notre plus vif intérêt et notre 
longue affection. C'est à Pétalidi que , dans des vues bien 
différentes de celles qui avaient guidé les croisés nos ancê- 
tres, et uniquement cette fois dans desintentions bienfai- 
santes et généreuses pour la Grèce , débarqua , le 30 août 
1828, une année après la bataille de Navarin, le corps 
d'armée français placé sous les ordres du maréchal Maison, 
et destiné par un ministre homme de cœur et d'intelligence, 
le vicomte de Martignac , à assurer enfin la libération de 
la Grèce. C'est à Navarin, dans cette rade au-dessus de 
laquelle s'élève le château crénelé de Nicolas de Saint-Omer 
sur les ruines de la Pylos du vénérable Nestor, qu'une 
année avant ce débarquement de notre armée libératrice 
fut livré, le 19 octobre 1827, par les flottes française, an- 
glaise et russe combinées , ce célèbre combat naval qui 
garantit l'existence de la Grèce au moment où elle était le 
plus dangereusement menacée d'une destruction complète. 
Qje d'autres qualifient d'infortunée et d'inopportune cette 
victoire de la civilisation ! la France a toujours compté 
parmi ses plus beaux jours ceux où elle a pu tendre une 
main secourable aux malheureux et replacer un peuple au 
rang des peuples libres. Chacun de nous pense aujourd'hui 
à cet égard comme ont pensé nos pères, et s'écriera, ainsi 
que s'écriait jadis, en présence des Athéniens ses compa- 
triotes, le plus grand orateur de l'antiquité : Non, nous 



34 INTIÛBUCTION. 

n'avons pas failli en nous içettaBt en avant pour le ssAot et 
la lîlierté des autres ! J'en atteste ceux de nos aneêtrea qni 
ont chevalereusement aventuré leur vte partout où il y 
avait nne noble cause à défendre ^ h NicopoHs , contre Ba- 
jazet, comme au dernier siècle dans les champs de l'Ame* 
riqoe, dans le passé comme dans le présent; j'en atteste 
tous les rivages délivrés à jamais par nous de la présence et 
de rhtimiliation des pirates africains; j'en atteste la Belgi- 
que rendue à sa nationalité, la Grèce rendue au monde 
européen et à elle-même ; j'en atteste cette sympathie pro- 
fonde que nous éprouvâmes tous comme un seul homme à 
la nouvelle des désastres de Missolonghi et de Gbios, et ce 
bel exemple donné au monde de toute une nation , depuis 
les plus hauts rangs jusqu'au plus humble , depuis l'iotei- 
ligence la pins élevée jusqu'au simple bon sens qui ne sait 
que reconnaître la voix du cœur, entraînant son gouver- 
nement, sam arrière-pensée d'intérêt propre, à la proteo- 
tion armée d'une nation qui souffre ; j'en atteste le noble 
sacrifice de lord Byron à Missolonghi y de Santa^Rosa à 
Sphactérie ; j'en atteste enfin les bénédictions d'un peuple 
que notls avons arraché âi l'esclavage et au massacre ; j'en 
atteste sa marche rapide vers la civilisation ; j'en atteste ie 
noble avenir qui lui est réservé ; non , nous n'avons pas 
failli en nous mettant en avant pour le salut et la liberté 
des autres. 

Après avoir suivi depuis les Thermopyles jusqu'au golfc 
de Gorinthe et au golfe Saronique « depuis Gorinthe jus- 
qu'au cap Malée , la distribution des vallées grecques les 
plus importantes sous les rois d'Homère comnie sous nos 
barons francs, il ne me reste plus qu'à jeter un coup d'œil 
rapide sur les îles qui ont fait partie soit de la Grèce d'Ho- 
mère , soit de la Grèce française. 

Au delà des côtes occidentales du Péloponnèse j'aperçois 
d'abord Zante , Géphalonie , Ithaque , Leucade ; puis , à 
la mobile embonchiire de l'Achéloûs , lesi îles Échioades , 
placées , avec quelques villes de cette partie de la côte do 



INTRODUCTION. ^ 35 

rAcariiaBie et de TÉtolie , sous la seigiieurie de l'asliieieux 
Ulysse. Corfeu , habitée par les Phéaciens el gouvernée 
par le boo Âlcinofts , était en dehors de la fédération des 
peuples grecs , et on la regardait comme trop éloignée vers 

soleil coùchaDt pour être visitée dans des vues commer- 
ciales. CorfoQ se fut pas non plus comprise , au temps do 
la domination française, parmi les fie& relevant de la 
principauté de Morée. £He resta attachée au despctfat 
grec d'Arta ou d'Épire, et n'en fut séparée que pour 
passer entre les mains d'atM>rd de Mainfroi , comme dot 
de sa lemme Hélène Ange-Comnène , puis de Charles 
d* Anjou , vainqueur de Mainfroi , et successivement des 
autres rois angevins de Napies. Quant aux autres lies 
ioniennes cpii constituaient ie royaume d*01ysse , elles fu^^ 
reat données , avec le titre de comte palatin , à un sei- 
gnenr français nommé Richard, dont la famille les posséda 
plus d'nn ^ècle. J*ai retrouvé un acte original de ce Ri* 
ehard ou de son fils , du même nom que lui , dans les 
archives éplscopales de Zaute. Cest un long rouleau de 
vingt-^tr^is feuifiets de parchemin , d'environ huit à dix 
pouces de brgenr , qui contient le recensement en langue 
grecque das biens de Tévêdié de Céphalonie (réuni plus 
tard à Tévêchéde Zante) , fait en Tan 1264, sous Tévêquo 
Henri et le comte palatin Richard , dont le sceau en cire 
rouge est appendu au bas de l'acte. L'acte et le sceau au- 
ront place dans mes Nouvelles Recherches historù/ttes 
sur la principauté française de Morée. Le comte pa- 
latin de Céphalonie, Zanie, Ithaque et Leucade était un 
des douze hauts barons qui formaient la cour du prince et 
qui le servaient dans ses guerres , ainsi qu'Ulysse servait 
Âgameranon. 

On ne voit pas que Chypre , la plus éloignée àe^ îles 
grecques, ait fourni sqn contingent pour marcher avec 
Agamemnon au siège de Troie ; jLout ce qu'on sait , e'est 
que Kinyras , bote du roi d'Argos , apprenant ses prépa- 
rât^ nuilttaires j lui avait envoyé une magnifique culrasst^ 



3G ^ INTRODUCTION. 

de combat. Douze ans avant que les Français devinssent 
maîtres de Gonstantinople , l'île de Chypre avait déjà été 
détachée de Tempire grec pour passer aux mains de la fa- 
mille française des Lusignan ; et elle resta royaume à pari, 
mais allié aux Francs de Morée. 

La puissante ile de Crète , dont les troupes avaient été 
conduites au siège de Troie par le vaillant Idoménée , était 
déjà séparée aussi de l'empire de fiyzance au moment de 
notre conquête. Roniface de Montferrat , qui Favait reçue 
en partie comme dot de famille et en partie comme don 
de la reconnaissance du jeune Alexis , la céda aux Véni- 
tiens , qui la conservèrent. 

Rhodes, dont les guerriers marchaient contre Truie 
soos le grand et le vaillant Tlépolème , ûls d* Hercule , et 
Cos 9 la principale des Sporades , qui marchaient sous les 
ordres de Phéidippe et d*Antiphus , tous deux ûls d^Her- 
cule , furent conquises séparément et pour leur compte 
particulier par les Hospitaliers de Saint- Jean de Jérusalem, 
qui , après leur querelle avec les Lusignan de Chypre , y 
transportèrent leur ordre en 1310. Ces moines guerriers 
avaient en outre , ainsi que leurs confrères du Temple et 
de rordre Teutonique , de nombreux fiefs dans la prin- 
cipauté de Morée , dont ils se montrèrent plutôt alliés que 
sujets ; ils avaient , ainsi que le clergé , leur souverain à 
Rome. 

Homère , qui cite aussi Salamine , dont le plus brave 
des Grecs après Achille , Ajax fils de Télamon , comman- 
dait les troupes, et Tiie d'^Ëgine, dont les guerriers mar- 
chaient sous le commandement d*£uryalu$ , ne mentionne 
aucune des Cyclades dans son énumération des forces grec- 
ques , pas même Tile d*lo , ou Nio , suivant notre vicieuse 
dénomination S qui se vante de lui avoir donné naissance 

t Les Européens accusent les Grecs d'avoir défiguré leurs anciens 
noms de lieux , tandis que ce sont eux-mêmes qui les défigurent, 
faute de comprendre leur prononciation , si différente de notre ab- 
surde prononciation de la langue grecque. Ainsi , 's lin Ko, à Cos, 



INTRODUCTION. 37 

et de posséder encore son tombeau. Toutes les Cycladcs 
furent , sous les Français , réunies sous un seul seigneur , 
le duc de la Dodécannèse , de la mer Egée , des Cyclades 
ou de Naxos ; car il porta indifféremment tous ces titres , 
et il prit place parmi les hauts barons de la principauté 
française de Morée. 

£n parcoLrant toutes ces îles Tune après Tautre , j'ai 
retrouvé enc oresur pied, à Zéa, Paros, Andros, etc. , quel- 
' ques-uns des anciens châteaux-forts bâtis alors par nos 
ancêtres francs , trop souvent reconnaissables , il faut l'a- 
vouer, à la rudesse de leur architecture et à l'emploi gros- 
sier des débris antiques. Â Naxos, dans le plus grand nom- 
bre des familles , s'est conservé l'usage de la langue fran- 
çaise; à Santorin et dans quelques autres îles, l'usage du 
culte latin ; et par toutes ces îles, et par tous ces pays, aux 
monuments qui restent viennent s'ajouter les noms propres 
et les souvenirs. 

Tous ces éléments épars et peut-être trop oubliés de 
nous-mêmes, qui rappellent notre ancienne domination en 
Grèce, réunis aux germes de reconnaissance qu'ont semés 
dans tous les cœurs nos services récents, nous aurions pu 
les faire valoir ensemble avec autorité lorsqu'il s'est agi de 
donner un souverain au nouvel État grec ; mais , fidèles 
encore une fois à nos habitudes de désintéressement , en 
servant la Grèce nous n'avons voulu servir que la Grèce. 
Les premiers à appuyer son indépendance nationale, nous 
avons été les premiers aussi à appuyer , dans son intérêt , 
le nouveau souverain que l'Europe lui a désigné hors de 
chez nous, et nous avons été les plus fermes et les plus 
constants amis que la Grèce et lui aient trouvés dans des 
temps difficiles. Notre généreuse conduite a eu les heureux 

est devenu Sianco; *s tin /o, àIo9,estdevenQ Nio; *s tas Thivas, à 
Thèbes, est devenu Stiv<is; *s ta Limena, à Lemnos, est devenu 
Stalimène; *s tin Polin, à la ville, est devenu Stamboul; 's ton 
Evripon, à l'Eoripe (nom du détroit), est devenu Négrepont, nom 
donné aujourd'hui par nous à Ttle d'Ëubée ; et ainsi de tant d'autres. 

4 



38 INTRODUCTION. 

effets qu'elle devait avoir; jet aujourd'hui celte nation, pe- 
tite encore , tnais pleine de sève et vie , s'avance avec une 
noble persévérance dans la route de liberté, d'ordre et de 
civilisation que nous lui avons ouverte. De grands obstacles 
sans doute arrêtent encore la rapidité de sa marche. Tou* 
tes les nations ne veulent pas, comme nous, son ferme éta- 
blissement et ses progrès; mais les moments les plus cri- 
tiques sont passés , chaque jour amène peu )i peu ses amé- 
liorations. Le peuple grec veut être, et rien ne saurait l'en 
empêcher que lui-même. Son jeune souverain est hon- 
nête , intelligent , ami de la justice et animé des plus res- 
pectables intentions. Il a mesuré les affections de toutes 
les classes de son peuple pour la France et apprécié la pu- 
reté de notre sympathie pour le bien-être du peuple qu'il 
a été appelé à gouverner. Que la fermeté et la constance 
infatigable de nos bons conseils le soutiennent dans la voie 
du bien , et avant peu d'années la Grèce , qui doit tout à 
notre désintéressement, nous devra encore l'heureux ave- 
nir que lui assurera une bonne administration. Nous, de 
notre côté, si nous avons sacrifié quelques vues d'ambition 
«t de fierté nationale , nous en trouverons , à notre tour , 
le dédommagement en nous assurant un allié et un ami , 
non inutile peut-être , pour les crises qui peuvent se pré- 
senter un jour dans l'Orient qui se meurt. 



hk 



GRÈCE CONTINENTALE 



ET 



LA MORÉE. 



I. 



MALTE. — SYRA. — LE PIRÊE. — AKRtVltB A ATHÈNES. 

Après avoir recherché avec soin , dans les archives pu- 
bliques et particulières d'Italie, de Sicile et de Malte, tout 
ce qu'il pouvait s'y trouver de documents sur notre établis- 
sement de la principauté gallo-grecque d'Achaye àla suite 
de la quatrième croisade , et avoir recueilli plus de deux 
cents diplômes inédits sur cette époque si intéressante , 
niais si inconnue encore, il me restait à visiter sur les lieux 
mêmes tout ce qui devait s'y être conservé dans les mo- 
numents militaires et religieux , dans les mœurs , dans la 
langue, dans les souvenirs. 

Malte aussi m'avait offert des souvenirs honorables pour 
la France, mais d'une époque plus récente. Ce n*est qu*en 
1530 que vinrent s'y établir les chevaliers hospitaliers de 
Saint' Jean-de- Jérusalem, après la perte de Rhodes. Malte, 
conquise sur les Sarrasins en 1088 par le célèbre comte 
Roger-le-Normand , avait été depuis ce temps annexée k 
la couronne des Deux-Siciles , et avait passé , avec tout le 
reste de l'héritage normand-souabe , entre les mains de 
Charles d'Anjou. Les vêpres siciliennes avaient arraché , 



40 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

en 1282, Fîle de Sicile à Charles d*Anjou pour la placer 
sous Tautorité de Pierre d'Aragon, mari de rhéritière 
souabe. Constance, fille de Mainfroi. Malte suivit, en 1283, 
les destinées de la Sicile. Des rois angevins de Naples 
elle alla aux rois aragonais , dont la main affaiblie pouvait 
à peine la retenir au milieu des tempêtes politiques qui les 
agitaient au centre même de leur autorité. Aussi retourna- 
t-elle, pour quelques années encore, sous le sceptre de 
Jeanne I'* de Naples et de son faible époux Louis d'Anjou- 
Tarente, qui ta donna, en 1357, à titre de comté hérédi- 
taire , au grand-sénéchal Nicolas Accialuoli , seigneur de 
Corinihe et d'Amalfi. Celui-ci en fit Tapanage de son fils 
aîné , Ange , lequel le transmit à son fils Robert ; puis , la 
paix s*étaut faite entre Naples et la Sicile , Malte redevint 
sicilienne. Cette partie de Tbistoire politique de Malte est 
restée jusqu'ici inconnue, et aucun des historiens qui ont 
écrit sui Malte n'a pu encore la débrouiller. Mais les ar- 
chives de la maison Acciaiuoli, qui m'ont été ouvertes par 
l'obligeant possesseur actuel , le chevalier Horace-César 
Ricasoli, un des derniers héritiers de cette maison , m'ont 
mis en état de dissiper ces ténèbres , car j'ai eu entre les 
mains rorigiual de l'acte de donation de l'île de Malte par 
Louis et Jeanne, en 1357, à titre de comté héréditaire, 
en faveur de Nicolas Acciaiuoli, ainsi que les divers diplô- 
mes de transmission du père au fils et du fils au petit-fils, 
et des lettres autographes de famille écrites à diverses épo- 
ques par les comtes et comtesses de Malte de la maison 
Acciaiuoli; c'est un supplément qu'il faudra désormais 
ajouter à l'histoire de cette île^ Charles-Quint la reçut 
comme sa part de l'héritage immense de Ferdinand-le-Ca- 
tholique, et s'en dessaisit, le 23 Mars 1530, en faveur de 
l'ordre de Saint-Jean, entre les mains duquel il resta jus- 
qu'au jour où apparut dans ses eaux , le 7 Juin 1798 , la 

^ Voy. mes Nouvelles Recherches historiques sur la principauté 
française de Morée et ses hautes baronnies, 1. 1, partie première, 
article Nicolas Acciaiuoli et article Malte, 



MALTE. 41 

flotte française q»i portait en Egypte notre aventureuse 
armée et son jeune et brillant général. Malte, où se trou- 
vent encore les tombeaux de tant d'héroïques chevaliers 
qui ont illustré Tordre de Saint- Jean et celui du jeune et 
aimable comte de Beaujolais , frère du roi Louis-Philippe, 
touche donc par bien des points h notre histoire, et le peu de 
semaines que j'y passai m'offrirent une étude intéressante. 

Je m'embarquai à Malte le 28 novembre 18^0, au ma- 
tin, sur un de nos bâtiments à vapeur de poste , pour me 
rendre à l'île de Syra, centre de notre correspondance pos- 
tale d'Orient. Cette navigation se fait constamment en trois 
jours , mais elle fut moins rapide cette fois. Le mauvais 
temps nous avait assaillis dès le départ, et augmenta encore 
d'intensité lorsque nous arrivâmes à la hauteur de l'em- 
bouchure de l'Adriatique. Un vent du nord extrêmement 
violent nous poussait dans la direction de la Crète. Afin de 
mieux résister , nous remontâmes obliquement , mais un 
peu trop haut , dans la direction des Strophades , qui font 
aujourd'hui partie du gouvernement anglo-ionien. Ce fut 
là qu'autrefois , suivant le poème d'Apollonius sur l'expé- 
dition des Argonautes ' ; les Harpies furent sur le point 
d'être exterminées par les fils de Borée, qui y régnent en- 
core eu maîtres. Il s'y trouve aujourd'hui un grand mo- 
nastère grec qui renferme, dit-on, beaucoup de manuscrits 
curieux. 

Enfin , après quatre jours de lutte , nous étions redes- 
cendus vers la petite île de Sapienza, où, tout nouvellement, 
l'Ordre de Malte avait rêvé de se créer un établissement 
qui lui permît de réclamer ses grasses commanderies d'Al< 
lemagne ; comme à la fin du treizième sièle , à la suite de 
son expulsion de Syrie et de ses querelles en Chypre , et 
avant sa conquête de Rhodes, il s'en était formé un à Rhae- 
néa ou la Grande-Délos. Là, tournant l'orageux cap Gallo 
et traversant les eaux du beau golfe de Calamata oiî de 

* Livre n. 



43 GRÈCE CONTINBNTAiE CT MOBÉE. 

Messénie, nous armâmes en vue do cap Grosao^ qui se 
présente par sa partie la plus large en avant du cap Matu** 
pan , Tancien promontoire Témare, La vue de la terre da 
Grèce, de la terre de tacédémone, m'apparaîasait pour It 
première fols , et le soleil reprit un instant son éclat poup 
nous dévoiler dans sa beauté la chaîne neigense du Tay^ 
gète. Nous étions fort voisins de la cOte et distinguions par* 
faitement les villages épars ^ et là sur les Qollines, et, an- 
dessus de ces villages, sur une autre colline, s'offrait à mot 
yeui^ un vieux chiteau ruiné, d*appnrence toute féodak. 
Je le regardai avec la plus curieuse attention ; c'était bien 
réellement une ruine franque. J'en demandai le nom an 
vieux pilote chargé de nous guider le long de cette eôte dmit 
tous les détours lui sont familiers. Il m*apprit qu'il s'ap^ 
pelait le château de la Belle, io Castro tU Oraias^ nom 
évidemment emprunté aux souvenirs francs'. Je me rappe« 
lai alors que Guillaume de Ville^-Hardoin, prince d'Acbayn» 
avait fait bâtir de ce côté un fort appelé Uaqi, et je pensai 
que ce pourrait bien être là le fort Mani de notre Guiliftuine 
de Yille-Hardoin, « Le prince Guillaume, dit la Chronique 
grecque de llorée que j'ai publiée d'après un manuscrit iné* 
dit de la Bibliothèque royale de Paris ', après avoir terminé 

^ Ce cap, dit M. Boblaye (Géologie de la Morée, t. ii , p. 339 
do grand ouvrage ia-4o), est on rocher de marbre gfis, d'ooe lieoe 
de longiiear, élevé de 200 mètres ao-dessus de la mer, ooopé var- 
ticalement, soU du côté de la iper, soit de celoi de \^ terre, et eu 
outre tronqué liorizontalement à son sommet; en sorte que, vu de 
face , on dirait une muraille blanche avec une bande noire à sa 
base. Il est rare qu'on puisse en approcher sans danger, la rencontre 
des vents opposés du golfe de Messénie et de Laconie y excite des 
tempêtes fréquentes; et on eourant rapide longe ses bords, où il 
n*y aurait, en cas de naufrage» aucune esp^rapce de salot. 

^ Sur le point culminant du plateau qui couronne le promontoire 
du cap Ténare sont les ruines d'un ancien fort qu'on nous dit se 
nommer Orioskastro, et le sol y est criblé de citernes efrondrées, 
au nombre de 365 , disent les Kakovouniotes. ( Expéd. scient, de 
Morée, par Bory de Saint- Vincent , t. u, p. 309.) 

3 Dans ma première édition de 1825 je n'avais publié que le texte ; 



HgR OE GHKGE. 43 

en iS4B la construction 4e sa belle forteresse de Mlstra» 
monta à cheval, traversa Passava et arriva dans le Magne. 
Là H trouva un rocher d'un aspect terrible, situé au-des- 
sus d'un cap. Cette 9itqatiQn lui plut , et il y fit bâtir un. 
fort auquel îl donna le nom de iVIani; ei ce nom, ajoute 
le chroniqueur anonyme qui écrivait vers 1330i est celui, 
qu'il porte encore, » Ainsi, la première fois qne mes yeiis 
s*arrdtaieQt sur le spl grec , j'y retrouvais déjj^ quelque 
chose de ce qne jt^ vep9)s y cherpber , U (Face dp passage 
et de rétablissement des nôtres. 

En remontant oette partie du Nagne vers la nord , on 
retrouve deun autres vieux cbMeaui^-'fortii qui datent d» 
notre conquête ; Passava , donné en 130$ , çommp baotp 
baroonie» k Jean de Neuilly, maréchal héréditaire d^ la nou» 
velle principauté d'Achaye ; et KLelepba , dont |^s ruines 
s'élèvent eur un escarpemef^t opposé à cçini sur lequel est 
bftii Yitylo, l'ancien (Ktylps, d'oA partit, en 1675, la colo? 
nie grecque qui alla s'établir près du port de ëagone en 
Corse» spus la conduite, disent l«s cpnleqri» grecs, ded^u^ 
familles, dont l'unei celle dei Comnôop, avait perdu l'^m^ 
pire de Trébizonde , et dont l'autre , ^lle des Calomer j , 
qui italianisa son nom en celui de Bonip^rte » devait con^* 
quérir l'empire du nionde. 

Devant nous, au midi, se présentait» avec sea cotes ari-* 
des où subsiste misérablement une population de neuf milbl 
habitants, l'île rocailleuse de Cerigo, l'ancienne Cythère, 
poste le pins avancé du gouvernement ^nglo-ionien. Nou^ 
passâmes entre Cerigo et le cap Malée, qui en est éloigoé 
de cinq à six lieues; mais l'air est si pur et pi transparent 
que l'œil saisit les moindres détail^. 

£n nous rapprochant du cap, nous aperçûmes à travers 
les rochers éboulés une sprte de ruine qu'on nous dit avoir 
été pendant quelques années la retraite d'un pauvre ermite 

dans la seconde, de 1839, j'ai publié pour la première fuis le texte 
grec tout entiar k côté de la tradiu^tion. 



44 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

qui vivait là de ce que venait déposer sur la côte la cha- 
rité des matelots. M. Bory de Saint-Vincent dit avoir en- 
core vu cet ermite en juillet 1829. « Quand nous fûmes , 
dit-iP , à un jet de pierre seulement de la côte terrible, 
mais devenue traitable, le canot de notre bâtiment à vapeur 
fut mis à l'eau. Une corbeille ayant été aussitôt remplie 
de biscuit et de farine, où je fis ajouter une cruche d'huile, 
les canotiers purent, non sans peine, à travers les rcscifii 
écumeux , déposer l'offrande sur une noire avance de ro- 
chers, à l'instant même où le soleil , se dégageant de l'ho- 
rizon , inonda de clartés lancées de tout son disque Fim- 
mense hauteur au pied de laquelle je demeurais en admi- 
ration. L'ermite sauvage, averti sans douté au fond de son 
antre , par les brillants rayons du jour , que l'heure de la 
prière était venue, apparut comme une de ces figures que 
peignaient si bien Zurbaran et Van Dick, frappée de lumière 
sur un fond de ténèbres et encadrée par de vieilles bri- 
ques , sa chevelure , sa barbe et les haillons de son vieux 
cilice d'une même teinte bistrée... Pendant la courte halte 
qu'avaient nécessitée la mise à flot et la rentrée du canot , le 
solitaire s'était agenouillé du côté de l'orient sans paraîire 
d'abord s'occuper de nous; mais quand l'épaisse fumée de 
notre mât de tôle l'avertit que le pyroscaphe se mettait en 
route il se releva et, abaissant vers nous ses regards, il parut 
nous adresser quelques démonstrations de reconnaissance 
auxquelles l'équipage , accouru sur le pont , répondit par 
un respectueux salut : puis , quand nous nous éloignâmes 
davantage , se redressant avec une singulière dignité , il 
montra, de l'index de sa main droite étendue , le ciel res- 
plendissant où s'éleva son regard. Ainsi détaché ^ur cet 
escarpement , on eût pu le prendre pour quelque vieux ta- 
bleau demeuré suspendu contre le mur grisâtre d'une ba- 
silique en ruine. » 

L'ermite avait disparu depuis quelques années aj; mo- 

* Expédition scientifique de Morée, t. ii , p. 418 de l'édit. in-8o. 



SYRA. 45 

ment de mon passage; mais les matelots , qui aiment ton- 
tes les choses extraordinaires, montrent encore de loin Tes- 
pèce de grotte où il résidait. 

Continuant notre route entre Falconora et Anti-Milos, 
puis entre Serphos et Siphnos , et laissant à notre droite 
Paros et Naxie , nous nous trouvâmes en vue de Syra , et 
de Délos ; puis , laissant Délos à droite , nous doublâmes 
la côte méridionale de Syra, et entrâmes à cinq heures du 
soir, après cinq jours de navigation fort agitée, dans la rade 
de Syra. 

L'aspect des deux villes d'Hermopolis et du vieux Syra, 
placées l'une au-dessus de l'autre, depuis le bas de la ma- 
rine jusqu'^au sommet du monticule pointu qui s'élève au 
fond de la rade, saisit vivement l'attention du nouvel arri- 
vant. J'aimais à recueillir tous les traits de ce premier ta- 
bleau qui s'offrait à mes yeux. Les nombreux petits bâti- 
ments ancrés le long des quais témoignaient de l'activité 
et de la prospérité du jeune État, et les groupes de curieux 
assemblés sur une sorte d'esplanade rocailleuse au-dessus 
des bâtiments de la douane , sur un cap qui se projette à 
droite des arrivants , avec leur fezy rouge , leur fustanelle 
blanche et la longue pipe en main , me rappelaient que 
c'étaient bien là les fils des curieux et bavards compatriotes 
d'Aristophane. 

L'importance de l'île de Syra ne date que de la révolu- 
tion grecque. A cette é|X)que , les Grecs qui avaient pu 
échapper aux massacres de Chios vinrent chercher un re- 
fuge à Syra. Ils se' bâtirent sur la plage de misérables abris 
temporaires et cherchèrent à vivre de leur pêche. L'orga- 
nisation d'une ligne postale de bateaux à vapeur français , 
dont le centre fut placé à Syra pour s'étendre de là , en ar- 
rivant de Malte, sur Athènes, Smyrne , Gonstantinople et 
Alexa'ndrie , vint bientôt changer l'aspect du pays. Un la- 
zaret , une douane , des magasins furent construits ; le 
comdterce y devint facile, régulier, actif; l'argent cofh- 
mença à affluer, les spéculations s'agrandirent , les maisons 



40 GRÈGE GONTINENTâlE ET MOREE. 

de cbanme firent place à des maisons de pierre , et un 
campement de baraques se transforma en ville avec tous 
ses établissements. Aujourd'hui cette ville a un nom. Elle 
s'appelle Hermopolis , pour la distinguer de la vieille ville 
de Syra restée immobile avec ses vieilles moeurs au faite de 
son antique rocber. Hermopolis compte cinq mille maisons 
et dix-sept mille habitants. On y trouve un chantier de con** 
struction, des auberges telles quelles, des écoles, un cercle 
littéraire, un casino, un musée, des imprimeries, on 
théâtre. Le jour même où je descendis dans une petite au«- 
berge tenue par trois sœurs smyrniotcs, devait avoir lieu 
la première représentation donnée par la troupe italienne 
d'Athènes à son retour d'une excursion à Smyrne, Les an- 
nonces, imprimées en langues greqne et italienne, étaient 
répandues dans les auberges et cafés : les opéras an-* 
nonces étaient Clara de Rosemterg, le Bariier de Se' 
ville, Nina et Lucie de Lammermoor; les premiers 
sujets, mesdames Basse et Rota, MM. Moretti, Polani et 
Rota. Je n'avais garde de manquer à cette représentation^ 
Le théâtre de Syra est construit en bois sur des dimen* 
sions assez étroites, on aurait peine à passer trois personnes 
de front dans les corridors ; et, si le feu prenait, le meilleur 
parti à prendre serait de sauter par les fenêtres, qui fort 
heureusement ne sont pas très-élevées. L'intérieur est asse^i 
bien disposé sur un quadrilatère allongé avec deux rangs 
de loges superposés. Toutes les loges , qui sont presque 
aussi incommodes et aussi étroites que celles de nos grands» 
moyens et petits théâtres de Paris et de France , étaient 
remplies de femmes fort agréablement mises à la française, 
tandis qu'au parterre la population masculine était vêtue à 
la grecque , soit de l'élégante fustanelle blanche avec la 
veste coquette , soit du sévère costume des marins avec te 
pantalon flottant et l'épaisse ceinture rouge, et touspor* 
tant le moderne fezy à frange bleue , coiffure incommode et 
disgracieuse généralement adoptée par les hommes commo 
par les femmes. On donnait la Clara de Roseméerg de 



sViiA. 47 

Ricci. La prima dooDa , mademoiselle Basso , est aue jeune 
Piémontaise dont la belle voix de contralto n^est pas encore 
réglée par une méthode savante ; mais le feu qui Tanime 
réagit sar son jeune auditoire , qui lui sait gré de Tinitier 
adi jouissances les plus délicates de la civilisation. Le ténor 
avait peu de voix , mais beaucoup de goût ; la basse peu 
de goût , mais assez de voit. Le délicieux duo du second 
acte me rappelait malheureusement trop le souvenir de 
Rubini et de la Grisi, par lesquels je l'avais souvent entendu 
chanter à Paris. La mémoire des plaisirs passés gâte sou- 
vent nos plaisirs présents. L'auditoire grec , qui n'a pas de 
passé, jouissait de tout. Dans les entr'acteson se faisait 
«ervir des glaces et des sorbets dans les loges. Bref, si ce 
n'était la fumée des cigarettes et des longues pipes des 
spectateurs , répandue dans toute la salle comme un brouil- 
lard de novembre dans les salies de spectacle de Londres, 
on eût pu se croire dans une petite ville d'Italie. J'ai vu à 
Savone , voire même quelquefois à Naples , un opéra ita- 
lien beaucoup moins bien exécuté. 

Cette première' journée passée à Syra n*avait été nulle- 
ment défavorable, dans mon esprit, à la nouvelle Grèce, 
échappée depuis M peu d'années à la grossière barbarie 
turque , et déjà marchant si vite dans la voie de la civili- 
tion européenne , devançant même , dans la délicatesse de 
ses plaisirs , tant de nos grandes villes de France privées 
d'nn <i^2i italien et se vantant de leurs vaudevilles. Il y 
avait là matière à amples réflexions , au milieu desquelles 
je m'endonnis fort doucement. Le lendemain matin, à mon 
réveil , je fus frappé de la magnificence du spectacle qui 
s'offrait à mes yeux* Le lever du soleil, vu de Syra, appelle 
à l'esprit tous les souvenirs des temps mythologiques. C'est 
du mont Cynihien de Délos qu'il semble se lever en sou- 
verain sur tout l'Archipel. Les ruines de son temple et de 
sa statue colossale dont le piédestal porte encore le nom 
d'Apollon , dispersées çà et là dans l'Ile de Délos, semblent 
être les lieux mêmes d'où il s'élance pour se montrer au 



48 GnECE CONTINENTALE ET MOREE. 

monde. Délos et sa montagne ruissellent de ses premiers 
feux qui scintillent sur les flots, d'où ils font ressortir gra- 
cieusement Tinos et Myconi d'une part , Paros et Naxie de 
l'autre. La mythologie antique avec tout son cortège de 
dieux, qui sont de vieux souvenirs classiques chez nous, 
mais de jeunes réminiscences romantiques et nationales 
ici , apparaît et saisit les plus prosaïques imaginations. 

Dès le matin je me mis à parcourir toute la nouvelle 
ville d'Hermopolis. Les rues sont encore fort irrégulières, 
mais elles commencent à se redresser et à s'élargir. Les bou- 
tiques sont assez bien approvisionnées des objets manufac- 
turés importés de Trieste , de Marseille ou de Londres. Les 
agréables petits vins blancs de l'intérieur de l'île sont un 
produit qui peut grossir avec le travail. Les marchés ou 
bazars semblent^uifisammeni fournis , mais pas une femme 
ne s'y montre ; ce sont les hommes ici qui seuls vendent 
et achètent. L'homme de la dernière classe est quelquefois 
propre et toujours coquet dans ses ajustements; la femme 
du peuple est presque constamment négligée et malpropre. 
 5yra , le seul quartier de la ville où l'on aperçoive des 
femmes du peuple proprement mises , et avec de belles 
tailles et de belles figures , est le quartier des Ypsariotes 
' qui se sont réfugiés à Syra après le don fait de leur île aux 
Turcs par la conférence de Londres. Bizarres décrets de la 
diplomatie ! les montagnes de l'Olympe , Ypsara , Ghios , 
Candie, où avait éclaté la révolution , et dont les habitants 
s'étaient le plus signales par leur haine contre les Turcs , 
ont été déclarées en dehors du nouvel État grec délivré par 
elles; et d'autres îles, où ne s'était pas manifesté le moindre 
symptôme de révolte contre les Turcs , de sympathie même 
pour les Grecs, ont été données à la Grèce. Merveilleux 
effets de la jalousie des sages réformateurs du monde! 

Tout ce qui concerne l'instruction publique a reçu à 
Sy**a une vive impulsion. Des cinq gymnases établis eu 
Grèce, cette île en possède un; les quatre autres sont à 
Athènes, h Missolonghi , à Nauplie et à Hydra. Il y a de 



SYKA. 40 

plus à Syra six écoles à la Lancastre pour garçous et pour 
filles , fondées par des missionnaires protestants anglais , 
américains et allemands , et recevant environ deux mille 
enfants. Il s'y trouve aussi un musée dans lequel on a réuni 
toutes les antiquités, bas-reliefs, inscriptions, médailles, 
ornements, vases, découvertes dans Tile même ou dans 
quelques-unes des îles voisines. Je n'ai remarqué en restes 
antiques, dans l'intérieur de la ville, qu'un fragment d'in- 
scription sur le rocher et un taurobole placé dans la cour 
de la grande église , en montant \[^rs le vieux Syra , avec 
une inscription qui annonce que ce taurobole est dédié à 
Trajan en l'honneur de sa victoire sur les Parlhes. 

De la nouvelle ville d'Hermopolis à la vieille ville de Syra, 
la distance est courte ; un ravin étroit et la seule ondula- 
tion d'une colline les séparent Tune de l'autre ; mais , en 
les voyant de près , on dirait deux peuples différents. Ici 
une marche active vers le bien-être et la civilisation ; là 
l'engourdissement dans la misère et dans les vieux préju- 
gés. Ici la fierté d'une jeune nation qui s'est affranchie et 
s'exagère sa force ; là le découragement d'une nation af- 
faissée par une longue oppression. Ici une ardeur impé- 
tueuse pour tout apprendre à la fois ; là une crainte ombra- 
geuse de toute nouveauté. En bas , des magasins bien ap- 
provisionnés des produits européens les plus nécessaires , 
des rues qui cherchent à se redresser, des maisons qui ten- 
dent à se donner un air coquet ; là-haut point de com- 
merce , des rues tortueuses dont les porcs vous disputent 
l'usage , des cabanes fétides où les animaux de toute es- 
pèce , grosse , moyenne et petite , vivent en communauté 
avec les hommes et sur les hommes. 

Tout au sommet de cette vieille ville , et comme dans 
un acropolis antique , siège comme sur un trône l'évêché 
catholique de Syra. Il y a quatre mille catholiques dans 
toute l'Ile : huit cents dans la basse ville , et trois mille 
deux cents dans la haute ville où leurs pères avaient cher- 
ché un abri contre les attaques des Turcs et les invasions 

ô 



50 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

des pirates. Il y a peu de siècles encore que la population 
des Cyclades était en grande partie catholique ; le nombre 
total des catholiques de TArchipel ne dépasse pas aujour- 
d'hui le chiffre de quinze mille. De toutes les Cyclades, Tilc 
de Tinos eât celle qui eil contient le plus grand nombre. 
Sur une population de vingt mille habitants, elle contient 
sept ou huit mille^ catholiques répartis dans vingt-quatre 
villages. Le reste est distribué entre les autres îles , surtout 
celles habitées par les évéques : telles que Naxie , Syra et 
Santorîn. 

L'église catholique en Crcce est administrée par quatre 
prélats : un archevêque , h Naxie , qui porte le titre pom- 
peux de métropolitain de la mer Egée , et trois évéques, à 
Syra , Tinos et Santorin. Il existait autrefois un quatrième 
évéché à Milos , mais il a été supprimé depuis une soixan- 
taine d'années par le pape. Comme H n'y a pas d*dvêché 
catholique dans le Péloponnèse , c'est Tévôque de Syra qui 
étend sa juridiction sur ce pays. Le présent évéque , qui 
est de Savoie , est de plus revêtu de l'ofSce de délégué 
pontifical dans l'Archipel. 

L'archevêque de Naxie a un revenu de 6,000 francs. 
L'évêque de Syra retire environ 4,000 fr. des biens de l'é- 
vêché , et reçoit des cours de Rome et de Sardaigne une 
pension annuelle de 2,000 francs. A cela il faut ajouter une 
subvention de 10,000 francs qui lui sont envoyés chaque 
année de Lyon par la société de la Propagation de la foi , 
et qui , joints à quelques autres dons, lui ont servi à bâtir 
deux églises dans la Grèce continentale , et à constituer 
des paroisses, desservies chacune par un prêtre, à Athènes, 
au Pirée, à Fatras , à Nauplie et à Navarin. Les évéques de 
Tinos et de Santorin ont chacun û,000 francs; mais, à 
celte somme , il faut ajouter une légère subvention an- 
nuelle payée par le gouvernement français à chacun des 
évoques de l'Archipel. De toutes les populations catholi- 
ques des îles, la plus pauvre et la plus ignorante est celle 
de Syra ; la plus riche , la plus morale et la plus tolérante 



SYBA. 5t 

est celte de Santorin , qui , sur seize mille habitants, compte 
sept cent dix catholiques , les plus opulents et les plus res- 
pectés de nie par leurs concitoyens du culte grec; la plus 
turbulente et la plus tracassière est celle des quatre cents 
catholiques de Tile de Naxie. Habitaut presque toute la 
partie de la ville comprise dans Tenceinte du château des 
anciens ducs , se donnant à eux-mêmes le nom de cbâte* 
lains , se vantant presque tous de descendre des anciennes 
familles nobles établies dans ce duché depuis la quatrième 
croisade , et conservant précieusement leurs généalogies 
dans leurs archives ou leurs mémoires , et leurs armoiries 
sculptées au-dessus de leurs portes, les catholiques do 
Naxie manifestent la plus grande antipathie pour toute es* 
pèce de travail et se perpétuent dans leur misère par les 
prétentions de la vanité. L'usage d^ la langue française s*est 
généralement conservé dans ces familles , qui donnent fort 
Il faire par leurs exigences aux excellents pères lazaristes 
que la France envoie et entretient dans cette ile. 

Le clergé régulier latin dans les Cyclades se compose : 
de cinq jésuites, dont trois dirigent le séminaire deSyra , 
et deux celui de Tinos ; de deux capucins , Tun à Syra , 
l'autre à Naxie , auxquels la France fait un traitement de 
600 francs * ; de quelques franciscains établis à Tinos sous 
la protection de l'Autriche, et des lazaristes placés parti- 
culièrement sous la protection du gouvernement français. 
Ces derniers ont succédé, par arrêté du roi en date du 
5 janvier 1783, h tous les droits et privilèges et à toutes 
les possessions dont jouissaient les jésuites. L'ordre de 
Saint^Lazare a son centre et ses douze directions h Paris, 
et envoie des missionnaires dans toutes les parties du monde. 
Lesupérieur des missions du Levant réside à Constantinople, 
où il a récemment érigé un collège. Il a aussi fondéà Smyrne 
une institvition pour les filles, établissement qui manquait 

^ Lft société de la Propagation de la foi de Lyon a envoyé de plus, 
en 1840, une lomme de 4,ooo francs au oapuoin de Syra , boitime 
intelligent et fort raipecté. 



52 GRECE CONTINENTALE ET MORES. 

en Orient. Les prêtres de Saint-Lazare ont deux établis- 
sements en Grèce , Ton à Naxie , l'autre à Santorin , et dans 
tous deux ils s'occupent avec fruit du but spécial de leur 
mission , qui est de desservir les chapelles consulaires et 
d'apporter tous leurs soins à la formation des ecclésiasti- 
ques et à l'instruction des jcilnes gens. Ils ne sont pas sou- 
mis aux pratiques rigoureuses des autres ordres religieux. 
Leur genre de vie n'a rien d'austère , et ils ont su partout 
se concilier l'estime et l'affection des habitants par la faci- 
lité de leur commerce , la moralité de leur conduite , leur 
bonne éducation et leur charité. Â Naxie , les biens qui 
leur ont été laissés à la suppression des jésuites leur rap- 
portent un revenu de â,Ol)0 francs consacrés à des œu- 
vres de bienfaisance. En même temps les bons soins donnés 
par eux à leurs terres eli5 leurs deux maisons de campa- 
gne, situées dans les parties les plus agréables de Naxie, 
pourraient servir de modèle aux autres agriculteurs dans 
une île où on tendrait plus vers le progrès qu'on ne le fait 
à Naxie. Mais la vanité des châtelain» a parfois suscité aux 
lazaristes des obstacles et des tracasseries contre lesquels 
l'appui amical et conciliant du gouvernement français a 
souvent seul pu les soutenir. 

Avant la révolution grecque , la France possédait un 
droit de protection reconnu sur tous les catholiques répan- 
dus dans les Cyclades, la Roumélie et la Morée. Au mo- 
ment où un souverain indépendant fut donné à la Grèce, 
la France renonça à un droit qui pouvait blesser l'indé- 
pendance du nouvel État auquel on donnait une place parmi 
les États européens ; mais il fut stipulé , par un protocole 
de la conférence de liOndres en 1830 : que la religion 
catholique jouirait en Grèce du libre et public exercice de 
son culte ; que ses propriétés lui seraient garanties; que 
les évêques seraient maintenus dans l'intégralité des fonc- 
tions, droits et privilèges dont ils jouissaient sous la pro- 
tection du roi de France , et qu'enfin, en vertu des mêmes 
principes , les propriétés appartenant aux anciennes mis- 



SYRA. 53 

sions françaises seraient reconnues et respectées. C'est ce 
protocole qui a protégé les lazaristes contre les usurpations 
de leurs propriétés. Ces disciples de saint Vincent de Paul 
et les capucins , qui n'ont rien de la malpropreté ni de 
l'ignorance des capucins d'Occident , sont un ferme point 
d'appui à la fois pour le catholicisme et pour une civilisa- 
tion progressive et régulière en Orient. Malheureusement 
la cour de Rome , au lieu de prêter son appui à ces idées 
tolérantes et éclairées, aime mieux faire appel aux jésuites, 
qui divisent au lieu d'unir, cx>mpriment les idées au lieu 
de les diriger, éteignent au lieu d'éclairer. L'épiscopat ca- 
tholique de Grèce ne semble pas non plus , il faut le dire, 
comprendre sa vraie mission. C'est à la France surtout 
qu'il appartient de faire bien comprendre à la cour de 
Rome, si intelligente sur ses intérêts , qu'ici son véritable 
intérêt est de faire choix d'hommes éclairés et tolérants 
qui sachent prendre le devant dans tout ce qui est bon, et 
appuyer le triomphe du catholicisme sur le triomphe de la 
civilisation. 

Après avoir examiné l'état actuel de l'église latine , que 
nos croisés de 120/i avaient étendue sur toutes leurs pos- 
sessions de Grèce , je recherchai s'il n'existerait pas au- 
tour de moi à Syra quelques vestiges des établissements 
féodaux qu'ils y avaient fondés , lorsque le duché de la 
mer Egée fut déclaré la seconde des hautes baronnies de 
la principauté française d'Achaye et donné à un Sanudo 
de Venise ; mais je ne pus relrouTer aucun reste de l'an- * 
cienne forteresse bâtie alors dans l'île de Syra. 

Mon examen terminé , je jetai un dernier coup d'oeil 
sur cette vue enchanteresse de la mer Egée , parsemée de 
gracieuses îles qui brillent comme des escarboucles aux 
rayons du soleil couchant, et je me disposai à prendre place 
sur le bateau à vapeur grec it Maximiiien pour me 
rendre au Pirée. Là direction de nos bateaux à vapeur a 
grand besoin d'être réformée. Nous avons été les premiers 
à frayer la route , il ne convient pas que nous restions en 



5. 



54 GRECE CONTINBKTALE ET MOREE. ^ 

arriéré quand d'avitrea sont arrivés aor nos traoes et oui 
profité des premières fautes inévitables pour faire mieiu. 
Les quarantaines différentes doivent amener différentes 
mesures. Les quarantaines de Grèce sont de sept jours, 
celles de Turquie de quatorze» celles d'Alexandrie de vingt 
et un jours, et la plus forte entraine nécessairement les plus 
faibles. Il résulte de là que, comme ee sont nos bitioienis 
d^^Alexandrie qui desservent la ligne d'Athènes, tout ?oyA« 
geur arrivant de France ne peut profiter, pour se rendre 
au Piréo» des bâtiments français, puisqu'il s'imposerait 
presque continuellement la totalité de la quarantaine d'An» 
iexandrie* Le même inconvénient se présente pour retour» 
ner de Grèce en France. Comme on prend à Syra les 
voyageurs de Consiantinople et d'Alexandrie, on est obligé 
de subir à Malte une quarantaine de vingt et un Jours ; tan«- 
dis que, si on prend la ligne autrichienne du Pirée à Trie^» 
on arrive à Triesie en libre pratique, le gouvernement au» 
tricbien vous comptant comme quarantaine les sept jours 
que vous passez en mer de Corfou à Trieste. C'est que le 
gouvernement autrichien # qui est raisonnable et fort ^ ne 
se laisse pas faire la loi par le conseil de santé de Trieste» 
comme npus nous la laissons faire par le plus ignorant et 
le plus avide des conseils de santé , celui de Marseille. 

Quoique ie Maasimiiien fût en si piteux état que oe 
voyage fut la dernière de ses navigations et qu'il dort de«< 
puis sur les cbantiers de l'île de Poroj , je me décidai k le 
prendre plutôt que*de subir avec le bâtiment français un# 
quarantaine de quatorze jours que je pouvais éviter, |je 
tcmi)8 d'ailleurs était magnifique; et j'ai l'habitude en 
voyage de ne tenir aucun compte des hasards et d'aller 
toujours en avant, m'en reposant sur la fortune. La chau- 
dière bouillonnante du Ma^imitien m'appelait, je patiis» 

Notre époque a aussi ses merveilles qui ne saisissent pas 
nioins l'imagination que les merveilles de la mythologie 
antique* La mer était calme comme le plus beau lac , ^ 
un souffle de vent ne ridait sa surface i les voiles de lotis 



BRPAUT DB SYH/i. 55 

es bititiimits totïibaient molles et abandonnées comuie les 
membres d^an homme frappé de paralysie : et cependant, 
mattres d'un agent qui supplée à la nature et qui la mai^ 
trise, la vapeur, nous étions embarqués pour arriver k heure 
fite, et, avec notre frêle bateau et sa médiocre pnijssaneo de 
vingts-quatre chevaux, nous cheminions sur cette mer im* 
mobile. U y a aussi de la poésie dans la science et dans 
l'industrie humaines » q^snd elles s'élèvent k cette bnu* 
leur. 

La navigation de Syra au Pirée n'a rien de la monotonie 
des navigations ordinaires , surtout quand le soleil luit et 
que la mef ^st fsvorabie. Le speclaele qu'offre le hotd d'un 
baieeu i vipeur eq Orient m d^jà un point d'observatioi} 
intéressant pour toul nouvel arrivant d^i régions occiien* 
talcs. Ici une jeûna et jolie Athénienne aux grands yeuY 
tendres, m% petites dénis blanches , à la taille souple , au 
palier un peu mignard» arrivant d*Odessa ou de Constan- 
tinople, étend sous ses petits pieds bien chaussés son ouit^ 
chourf flisse et^ dérobant mal ses reganls sou3 son chspeau 
papisim) « les lan^ fort coquedement autour d'elle. Le se 
tient debout un ingiats, immobile de geste , d*osil , de fi- 
gure, avec an long ohâie écossais qui le drape assez pitto^ 
reiquammit par*dessus le oostume le plus irréprochable, 
arrivent fout exprès d*Oxford pour passer dix-sept jours, 
ni |rias ni moins, dans une visite à Marathon, Platée, Thè-i^ 
hes , ke Thermopyles , Delphes et quelques autres Ueuic 
classiqaes indiqués par son itinéraire. A côté de lui» penché 
sur le bord du bâtiment, un fier Rouméiiote au front large 
et haiil, à Pcail vif, ab cou épais, k la moustache bien fbur-^ 
nie et tombante, les jambes vêtues de la guêtre homérique^ 
la ediiuire garnie d'pn beau eangiar et de doux pistolets 
damasquinés, les <^paules recouvertes d'une blanche toison 
au-dessus de sa blanche fustanelle resserrée for une cein- 
ture de soie qui lui fait Une taille de guêpe ^ semble poser 
pour le voyageur européen. Plus loin , un Arménien à la 
longue robe et è I4 langue barbe, assis sur ses jambes «ve^ 



56 GRECE COIMTINENTALE ET MOREE. 

calme , et faisant passer successivement entre s^ doigts 
tous les grains de son chapelet ; un jeune palicare coquet 
et insouciant près d*un juif inquiet et observateur; des 
matelots d'IIydra parlant durement le rauque albanais , et 
moi au milieu de tout cela arrivant tout exprès de Paris 
en Grèce pour mieux connaître mon histoire de France ; 
tous les costumes, tous les goûts, tontes les langues , toutes 
les physionomies, tous les caractères si opposés souvent 
aux physionomies : voilà , avec bien d'autres nuances , ce 
qui se rencontrait à bord du bâtiment à vapeur qui me 
conduisait de Syra à Athènes. 

En dehors du bâtiment , le spectacle des lieux qui se 
dérobent successivement devant vous occupe puissamment 
aussi et l'œil et l'esprit pendant cette course de huit à dix 
heures. A peine a-t-on passé entre les Iles de Thermia et 
de Zéa , si renommées par leur chasse aux perdrix , que 
vous apparaît le cap Sunium avec ces belles colonnes en- 
core debout sur le faîte, qui lui ont fait donner le nom de 
cap Colonne , et tout à côté de ce petit îlot appelé poéti- 
quement l'île d'Hélène, où, dit-on, celle qui devait être un 
jour la femme du malencontreux Ménélas commença par 
faire de fort borne heure sa première chute en faveur de 
l'heureux Thésée. Quelques va-et-vient de plus du piston 
de la machine à vapeur conduisent en vue d'Égine et du 
temple qui domine encore ces hauts lieux ; puis vous ap- 
paraît Salamine avec ses grands souvenirs, et par derrière, 
dans le lointain, le sommet du tragique Cithéron; bientôt 
se présente, tout en face de vous, le mont Hymette, tou- 
jours renommé par son excellent miel ; et au pied le ro- 
cher, glorieux de l'Acropolis, portant comme une couronne 
les magnifiques débris du Parthénon qui le signaient à l'ad- 
niration du monde. 

A mesure qu'on approche de terre il faut descendre un 
peu à des idées plus prosaïques. Le passé est en ruine, et 
le présent est en constructions de pacotille. Les deux piliers 
qui ferment l'entrée du pork du Pirée portaient autrefois 



LE PIRÉE. 57 

deux lions colossaux auxquels le Pirée a dû le nom de 
Port-Lion sous lequel il était connu au moyen âge. Ces 
lions sont aujourd'hui placés à l'entrée de Tarsenal de Ye^ 
Dise, au milieu d*autres morceaux antiques qu*y a trans- 
portés le péloponnésiaque François Morosini lors de sa con- 
quête de la Morée sur les Turcs en 1686. Quant aux piliers 
du Pirée , ils sont veufs de leurs lions antiques et ne por* 
tent plus que deux lanternes. 

Le port du Pirée est petit, mais bon ; les vaisseaux de 
ligne peuvent y mouiller. 11 y a dix brasses et demie d'eau 
sur un fond de vase. Quelques bâtiments marchands, plu- 
sieurs bateaux à vapeur français et autrichiens, et i'O- 
thon, grand bâtiment à vapeur du roi de Grèce, animent 
ce joli petit port. En i83/i le Pirée ne possédait que cin- 
quante-six petits bâtiments marchands mesurant 268 ton- 
neaux . en 18^0 il avait deux cent vingt-six bâtiments 
marchands mesurant 3,721 tonneaux ^ La ville nouvelle 
s'étend à partir du port de Munychie jusqu'au Pirée. En 
183^ il n'y avait sur ce terrain qu'une seule maison et 
huit magasins construits en bois , en 18^i0 on y comptait 
déjà quatre cent cinquante maisons de pierre et une po- 
pulation de deux mille deux cent soixante-quinze habitants. 
Beaucoup de ces maisons , vues du port , semblent jetées 
çà et là un peu comme au hasard et sans que rien les relie 
entre elles et prépare des rues , c'est un essai de ville plu- 
tôt qu'une ville ; mais enfin il y a vie, mouvement et pro- 
grès. 

En prenant son numéro dans le catalc^ue des nations 

' * Voici la rapide progression de cet accroissement : 

— 56 bâtiments portant 266 tonneaux. 

— 282 — • 

— 496 — ' • 

— 754 — 

— 1716 — 

— 1556 — 

— 3721 — 



1834 — 


56 


1835 — 


60 


1836 — 


80 


1837 — 


109 


1838 — 


156 


1839 — 


192 


1840 ^ 


226 



58 GRÈCE CONTINENTALE ET HOREE. 

civilisées de l'Europe, le nouvel État grec ne poovàR man- 
quer de se conformer aux habitudes de ses anciens. Au- 
trefois, dit-on, c'était à des potences bien garnies de leurs 
cadavres flottants , comme j'en ai vu long* temps près des 
docks de Londres , qu'un voyageur reconnaissait un pays 
civilisé ; ce sont aujourd'hui les bureaux de douane et de 
police, ou de passe-ports, qui sont la mesure de la civilisa- 
tion des terres inconnues , aossi la Grèce s'est-elle bitée 
d'organiser sa gendarmerie, ses bureaux de police, sa qua- 
rantaine et ses douanes, A peine a*t*on mis le pied sur. la 
terre hellénique, qu'on appartient aux préposés de la santé 
qui vous transmettent aux préposés de la police qui vous 
renvoient aux préposés de la douane ; et ce n'est qu'après 
que votre personne et vos eifets ont été minutieusement 
enregistrés, timbrés et taxés, tout à fait comme dans votre 
pays , que vous êtes enfin rendu è votre liberté d'action* 
Il y a peu de restes antiques au Pirée. Il faut cependant 
aller voir sur la colline située au-dessus de la ville actuelle 
les ruines ou plutôt les fondements du ternple de Neptune, 
les restes du bâtiment qui servait à décharger les blés, et 
le tombeau de Tbémistocle, dont une colonne renversée gtt 
en bas baignée par les flots» 

Cinquante voitures de toute forme et de toute grandeur 
vous attendent et vous sollicitent pour vous conduire du 
Pirée h Athènes, qui n'est qu'à deux lieues de là. Voitures 
anglaises, russes, .françaises ; calèches, berlines, drôschki, 
tilbury, cabriolet, char-à-bancs , y compris même l'hum** 
ble coucou exilé de Sceaux et de Montmorency, vous trou- 
vez là de tout : diplomates , consuls , voyageurs du nord 
comme de l'ouest , voilà les fournisseurs du marché aux 
voitures d'Athènes. Les raccommodages se font ensuite 
comme on peut , dans un pays où on ne sait encore tra- 
vailler ni le fer ni le bois. Quant aux cochers, ils s'impro- 
visent avec une merveilleuse facilité. Le matelot sans em- 
ploi quitte momentanément le gouvernail de sa barque 
pour essayer le gouvernement d'un cheval syrien attelé à 



LB P1RE£. 59 

on cabriolet de Paris; le condncteor de chameaux, obligé 
d'essayer un nouveau métier, s'élance sur le siège d'une 
calèche d'Offenbadi , et lutte de TÎtesse atec le klephte 
pacifié , assis triomphaiement sur une planche endomma- 
gée de son coucou à roues mobiles. Le cuisinier mis hors 
de service , le palicare attendant une nouvelle guerre, 
l'homme des îles comme l'homme des montagnes , tous 
voyant pour la première ibis une voiture ^elçonquc, voilà 
les Tiphys et les Âutomédon qui se chargent intrépide- 
ment du transport de votre personne. La route est large, 
belle et facile ; les chevaux et les cochers sont pirins de 
feu, la course se bit rapidement, et même sans encombre, 
à moins que ces guides inexpérimentés ne se choquent un 
peu trop rudement, que les voitures mourantes n*expirent 
sous vos pieds , ou , par exemple , qu'un cheval d'Europe 
ne rencontre face à Êice quelques chameaux et, par peur 
de cet animal inconnu , ne vous jette sur un pan de mu- 
raille oublié des longs tnurs de Thémistocle ou dans le fit 
desséché du Céphise. 

A moitié de la route , votre cocher, qui s'est fait une 
sorte d'étrange turban en nouant son mouchoir autour de 
son fefey, s'arrête auprès d'un petit cabaret; sous prétexte 
de d(Hiner un peu de repos à son cheval, mais, en réalité, 
pour se faire payer un verre de raki. Un gros garçon jouf- 
flu fait de son mieux , en mêlant toutes les langues , pour 
vous engage" à imiter votre cocher. Il y a peu d'années, 
il n'y avait lli qu'une pauvre baraque en bois ; mais une 
flotte française est venue séjourna* dans la baie de Sala- 
mine : officiers et matelots étaient curieux de visiter Athè- 
nes ; la consommation des cigares et des verres de raki s'est 
augmentée. Les marins, peu patients, attendaient rarement 
l'appoint de leurs francs en centimes; les francs sont de-^ 
venus des écus, et la baraque de bois de lanni s'est trans- 
formée en bonne maison de pierre. Vienne une nouvelle 
flotte , à cette maison s'en joindront d'autres , et la station 
se transformera en village* Le lien est bien choiâ pour 



60 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

cela. Tout auprès est un puits de boone eau, et un paits, 
ici , c*est un trésor. La route a jusque-là suivi les longs 
murs ; on commence à entrer dans ce qu'on appelle le bois 
d*oliviers. Ces célèbres oliviers se sont succédé d'âge en 
âge sans interruption, depuis Gécrops; mais ils sont si 
clair-semés, leurs troncs sont si maigres et si noueux, leurs 
feuilles si pâles et si maladives , leur ombrage est si rare , 
qu'il faut être bien et dûment averti que c'est là un bois 
pour songer à lui donner ce nom, qui, dans notre prosaïque 
pays, nous rappelle tant d'autres images si belles et si 
douces. 

Les cinq minutes écoulées , votre cocher repart au mi* 
lieu de flots de poussière ; et, après vingt minutes de celte 
course aventureuse , on se trouve en présence d'un des 
plus gracieux monuments de l'antiquité, le temple de Thé- 
sée, encore debout en entier sur un petit plateau qui sur- 
git légèrement de la route d'Athènes. Ses élégantes colon- 
nes d'un beau marbre blanc , auquel l'action du temps et 
du soleil a donné le plus beau reflet rose, se détachent sur 
ce ciel si pur comme pour vous révéler en un instant la 
vie et l'art antiques. 

Le tribut d'admiration légitime une fois payé en passaut 
au temple de Thésée , on retombe de la hauteur du passé 
dans le terre-à-terre du présent. C'est à travers un dédale 
de planches amoncelées qu'on entre dans la moderne 
Athènes. Quelques petites maisonnettes malpropres ser- 
vent , comme notre rue Copeau ou notre rue Mouffetard, 
d'avenue au Paris de ce petit coin du monde. Ce passage, 
au reste, est très- court , et on arrive dans une grande rue 
droite , la rue d'Hermès, qui coupe la ville en deux sec- 
tions : d'une part les vieux bazars, les vieilles rues, la vieille 
ville, mais aussi la tour des Vents, le monument de Lysi- 
crate, tous les restes antiques et l'Acropolis ; de l'autre part 
les nouveaux quartiers , les cafés, les marchandes de mo- 
des, la richesse, la diplomatie, la cour. Un petit essai de 
trottoir parfois interrompu, dans cette assez longue rue, 



ATUÈNEd. * 61 

prouve plutôt ce qu'on veut avoir que ce qu'on a réelle- 
ment; et un beau palmier, Situé au milieu de la rue, reste 
là , glorieux , pour attester que la vie et le soleil d'Orient 
ont encore toute leur puissance. Le temple de Thésée, 
c'est le souvenir des beaux temps de la Grèce ; le palmier 
c'est le souvenir de la domination des fils du désert , qui 
transforment en autant de déserts tous les lieux qu'ils par- 
courent et qu'ils gouvernent. 

Deux rues tiansversales, la rue de Minerve, qui conduit 
à l'ancien portique d'Adrien , et la rue d'Éole , qui finit à 
la tour antique des Vents , viennent couper la rue d'Her- 
mès. Voilà les seules tentatives de régularité urbaine qu'on 
aperçoive en arrivant à Athènes. Tout le reste semble dés- 
ordre et confusion ; et cette rue d'Hermès elle-même a été 
si mal tracée , bien qu'on eût la plus entière liberté de 
tracé, qu'elle vient se jeter tout au travers d'une vieille et 
respectable église que les maçons étrangers n'auraient pas 
fait diflBcullé de démolir, mais qu'ont protégée le respect 
religieux du peuple et les réclamations des savants. L'église 
reste donc , et la rue tournera autour d'elle comme elle 
pourra. Avec le temps, on s'arrangera pour tracer à l'en- 
lour un crescent à portiques quand les petites maisons à 
Tallemande qui se sont glissées ici tomberont pour faire 
place à des constructions plus conformes aux besoins du 
climat. 

Cette première vue d'Athènes est plutôt bizarre qu'a- 
gréable. On sent cependant qu'il y a ici de la vie et de l'a- 
venir ^ Les mœurs d'Orient n'ont pas encore contracté 

^ M. Wordswortli a visité Athènes à la Gn de 1832 et aa com- 
mencement de 1833. Voici l'état dans lequel cette ville se présenta 
alors à ses yeux -. « The town of Athens (p. 51) is now lying in 
niins. The streets are almost desertid; nearly ail Ihe houses are 
withoat roofs. The churches are reduced to bare ^alls and lieaps of 
stones and mortar. There is but one church in which the service 
18 performed. A few new wooden houses , one or two of more solid 
(Structure, and the two Unes of planked shades whicli forai the 
Bazar, are ail the inhabited dwelliugs tliat Athens can now boast. >» 

6 



6i GRÈClf CONTINENTALE ET MOREE. 

mariage avec les niceurs d'Occident ; elles coexistent sépa- 
rées, sans s*être ni fondues ensemble ni annulées. Plus tard 
la fusion s'opérera par des sacrifices réciproques. En atten- 
dant que le goût et la mode aient fait passer la société 
grecque sous leur équerre , chacun prend Tallure qui lui 
convient. Près d'une boutique à la turque , dans laquelle 
le marchand s'assied sur ses jambes, en déroulant mélan- 
coliquement entre ses doigts les grains de son chapelet, on 
rencontre un café à la française avec un billard d'acajou. 
Ici vingt Maltais, accroupis dans la rue, attendent l'emploi 
de leur activité ; là des Grecs à la blanche fustanelle , à la 
veste dorée, fument leurs longues pipes, tandis que d'antres 
Grecs , habillés à la franque , finissent une bouteille de 
bière en fumant un cigare ou une cigarette et en dissertant 
en français sur les journaux de Paris. Celui-là porte un cos- 
tume grec avec des bottes françaises par*dessus son large 
pantalon, celui-ci une redingote française avec la fustanelle 
et les guêtres grecques. Les langues grecque , française, 
italienne, allemande viennent à la fois frapper l'oreille , et 
une dissertation sur un roman de Balzac et un drame d'A- 
lexandre Dumas est interrompue par une tirade patrio- 
tique sur Candie, Omer-Pacha ou Mavrocordatos. 

C'est à travers ce pêle-mêle de costumes, de langues et 
d'idées que je me fis voie pour me rendre à l'aubei^e 
dont j'avais fait choix , car on peut faire un choix mainte- 
nant. Il y a à Athènes trois auberges fort convenables, et 
quelques autres où on peut trouver à se caser sans trop 
d'inconvénients. J'allai me loger à l'hôtel de Londres, chez 
un Piénontais , nommé Bruno , ancien courrier de Capo- 
d'Istrias. Sa maison est petite , mais précédée d'un jardi- 
net et proprement tenue. Mon appartement, très-suffisant, 
s*ouvrait sur tous les points de l'horizon. C'était une sorte 
de belvédère de trois pièces, d'où je pouvais jouir d'une 
vue magnifique de la ville, des environs et de toutes les 
chaînes de montagnes de l'Attique. L'Hymetle , le Penté- 
lique, le Parnès m'entouraient^ D'un côté, je pouvais ad- 



ATHENES. 63 

mirer le Parthénon , diadème précieux qai orne le froot 
de l'Acropolis , et nui vue s'étendait dans ia direction da 
temple de Jupiter-Olympien jusqu'aux montagnes au pied 
desquelles serpente le lit sans eau de l'Ilissus et se détache le 
rocher un peu sec de la fontaine de Galiirhoe ; d'un autre 
côté » mes regards s'étendaient sur Phalère , le Pirée , Sa-^ 
lamine , en suivant les roches Scironides , d'où le brigand 
Sciron fut précipité dans les flots par Thésée, jusqu'à la 
cime aplatie de l'Âcrocorinthe. Mon belvédère était ainsi un 
excellent point d'observation pour m'orienter ï travers 
l'Athènes de Périclès, celle des ducs français de la maison 
de La Roche ou de la maison de Brienne, celle des vaîvodes 
turcs, et celle dont il a plu au roi de Bavière de faire la 
capitale du nouveau royaume hellénique, afin de se donner 
le plaisir classique de recevoir de son fils , le jeune roi 
Othon, une lettre datée : D^ mon paiais d'Athènes. 



II. 



ATHÈ1I9ES. ~ SES MONtJMENTS ANTIQUES ET SES FÊTES 
POPULAIRES. — SA PASSION POUR LA PHILOLOGIE. — 
SES ÉCOLES AVANT LA RÉVOLUTION GRECQUE. 

Un de mes amis, se promenant un jour dans les environs 
d'Athènes , demanda à un petit pâtre , qu'il rencontra , le 
nom de cette ville qui se présentait en perspective. — On 
l'appelle Anthina (c'est-à-dire ville des fleurs, Florence 
par exemple), lui dit le berger dans son patois ; mais,*pour 
des fleurs (en grec anthi) , elle n'en a pas*. L'Athènes 
antique, comme la Florence moderne, éveille en efl^et dans 
tous les esprits, même les plus étrangers aux lettres et aux 
arts, des idées de gloire ou de poésie ; et le peuple, qui ne 



64 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

fausse jamais les noms propres que pour leur donner une 
signification plus analogue à sa pensée S prouve ainsi qu'il 
n*est pas moins sensible que les classes éclairées au beau 
nom acquis à sa patrie. Ce nom glorieux , répété de bou- 
che en bouche dans la dernière lutte, après un silence de 
près de deux mille ans , a suffi pour éveiller la sympathie 
de tous les peuples ; et l'Occident, qui devait sa civilisation 
à la Grèce , lui a prouvé sa reconnaissance en Taidant à 
son tour à s'affranchir de la barbarie. 

Bien que notre oreille soit plus familiarisée aujourd'hui 
avec ce magnifique tiom d'Athèiies , il ne laisse pas que 
d'agir avec force sur tout nouvel arrivant. Ce qu'on vou- 
drait, ce serait de faire tomber pour un instant toutes les 
barrières qui vous séparent du passé , de reconstruire par 
la pensée la ville antique avec ses monuments, ses temples, 
ses statues; d'évoquer du tombeau sa population bruyante, 
ici se pressant au Pnyx autour d'un orateur populaire , là 
s'agitant, au théâtre de Bacchus, au spectacle d'une noble 
tragédie de Sophocle ou d'une mordante comédie d'Aris- 
tophane , ailleurs revenant en procession de la Voie Sacrée 
et affluant près des statues des dieux. On en veut à tout 
ce qui vous distrait de celte apparition fantastique, à cette 
ville nouvelle comme à ces hommes nouveaux. On désire- 
rait au moins, puisqu'il ne reste que des ruines, que ces 
ruines ne fussent pas gâtées par un contact prosaïque avec 
des reconstructions modernes; que, pour un moment, 
disparût tout le présent , hommes et choses , et qu'on pût 
rester seul en présence de ces seules ruines. Malheureuse- 
ment il n'en est pas ainsi. Depuis que, par une ordonnance 
du 30 (18) septembre 1834 , signée par les régents bava- 
rois Armansperg , Cobell et Heideck , et par les ministres 
grecs Golettis , Theocharis , Lesuire , Rizo et Praïdis , il a 
été décrété qu'Athènes serait désormais la capitale du 

^ L'tie de Naxos ou Naxie est la plas beUe des Cyclades; aositi 

le peuple, au lieu de rappeler Naxia, rappçlie-t-il toujours ^ 'AÇf a, 
la Digne. 



ATHÈNES. 65 

royaume grec , et que le siège du gouvernement y serait 
transporté le 13 (1*') décembre 183/i, le prestige antique 
a été et il ira de jour en jour s*éyanouissant de plus en 
plus. Au temps de la domination turque , les misérables 
cabanes {catyvia) et les misérables habitants qui se glis- 
saient à travers les ruines ne nuisaient pas plus à leur efTet 
qu'un nid de cicognes placé sur les débris de créneaux go- 
thiques n*en détruit Tunité. C'étaient là des choses si com- 
plètement étrangères et si éphémères qu'elles ne servaient 
pour ainsi dire que comme la cloche d'un couvent aban- 
donné à sonner Theuredu passé. Il en est bien autrement des 
constructions récentes ; une ville moderne, je ne dis pas s'é- 
difie, mais se maçonne presque partout, sur l'emplacement 
même de la ville de Thésée. Encore, si on eût fait quelques 
réserves pour l'antique et qu'on eût imité l'exemple du res- 
pect donné par Adrien ! Lorsque cet empereur , dans les 
deux visites qu'il fit à Athènes, l'an 125 et l'an 130 de notre 
ère, ordonna de relever la ville d'Athènes, il eut soin d'assi- 
gner un espace nouveau aux constructions nouvelles ; et sur 
les limites qui séparaient la ville ancienne de la ville nou« 
velle fut construit le portique d'Adrien, encore debout avec 
l'inscription qui attestait le respect d'Adrien pour l'anti- 
quité. D'un côté de cette porte, on peut lire encore : C*est 
ici ta ville de Thésée^ non celle d'Adrien ; et de l'autre 
côté : C'est ici la ville d'Adrien, non celle de Thé-' 
sée. On eût pu de la même manière, à l'entrée de la partie 
de la ville sur laquelle semble vouloir s'étendre par pré- 
dilection la cité nouvelle , près du point où se rencontrent 
par exemple les rues d'Hermès et d'Éole, et en face du por- 
tique d'Adrien, élever un portique sur lequel on eût 
inscrit d'une part : C'est ici la ville de Thésée et celle 
d'Adrien, et non celle d'Othon; et de l'autre : C'est 
id la ville d'Othon, et non celle de Thésée ni 
d'Adrien. Ainsi eussent été laissés libres aux investiga- 
tions et aux fouilles des antiquaires tous les terrains sur 
lesquels s'étendait autour de l'Acropolis l'Athènes antique, 

0. 



66 GRÈCE CONTINEMTAILE ET MOREE. 

et OÙ on voit encore aujourd'hui les stoa ou portiques du 
Pœcile, la porte de l'Agora ou marché, la Tour des Ventfii 
le monument de Lysicrate dans Tancieune rue des Trépieds^ 
par laquelle on montait sur un revers de l'Acropolis paré 
encore de deux belles C4)lonnes qui portaient autrefois lear« 
trépieds ; les débris du théâtre de Bacchus et de son tem- 
ple, et les précieux restes des chefs-d'œuvre de l'Acropolis. 
Aujourd'hui de nombreuses maisons de pierre bâties sur 
le nouveau sol, plus élevé que le sol antique, interdisent 
toute recherche future, • 

Les premiers pas du voyageur dans Athènes se dirigent 
nécessairement^ vers l'Acropolis. Tout prévenu que l'on 
soit par les récits les plus pompeux , on est toiyours sur- 
pris et émerveillé de ce qu'on y trouve. La forme même 
et la couleur rouge'-pile du rocher de l'Acropolis donnent 
déjà des ailes à l'imagination. L'Acropolis est encore une 
forteresse ferioée par des murs : an nord les restes du 
mur , de construction dite pétasgique ; au midi , les restes 
du mur de Cimonf On passe au-dessous de la grotte 
d'Apollon et de Pan, on tourne un peu le rocher, et on se 
trouve à la première porte de la forteresse , au*dessus de 
rodéon ou théâtre musical d'Hérode Atticus , qui était 
i-éuni par les stoa ou portiques couverts d'£umènes , fré- 
quentés par les péripatéticiens ou promeneurs, avec lO: 
théâtre de Bacchus ou grand théâtre tragique. Il ne reste 
plus rien du théâtre de Bacchus , mais la partie inférieure 
des stoa couverts qui l'unissaient à l'Odéon et le mur du 
fond de l'Odéon , avec quelques jours ouverts sur la cam- 
pagne et sur la mer, subsistent encore. Au-dessous du 
théâtre de Bacchus , sur le haut d'un des flancs abrupts 
du rocher^ était un temple consacré à Bacchus, qui depuis 
le aïoyen âge avait été transformé en une chapelle dédiée 
à la Panagia Spiiiotissa, Notre-Dame-de-la-'Grottet 
parce qu'il était creusé dans une grotte* 11 y a peu d'années 
encore, ce temple subsistait en son entier et debout, avec 
une belle statue de Bacchus assis , sur toute la hauteur de 



rarchitraTe. La beauté de la statue a causé Tinfortune du 
temple. Un ambassadeur anglais obtint en 1799 du gou- 
vernement turc, que h débarquement doi Français en 
Egypte avait jeté dans les bras de la Grande-Bretagne, Tau* 
lorisation d'enlever la statue pour la transporter en AQgle« 
terre. Elle fut en effet arrachée saine et sauve de sa niche | 
mais les précautions suffisantes n'avaient pas été prises» et 
foute la façade du petit temple , Tarcbilrave avec les denu^ 
piliers de marbre qui souteuaient la cornicbe s'écroule-* 
rent et gisent amoncelés devant la grotte, Tout à côté est 
une vaste assise de marbre couverte d'une longue inscrip^ 
tion. Aucun des morceaux de cette simple et élégante fa*" 
çade , si ce n*est la statue du dieu , n'a été enlevée , et ce 
ne serait pas un grand travail de la relever en remettant 
les morceaux i lenr ancienne place ; cela se fera sans doute 
un jour. 

L'entrée de l'enceinte murée de TAcropoUs est située 
au-dessus des deux théâtres , mais plus près de TOdéon* 
Après quelques pas faits dans rintérieur on se trouve 911 
bas des degrés qui montent aux Propylées, majestueux ves* 
tibule de cet ensemble d^ cbefs-d'œuvre^ A droite s*élève 
le délicieux petit temple de la Victoire aptère (sans ailes); 
^ gauche est cette belle salle de la Pinacothèque , dans la^ 
quelle étaient exposés les tableaua^ de Zeuxis. Un lourd 
piédestal gâte un peu cette façade élégante des Propylées ; 
mais il portait la statue équestre d'un empereur , et il est 
tout romain. Une lourde tour carrée gâte aussi un peu les 
proportions du temple de la Victoire; mais elle est d'ori<- 
gine et de construction française, et servait de prison au 
palais des ducs français d'Athènes, Dans des temps fort 
rapprochés de nous, la même destination lui avait été 
rendue ; et on voit encore , attachée à une de ses façades 
et balancée par le vent, la corde à laquelle fut pendu Gou- 
ras, qui y avait été enfermé. Mais je ne mêlerai pas les sou» 
venirs de la féodalité franque et les souvenirs de la lutte 
récente à ceux que font naître les monuments construits 



68 GRECE C0NTI1VCNTALE ET MOREB. 

sousThémistocie, Cimon et Périciès, créateurs de tous les 
grands établissements d'Athènes. 

Le Teslibole des Propylées franchi , on a devant soi le 
monnment le plus parfait d'architecture et de sculpture 
qu'il ait été donné aux hommes d'admirer : le Parthénon. 
Sa belle ligne de colonnes est interrompue par la destruction 
qu'y apporta, en 1687, une bombe de Morosini ; et ce vide 
a été rendu plus difforme par une laide mosquée, qui tombe 
heureusement en ruine. Ses frises sont dépouillées de ces 
ravissantes métopes qui se moisissent maintenant sous le 
ciel brumeux de Londres. Mais , tel qu'il est , sur son ro- 
cher poétique, sous son ciel si pur, avec ses colonnes can- 
nelées de marbre blanc que le soleil a brunies de la môme 
teinte dont il brunit les joues des filles d'Orient, le Par- 
thénon sera toujours le type le plus parfait du vrai beau. 
Près de là , sur ce même plateau de l'Acropolis, reste de- 
bout un autre temple , l'Érechthée , auquel se rattachent 
les plus grands souvenirs de l'histoire d'Athènes. C'est là , 
dit-on , l'emplacement du palais de Gécrops ; c'est là que 
Neptune, dans sa dispute avec Minerve, fit d'un coup de son 
trident jaillir du rocher une fontaine dont les eaux furent 
renfermées dans les souterrains de l'Érechthée. L'une des 
façades de ce temple mystique, si irrégulier et composé de 
trois autres temples, était soutenue par quatre magnifiques 
caryatides. Elles tentèrent le même ambassadeur anglais 
qui avait obtenu la statue de Bacchus en faisant écrouler 
la façade de son temple, et qui avait fait enlever à la même 
époque les métopes du Parthénon dépouillé ainsi de sa 
frise comme une prêtresse de ses bandelettes; il obtint 
aussi de la Porte la permission d'enlever les caryatides du 
temple d'Érochlhée. L'une des caryatides fut en effet arra- 
chée de la corniche qu'elle soutenait , et alla rejoindre à 
Londres la statue de Bacchus. Mais l'indignation populaire 
avait été grande à cette nouvelle ; car ces quatre caryatides 
avaient pris leur place dans les croyances populaires comme 
des êtres surnaturels qui veillaient sur le peuple d'Athènes, 



ATHENES. 69 

et on ne les connaissait que sons le nom de jeunes fitte$ 
(ai korai). On ne crut donc pas prudent d'enlever les 
autres caryatides pendant le jour , et on attendit la nuit 
pour y envoyer les Turcs chargés de renlèvement An 
moment où ils s'approchèrent du temple d'Érecbthée pour 
consommer leur œuvre de destruction, le vent, qui souffle 
toujours avec plus de force après le coucher du soleil dans 
ce lieu élevé, fit entendre, en glissant à travers ces colonnes 
et les murailles ruinées , un gémissement prolongé, sem* 
blable aux sons que rendent les harpes éoliennes agitées 
par les vents d*Écosse. A ee son les Turcs effrayés cru- 
rent reconnaître la voix des jeunes filles {ai korai) qui 
gémissaient sur la perte de leurs sœurs, et qui se défendaient 
contre le sacrilège par leurs plaintes et leurs soupirs. Ils 
s'arrêtèrent; et rien ne put les décider à porter leurs 
mains sur les caryatides, qui échappèrent ainsi à une 
émigration forcée , et sont aujourd'hui Tornement de leur 
patrie, où un beau ciel^ ajoute encore à leur beauté. 

M. Pittakis, conservateur des antiquités à Athènes S 
possède une histoire manuscrite de la ville d'Athènes en 
langue grecque jusqu'à l'année 1800, dans laquelle on 
trouve quelques curieux renseignements sur l'époque de 
ces diverses dévastations. Cette histoire d'Athènes depuis 
les temps fabuleux est suivie d'éphémérides depuis l'année 
i75/i. Le dernier des événements mentionnés est relatif 
aux recherches de lord Elgin avec l'autorisation de la 
Porte. 

« Sur la fin de juillet de cette même année 1799, est-il 
dit dans ce manuscrit, lord Elgin, ambassadeur de la 
Grande-Bretagne près la Porte Ottomane, envoya à Athènes 
des ouvriers romains et napolitains pour faire des fouilles 
et retirer du sein de la terre des marbres et antiquités, et 
faire descendre de la frise du célèbre temple de Minerve 

< M. Pittakis est le mari de la beUe Grecqne chantée, en 1811, 
par lord Byron dans sa Maid of Athens. 



70 GRÈGE CONTINENTALE ET MOREE. 

C09 magnifiques bas-reliefs et slalues qui faisaient Tétoiine- 
luent et Tadmiration de tous les étrangers. » 

Le même chroniqueur mentionne dans ses épbémérides 
des dilapidations partielles des monuments antiques em- 
ployés à la reconstruction des bâtiments nouveaux, 

« Dans Tannée 1759 , dit-il , le vaïvode d*Atbènes bâtit 
la mosquée du Bazar d'en bas, fit sauter avec la poudre 
une des colonnes du portique d'Adrien , et prit beaucoup 
de marbres dans l'ancienne métropole. 

» Le 18 février de l'année 1777, Hadji-Ali commença à 
bâtir le mur d'enceinte de la ville d'Athènes. Il commença 
ensuite à grande bâte le mur appelé Bourzi , qui fut ter- 
miné en soixante-dix jours ; car toutes les corporations y 
travaillèrent , et souvent lui-même aidait à passer les pierres 
aux ouvriers. » 

Beaucoup d'autres marbres furent employés à la con- 
struction de ce mur d'enceinte , dont Tinvasion russe de 
1770 avait démontré la nécessité. 

Dans un autre endroit de son histoire, le chroniqueur 
mentionne la destruction d'une partie du Parthénon par 
la bombe vénitienne qui mit le feu au magasin à poudre 
des Turcs placé dans ce temple. 

Il indique aussi , à la date du 10 août ilSU^ l'arrivée à 
Ai^hènes de l'ambassadeur de France, M. de Ghoiseul- 
Gouffier, qui fut reçu avec les plus grands honneurs. Mais 
le voyageur français qui ^ à ce qu'il semble , excita le plus 
vivement l'attention à celte époque fut un jeune homme de 
vingt-cinq ans « du nom de Montmorency, arrivé à Athènes 
au mois de Mai 1782 ^ Le chroniqueur raconte qu'il eut 

*<!I s'agit ici de Tabbé Hippolyte de Montnaorency-Laval , frère 
du duc Matthieu de Montmorency. Il était fort connu p^ir son esprit 
et son Instruction , et avait rapporté de ses voyages en Grèce des 
inscriptions et quelques antiquités grecques que son parent, M. le 
duc de Luynes, m'a dit avoir vues dans sa jeunesse. L*abbé Hippolyte 
de Montmorency fut décapité à Paris pendant la révolution, et est 
onicrré dans le cimetière de famille An Picpus. 



ATHENES. 71 

divers en(retiei)s avec lui sur des matières religieuse « Il 
était certainement fort extraordinaire , dit-it , de trouver 
dans un si jenne homme tant de connaissance de l'histoire 
ancienne et des livres saints unie avec une véritable piété« 
Son but était à la fois de décrire les antiquités du lieu et 
de bien étudier l'histoire de l'église de rorient... Après de 
longs entretiens sur des questions rdigieuses, il ternina 
en nous assurant , les larmes aux yeux , que , quelque ia- 
différence que missent les rois dans ces importantes af» 
faires , il se trouvait en Occident beaucoup de personnes 
qui donneraient jusqu'à leur sang pour voir Tunion des 
deux ^lises. » 

Cette histoire grecque d'Athènes mériterait certainement 
d'être publiée, malgré un certain nombre d'erreurs histo- 
riques qu'elle contient sur l'époque du moyen âge , et j*^- 
gage fort son possesseur, M. Pittakis , à le faire. 

Ge n'est pas sans intention que j'ai cité le nom de M. Pit- 
takis à propos de l'Acropolis. M. Pittakis semble , en effet, 
avoir été découvert par notre vieux consul Fauvel sous une 
corniche oubliée de l'Acropolis , qui protégeait son ber- 
ceau ; il y a grandi, il y vit, il y monrra : car l'Acropolis 
est sa patrie , sa famille , son Dieu ; et après sa mort on le 
trouvera certainement transformé en caryatide supplément 
mentaire destinée à tenir lieu de celles qui auront disparu, 
tant sa passion pour son Acropoiis est vive , constante et 
jalouse. Bien des fois j'ai voyagé avec lui à travers les dé- 
combres de sa patrie acropolitaine , et chaque fois j'étais 
plus frappé de la tristesse solennelle de sa démarche, de 
son geste , de son regard , de sa parole. Adressait -il quel- 
que observation aux gendarmes qui gardent les ruines plus 
que la forteresse, il cherchait à leur inculquer le saint 
respect du fragment de marbre poussé négligemment par 
leurs pieds, de la pousâère même qu'ils avaient Tbonnetir 
de fouler. Passait-il près du piédestal placé le long des Pro- 
pylées et sur lequel était autrefois posée la statue de l'ar- 
chitecte de ce beau monument , tombé sans vie au même 



72 GR£CK CONTINENTALE ET MOREE. 

lieu da haut des frises dont il sunreillaît l'exécution , il 
versait des larmes sur le pauvre architecte mort depuis 
deux mille ans. Trouvait-il un fragment de vase , il le re« 
cueillait comme le débris du vase dans lequel auraient été 
brûlés les premiers parfums offerts à Minerve. N'était-ce 
qu'un ossement humain , cet ossement pouvait être , était 
sans doute la précieuse relique d'un Gécrops ou d'un Pé- 
ridès, d'un Sophocle ou d'un Praxitèle. Par ici il me fai- 
sait remarquer qu'entraient les processions solennelles; 
par là Egée s'était précipité , non pas dans la mer Egée , 
qui est à deux lieues , mais sur les rochers , à la vue de la 
voile noire de son fils Thésée revenant d'une dangereuse 
visite au Minotaure de Crète : de ce côté on avait précipité 
le fameux Odyssée pendant la dernière guerre ; car M. Pit- 
takis unit souvent dans son admiration les héros des der- 
niers jours aux héros des anciens jours. C'est le meilleur 
type possible du collecteur et conservateur des antiquités 
de la ville d'Athènes. Qu'il assemble donc et qu'il conserve, 
mais qu'il laisse à d'autres le travail de l'interprétation : il 
perdra son auréole le jour où il voudra expliquer les pen- 
sées au lieu de conserver les choses. Je ne trouve en lui qu'une 
seule anomalie , c'est qu'il porte l'habit franc Le con- 
servateur du musée de l'Acropoiis et du musée du temple 
de Thésée devrait porter le tzouéé ou robe à larges man- 
ches des kodja-baschis , costume qui se rapproche au 
moins un peu du costume des gens graves de l'antiquité. 

Combien de fois n'ai-je pas visité seul aussi , avec affec- 
tion , à différentes heures du jour et de la nuit , cette mer- 
veilleuse réunion des chefs-d'œuvre de l'Acropoiis! Au 
coucher du soleil on y a une vue magnifique ; tout l'ho- 
rizon est inondé de rayons du rouge le plus ardent , les 
nuages en reçoivent tout l'éclat du vermillon ; la mer semble 
étinceler des feux du couchant; les îles élèvent leur tête 
pour se montrer dans leur beauté, et les montagnes se dé- 
tachent par couches fortement nuancées depuis le plus 
éclatant porphyre jusqu'au vert le plus sombre. Ces vives 



ATHÈNES. 73 

couleurs de la nature environnante viennent se refléter sur 
les beaux marbres de Pentélique du Parthénon , de TÉ- 
rechthée et des Propylées, et les nuancent de la plus déli- 
cieuse variété de rayons et d*ouibres, elle paysage entier en 
reçoit à son tour une nouvelle beauté , car ici chaque objet 
né fait qu'ajouter à la beauté de tous. Pendant les belles 
nuits, la scèneest plus restreinte, plus uniforme, plus calme. 
L'éclat de la lune de Grèce surpasse de beaucoup plus le pâle 
reflet de notre pauvre lune, que les feux étincelants du dia* 
mant de Golconde ne l'emportent sur la terne et douce 
blancheur de Topale ; c'est comme un autre astre dans un 
autre ciel. Cette blanche lueur si unie et si tranquille prête 
à ces grandes ruines un langage digne d'elles. A cette heure 
et dans ce lieu , toute mesquine idée s'enfuit honteuse ; ou 
croirait avoir frappé à la porte de l'éternité. 

Le lever du soleil apporte ici de tout autres idées. Qui- 
conque n'a pas vu se lever le soleil derrière la chaîne de 
rHyniette ou derrière ces mille chaînes de montagnes qui 
bordent le sol de la Grèce du côté de l'orient , ne peut 
rendre complète justice aux poètes anciens. J'avais fré- 
quemment entendu parler dans mes classes ^e l'Aurore 
aux doigts de rose qui ouvre les portes du Soleil et s'enfuit 
après l'avoir annoncé au monde; mais en toute vérité je 
n'y comprenais rien. Dans nos pays de plaines , cet astre 
s'annonce lui-même. Il envole d'abord en fusée quelques 
rayons qui traversent l'atmosphère ; puis l'horizon rougit, 
et de ces ondes de pourpre émerge le soleil, qui, h ce pre- 
mier moment, veut bien se laisser contempler face à face, 
mais qui bientôt se dégage des vapeurs qui lui servaient de 
voile et force tout regard à s'incliner devant lui. Il n'y a 
pas là de précurseur , il n'y a pas d'Aurore aux doigts de 
rose qui arrive, puis disparaît : il y a une Aurore en Grèce, 
et les poètes ont raison. Aussitôt que le soleil est arrivé à 
la hauteur des premières couches de l'atmosphère, cet air, 
plus léger, plus transparent que le nôtre, se teint du plus 
beau rose dans toute l'étendue du ciel et glisse à travers 

7 



T4 GRÈC£ CONTININTALB ET MOREE. 

]m jékm et entre le flanc dei moatagnea) c'est T Aurore 
qui aanonce aux hoinmes que le dieu du jour va paraître. 
Il oe parait cepeudant pas , puisque les cimes des menta* 
gœs ie dérebeut ; mais , en dépassant les premières cqu-^ 
ches de l'atmosphère, ses rayons Uanchissent , et la teiple 
rose de Taorore a disparu. Le soleil continue à s*éleTer sans 
éblouir encore de ses rayons ; ce n'est que quand ila fran- 
ehi le sommet des montagnes qu'il se manifeste en vain- 
queur. On voit donc que la fable antique n'est que l'en- 
veloppe d'une vérité locale, et que les poètes anciens sont 
beaoooup meilleurs peintres de la nature et surtout beau- 
coup plu9 exacts qu'on ne ?eut anjourd^hui le recear 
naître. 

Presque feus ceux des monqmeots de l'antique Athènes 
qui sont parvenus jusqu'à nous en dehqrs de l*Acropolis 
sont situés au pied du rocher. Le premier qui se présente, 
en descendant du côté du théâtre de Bacehus , dee deux 
colonnes encore debout sur les flancs de TAcropolis et de 
l'aocienne rue des Trépieds, est le gracieux monument de 
Lysicrate , connu aussi sous le nom de Lant^ne de Dé*- 
mosthènes,. deviné autrefois à porter le trépied offert à ub 
vainqueur par sa tribu. Avant la réYciution ce moAument 
se trouvait renfermé à l'intérieur d'un couTent de francis- 
oabis français dans lequel lord Byron a vécu qnelques mois 
en 1811, et où il a composé quelques*uns des plus beaui 
vers de Chiide^Ha^aid K Le couvent a été démoli, et nous 
n Vous plus de capucins français à Athènes ; mais le ter- 
rain nous appartient toujours , et ce gracieux monument 
est ainsi propriété française. Nous n'aurons pas, je l'espère, 
la grossière ignorance de l'arracher du lieu pour lequel il 
a été construit , bien que notre destruction de l'arc <|e 
trtomphe de Djémilah, qui s'était conservé en entier sur le 
sol d* Afrique, et que nous avons démoli pour le poser en- 

< Il y a, daBft la oorM&pendance de lord Hifrott^ plusieurs lettres 
dalésft de ee OQHveat; 



suite dans quelque carrefobt de Paris , ail signalé iloil^ 
propre Vandalisme aux yeux de toute TEtlrt^pe et nous 
force à garder le silence quaàd bn féit des t^prdches du 
même gein^ à un autbè ou \ d*antrés peuples \ car Jà le 
uioDumeot était debout et entier^ et il n'y atalt pa^ àtainB 
Talûlr pour excuse la craitoté d'une dégradétioli future, 
puisque le pays nous appartieikt et qu'il is'étalt mainlebtt 
tant de siècles, sans Yiolaiion dliucnn des peuples barbares 
qtaî y ont passé. 

Sur la cdlllne dé ftlusée, à cAté de la Ville , est irftilé un 
monument aiis^ lourd que celui-ci est élégant | je veux 
parier du monument élevé à Philopappus. Eâ montant sur 
cette cotline^ on pedt visiter en passant troid chambres taiU 
lées dans le roc; La dernière et la seconde me semblent 
avoir contenu un aiitel et dea ex-voto \ on voit encore dans 
la seeondtà tine quantité de petits trous qui annoncent que 
c'était lli qu'on accrochait les tableaux ou offrandes votives. 
Dans la première chambre eist une partie plus reculée en 
forme de cône et éclairée par le haut. Ge devait être tt 
Bttssi remplacement d'un autel situé enjace de rAcH^tis 
et du Parthénon, qui i$e présentent dis là ëveë grandeur et 
magnificence. Au-dessus de cea ti^is chambres In roc l*é^ 
lève jusqu'au monument, dont la face Sculptée eit inurnéé 
du côté de la mer^ On a de là Uhe fort belle vue dé la baie 
de Salamine. Philopappus , auquel ce monument sk été 
^levé , était Ub Syrien, descendant dn roi Àntiobhtis^ ^ni 
s'était fait incok*porer à la cité de Besa. Une inscription pu^ 
bliée par Wheler , (st dont oh Voit encore les restes i an- 
nottce qu'd fut tnilstil » probablement consul désigné, I 
Tépoque de la viclt>il*e de Trajan slir les Allemands et les 
Daces. Ce monument dh tempa romain est d'une architee^ 
tore fort lourde^ et le^ bas-reliefs et restes de statues sont 
d'une non moins lourde seuipture. 

La colline du Pnyx et de l'Aréopage eM située entre 
la colline de Musée et le temple de Thésée^ Les sièges 
taillés dans le roc^ i»ur lesquels les juges prenaient 



76 GRÈCE CONTINENTALE ET HOREE. 

place, sont fort bien conservés. Il y aurait une page élo- 
quente à écrire pour bien faire sentir l'effet particulier que 
les lieux environnants ajoutent aux mouvements d'élo- 
quence de l'orateur; mais la vue du Pnyxen dira toujours 
plus'que les pages les plus éloquentes. 

En se rapprochant de Y Agora ou marché on aperçoit 
un petit bâtiment octogone, que l'on dégage en ce moment 
du milieu des remblais qui jusqu'ici l'avaient enfoui aux 
deux tiers de sa hauteur. Il est connu sous le nom de tour 
des YentSy à cause des huit vents sculptés sur chacune des 
façades de sa frise , avec le nom de chacun au-dessous de 
sa représentation : Euros le sud-est, Apeliotis l'est , Kai- 
kias le nord est, Boreas le nord, Skirôn le nord-ouest, Ze- 
phyros l'ouest , Notos le sud , Lips le sud-ouest. Yitruve 
en a fait la description, et Varron lui donne le nom d'Hor- 
loge. Spon , qui voyageait avec Wheler en Grèce en Tan 
1676 , c'est-à-dire dix ans avant la conquête de la Morée 
sur les Turcs par le Vénitien François Morosini , dit avoir 
vu le dessin de cette tour dans un manuscrit sur vélin de la bi- 
bliothèque Barberini à Rome, de l'an 1^65, fait par un 
certain architecte nommé Francesco Giambetii. La collec- 
tion de ces dessins est d'autant plus curieuse qu'elle a été 
faite un peu avant la conquête turque , et que beaucoup 
de monuments ruinés depuis étaient encore debout en leur 
entier. 

Le temple de Thésée, le mieux conservé de tous les mo- 
numents d'Athènes et de la Grèce, est situé assez près de 
là sur un petit plateau qui s'élève au bas des dernières 
pentes de l'Acropolis. Tout l'extérieur de ce temple antique 
est dans son entier, et toutes ses jolies colonnes sont de- 
bout; l'intérieur seul a changé. Au moyen âge, c'était une 
église sous l'invocation de saint George ; c'est aujourd'hui 
un musée. La situation isolée de ce joli temple ajoute en* 
eore à son effet. 

Le jour du l"" Avril, selon le style grec (13 Avril, n. st.), 
ce plateau devient tous les ans le rendez-vous d'une foule 



FETES POPULAIRES. 77 

nombreuse de tout sexe, de tout âge, de tout rang, de tout 
costume. Cette réunion populaire a lieu annuellement sur 
l'esplanade qui est entre le temple de Thésée et la colline 
du Pnyx. Le jour où j*y assistai, il faisait un temps magni* 
fique; il n*y a rien là du mouvement tumultueux d'une 
fête champêtre française , mais la variété des costumes et 
des physionomies offre à elle seule un tableau animé et pi- 
quant. Les femmes étaient toutes amoncelées sous le pé- 
ristyle , sur les degrés , et autour de l'enceinte du temple 
de Thésée , avec les divers costumes de l'Albanie , de 
Smyrne , d'Athènes et d'Hydra. Les femmes albanaises 
abondent surtout parmi le peuple d'Athènes, et, vues du 
bas de la route dans leur costume aux brillantes couleurs, 
sous ces colonnes brunies par le soleil , elles forment un 
groupe d'un bel effet pittoresque. Leur tête est envelop- 
pée comme celle des Arabes, et le haut de leur figure res* 
sort seul, comme dans une momie égyptienne, de l'espèce 
de linceul blanc qui entoure la tête et les épaules. Quelques 
autres portent sur la tête une coiffure formée de monnaies 
d'or et d'argent êtagées les unes au-dessus des autres , et 
au bas du dernier rang desquelles pendent d'autres mon- 
naies légères qui, en plus petit nombre, se balancent 
comme autant de clochettes autour du front. La robe pen- 
dante et flottante est recouverte d'une espèce d'étoffe ba- 
riolée de toutes couleurs et d'or, assez semblable à l'au- 
musse d'un prêtre. 

Le$ hommes seuls semblent s'être réservé les plaisirs de 
la fêle. Groupés çà et là, on les voit danser entre eux sans 
qu'une seule femme se mêle à leurs jeux. J'y remarquai 
surtout des bergers albanais. D'un côté douze ou quinze 
d'entre eux , vêtus d'une fustanelle et d'une veste blanche 
sar laquelle flotte une longue peau de mouton à brillantes 
soies blanches, la tête couverte du fezy retenu par un mou- 
choir en forme assez peu gracieuse de turban , se tenaient 
par la main et se dandinaient en chantant. Le chef de la 
l>ande seul , qui conduit cette chaîne avec toute l'autorité 

7. 



78 GRECE COfltlllSlItALft «t MOREE. 

d'an de nos bMttx condtiiiam ttn eotilton dans nn dé ncn 
élégants salons de Paris , conserve le pHvilég(B de se Htrer 
à la liberté de ses mouvements et de ses allnres ; il eléeute, 
à la grande admiration des spectateurs^ les mouvements les 
plus difficiles en se lançant de côté et d'autre, et se laissant 
retomber, tantôt avec les jambes entrelacées d'une manière 
bizarre, tantôt comme plié sur lui-même^ puis se relevant 
d'un bond pour recommencer encore. Les autreé lé sni'* 
vent en se dandinant aussi à la façon gteecjitte , mais Mns 
imiter ses bonds , ses chutes et rebonds , qtti sont eomme 
les points d'orgue d'un ehantedr émérlttii l'ibs loin une 
autre bande de danseurs , car ce ne sont que des hmnmiia 
qui se livrent ft éet exercice , s'agite au son du tambourin 
et d'une sorte de hautbois k trois itouê. 8Ur une antre 
partie de l'esplanade , c'est un joueur de guitare qui règle 
les mouvements en frappant sUr des corde ordinaires on 
sur des Als d'archal , assis sur une chaise curule antique , 
ou debout sur un tombeau de marbre sculpté qui va MUS 
peu de jours prendre sa place parmi \eà menumerits du iiiu« 
sée. M. Pittakis assure que ces danses autour du temple 
de Thésée rehiontent à la plus haute antiquité , à Thésée 
lui-même, dit-il gravement» qui, à son retour du labyrin- 
the de Crète, interrogé par ses jeunes coUcitoy eus , avides 
de coiiuBÎtre la difficulté des tours et détours dé ce làby-^ 
rinthe» les fit ranger ainsi par cercles qui se repliaient l'un 
sur Tautre et s'entremêlaient pour se dégager ensuite; et, 
pour appuyer sa démonstration , le grave archéologue Mt- 
takis se met à exécuter ces évolutions^ Cette danse , au 
reste , ressemble beaucoup à celle de nos paysans des mon-' 
tagnes du Béarn. Seulement i dans nos belles vallées des 
Pyrénées, les jeunes Béarnaises, avec letir capulet rouge, 
viennent s'entremêler aui lestes Béarnais : et bien que le chef 
de la danse soit chargé de l'exécution des sauts les jilus 
merveilleux, tous cependant chantent ensemble des chan- 
sons gaies qui lés animent ; et les sauts des hommes, et les 
pas gracieux des femmes^ témoignent de la Vivacité de leUr 



FâVBi MPtJtAtllM. 79 

fkMr, t% Grèeë le pkirir n« êé mânlMi» fttir h figure 
qoe d'on bien petit aombre des actemis et des (^fiectateurt t 
II» pbyiionoiiiieB sont géoéniieiilent i&tëlligentee, les traits 
réguliers, le front est grécieax ; msis &a attend vaitiemeat 
daas Gbacila et dans tous la madifestàtion de cette étiiicelie 
éieetriqae qui , ehez nous , fait mouvoir in&tiûGtiveuieiit 
ttQë eaasse d'faommes eomme un seul homme , H par une 
setale idée^ Les divehies parties qui «eomposettl la soeièté 
grecque ont Tair d*étre encore étrangères Tutte ^ l'autre ^ 
et sans langue sociale coibinune. Il faudra de longues an«- 
flées eneel'ë avant que cette coilésion soit ëiméiitée» et que 
rinvai^M dés hàbitiideti oecideutales ^ pea^trëiit oette so^ 
ciété , la porîëetimide ab lieu de la dfeJoiiidHI eu de raf- 
falMir. 

une hbti^ fête populait'e a lieu «nnueltemeot Autour 
d'un auire des plus vastes Moriumëiits de Tautiquit^ , les 
eolobnes du temple de Jttpite)*-oij'mt)ieR, daus M vallée de 
rilyssus^ le premier jout' de cât^me. Ce Jodr solennel nim- 
bait, eu iUi i le 10 Févri^ à la gtiéc^Ue (S9 FéVri^ U; st. )v 

Le caruaval grée se tehuinè ëveô lé diuiaUcbe gras $ et ie 
earome eommëuise le lundis Leé eâthoht{Ueii poi't^ttt le bkr*- 
«aval ju8t)u'au merci^eâl dés cendrée; e'ést'à-dtPe dédie Jénrb 
au délh du caruavél gréé ; et les MilAnëlii ; qui jouissent 

d*un êartiavéinïnt ^ OU long cât'iiàval ^ pdUSSént le leUi: 
Jusqu'au lundi d'apt'ês éxélusivethënt i é'eâti'&-âipe qu'Us 
ont cinq Jours de càtuaval de plus ^uë les «uires câtboll* 
quës » et sept jours de plus qde les GreeSi Daus tous èes 
pays I le premier jour du earêiiie est Une sotte de fête de^ 
mi-profane et demi-religieuse. Â Paris ; oû va enterrer le 
carUaval avant de venir recevoir les cendres ; en Grèce, on 
commence le long jeûne par des fêtes et des danses; Le 
soleil est déjà puissant «m Grèce au mois de FévHer. Des 
lé matin toutes les maisons et rues d* Athènes étaient com* 
plétement abandonnées, et la foule, hommes, lëmmes, en- 
fants, vieillards 4 se portait, à pied, en voiture, à cbëvaU 
à âne^ dans la vallée que domine le temple de Jupiter. 



go GRÈCE CONTINENT ALB ET MOREE. 

Ses Tastes colonnes 8*élèvent , avec leur beaux chapiteaux 
et leurs immenses frises » sur une esplanade autrefois en- 
tourée de murailles qui étaient soutenues par des piliers 
dont chacun portait une statue. Au bas de cette esplanade 
coule ^ ou plutôt peut couler, l'Ilyssus, qui a fait plus de 
bruit dans Tbistoire que ses eaux rares n*en font en s*in- 
fihrant à travers les cailloux de son lit desséché. La fon- 
taine de Gallirhoë , placée dans la même vallée , semble , 
avec qudques larmes épuisées, avoir long-temps pleuré le 
départ de son amant Ilyssas, et les quelques gouttes d'eau 
qui s'assemblent au pied des roches qui la protègent sem- 
blent plutôt données au souvenir du passé qu'au besoin du 
présent A quelques pas est le stade abandonné. 

En m*approchant du temple par le portique d'Adrien , 
j'apercevais çà et là toute la population mâle et femelle 
d'Athènes distribuée dans la vallée, sur l'esplanade du tem- 
ple de Jupiter et en haut des collines environnantes. C'est 
surtout après avoir traversé l'Ilyssus, non à gué, mais à 
sec, et en montant sur une petite colline détachée du ver- 
sant des montagnes , à quelque distance au-dessous de la 
fontaine de Gallirhoë , que le ^ctacle est véritablement 
plein d'intérêt Le temple de Jupiter se présente sur le 
premier plan avec ses imposantes colonnes; plus loin, sur 
le second plan, et comme pour servir d'encadrement, s'é- 
lève l'Acropolis surmonté du Parthénon , qui se dessine 
dans les airs avec toute son élégance et sa grandeur : plus 
loin, sur la»gauche, est la chaîne de l'Hymette. Entre l'A- 
cropolis et l'Hymette l'œil se fraie un chemin jusqu'à la 
mer et découvre Phalère et le Pirée avec tous ses bâti- 
ments, et au delà les eaux étincelantes de la mer, d'où 
sortent l'île d'Égine et celle de Salamine , dont les monta- 
gnes sont d'une si gracieuse forme et d'une si belle cou- 
leur. Je contemplais avec une véritable extase la beauté 
des montagnes, des cieux, des côtes et des eaux. Tout est 
rocher , pas un seul arbre n'apparaît autour de vous pour 
donner le sentiment du repos et de la fraîcheur ; et cepen- 



FETES POPDI.AIRBS. 81 

danc celte vue est pleine de grâce et de charme : c'est 
qu'on ne saurait se faire une idée de la délicieuse couleur 
ôes montagnes , des eaux , des nuages , et de leur infinie 
variété suivant les divers accidents de la lumière, si on n*a 
parcouru les montagnes grecques et navigué sur les mers 
grecques. Même en revenant du golfe de Naples , on est 
frappé de cette différence aussitôt qu*on aperçoit le cap 
iMatapan , puis le cap Malée et le Taygète , et les sommets 
si variés de toutes les montagnes des environs d'Athènes , 
qui semblent transparentes aux feux du soleil et brillent 
de loin comme le porphyre le mieux nuancé , tandis que 
les plans plus éloignés vont peu à peu se fondant avec les 
dernières teintes du ciel. Il y a là une harmonie et un éclat 
de couleurs que peut seul rendre le pinceau de Claude 
Lorrain ; et ces rochers ardents , et cette vallée onduleuse, 
et cette foule mobile qui la remplit, et cette mer lointaine, 
et les vaisseaux du Pirée, et les barques légères qui sillon- 
nent les flots tranquilles et les plissent élégamment, ajou- 
tent à ce délicieux tableau tout le charme qu'ajoute aux 
œuvres de la nature le prestige de la vie. 

Plus de vingt mille personnes étaient réunies dans cette 
vallée : les uns, assis en cercle sur le gazon déjà fort vert 
dans la vallée , prenaient leur part d'un repas de carême 
qui pendant trois jours ne peut se composer que de fruits 
et de légumes, d'olives, d'oranges, de pruneaux, d'oignons, 
sans poisson, sans œufs et sans beurre , mais sans exclu- 
ùon du vin , dont on use et abuse ; et ils invitaient tous 
les passants à l'hospitalier partage du repas et de la dame- 
îeanne de bois , ou tzitza. Les autres , aux incertains ac- 
cords de la guitare à cordes de laiton, du tambour de 
basque et de la flûte , se formaient en cercles et dansaient 
la danse albanaise, ou la danse guerrière des palicares. 
Quelques mascarades composées de catholiques, dont le 
carnaval se prolonge de deux jours, viennent se mêler 
^ox groupes des danseurs, tandis que d'autres groupes 
Patient le masque derrière la tête en signe de l'expiration 



8t GRÈCE OOHTIIVBlITliLB ET MOREE. 

du cariMYal grec. Pendatit que tes hommes formiôiit tetirs 
danses, les iemmes forment aussi les ieurs^ plus gracieuses 
et plus molles. Le chef de la danse des hommes doit être 
Tîf et alerte, la cokiductrice de la danse des femmes doit 
être souple et digne ; un signe de dignité pour les femmes, 
dans les habitudes anciennes , c'est de porter le rentre en 
avant , comme les aldermen de LondreSi Ce grand air de 
dignité prend aussi sûrement un cœur grec que le numeo 
prend un cœur e^agnol , et l'aisance élégante de la dé-^ 
marche un cœur français ; les Grecs le célèbrent dans leurs 
chansons , et en font le type de la beauté. J'en citerai 
comme preuve les paroles d'une chàn^n grecque popu- 
laire ^ : 

Que les montagnes s'abaissent 
Afin que je puisse voir Athèneè , 
Et que je puisse contempler ma belle ^ 
CoAime allé aàarche di|piement» semblable à une oie grasse. 

Pour ies jeunes gens le type de la beauté est plus con- 
forme à nos idées d'élégance; leur taille est prise ainsi que 
dans un corset, et une ceinture de soie serrée avec puis- 
sance leur donne, non la souplesse, mais la finesse d'un 
corsage de guêpe. 

Des danses nationales s'exécutent en même tempsw Ici 
deux danseurs renommés sautent une sorte de pasae i 
deux , plus semblable à la vigoureuse gig des infatigables 
Écossais qu'à la gracieuse tarentelle de la Grande-Grèce 
actuelle» Là quatre couples d'hommes et de femmes , vêtus 
du léger costume ancien des îles Ioniennes , tout blanc et* 
tout rose , avec force rubans , exécutent un^ espèce de 

1 Voici le téxta en langue populaire : 

Nà y^(xjXt\6voc\f rà SouVà « 

Nà ykiitcf. XYiv dtyiTniv , 



BACS A|.BANAIfl£. 83 

coQtredaose uotiote , que danse avec des paa.ses fort gra- 
cieuses chaque couple , avec ses boulettes attachées deux 
à dem eu haut par des rubans roses. En parcourant les 
divers groupes , tous empressés à aceueiUir et à fêter un 
étranger et surtout un Français, je fus frappé sans doute 
de la beauté de quelques jeunes filles albanaises , de la 
gracieuse figure de quelques jeunes filles d'Athènes, des 
beaux froqts et des beaux yeux de presque toutes , mais je 
ne trouvai pas cependant aussi fréquemment que je l'es- 
pérais ce pur type du beau antique qui appartenait pro- 
prement à la Grèce. Quelle nature riche n*eût été appau- 
vrie par une aussi rude oppression et une aussi profonde 
misère ! Après peu de jours d'éclat la beauté ici est fiétrie , 
et les entant», oe recevant point pendant leur jeunesse 
une nourriture généreuse , p^dent de bonne heure leur 
première f ratcheur ; mais Toqianîsation physique est forte , 
et, malgré de rudes furivations, l'homme greo se déve- 
loppe , endurci aux difficultés matérielles , sans être moins 
apte aux |i^ceptiona les plus rapides et les plus délicates 
de l'intelligence* 

Il y a en (vrèee deux races d'hommes tout à fait distinctes 
et très-faeiles à reconnaître, la race albanaise et la race 
hellénique^ Les Albanais , qui sont de race slave , ont , à 
diverses époques, envahi h Grèce ccmtioentale et le Pélo- 
npanèse , et leurs bandes armées y ont porté la dévasta- 
tion ; mais , comme \w» le^ autres conquérants barbares , 
lorsqu'ils ont voulu former un établissement permanent , 
ils s^ sout trouvés impuissants en face d'une législation et 
d'une civilisalioii plus avancées , et , après peu d'années , 
cette civilisation les avait absorbés, modifiés, ou exilés dans 
les lieux les plus êpres du pays, qui seuls pouvaient les main- 
tenir eu un coi^ps un peu compacte. Ainsi se sont conser- 
vées, dans les montagnes, dans les défilés et dans les lieux 
difficiles, les dénominations albanaises employées pour dé- 
signer les pays où ils s'étalent campés. Avec le temps , l'in- 
telligenoe reprit le dessus; et, comme chez nous beaucoup 



84 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

de soldats germains étaient ravalés, euxou leurs descendants 
amollis , au rang même de serfs , les populations slaves en 
Grèce furent réduites au rôle d'ouvriers soldés pour cultiver 
la terre du maître grec. On retrouve en Grèce quelques- 
uns des anciens villages slaves ; mais il faut bien se garder 
de les confondre avec les nouveaux villages, peuplés tout 
récemment par la population albanaise arrivée à la suite des 
armées turques dans le siècle dernier, soit en 1688 après 
Tabandon d'Athènes par Morosini , soit après l'invasion 
russe de 1770. Les troupes albanaises, envoyées alors par 
la Porte , se jetèrent sur l'Attique, mettant tout à feu et à 
sang. En 1688, les chroniques d'Athènes racontent que ses 
malheureux habitants furent obligés de se réfugier à Sala- 
mine , à Égine et à Corinthe , et que ce ne fut qu'après 
trois ans qu'ils purent rentrer en partie dans leur ville et 
dans leurs champs. Beaucoup des villages de l'Attique sont 
encore habités par les descendants de ces derniers enva- 
hisseurs, et avant la dernière révolution on n'y parlait que 
la langue albanaise ; mais leur physionomie diffère autant 
que leur langue de la physionomie de la race grecque. Les 
Albanais ont en général le corps épais , la tête ronde , le 
bas de la ûgure large , les traits durs , le front mal fait , 
les yeux plus vifs qu'intelligents. Ils sont presque tous fort 
laborieux , mais fort avides ; et on pourrait leur appliquer 
avec plus de raison peut-être encore qu'aux Turcs le pro- 
verbe grec : Vois-tu un Turc , prépare ton argent *. 

La race grecque , au contraire , a une figure d'un bel 
ovale , un front bien fait , des yeux intelligents , un nez 
droit et fin , le corps souple et élancé. Un marchand fran- 
çais disait à un étranger, en parlant avec colère : « Monsieur, 
c'est la même canaille que du temps de Périclès. » Ce mot 
reproduit bien les défauts comme les qualités qu'on s'at« 

* Eu grec: ïou^jxov «W«ç, aaTrpa ôsXei : Tu vois un Turc, il 
veut tes aspres. Trois aspres faisaient un para ; quarante paras, une 
piastre (vpofft)» ^^ ^^^^ ^^^^ piastres, une bourse (irouyyt). 



RAGE HELLÉNIQUE. 85 

teod à trouver en eux. Il sont en réalité, ou ils seront, ce 
qu'ont été leurs pères. A une époque où on ne savait pas 
encore travailler le fer, qui n'est pas nommé une seule fois 
dans les poèmes d'Homère, et où l'on immolait des hommes 
aux dieux pour obtenir des vents favorables, l'instrument 
de l'intelligence, la langue, avait devancé si rapidement 
par ses progrès les autres instruments humains , que déjà 
Hésiode et Homère pouvaient faire parler toutes les passions 
et décrire toutes les œuvres des dieux et des hommes. 
Ainsi la culture intellectuelle avait devancé chez les an- 
ciens Grecs toutes les autres cultures. Le même pbéno-* 
mène se reproduit aujourd'hui chez leurs descendants. La 
charrue est encore celle de Triptolème; le vin continue à 
être renfermé dans les outres et mêlé de résine; toute 
voiture, même l'utile brouette, est inconnue; à peine s'il 
existe une seule route du Pirée à Athènes et à Thèbes ; 
partout en Grèce , excepté à Athènes, les matelas sont une 
invention qui ne s'est pas fait jour, et on couche par terre 
sur un tapis ou enveloppé dans son cahan; aucun des arts 
et métiers utiles n'a pu encore s'implanter ou se natura- 
liser. Au bas de l'édiOce de la civilisation , il n'y a rien ; 
mais il en est bien autrement du faîle : la Grèce semble 
vouloir avant tout des académiciens, 46S philosophes, des 
poètes , plus tard elle fera des charpentiers et des serru- 
riers ; elle veut des ouvrages littéraires , plus tard elle saura 
faire des chaises, des tables, des souliers et des chapeaux. A 
peine est-elle née , que déjà elle a une université à Athènes, 
avec les trois facultés de théologie , de médecine et de 
droit; une académie des sciences naturelles, une société 
d'archéx)logie ; deux bibliothèques publiques , l'une à Athè- 
nes, l'autre à Andritzena; un musée, cinq gymnases dans 
différentes villes, douze écoles publiques dans d'autres 
villes , sans compter une école d'orphelins à Nauplie et une 
autre au Pirée. 

Le premier travail des Grecs a été le travail sur leur 
propre langue. Us n'ont pas plutôt été affranchis du joug 

8 



le GRECE GONTlN£NTAtÈ ST MOREfi. 

mrc qu'ils ont affiraaohi leur bogue des met» tores cfù 
k giteient, et, par la mêiae occaaioB, des mots fraoes 
qui en akéraieot l^unité. La langue grecque était autrefois 
une sorte d'arcbe de Noé daas laquelle veuaient cbercher 
asile les mots de toutes les autres langues. L'éfMiratîon s*est 
opérée de la maniée la plus rstpide. Jamais décret de sou-» 
ireraitt absolu ne Ait pjus ponctuellement obéi que ne Ta 
été , et sans appel , ee v<en de quelqiies puristes; et cela 
uott pas seulement dans la coniersation des savants , des 
avocats « des tiommea éclairés , mais dans le langage des 
classes inférieures : tant ee peuple a de rapidité dans Fin* 
telligence • de délicatesse dans la perception det sens. C'est 
encore ee même peuple de Tantique Athènes parmi tefod 
une marchande d*herbea reconnaissait Anacharsis eomme 
étranger à s^ prononciation , que tous ses amis lui avaient 
cependant déclarée parfaite. Les gens du barreau, qui, dans 
tous les autres pays, sont les {dos grands corrupteurs de la 
la langue» en ont été ici les réfornuttenra. Comme le peuple 
d'Athènes a été de tout temps et est enoiMre fort ami de h 
chicane , et que ce goût est entretenu en \và par les déiads 
sans fin mis par le gouvernement à la constitution de k 
propriété, et par de perpétuelles récriminations sur l'usur* 
pation des propriété de TÉtat après Texpulsimi des Turcs, 
les tribunaux, dont les débats sont publics, suivant les 
habitudes françaises importées ici, ne désemplissent pas 
d'acteurs et de spectateurs. Les avocats, qui ont suivi leurs 
cours dans les universités européennes et oot souvent pro*- 
fessé la littérature de leurs pays pour augmenter leurs mo» 
diques ressources pécuniaires , ont tous étudié avec amour 
la langue grecque ancienne^ et fait une fréquente lecture de 
leurs grands prosateurs et du facile Isoorate en partlcullel^. 
Leurs disoaurs deviennent donc comme une école pour 
leurs clients et leurs auditeurs. Le savant patriarche C(»*ay 
avait commencé, dès avant raffrànchissement de la Grèce, 
la ré£arme delà langue. A leur rentrée dans lemr pays, les 
jewica Grecs aes admtral^rs et ses disciples gnt vo^hi ta 



eoBtinoer et leurs eflbits ont été enfionragés par le goât 
général pour là philologie ; car la philogte est la passion de 
tous les étudiants grecs ) non-^seulement de ceox qni se 
vouent au professorat, mats de ceux qui veulent se con«- 
sacrer aux lois, I la médecine^ à Tégiise et à l'administra- 
tlon publique : le beau parler grec est souvent là ce qu'est 
Ift faconde de la tribune cheK nous ; et tel médecin , avocat, 
professeur, est devenu ministre parce qu'il maniait bien sa 
langue. En France « la grammaire française , dans tontes 
ses difficultés , n*est bien enseignée qu'aux ftomies $ quant 
aux hommes , ils n'apprennent guère leur langue que par 
l'intermédiaire d'une autre langue 'savante. Ici 11 en est 
tout autrement , et la grammaire grecque siège en mat*- 
trésse à la base et au faite de tout enseignement. Aussi un 
étranger, en arrivant à Athènes, est-il étonné de la traiu»- 
fbrmation qu'A subie la langue moderne dans les discours 
familiers aussi bien que dans les livres. t>e là un dédain 
beaucoup trop grand dans la génération actuelle pour tous 
les ouvrages en grec moderne imprimés avant la dernière 
révolution. De tous les livres imprimés à Trieste, à Venise 
et à Vienne dans le dernier siècle, le chronographe DorO'- 
thée, VHUtvire de Chypre de Kyprianos, (eJuge*- 
meut de Pari» ûe Gouzeli, l'intéressante histoire de 
Soult du bon Perrhebosi à peine un seul , le roman d'É<- 
rotoeritos, pourrait-tl se rencontrer dans les librairies et 
même dans les bibliothèques particulières d'Athènes, tant 
chacun est efift*ayé du danger de gâter son beau langage^ 
Non contents d'avoir éliminé tous les mots étrangers, les 
Athéniens cherchent à se rapprocher autant que passible 
de la langue ancienne par les mots , par leur forme et 
par la coupe de la phrase et ses inversions. Beaucoup de 
gens prétendent que^ dépouillée ainsi de tout mélange 
étringei*, la langue grecque actuelle se rapproche infini*» 
ment de celle que parlait le peuple des campagnes au plus 
beau siècle de la Grèce , et que beaucoup de mots alors 
usités, mais qui n'ont pàâ eu leur place dans les antiens 



88 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

auteurs, s'y trouvent conservés : tels que, par exemple, le 
mot nero, eau, d*où les anciens avaient pu former le nom 
propre de Nérée et celui de Néréide^ divinités des eaux, 
mot qui , dans quelques parties de la Grèce , devait être 
usité au lieu de celui à*udor* Des tentatives assez heu- 
reuses d*un retour à Tinversion antique ont été faites par 
plusieurs écrivains en prose et en vers : tels par exemple 
que M. Blastos, auteur de VHistaire de Chios, imprimée, 
il y a deux ans , à Syra , en deux volumes. D*un autre côté, 
les paladins de la phiiolc^ie grecque marchent à la con- 
quête d'une forme grammaticale comme d'une riche pro- 
vince. Le datif avait tlisparu , on l'a relevé du tombeau : 
l'aoriste s'était éteint , tous cherchent à lui soufQer une 
nouvelle vie ; ils se flattent à présent du vif espoir de re- 
conquérir l'infinitif depuis long-temps émigré. La langue 
ancienne est un empire dont ils ne désirent pas moins vi- 
vement reprendre possession que de tous les pays où elle 
était parlée. Candie, les îles Ioniennes, la Thessalie, Sa- 
lonique, Gonstantinople, l'Asie mineure avec ses îles, voire 
même (car qui sait jusqu'où s'exaltent les espérances d'un 
peuple qui se sent renaître , et qui cherche son unité sans 
avoir encore trouvé son centre) la Sicile et les belles pro- 
vinces italiennes de la Grande-Grèce. Pour obtenir un peu, 
il faut souvent espérer et demander beaucoup. 

Au reste , même au temps de la domination turque , il 
y eut toujours au milieu de l'ignorance générale quelques 
hommes qui se dévouèrent avec passion à l'étude. La chro- 
nique grecque manuscrite d'Athènes, écrite par un Athé- 
nien , mentionne avec regret l'ignorance absolue des plus 
riches comme des plus pauvres , mais cite , d'après Spon 
et ensuite d'après les recherches propres à l'auteur, les 
noms de quelques hommes qui se sont distingués jusqu'en 
1800 par leurs encouragements littéraires ou leurs travaux. 

« Les plus nobles, les plus riches et les plus anciennes fa- 
milles, dit-elle S étaient les Chalcocondyle, les Paléologue, 

^ Page 2^4 du manuscrit de M. Pittakis. 



LETTRES GRECS. 89 

es Benizelos, les Peroulos, les Liboaas, les Kavalaris, les 
Kapetanakis, les Néris* , les Taronites, les Kodrika, les 
Gaspari , les Beoaldi , les de Ga ^, les Macolos , les Latinos , 
les GaeraDos. C'est parmi eux qu'on choisissait les geos 
chargés de gouverner les affaires publiques, et ils por- 
taient l'ancien nom d'archontes^. Quant à la science , cette 
Atbènes , qui était autrefois le siège des lettres et de la sa- 
gesse, est devenue au contraire le siège de l'ignorance et 
de la barbarie; de telle manière qu'à peine un seul , je ne 
dis pas parmi le peuple le plus grossier, mais parmi les 
hommes les plus nobles, savait signer son nom. » 

Il ajoute ensuite les exceptions, qui sont, dit-il, d'après 
Spon: 

L'hègoumène on abbé du monastère de Kaisariani dans 
THymette , surnommé Jezechiel , savant en grec ancien , 
en médecine et dans la philosophie platonicienne ; 

L'archevêque d'Athènes qui avait gouverné cette église 
pendant vingt-quatre ans au moment de l'arrivée de Spon^ 
en 1675 ; 

Un nommé Geoi^e , médecin de l'île de Crète ; 

Demetrius Benizelos , que Spon avait rencontré à Zante, 
homme d'un noble et beau caractère et eu même temps un 
des savants les plus éclairés qui se trouvassent en Orient; 
il connaissait fort bien l'ancien grec et le latin et possédait 
tontes les branches de la philosophie ; 

Un Benaldi, fort versé dans la connaissance du grec an- 
cien, connaissance toujours estimée avant les autres. 

' Peut -être desceDdants iliégitimes d'un des Acciaiuoli, ducs 
d'AtlièDes , qui portèrent ce nom de Neri ou Renier. 

' Peut-être issue d*un des de Caeu , que les chroniqueurs byzan- 
tins appellent de Kae. Un croisé français de ce nom suivit, en 1 201 , 
Baudoin II à Nc'grepont après la perte de Consf antinople , et se fixa 
d»ns la principauté française d'Acbaye. L*orlhographe de ce nom 
*^* Kà indique uneH)rigine française. 

' Le gouvernement d'Attiènes sous les Turcs était aristocratique 
^t placé sous la présidence du Disdar-aga, capitaine de l'Acropolis 

8. 



90 GRECE COMTINENTAIE ET MOREE. 

A propos de ce Betialdi « Tauteor de la chroniqtte greOiae 
d'ÂthôneB maHuscrite donike o&e lettre écrite par lui , ail 
nom de sa patrie^ à la gradde église (celle du pairiàrcai de 
Gonstantinople). Cette chronique mentionne auBsi les iioiiis 
de plusieurs Qreos qui, dans le cours du dix-huitième siècle, 
avaient été forcés , par Tabsence de tous moyens d'iâslroc- 
tlon dans les tilles grecques, d'aller étudier dans les nniver- 
iités étrangères, et qui, de retour dans leur patrie, chen9hè4 
rent à suppléer è ce début d^lnstraetioa de lettre oàm^Mi^ 
triotes par leurs fondations généreuses i lehrs leçone et U 
création de ptusieui^s écoles. Tels furent i 

Grégoire , sui^oommS Soiei^ {iê i^tiutiewf ) à oaniie les 
services qu'il rendit à sa patrie. Il succéda à Jacob * danë 
rarcbevôché d'Athènes, et se distingua à la ^s par etô ta- 
lents poétiques, se^ oennaissanees littéraires et scientifiqUbs 
et ses bienfaits. A son retour d'Iialie, il acheta une maison 
qu'il transforma en école ; il la dota eonvenablenlent et y 
donna lui-^roéme des leçons gratuites. En 1796 il fonda 
une autre école , à Monemhasie , pour les sciences et les 
lettres , et Itii légUa Sa bibltbthèqne. 

Paisios enseigna au temps de Grégoire Soter et eut pt>ur 
élèves Demetrius Gblogeras^ Demetrius Gapitanékia» Mi* 
chel Paléologue^ Jean ToornaviiiS) Nicolas CaODoris et 
beaucoup d'autres hommes distingués, et 4 entra autres, 
Éphraïm, patriarche de Jérusalem* 

1 Les ftrchevê(}uës d* Athènes sont, duputs rot^nutiatldn de la Morte 
pni* les Vénitiens jusqu'en 1800 : 

GyHlIé eu » 1686 

Méletlas 1705 

Jacob t . . 1714 

Grégoire soter. . « . 171d 

Edcliarids * 1736 

AnthimOS 1743 

Barthélémy 1764 

Bénédiet. « . ^ . > « 1761 

Athanasios* . . i ; . 1765 



Pdttl ; l^vftnt m gi^c ancien et en philoeo)}hie i q»i , I 
ià màiti de GaTâlaris, hégoumène dti menastère de ICatfia* 
riani , Ini snccéda dans cette dignité. 

Atbahâse le Péloponnésien, qui avait étttdiéaù ibonaâtère 
de Pathmos. 

Meletiu$ de Joannina , successeur de Cyrille dans l'âr^^ 
eheTécbé d'Athènes , et second métropolitain de cette ?illé 
depuis rinvasion vénitienfte , auleni^ d*anè Bisteire eeelé-» 
siastique. 

Demetrius Bodas. 

Samuel Gonvelanos , d'Athènes , élève du grammairien 
Bessarion et de Sophronius. 

Jean de Ca , d'Athènes , qui fonda une école dans cette 
ville , la dota et Tehriehit d'îiîie bibliothè(|det 

Michel de Ca. 

Le gràtntnairîen Bessarloti, mort le S? mai 1765. 

Balanos de Joannina. 

Demetrius Michel de Ca. 

Jean benlzelos, d'Athènes, et plusieurs autres. 

Le ii&dâcieut' de cette chronique grecque d'Athènes rà* 
ct^Qte que Ce fut dans l'école de Jeati de Ca qu'il étudia k 
g^ammaire en 1 ?tiS , et qu'ensuite il étudia la logique -, h 
phyrique et là rhétorique soiis Demetrius Bodas amené, eu 
1777, de Joannina par Dorothée, tl ne autre école publique^ 
avait été aUssi fondée à Dimitzaiia en Arcâdie. Elle était fort 
célèbre avant la révolution grecqiié , et elle possède encore 
une assez belle bibliothèque, tjn bel évangéliaire, qui fai- 
sait partie de la bibliothèque de Oluiitzana , a été envoyé 
récemment à la bibliothèque publique d'Athènes. 

Des Gt'ecs établis à Venise , k Vienhe , à Smyrne , à Con- 
stantinople, à Londres, dans toute l'Europe, envoyaient 
alors de l'argent ^wt entretenir ces écoles , payaient l'é- 
ducation de quelques-uns de leurs jeunes Compatriotes 

^ L*état de la culture intellectaeUe des Grecs avant leur révolu- 
tion a été fort bien décrit dans un volume publié à Genève par 
M. JaG0vaki-Ri2ô, homnie d'esttrit et écrivain facile. 



92 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

dans les universités étrangères , et faisaient publier à leurs 
frais de bonnes éditions des auteurs anciens; ainsi que le 
firent les frères Zozime, qui encouragèrent les utiles tra- 
vaux du savant Coray. Ainsi se conservait sur le sol grec et 
dans les cœurs grecs le culte de la patrie antique , ainsi les 
Grecs se préparaient à mériter une patrie nouvelle ; ainsi 
surent-ils se la conquérir, et sauront-ils , je l'espère , la 
conserver, Tagrandir et la civiliser. 



III. 

ATHÈNES. —LA COUR ET LA VILLE. 

A un malade dont une fièvre brûlante a troublé le cer- 
veau , nos oiédecins ont l'habitude d'appliquer sur la tête . 
d'abondantes couches de glace. Les protocoles sont la glace 
destinée à calmer la fièvre des peuples. Aussitôt qu'un 
peuple a été, par une bouillante et généreuse ardeur, 
lancé en dehors des cercles concentriques et réguliers de 
la politique, qu'il s'est enivré d'héroïsme , d'indépendance 
et de liberté , que son cœur s'est enflammé en aspirant à 
s'élever h la hauteur de sa fortune, nos prudents médecins 
diplomates lui appliquent, en forme de douches calmantes, 
le réfrigérant des protocoles. Un protocole définitif, suc* 
cédant à beaucoup d'autres protocoles insignifiants ou con- 
tradictoires , décida que la Grèce écourtée, tailladée, mu- 
tilée , réduite à un petU territoire qui ne comprendrait ni 
le Pinde ni l'Olympe où avait germé et fructifié dans la 
vie klephlique l'esprit d'indépendance et d'héroïsme , ni 
Candie si patriote , ni Chios si dévouée , ni Samos où avait 
triomphé la révolution , et qui ne contiendrait pas plus de 
huit cent mille habitants , serait cependant transformée en 
royaume , et que ce royaume serait donné au prince Othon 
de Bavière. Dès que le jeune roi Othon eut atteint saving- 



LA COUR. 93 

tième année, le 1^' Juin 1835, il prit en main Tautorité 
royale , et , le 2 Novembre 1836, il fit don à la Grèce d'une 
jeune et jolie reine de dix-sept ans et demi, la princesse 
Amélie d'Oldenbourg. 

Pour le jeune roi et la jeune reine de ce nouveau royaume, 
il fallait une cour et d'abord un palais : et le palais comme 
la cour étaient chose qu'on était nécessairement obligé d'im- 
proviser dans une ville où , deux ansauparavant, on voyait 
à peine une seule maison de pierre , chez une nation où 
les rayas s'étaient si récemment élevés à la dignité de mat* 
très, et où les princes dormaient en plein ,air enveloppés 
dans leur capote. Mais la Grèce est un sol riche qu'il suffit 
aujourd'hui, comme aux anciens jours , de frapper du 
pied pour en faire jaillir, à l'exemple de Neptune et de Mi- 
nerve , le coursier de la guerre et l'olivier de la paix. Tout 
ce qui est nécessaire à la vie sociale s'y improvise promp> 
tement. Deux petites maisons neuves furent louées pour le 
jeune couple royal , en attendant que s'édifiât le nouveau 
palais. On les rattacha ensemble au moyen de construc- 
tions dont le plan fut envoyé d'Augsbourg par l'architecte 
du roi de Bavière , M. Gaertner, qui n'avait pas encore vu 
la Grèce ; et une habitation temporaire, étroite, mais assez 
convenablement disposée , et placée entre un petit jardin 
ombragé et une sorte de square à l'anglaise revêtu d'une 
pelouse quelquefois verdoyante , devint le Cecropium du 
nouveau royaume. Bienlôt un vrai palais moderne allait 
être entrepris. M. Klcnze , savant architecte du roi de Ba- 
vière , fut d'abord envoyé pour examiner les lieux ; mais il 
prit le timide et modeste Ilyssus pour qn frère de l'impa- 
tient et redoutable Danube, et, par crainte des déborde- 
ments de ce ruisselet sans eau , il renonça à un fort bel 
emplacement, situé au-dessus de la ville et bien élevé au- 
dessus du plateau qui domine l'Ilyssus , pour désigner une 
autre situation qui se trouvait d'un tout autre côté de la 
ville. Le roi de Bavière arriva à son tour et choisit , après 
quelques hésitations , un ero[^acement excellent , qui est 



94 GRÈCE CONTINBlItAU ET HOREE. 

remplaeementucitiel» et il envoya so» architecte» M^ Gierl^ 
ner, pour en tracer le plan et en «arveilter rexéention» 

Pendant qa'on déplaçait ainsi le palais futur, la vilha 
d*Athènes se construisait et changeait autant de fois dd 
plan qu'on changeait remplacement du palais ; car, comme 
la rue principale devait aboutir au palais , et que , ainsi 
qu'à Carlsrube , on aurait été bien aise que lus diverses 
autres rues aboutissent aussi à eet édifice , de même que 
les branches d'un éventail déployé convergent autour da 
bouton , et comme ces mes eonvergeaient autant de fois que 
se déplaçait leur point cedtral , il devait résulter de tantd» 
plans divers rabsience la plus complète de tout plan» Ënfitt 
les fondements du palais forent jetés ; mais, pour qu'il n« 
fût pas dit qu'un seul des plans eût été suivi , entre le 
dernier plan et ia pose de la première pierre on fit faire 
un léger mouvement oblique i ia façade du palais « et la 
rue d'Hermès, devenue i son insu la rue principale » e€ 
qui descendait directement du nouveau palais dans toute 
la longueur de la ville » sur la route du Pirée, ne pouvant 
suivre l'édifice dans son mouvemefit oblique , fut condam^ 
née à le regarder un peu de travers. Il n'y avait pas alors 
de projets assez grandioses pour cet édificei A peine Ga^ 
serte « à peine Versailles eussent-ils paru trop considéra^ 
Mes. On ne comptait pas avec les millions de drachmes 
que cela pouvait coûter, sans. que le jeune roi, qui devait 
cependant avoir un jour ^ les payer, fût appelé à faire pré- 
valoir un plan plus modeste. Un royaume avait été décrété» 
et les cours étrangères les plus pompeuses voulaient y 
trouver une pompe en proportion avec sa suprématie hié» 
rarchique* L'édifice s'éleva donc : le Pentélique fournit 
ses marbres , la Bavière et l'Italie leurs chefs d'ouvriers « 
Trieste ses planthea et ses clous , ses portes et ses fenétresi 
le roi Oihoh son propre argent. Sept millions de drach-» 
mes^ sont aujourd'hui dépensées, et il n'y a pas encore 

* La draclitklè Vint 90 centimes* 



lia ûonâ. M 

poarra anos doute terminer coaipléteineut le peUis i et avec 
deux millioQe le meubler ; mai» peur l'habiter il faudra, au 
bw^et d'uu miilioo de drachmes qui suffii aujourd'hui li 
l'économie bien entendue du roi , ajouter quelques sup-« 
plémeots tirés de sa fortune personnelle • et environner le 
souveraÎQ d'vne cour plus nombreuse que la cour modeate« 
jpms tout k fait convenable, dont le rd s'est entouré dans 
son modeet^i palais. 

Cette cour se compose du maréchal de la cour {auimr^ 
iriê)t de six aides*4e«€amp » de trois officiers d'ordon-» 
nanee pour le service du roi , d'une grande*maltrette qui , 
dans tais ooors les plus polies de l'Ëurepo , serait dlée au 
frânîer rai^ par la bonne grâce toute parfaite de ses ma** 
noères, son ton eiquis» sa «mpUciié de grande dame, et 
de deux dames d'honneur dont l'une est une blonde , lao** 
guissaiite et agrésbte AUemande, et dont l'autre est cette 
vive , piquante , aventureuse, fière et noUe Triantapbyilou 
Botaaria, fille du célèbre patriote Afareo Botxaris, la même 
qui, l'aooée dernière, s'est conquis tous les hommages 
parmi les blondes filles d'Ems comme parmi les brunes filles 
de Venise* 

Il ne faut pas s'étonner si le maréchal de la cour ne 
connaît pas encore fort bien son rôle. D'abord il ne sa* 
^aii guère ce que c*est qu'une cour; puis les premières 
gaucheries sont moins promptement relevées dans une 
première élaboration de l'étiquette. On ne trouve pas 
d'ailleurs tous les jours des Ségur pour rédiger et imposer 
le code d'étiquette le mieux approprié à une société nou^» 
velle4 Dans des Ims qui échappent si souvent aux appré** 
eiations de la raison il faut un 'sentiment luen délicat des 
convenances pour faire accepter ses décisions, et le sèie 
ne saurait jamais Ici remplacer le goût ) mais le maréchal de 
)a cour de Grèce , M. Charles Soutxo , est un homme d W 
prit, et avec de l'esiM^it on finit par tout concevoir* En 
recherchant le bien de tout ce qui nous est confié» de pré» 



96 GRECE CONTINENTALE ET MORES. 

férence à notre bien persoonel, nous ne poovons manquer 
d'obtenir des succès légitimes, et M. Charles Sootzo pos- 
sède trop de qualités pour ne pas arriver, quand il yondra 
s*en donner la peine , au but que doit se proposer le Ségur 
de la cour d'Athènes. 

La cour du roi est toute militaire; on remarque parmi 
ses aides-de-camp le colonel péloponnésien Jean Colocotroni, 
fils du fameux Golocotroni , distingué lui-même par des 
services militaires , et aussi par sa grande affection pour 
la Russie , dont Tinfluence s*appuie sur la sienne ; l'Alba- 
nais Gardikioti Grlvas , qui s'est fait un nom dans la guerre 
de l'indépendance; le 8ouliote Tzavellas, dont le courage 
honorerait toute armée européenne. Parmi les officiers 
d'ordonnance , je nommerai le jeune Maînote Mavromi- 
chalis , fils du vieux bey Mayromichalis et frère de ces mal* 
heureux jeunes gens qui crurent venger leur père et sau- 
ver leur patrie en frappant Capo d'Istrias. Sa tournure 
militaire, la politesse de ses manières, la distinction de sa 
figure et de toute sa personne, que relève beaucoup la 
grâce du costume grec , le feraient , comme mademoiselle 
Bolzaris, remarquer dans tout cercle élégant. Ainsi com- 
posée, cette jeune cour grecque, dans laquelle le roi 
Othon , grand , svelte et agile , porte lui-même et porte 
toujours fort bien le costume grec , n'a rien de gauche ni 
d'emprunté ; ce sont plutôt des chefs féodaux qui entourent 
leur suzerain que des courtisans qui se courbent devant 
un maître. 

Cet aspect que me présenta à mon arrivée la cour 
d'Athènes reporta tout naturellement ma pensée vers l'épo- 
que où une autre cour féodale venue d'Occident, la cour des 
ducs français d'Athènes , de la maison de La Roche dans 
le comté de Bourgogne , y siégeait dans sa splendeur. Au 
moment où l'amiral de France Thibaut de Cépoy, ambas- 
sadeur de Charles de Valois auprès du duc d'Athènes, Guy 
de La Roche, arriva dans cette ville en 1307, il y trouva 
une cour brillante et de nombreux ménestrels. Le Catalan 



LA CO«R. 97 

Ramon Mantaner, quiFaTak visitée une auuée après, décrit 
en termes pompeux sa personne sa puissance , ses goûis 
chevaleresques , ses splendides tournois. La cour du roi 
Oihon est moins opulente sans doute que la cour féodale 
des ducs français d'Athènes, mais elle a le grand avantage 
d*étre nationale. Si quelques Allemands sV mêlent encore, 
ce n'est que pour peu de temps ; car il y a contre tout 
étranger en Grèce une grande jalousie nationale, et leVoi 
n'ignore pas qu'il est dans le caractère du peuple cer* 
laines susceptibilités honorables qu'un souverain doit savoir 
respecter. 

Plusieurs fois, pendant mon séjour à Athènes, j*ai eu 
occasion d'assister à des fêles de cette jeune cour. Là se 
trouvaient réunis des hommes de toutes les provinces et 
lies, dont quelques-uns fort probablement , avant ce jour , 
n'avaient assisté à aucune fête de ce genre, n'avaient jamais 
pris place sûr une chaise européenne, n'avaient eu aucune 
occasion de se mêler avec une société de salon telle que 
nous l'avons faile ; et cependant tout cela avait fort bon air, 
et pas un ne semblait gauche ou embarrassé. Les costumes 
riches et élégants de la Roumélie et de la Morée sont por^ 
tés par tout le monde avec grâce ou avec aisance. La gra- 
vité naturelle aux peuples d'Orient fait qu'ils ne sont jamais 
pressés d'agir et de parler , et ils évitent par conséquent 
beaucoup plus de bévues que ne le feraient des Occiden- 
taux placés dans les mêmes circonstances. Quant aux 
femmes , leurs costumes sont bien loin d'être aussi gracieux 
que les costumes des hommes. Les robes dorées des Alba- 
naises ne dessinent aucune forme , et le corps le plus élé- 
gant disparaît dans leur ampleur flottante. Les costumes 
des femmes hydriotes sont ceux de matrones qui veulent 
paraître respectables en grossissant démesurément chacune 
des parties proéminentes de leur corps par de nombreux 
vêtements superposés, de couleur sombre, sur lesquels se 
détachent les nombreuses circonvallalions des épais tissus 
blancs qui défendent leur poitrine. La Qgure seule, mais 

9 



9i GBECE CONTUIBNTAU ET MOEEE. 

une figure d'une expreasion contenue , une figure â*une 
belle forme , un peu ronde peut-être , mais avec des yeux 
irifB et des dents fines, se dégage de cet encombrement de 
vêlements , et une robe fort courte laisse iroir la jambe la 
mieux faite et le pied le plus délicat Le costume d* Atbènes 
est plus léger et plus élégant. Mademoiselle Triantaphyllon 
(Rose) Botzaris Ta rendu populaire en Europe, et son por< 
trait, avec ce costume qu*elie aime et qu'on aime en elle , 
peut se voir chez tous les marchands de gravures des bords 
du Rbin et de la rue Yivienne. Le fezy seul, ou haut bonnet 
rpuge à glands bleus, ne me semble pas gracieux; il donne 
cependant ^ une toute jeune fille un petit air rodomont et 
mutin qui sied à merveille dans une salle de bal. Le pins 
joli bonnet et le plus coquet costume sont évidemment le 
bonnet doré et la jolie veste coupée des Smyrniotes ; mais 
on le trouve rarement dans un bal d'Athènes. Ce qui se 
voit le plus souvent est le costume franc, la mode de Paris ; 
ce costunie est plus simple, plus léger, moins dispendieux 
en apparence. On peut le changer souvent, et varier, selon 
sa figure et sa taille, la forme, la couleur, la coiffure. Aussi 
Finvaslon de la mode parisienne a-^t-elle fait lesprf^rès les 
plus rapides, et Timmense majorité des femmes, dans on 
bal de cour^ est-elle vêtue à la française. £n vérité la sou- 
plesse des tailles athéniennes s'arrange fort bien de ces 
tissus aériens, et presque toutes les portent sans géne« On 
ne saurait dire avec quelle facilité ce qui est parisien de* 
vient promptement athénien. Le Grec d*Âthènes a quel- 
ques-unes de nos qualités et bon nombre de nos dé- 
fauts, outre ce qui lui est personnel, et il surchai^e sou- 
teîit les uns et les autres. Il est intelligent , actif, brave, 
entreprenant, mais non moins léger que nous et bien plus 
vain encore. Les femmes, captives dans les liens étroits de 
la société orientale, ne peuvent qu'à peine se révéler à elles- 
mêmes; mais déjà l'amour de la toilette, le bon goût dans 
le choix des parures, l'absence d'affectation et de lourdeur, 
la simfriicité étudiée , le discernement dans le choix des 



14 GOUH. 99 

couleurs se font en général remarquer dans les toilettoii 
Il y a d'ailleurs des chefe savants parmi elles qoi ont étudié 
à Paris et plu à Paris, et qui donnent la leçon et Texemple* 
La jeune reitie n*a pas étudié à Paris, mais elle a deviné la 
science et y est passée maîtresse. On la citerait certainement 
à Paris même au premier rang des belles lea plus remar* 
quées. Écuyère infatigable et intrépide , danseuse légère, 
animée el gracieuse , reine élégante et belle , elle jouit de 
ses succès avec un bonheur qui rembeUit encore. Aucune 
femme dans sa cour ne se livre avec plus de charme au 
plaisir de la danse. Polonaise , valse , contredanse t galop « 
mazourque , cotillon , tout lui platt , et lui platt avec k 
même vivacité , depuis la solennelle polonaise qui CNivre 
le bal , jusqu'à la folle danse du grand*père qui le ferme i 
à reiclusion des danses grecques , dont aucune n'est 
dansée dans les salons d'Athènes. Il faut ajouter que c'est 
sur elle que pèse le moins le poids de l'étiquette , qui 
doit gêner un peu les autres; car l'étiquette règne avec 
toute sa roldeur dans un bal de la cour de Grèoe. A neuf 
heures du soir , tout le monde est réuni dans la salle de 
bal. A neuf heures et demie , le roi et la reine entrent 
suivis de leur maison. Tout le monde, hommes et femmeti 
reste debout aussi long-temps qu'ils tiennent cercle » en* 
vit*on une demi-heure; pendant ce temps chacun d'eux 
va de son côté, adressant la parole à l'un ou à l'autre et 
montrant toujours aux étrangers la plus grande bienveil^ 
lance et la plus parfaite politesse : puis commence la po 
looaise. Le roi offre k main à une des dafties ; la reine à un 
des hommes, en général un des chefs du corps difriomati» 
<Ioe ; les autres chefs des légations eu font autant , et tous 
font ainsi un tour de salle ; après quoi le roi passe à une 
autre dame, et la reine à un autre diplomate, pour recom- 
mencer un second tour de promenade , et ainsi de suite 
jusqu'à ce que les chefs de mission et ceux que la reine 
veut distinguer aient accompli leur tour de prometiade e 
puis la valse commence. Tant que la reine danse, les femmes 



100 GRÈGB CONTINENTALE ET MOBEE. 

qui lie dansent pas peuvent être assises ; mais dès qu'elle 
quitte la danse et se promène elles doivent se tenir de- 
bout, ot ne peuvent se rasseoir que quand elle se rassied. 
Deux fauteuils sont mis en avant hors ligne pour le roi 
et la reine , et les autres femmes sont placées en arrière 
sur des chaises. De temps à autre on apporte quelques ra- 
fraîchissements. Vers les trois ou quatre heures, quand 
toute la série des danses de tout nom est épuisée et que 
les danseurs sont épuisés aussi , tout le monde se lève ; et 
le i*oi et la reine tiennent un autre cercle d'une demi-heure, 
qui oblige tous les conviés à rester : car il n'est aucun moyen 
honnête de quitter le bal avant que le roi l'ait quitté. Le 
roi et la reine prennent congé , et chacun rentre chez soi. 
Bon nombre de voitures, ouvertes ou fermées, de fabri- 
que milanaise , viennoise , belge , russe, anglaise ou pari- 
sienne, attendent les demandeurs ; mais presque tous les 
hommes s'en vont à pied : car en Grèce le ciel est presque 
toujours pur, les nuits toujours belles, Tair toujours 
doux, la terre toujours sans boue, mais non sans poussière ; 
et les chiens, qui, souvent à la nuit, pourchassent en foule 
le voyageur à pied et font de toute course nocturne une 
course aventureuse , se montrent plus discrets aux pre- 
miers rayons du soleil. 

La même étiquette est adoptée toutes les fois que le roi 
et la reine acceptent un bal chez un diplomate. Le corps 
diplomatique , qui a introduit le baise-main en faveur des 
jolies et blanches mains de la reine, a accepté une autre 
étiquette plus sévère pour les soupers. Dans ce cas, le roi 
et la reine sont servis seuls dans une chambre à part. Le 
ministre et sa femme s'asseyent à la même table mais sans 
couvert devant eux , et leur font les honneurs. Peut-être 
est-ce là l'étiquette de quelque cour allemande particu- 
lièrement sévère. 

J'ai remarqué aussi une prescription de l'étiquette qui 
ne m'a pas frappé ailleurs : c'est que les hommes sont in- 
vités à dîner avec le roi et la reine , et souvent en Grèce 



LA viixe. 101 

le roi fait celte politesse aox étrangers et y met la meil* 
leore grâce; mais les femmes ne sont jamais invitées. Au- 
cune des femmes des ministres étrangers n*a jamais dîné à 
la cour. Bien plus, deux femmes d*un rang diplomatique 
et politique plus élevé , madame de Barante , femme de 
Fambassadeur de France à Pétersbourg, et lady London- 
derry, femme de l'ancien ambassadeur d'Angleterre à 
Vienne et pairesse d'Angleterre , ont passé à Athènes en 
allant à Constantinople ou en revenant : M. de Barante et 
lord Londonderrv ont dîné à la cour et ont été comblés 
d'égards, noais aucune des deux ambassadrices n'a pu être 
invitée à la table royale. Bals et concerts, oui ; diners, non : 
c'est l'étiquette. 

Le théâtre italien est aussi un point de réunion pour la 
société d'Athènes. Il existe sur un côté de la ville une 
colonne antique, isolée, qui appartenait, dit-on, autrefois 
à un temple d'£sculape. La tradition populaire est restée 
Cdèle au culte du dieu de la santé. Au bas de la colonne 
a été construite une sorte de niche dans laquelle les malades 
et leurs parents envoient brûler des cierges. La colonne 
elk-même est regardée comme prophétique. Veut-on savoir 
si un malade guérira promptement, on prend un de ses 
cheveux et on va l'attacher è la colonne par les deux bouts 
avec un peu de cire ; si la cire reste ferme , le malade est 
pris bien dangereusement; si un seul bout se détache, il 
languira plus ou moins suivant le temps que la cire met 
à se détacher ; si la cire se fond promptement et se dé- 
tache des deux côtés, le malade est sauvé. C'est devant cette 
colonne d'Esculape , et à quelques pas de distance , qu'on 
a construit un temple au dieu de la musique , à Apollon , 
père d'Esculape, sans doute pour signifier que tous deux 
ils donnent la joie et la santé. J'y ai vu parfois jouer quel- 
ques tragédies grecques, une traduction en grec de VÀri^ 
stodème de Monti, un Marco Botzaris, par exemple; 
mais on n'y joue en général que l'opéra italien. Tout le 
inonde en Grèce est passionné pour la musique , et sur - 

9. 



lot GRECE CONTINBNfAI.ti ET MOREE. 

todt pour la musique italienne. Quelquefois les jeunes Grecs 
élégants, pour mieux témoigner de leur enthonsiasBie, font 
pleuToir mt les actrices les fleurs, les couronaes^ les ma^- 
drigaux et môme parfois des vers français de leur omBfo^ 
sition ^ 

m 

On ne sait domment se rendre compte de ce ^t pour 
la bonne musiqtie quand on entend les chants d*église et 
les chants populaires. La beauté du chaut uationAl consiste 
b éhanter pat* le nez ; plus le chant est nasillard, plus il est 
regat*dé comme majestueusement rëligiéut et parfaitedieot 
hëi'olque. Je me suis souvent fait chanter des thatits na^- 
lionaux par les bergers m les paliear^s , soit eu uaviguatit, 
soit en visitant les ruines de nos vieux châteaux francs 
disséminés partout sur le sdl grec , et j'ai souvetlt aussi 
rencontré de belles voix^ mais j*ai toujours eu là plus 
grande peine à empêcher les chanteurs de retomber dans 
leur chant nasillard. Le goût de la musique italleflae réfor- 
mera probablement ce vice , car le parterre est pre4M|ue 
toujours rempli, ainsi quq lés loges à bon marché, d'hommes 
des classes les plus humbles. Quant aux femmes , ce ne 
sont que celles des classes les plus élevées qui se montrent 
eu public et assistent à TOpéra, qui devient ainsi, comme 
notre Opéra, un salon où chacun reconnaît et va visiter les 
siens. 

La société d'Athènes se compose de plusieurs éléments 
fort divers qui ne se sont pas encore très-bien fondus» Les 

^ A une représentation à bénéfice à laquelle j'assistais, je reçus, 
comme tout le monde, une petite feuille imprimée portant ces vers 
français d'un jeune admirateur grec : 

A MADEXOISFLLE RITA BASSO POUK SA SOIRÉE A BÉNÉFICE. 

A toi les chants d'amour, les accents du délire, 
A toi la Toix sonore et forte qui déchire 

Ou charme tous les cœurs; 
A toi le don charmant d'émouvoir l'auditoire , 
A toi d'être toujours chère à notre mémoire, 
A nous le droit de te couvrir de fleurs. 



LA VILLE. lOS 

salotiB les idoB élégftnto iont, comme on peut bien le croirei 
cem du corps diplomaiique. La France « 1* Angleterre \ la 
Russie et l'Autriche, puis la Bavière, la Prusse» la Turquie, 
la Belgique , TËspagne « la Suède ont des ministres pîéni-» 
potentiaires et des ministres résidents près de la cour 
d' Athènes, et chacun contribue plus ou moins pour sa part 
aux agréments de la société. Les secrétaires de légation 
et attachés ne travaillent pas moins activement è répandre 
le goût de nos élégantes habitudes d'Europe. Les Français y 
trouvaient de mon teknps chez leur propre ministre eet te fleuf 
dé société qu'ils aiment à rencontrer dans leur patrie j et 
chez les antres^ soit un esprit fin et déliée soit un oarsclère 
ferme et franc» soit une noble inti^Uigenee unie à un noble 
cœur, soit enfin ces traits particuliers qui font mieux res* 
sortir telle ou telle variété de l'esprit et du caractère, et k 
rendent plus nçuve et plus piquante en la marquant du 
sceau nationah 

A côté de ces salons européens sont plaoés les salons fa» 
nariote^ des Argyropoulo , des Karad2a , des Soutso , des 
Rizo I des Mavrocordatos. Les familles fanariotes avaient» 
long-temps avant la révolution grecque , adopté les habi- 
tudes occidentales. Presque toutes étaient opulentes, car 
tour à tour les dignités d'hospodar de Valachie et de MoU 
davie, et celles de drogman de la Porte et de l'Arsenal ^ 
qui étaient des sortes de ministères , ou celles de poêtei- 
nieki et autres hauts offices des principautés i avaient 
passé entre leurs mains. Leurs enfants apprenaient en nais- 
sant la langue française ; toutes leurs relations étaient avec 
les Occidentaux, et surtout avec la diplomatie » et chaque 
famille se rangeait sous une bannière particulière. Les Mo* 
rousi et les Ypsilanti , par exemple , étaient connus pour 
être dans l'intérêt russe » comme les Soutzo dans l'intérêt 
français ; et c'était tour à tour l'appui ou l'inimitié d'une 
de ces puissances qui amenait leur chute comme leur élé- 
vation. Au moment dé la révolution grecque , les familles 
fanariotes riches et puissantes prirent la part la plus active 



104 GRÈCE CONTINENTALE ET MORÉE. 

à raffranchisscment de la Grèce. Les uns , comme l*hos« 
podar Soutzo , furent sacrifiés pour avoir appuyé les pre- 
miers efforts de rhétairie ; les autres , comme les Ypsilanti, 
y sacrifièrent leur vie. La Porte , ne pouvant atteindre les 
chefs , poursuivit ce qui restait de familles fanariotes à 
Péra. Les biens furent confisqués ; les hommes , femmes 
et enfants obligés de fuir pour éviter la mort. Les jeunes 
gens les plus généreux n'avaient pas attendu ce moment 
pour aller joindre leurs efforts aux premiers efforts faits 
par les leurs en Grèce. Les Navrocordatos, les Soutzo, les 
Karadza , les Ypsilanti ont mêlé leurs noms aux noms les 
plus honorables sortis de cette lutte. Grégoire Soutzo , qui 
s'était dévoué à la fortune de Golettis , qu'il respectait et 
dont il était aimé, succomba bien jeune encore et plein 
d'espoir. Démétrius Ypsilanti succomba à son tour. Ma- 
vroc>ordatos s'est conservé actif et influent. Mais, en géné- 
ral , les Fanariotes étaient suspects au reste de ia popula- 
tion grecque. Leurs habitudes étrangères, leurs distinctions 
aristocratiques éveillaient la méfiance de ce peuple d'une 
nationalité jalouse et d'un esprit complètement démocrati- 
que. A Athènes , où toutes ces familles se sont retirées , 
elles vivent beaucoup* entre elles et s'allient entre elles. 
Cependant peu à peu elles se mêlent davantage au reste de 
la population à mesure que la population grecque fait des 
pas vers l'Occident. Ainsi la brune et belle Rallou Ka- 
radza , petite-fille du vieil hospodar Karadza , le type le 
plus pur de l'antique aristocratie fanariote dans son beau 
temps , épouse un fils du chef de montagnes moraîte Colo- 
cotroni , le jeune Constantin Colocotroni , élevé à Paris, et 
parlant français comme nous. La jalousie ombrageuse des 
Grecs avait été surtout blessée du titre de prince que por- 
taient les descendants de ceux qui avaient été hospodars 
de Yalacbic ou de Moldavie. L'esprit d'égalité est l'esprit 
du pays, et tout ce qui le blesse blesse tous et chacun. Le 
gouvernement ne reconnaissant d'ailleurs aucun titre, ceux 
qui les portaient en Europe y renoncèrent]dans leur pays ; 



LA VILLE. 105 

et tons aujourd'hui ont , Tolontairement ou iovolontaîre- 
ment, renoncé à se faire appeler par un titre qui blesse la 
susceptibilité de leurs nouveaux concitoyens. Le rappro- 
chement s'opérera d'autant plus aisément que les lumiè^ 
res s'associent chez quelques-uns au patriotisme. Des 
hommes tels que M. Argyropoulo seraient dans tous pays 
respectés pour leurs talents et leurs vertus. 

Une autre classe qui sert beaucoup à la fusion des mœurs 
orientales dans les moeurs occidentales est la classe des 
professeurs de l'université, des magistrats, des avocats, 
des médecins. Tous ont étudié dans diverses universités 
européennes , et en ont rapporté , avec la manière de vi- 
vre et le costume de l'Occident , une direction intellec- 
tuelle qui fait aisément reconnaître le pays où ils ont étu- 
dié. Ceux-ci ont étudié en France : ils sont tranchants, 
indifférents aux choses religieuses , indisciplinés, mais dé- 
cidés , pratiques , ennemis de? sophismes et de l'obscurité, 
amis de la publicité, des progrès, de la liberté, et assez 
versés dans la connaissance des affaires judiciaires et de la 
partie plus purement matérielle de la science. Ceux-là ont 
étudié en Allemagne : ils sont sophistes, ergoteurs, obs- 
curs, sceptiques, amis du pouvoir, mais réguliers, pieux, 
mystiques même , et fort versés dans la partie plus pure- 
ment philosophique des sciences. D'autres ont étudié en 
Italie , et se rapprochent beaucoup de la manière de voir 
de ceux qui ont étudié en France. Les peuples du Midi 
ont une marche intellectuelle qui diffère complètement des 
procédés par lesquels la science pénètre dans les esprits 
des hommes du Nord. Les étudiants grecs de ces diverses 
écoles se modifient sans doute peu à peu en vivant parmi 
les leurs, mais la première direction d'idées subiste. 

 côté de cette classe toute pénétrée des usages occiden- 
taux il faut placer celle des banquiers et négociants des îles 
et places maritimes, qui ont eu des relations fréquentes 
avec le commerce européen , et travaillé dans les comptoirs 
des villes importantes d'Allemagne, de France, d'Angle- 



106 OItKCE CONTJNfiNTALB ET MOREE. 

terre et d'Italie. Par la nalare même de leurs oectfpfttions, 
tout en restant patriotes, ainsi qu'ils l'ont prouvé par des 
sacriOces multipliés, ils sont defenus cosmopolites; ce 
sont des hommes pratiques et intelligents. 

Tous les Grecs qui appartiennent à ces diverses classes 
parlent ordinairement fort bien les langues française et 
italienne , et portent l'habit franc ; mais les mœurs fran- 
ques n'ont pas fait encore complète invasion dans leur in- 
térieur, surtout dans les positions les plus modestes. Leurs 
femmes, tout en portant le costume franc, conservent 
par-ci par là quelques restes du costume grec. Elles sor- 
tent peu , reçoivent peu , et ne se montrent guère qu'à la 
promenade du dimanclie sur la route de Patissia , mar* 
chant seules avec gravité derrière leurs maris, qui mar- 
chent seuls aussi , ou parfois au bat de la cour , dans une 
grande solennité nationale. 

En dehors de ces classes f)énétr^8, imprégnées ou frot^ 
tées de l'esprit occidental viennent les Grecs plus pure- 
ment grecs , qui n'ont jamais porté leurs regards au delà 
du magnifique horizon de leurs montagnes et de leurs 
mers, qui n'ont jamais parlé que la langue grecque, n'ont 
jamais porté que le costume grec , n'ont aimé et connu 
que les costumes, la religion, la nationalité grecs. Les 
uns , comme Condouriotis , avec sa vieille réputation d'hon-^ 
neur et d'intégrité, siègent au conseil d'État; les autres, 
comme Canaris le brûlotier, si populaire en Europe , ho- 
norent la marine de leur pays; ceux-ci , comme le vienx 
Colocotfoni , ont la gloire de n'avoir jamais désespéré dti 
la cause de l'indépendancie grecque quand la fortune lui 
était le plus contraire ; d'autres, dans l'armée régulière ou 
dans 1p corps des phalangistes , comme l'excellent Perrbe- 
bos, le simple et éloquent historien de Souli, qui a si 
bien servi sa patrie de sa plume et de son épée , sont là 
comme les vieilles colonnes de la société antique et les 
plus solides appuis de la société nouvelle. Au milieu d'eux 
tous et à leur tétc doit être inscrit le nom d'un homme qui 



a été mêlé k toutes les luttes politiques et militaires de 
8oa pays « depuis les premières lueurs de l'ambition d*A]i- 
Pacfaa; qui, malgré son absence, est toujours présent 
dans Testinoe de tous, et qui est peut-être destiné un jour 
par sa prudence à asseoir Tavenir de la Grèce sur des bases 
fermes et régulières , lorsqu'après beaucoup de remanie- 
ments ministériels le roi voudra faire appel à Texpé- 
rieuGe, au patriotisme et à la patience de Golettis. 

Sous la bannière de ees chefs populaires vient se classer 
le reste de la population grecque. Ce sont comme dei( 
cliefi de clans derrière lesquels marche toute leur famille* 
Chacun autrefois avait 'ses rapsodes , comme les chefs 
écossais leurs bardes et leurs cornemuseurs, I^a race de 
ces vieux rapsodes n'est pas encore éteinte. Tous les jours 
en Grèce, et même dans les rues d*Atliènes , on rencontre 
deux vieillards dont l'un est aveugle , comme son devan-* 
der Homère , et vous chante les cinquante et quelques 
chansons relatives au héros ou à la famille dont il est le 
chantre exclusif, soit Marco Botsaris, soit Coloootroni , 
pendant que Tautre raccompagne en raclant avec son ar^ 
chet les cordes de laiton de sa guitare. Mais aux rapsodes 
enrôlés sous la bannière du chef de clan succèdent mainte^ 
nanties journaux 9 enrôlés sous la bannière de leur chef 
politique. Les casinos comme les cafés sont devenus TA- 
S^ra et le Pnyx où on discute et décide les affaires. Les 
chansons populaires ont cessé ; les premiers- Paris des 
journaux d* Athènes ont usurpé sur les vieilles chansons le 
gouvernement de l'opinion publique. Tous les jours , dans 
l« rne d'Éole, les cafés sont pleins déjeunes Grecs qui dift^ 
sertent sur la politique de l'Europe avec les journaux fran- 
çais, et sur leur politique à eux avec leurs nombreux 
journanx. Il y a dans ce pays des anomalies biiarres. Ainsi 
les cabinets européens ont pu former un royaume en 
Ci'ice , mais non faire la moindre impression sur Tesprit 
déinocratique : ils ont empêché qu'on préparât une cou- 
i^titution politique avant l'arrivée du roi , et il n'en a pas 



108 GRECE CONTlNENTAtA ET MUREE. 

été donné depuis ; mais la liberté de la presse est recon- 
nue et établie, Forganisatlon municipale est parfaitement 
indépendante da pouvoir, le jury a été introduit, et les 
débats des tribunaux sont publics , à l'instar de notre or- 
ganisation judiciaire. Le roi est absolu de fait et de dnnt , 
et il n*y a ni chambre ni autre institution pour régler son 
.autorité ; mais il est amené par la force des choses à res- 
pecter les institutions établies avant lui , et son esprit de 
justice lui impose des lois à lui-même. Ainsi coexistent le 
droit de l'absolutisme et l'usage de la liberté , sans qu'au* 
cun anéantisse l'autre : la monarchie, parce qu'elle respecte 
la liberté qui l'a créée ; la liberté, parce qu'elle respecte la 
monarchie qui l'a garantie. 

 tous ces habitants réguliers d'Athènes et prenant part 
à la vie sociale et politique d'une manière active , fana- 
riotes, magistrats, étudiants, banquiers, employés civils 
et militaires, tous ayant quelque vocation (car personne 
n'est assez indépendant de fortune pour rester oisif) , il 
faut ajouter bon nombre des anciens militaires et clients 
qui arrivent des provinces pour témoigner leur allégeance 
à leurs chefs ou solliciter leur appui. Pendant le jour , 
tous les anciens palicares , revêtus de la fustanelle , drapés 
d'une blanche toison ou de l'épais talagani * qu'ils portent 
avec beaucoup de grâce sur une seule épaule , avec la 
ceinture bien garnie d'un bon couteau , la moustache bien 
fournie , et la longue pipe toujours en main , obstruent les 
rues d'Hermès , d'Éole, de Minerve, et les trottoirs de 
FAgora. Ils vivent complètement sur la place publique; la 
beauté constante du ciel et la clémence de l'air, même 
pendant les plus rudes journées d'hiver , leur rendent cette 
vie facile. Pour la nourriture et le coucher , la table et la 
maison du chef sont hospitalières ; et , si les moyens sont 
fort circonscrits, les besoins le sont aussi. Les carêmes, 

• Sorte de lorigue veste épaisse de poil de cîièvi*e, îrapennéable, 
et termitxfe par un capuchou. Il y en a de grandes fabriques à 
Saloiiique. 



SOBRIETE GaEGQUË. 109 

d'ailleurs , sont longs , sévères et nombreux , et il n*est 
pas de Grec qui ne les observe avec la plus grande rigueur. 
Eu dehors de ces jours d'une abstinence incroyable pour 
nous , un mouton rôti en entier , à la façon homérique , 
quelques œufs durs, des oignons crus et du fromage de 
brebis , voilà le repas qu'ils pariagent en commun , en fai- 
sant circuler à la ronde une dame-jeanne de bois remplie 
devin raisiné. Il ne faut pas de grands frais d'ameublement 
et de vaisselle pour les recevoir ; une petite table ronde , 
haute d'un pied au plus , est placée au milieu d'eux , et 
tous se rangent alentour , assis à l'orientale , sur leurs 
jambes croisées. Le pain sert d'assiette , et avec leur poi- 
gnard ils peuvent se passer de fourchette. Quelquefois, en 
été , une immense jatte de yaourd , sorte de lait caillé , 
mais beaucoup meilleur que le nôtre et tout à fait parti- 
culier au pays, termine le repas, et tous à la gamelle y 
plongent tour à tour leurs cuillers de bois. Pour la nuit 
on étend des tapis fort minces sur le parquet, et chacun s'y 
couche enveloppé dans son caban ; car, après l'extravagante 
domination des Turcs et les désastres profonds de la dernière 
guerre, il n'est presque personne sur le soi grec qui ait reçu 
de son père un ameublement , de la vaisselle , de l'argen- 
terie, des tables, des chaises, du linge, un lit, heureux 
qui a pu trouver une maison en ruine qu'il lui fût possi- 
ble de relever! Aussi, les plus grands comme les plus 
petits, supportent-ils avec la plus parfaite gaieté la priva- 
tion de toutes les aisances de la vie. Un gouverneur, un 
général , un conseiller d'État , un ministre , s'étendront 
avec la plus complète impassibilité, pour passer la nuit, sur 
un parquet recouvert d'une simple natte ou d'un léger ta- 
pis en se drapant ainsi dans leur caban ; et ceux même qui 
ont connu les douceurs d'un lit de France n'éprouvent pas 
la moindre difficulté à retourner à leurs premiers usages , 
à dormir en plein air sur un tapis. 

Je n'ai pas parlé du menu peuple d'Athènes, parce que, 
en effet, à l'exception de la population albanaise, qui sem^ 

10 



116 GRECE GOMTINBNTALB fil MOREE. 

Ue plus particuUèrement destiaée au travail matériel , à 
Athènes comme dans la campagne tous les autres Grecs 
semblent appartenir à ce qu'on sq>peUe chez nous les clau- 
ses moyennes^ Toua veulent s'instruire, grandir» s'élever; 
aucun ne désespère de son avenir. Faites-vous venir le Grec 
le moins savant pour lire et converser avec lui dans sa lan- 
gue , il réunît le peu qu'il gagne ainsi pour aller faire son 
droit à Paris; prenez-vous ua domestique, il accumule 
ses gages pour aller étudier la médecine à Pise ; un on^ 
vrier se place-t-il chez un dief d'atelier européen, en pen 
de mois il a appris tout ce qu'U lui fallait pour s'établir 
seul dans un pays où les bras sont rares , où le manœuvre 
gagne 2 fr. 50 à 3 fr. par jour , et où personne n'a à re- 
douter de concurrence. Ceux qui oi^ vu leurs amis gran- 
dir , et grandir honorayement , celui-ci de professeur de* 
veuff président d'une cour de justice ou. conseiller d'État» 
celui-Û de médecin devenir ministre et ministre estimé » 
cet autre de matelot devenir navarque et de soldat deve- 
nir général , veulent à leur tour arriver par le travail ou 
préparer à leurs enfants des moyens de succès dans les étu- 
des littéraires. De là l'empressement avec lequel sont par- 
tout suivies les écoles par les enfants appartenant aux plus 
pauvres familles. Ceux qui désespèrent d'arriver par le 
travail appellent de tous leurs vœux les dangers et les 
chances de la guerre, et se trouvent trop à l'étroit dans le 
petit État qu'on leur a fait Ils se sont élancés avec ardeur 
à l'affranchissement de Candie , ils s'élanceraient avec la 
même impatience à l'affranchissement de la Tbessalie , de 
l'Épire ,. de la Macédoine ; et ils y réussiraient très-cer- 
tamement si les puissances étrangères ne les contenaient 
et ne servaient de bouclier ii la débile Turquie , car un Grec 
est convaincu qu'il ferait aussi sûrement fuir aujourd'hui 
dix Turcs en Europe qu'un Turc , au temps de sa con- 
fiance, faisait fuir dix Grecs ses rayas. La confiance en soi 
est déjà une force ; mais l'armée et la marine militaire ne 
leur ofirent pas maintenant assez de débouchés» 



ARMÉE ET MARIIIG. 111 

L'année ^'«cqae se oompose aiJ9wird*tHii ée 6,(K)0 hom* 
mes d'infa»terîe et 5O0 bommes de caTalcrie. Ces 6,000 
homiBes sont divisés en é&ax èatailfoBS habillés à Teiiro* 
péenne et portant complètement runiformede Tarmée ba« 
varoîse, deux bataillons habillés ^ la grecqœ es fustaneUe, 
un foataiUoii de Mainotes, aossî en fostanetie, et quelques 
colonnes mobiles. 

Il y a , ea oatre , un corps fort bien organisé de 1 ,^0ê 
gendarmes ou gardes mnnic^ux {choropkylakaê) ba-* 
billes aussi è reurq)éeniie et r^rtis dans toat le pays 
poar en assurer la tranquillité. C'est un corps exoeHent ^ 
composé d'boinmes d'une bra'voure connue. Là ont piis 
place quelques-uns des anciens klejrfites qui ont ûiit leur 
soumission, et qui sont devenus fort utiles pour pouraitvne 
d'autres klephtes dans fes Hionta^;iies qu'ils amnaissent ai 
l»en. 

Après la guerre, on était fort embarrassé de classer d»i8 
des grades réguliers tous ceux qui avaient volootaireuient 
pris les armes et qui tantôt avalent rallié d'autres hommes 
à eux et tantôt s'étaient ralliés à des cbefs plus puissants. 
On leur a donc donné à tous le rang d'oflBcier , mais ils 
n'ont que ia paye de soldat ; on les a laissés se distriboei* 
dans le pays sous la dénominatîoa de pkalangisteè et 
sous les ordres d'un chef de jAalange , ici au nombre de 
dix, là au nombre de douze ou quinze. Ils peuv^t suivre 
sans gêne toutes les vocations de la vie civile, être fermi^^rs 
ou marchands. C'est une sorte de corps d'invalides; mais 
la plupart sont fort valides et très-^en état de porter les 
armes au besoin , et avec les meilleures dispositions pour 
cela. 

La marine militaire se compose d'environ 2.000 hom- 
mes, officiers et soldats ; mais la marine marchande compte 
peut-être j^us de 20,000 matelots actifs , intelligents et 
entreprenants. 

Toute cette population, avec ses différentes classes d'em* 
ployés publics, d'avocats, de médecins, de banquiers, de 



ni GRECE CONTINENTALE ET HORÉE. 

militaires et de boutiquiers, est complètement étrangère à 
rÂtbènes de 1820; tous sont Tenus s*y implanter depuis 
18dZi , et ont remplacé ou fait oublier la population origi- 
naire , qui était presque tout entière albanaise. Aujour- 
d'hui les anciennes familles albanaises d'Athènes , distri« 
buées dans de misérables cabanes autour de l'Acropolis, 
semblent marcher à côté de cette société plutôt que s'a^ 
fanccr de front avec elle. Leur intelligence moins rapide 
les retient dans les sphères les plus humbles. Avides d'ar- 
gent, sobres, patients, laborieux, prêts à tout faire comme 
à tout supporter, ils semblent destinés à rester les ouvriei-s 
de la race grecque affranchie, plutôt qu'à l'aider ou la sui- 
vre dans sa marche rapide vers la civilisation. Les femmes 
albanaises sont grandes et belles , mais n'ont rien de l'ap- 
titude des femmes grecques à se modeler sur les usages et 
les costumes de l'Occident. Pendant la semaine, vêtues 
seulement d'une épaisse chemise de laine fendue à la poi- 
trine , que couvre une longue veste ouverte , sans qu'un 
lien quelconque vienne la rattacher à la taille et indiquer 
les formes, elles vaquent aux soins domestiques, vont rem- 
plir aux fontaines de vastes cruches d'eau qu'elles portent 
sur leurs têtes, allaitent leurs enfants sans scrupule devant 
leur porte, blanchissent le linge de leurs maris et des 
étrangers , et remplissent tous les menus offices moins ce- 
lui d'aller au marché : car il n'est pas une seule femme , 
domestique ou non, qui se présente dans un marché, cela 
blesserait toutes les lois des convenances ; les hommes seuls 
vendent et achètent les provisions de la maison. Le diman- 
che , les femmes albanaises , après avoir assisté aux offices 
religieux , viennent prendre place , accroupies par terre 
peu gracieusement, à la porte de leur maison dans la rue, 
et y restent toute la journée. Leur mise est alors fort riche 
et fort brillante sans être plus gracieuse. La chemise de laine 
plus blanche et plus propre, mais non moins détachée et sans 
ceinture, est recouverte d'une tunique de couleur, d'une im- 
mense veste splendidement brodée, et d'un demi-jupon aux 



NATIONALITÉ GRECQUE. 113 

couleurs voyantes , qui masque le bas de la tunique. Une 
sorte d'écharpe à franges d*or enveloppe la tête et le cou. 
Quelques longues tresses s*en échappent par-devant sans 
beaucoup d'étude, tandis que, par derrière, deux immen- 
ses tresses descendent jusqu'au bas de la jambe, et sont 
terminées par un gland de soie rouge long et épais. 

Le peu que je viens dé dire de la société grecque mon- 
tre que , quand la France s'est imposé de généreux sacri- 
fices pour donner la main à un peuple qui voulait ressaisir 
son indépendance , elle n'a pas été trompée dans les espé- 
rances qu'elle avait mises en lui. Elle voulait une nation 
qui fût fière de prendre sa place parmi les peuples civili- 
sés, et qui sût la conserver après l'avoir méritée ; une na- 
tion qui sût se contenir et s'améliorer dans ses étroites li- 
mites, pour se rendre digne un jour de plus hautes desti- 
nées ; une nation qui pût quelque temps rester petite, mais 
sût et voulût devenir grande ; une nation dont le germe 
pût se développer et croître de manière à couvrir de son 
ombre une bonne partie du sol européen sur laquelle languit 
et dépérit aujourd'hui le germe de la nationalité musul- 
mane, et qui pût saisir pour elle un butin qu'il serait dan- 
gereux de laisser à d'autres : et, cette nation, nous l'avons 
trouvée dans la vieille race grecque, qui demande à se ré- 
générer. Les premiers pas faits par cette nation sont déjà 
dignes de notre méditation. Une longue anarchie ne lui a 
pas ôté le goût de l'ordre, un long abaissement n'a pas dé- 
truit sa fierté, un long despotisme ne l'a pas rendue inca- 
pable d'une liberté régulière, une longue ignorance ne lui 
2 pas enlevé le goût des sciences, une longue misère ne lui 
a pas donné le dégoût du travail, une domination immorale 
i^*a pas atteint la moralité dans le sanctuaire domestique, 
Qne religion humiliée ne lui a pas inspiré l'intolérance après 
b victoire, et la tolérance chez elle n'est pas devenue 
aussitôt de l'indilTérence ; il y a là des éléments et de nom- 
breux éléments de bien. Il reste sans doute encore beau- 
coup de mal à extirper. Un peuple ne reste pas impuné- 

10. 



114 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

ment, pendant près de quatre siècles, courbé sous des mai* 
très stupîdes qu'il est contraint de flatter ou de tromper. 
Les générations se corrompent vite et s'améliorent lente- 
ment ; car Tamélioration morale d*un peuple est le fruit 
des institutions sociales et politiques, dont les principes 
sont souvent contestés et les progrès toujours lents. La 
propriété doit s'organiser , les fortunes moyennes se mul- 
tiplier pour cimenter l'indépendance des caractères et la 
puissance de Topinion publique , qui fait respecter Thon- 
nête et le vrai. Tout cela ne se fait pas en un jour. La Grèce 
a déjà beaucoup fait Que l'on compare son point de dé- 
part avant la révolution grecque avec le point de départ 
des autres peuples pris la môme année , et qu'on mesure 
ce qu'a fait chacun dans la même période d'années. Éta-* 
blissement d*une société politique , d'une administration , 
d'une armée régulière , d'impôts réguliers , de tribunaux 
réguliers; création d'une université, d'une bibliothèque, 
d'un musée, de gymnases, d'écoles, de sociétés savantes; 
édification d'une ville entière avec ses édifices publics, tels 
quels mais suffisants; des écoles pour les uns, un théâtre 
italien pour les autres; un budget grossissant graduelle- 
ment de U millions à 17 millions de drachmes, sans' que 
les dépenses aillent au delà des revenus : tant de bonnes 
choses déjà faites montrent tout ce qu'on peut faire et ce 
qu*on fera. Il conviendrait seulement pour cela peut-être 
que les cours étrangères ne voulussent pas si fréquemment 
intervenir dans les petites choses , et qu'elles réservassent 
tout le poids de leur influence pour les grandes, par exem- 
ple pour l'établissement d'une bonne organisation politique 
et d'une direction régulière des affaires. En cela l'intérêt 
de toutes les nations est le même; une seule ne trouverait 
pas son compte à l'affermissement du royaume grec , mais 
cttte puissance fait*elle si bien nos affaires à tous que 
nous soyons tentés de faire les siennes ? 



DUCS FRANÇAIS D^ ATHENES. 115 



IV. 



L'ATHÈNES FRANÇAISE DO MOYEN AGE. — SES DUCS. — 
SES MONUMENTS. — CHATEAUX. — ÉGLISES. — SÉ- 
PULTURES. — ARMURES. 

Lorsque, semblable à uue nuée d'oiseaux de proie, 
rarmée de nos ancêtres croisés, maîtresse de Conslantino- 
pie et de l'empire grec , eut franchi l'Olympe et la vallée 
de Tempe pour se répandre dans la Thessalie et dans toutes 
ks parties de la Grèce antique , Athènes devint l'apanage 
d'un des plus puissants lirons de l'armée conquérante. Le 
chevalier français auquel fut dévolu ce glorieux fief était un 
Bourguignon nommé Othon de La Roche, ûls aine du 
sire de La Roche-sur-Ougnon en Franche-Comté. Il obtint 
dans le partage de l'empire grec en 1205, d'abord, ce 
qu'il estima le plus haut , un morceau de bois de la vraie 
croix, dont il fît hommage à l'église du village de Ray, où 
elle se conserve encore comme un dépôt dont la propriété 
reste à la famille Marmier; puis, ce qu'il estimait moins, 
mais évaluait plus, la riche province de Héotie et la glorieuse 
Attique. Il devint ainsi un des feudataires relevant de la 
principauté de Morée, possédée par la famille champenoise 
des Yille*Hardoiu ; il établit sa ré^dence à Athènes, et s'y 
fit bâtir un châleau-^fort. Pendant une quinze d'années il 
continua à séjourner dans sa seigneurie d'Athènes , satis- 
faisant également bien à ses devoirs judiciaires dans la 
cour féodale du prince de Morée, et à ses devoirs militaires 
dans ses garnisons et ses expéditions. Puis, son père étant 
venu à mourir en Bourgogne, il quitta à l'instant sa sei- 
gneurie d'Athènes au grand- nom pour aller prendre pos*' 
session de sou obscur fief paternel au comté de Bourgogne. 

Plusieurs de ses neveux et nièces, enfants d*un frère 



116 GRECE CONTINENTALE ET HOREE. 

cadet moins brillamment apanage en Bourgogne comme 
en Grèce, étaient venus s^établlr auprès de lui dans sa 
seigneurie d'Athènes. À Fainé, nommé Guy^ ûls de Pons 
de La Roche , seigneur de Ray, près de Gray ', il ût don 
de sa seigneurie d'Athènes ; et Guy , resté en Grèce avec 
une partie de sa famille, ne songea plus qu'à bien s'éla- 
blir dans sa seigneurie et à y bien établir les siens. Son 
ambition faillit le perdre. Au moment où Guillaume de 
VilleHardoin succéda à son frère, Geoffroi de Ville-Har- 
doin , dans la principauté de Morée , Guy de La Roche 
voulut profiter du moment où l'autorité du prince n'était 
pas encore bien solidement assise pour se soustraire à sa 
suzeraineté , en refusant l'hommage d'allégeance et en se 
déclarant indépendant dans sa seigneurie. Il avait entraîné 
dans sa révolte plusieurs autres chefs féodaux qui étaient 
charmés comme lui de l'espoir de se rendre tout à fait in- 
dépendants dans leurs baronnies ; mais les feudataires li- 
gués furent battus par le prince Guillaume. Guy de La 
Roche, assiégé dans Thèbes, fut forcé de se rendre. Au 
lieu de le punir par la confiscation, le prince, dont la fa- 
mille était alliée à la sienne, préféra l'exiler pendant quel- 
ques années, et il lui ordonna d'aller en France trouver le 
roi saint Louis et de s'en remettre à sa décision pour tout 
ce qu'il ordonnerait de lui. Saint Louis, qui préparait une 
nouvelle croisade, parvint à réconcilier ses compatriotes de 
Morée au nom de l'assistance commune qu'ils devaient à la 
religion, et, pour panser les blessuresfaites par une éclatante 
défaiteà la fierté du seigneur d'Athènes, il l'autorisa à changer 
son titre grec de megas-kyr ou grand-sire en celui de doc. 
Guy, en retournant en Grèce en 1260, y reparut donc avec 
le titre de duc d'Athènes. Il mourut en Grèce vers 1264. 

* La dernière héritière des La Roctie , seigneurs de Ray, épousa 
un Marmier, dont elle était éprise , et par ce mariage la seigneurie 
de Ray passa dans la maison Marmier. Le chftteau de Ray appar- 
tient aujourd'hui au duc de Choiseul-Marmier. J'ai retrouvé dans ses 
archiTes plusieurs actes curieux relatifs aux La Roche d'Athènes. 



DUCS FAANGA18 d' ATHENES. 117 



4 



Deux fils de ce premier duc Guy possédèrent successi- 
vement le duché d'Athènes après la mort de leur père. 
Jean, Taîné, eut à lutter contre les entreprises de Michel 
PaJéologue, qui, après s'être rendu maître par surprise de 
Constantinople dès 1261 et avoir chassé les Français de 
cette partie de l'empire, cherchait à les déposséder égale- 
ment des autres provinces. Dans un combat que le duc 
Jean livra aux forces impériales , soutenues par la marine 
génoise, dans le détroit de l'Ëubée, il fut fait prisonnier^t 
amené à Constantinople. Là l'empereur grec, désireux 
d'obtenir son alliance et de l'éloigner de ses rivaux les 
Comnène d'Épire, lui offrit en mariage une de ses fdles; 
mais Jean était fort goutteux et peu disposé à se marier. Il 
déclina poliment les avances de l'empereur, obtint sa dé- 
livrance , retourna dans son duché , et y mourut peu de 
temps après, vers 1275, laissant le duché à son frère. 

GuMaume , frère puiné de Jean et fils comme lui de 
Guy de Ray, de la maison de La Roche , lui succéda au 
duché. Celui-là était jeune , ardent , belliqueux. Il s'allia 
dans la famille des Comnène d'Épire, ennemis des Paléo- 
logue, en épousant Hélène, fille de Théodore Comnène, 
et il s'acquit une telle importance dans la principauté fran- 
çaise de Morée qu'après la mort du prince Guillaume de 
Ville-Hardoin et de Louis-Philippe d'Anjou, mari d'Isa- 
belle de Yille-Hardoin , ce fut lui qui succéda en 1280 à 
Rousseau de Sully dans le baîlat et le vicariat général de la 
pnncipauté de Morée pendant le reste de sa vie'. Il fit à 
cette époque faire de grands travaux de défense et bâtit la 
place de Dimatra dans les défilés de Gortys^ En outre 
de son fief qu'il tenait du roi Charles d'Anjou, sei- 
gneur supérieur de la principauté , il se trouvait en rela- 
tions constantes avec le royaume de Naples et avec les sei- 
gneurs français ses compatriotes qui y étaient établis. Hu- 

* Chr. de Morée, p. 1S7 de mon éJit. à deux colonnes. 
Md., ibid. 



118 GRÈCB MNTIHEIITALG M «OREE. 

gnes de Brienne, comte de Lecce, étant votn ioi faire one 
visite à Athènes vers 1280, il lui fit épouser sa sœor Isa* 
b^e, qui en eut un. fils, Gautier de tienne, asquel 
devait un jour revenir le dncbé d'Athènes après l'extinc- 
tion de la branche mâle des de La Roche. Isabelle mourut 
en 1290 et son frère Guillaume d'Athènes moorut peu de 
temps après *, hissant le duché à son fils unique. Gai ou 
Guido, encore mineur. 

Ce Gui ou Guido nous est fort connu par les récite 
d'un anteur contemporain qui a eu avec hii des relations 
personnelles, le piquant chroniqueur Ramoa Muntaner, 
un des capitaines de cette Grande-Compagnie calalane si 
fameuse au quatorzième siècle. On trouve dans sa chro* 
nique une peinture ancienne de la cour brillante et somp- 
tueuse dn doc Gui d'Athées. Il raconte' qu'au temps du 
duc Gnillaame un membre de la famille dalle Carcere de 
Yérone alla s'établir âi Athènes, et que le duc Guiflauvie le 
reçut avec la plus grande bienveillance , lui accorda beau* 
coup de biens, le fit un puissant feudataire, lui donna une 
femme fort riche et le fit chevalier. Au bruit de cette for* 
tune un autre membre de la famille dsdle Carcere voulut 
aller chercher fortune à son tour ^i Grèce. «Or, dit Ra* 
mon Muntaner^ messire Boniface n'avait qu'un cfaltean 
que son père lui avait laissé. Il le vendit afin de mieux 
s'équiper , et ainsi il s'équipa lui et dix chevaliers et dix 
fils de chevaliers. Et il prit l'ordre de chevalerie des mains 
de son frère aîné , parce qu'il valait mieux pour lui de 
partir comme chevalier que comme écuyer ; car, dans ces 
pays, aucun fils de grand feudataire n'est considéré jusqu'à 
ce qu'il soit chevalier. Voilà pourquoi il se fit armer che- 
valier des mains de son frère. » 

Yoilà donc Boniface qui part de Yérone pour Athènes 

* Chr. de Morée , p. 187, et mes Nouvelles Recherches histori" 
gués dans la généalogie de la maison de La Roche à la fm de l'avant- 
propos du tome i*''. 

«Ch. 244, p. 481. 



SYRA. 119 

avec de baotes espéra&ces; mais il se troava fort désap- 
poinlé en arrivant. Son parent était mort un mois aupara- 
vant, laissant deux ûls et une fille, tous trcHs mineurs. 
Dans cet embarras, le jeune duc d'Athènes Gui le recoft- 
Ibrta comme son père le doc Guillaume avait reconforté le 
parent de Boniface. Il le mit de sa maison et de son 
conseil et le lit inscrire pour une ration belle et bonne 
pour kïi et sa compagnie. Boniface vécnt de ce genre de 
vie pendant bien sept ans, de telle sorte, dit Ramon Mun* 
taner, que « jamais il n*y eut un homme à la cour du duc 
qui se vêtît plus élégamment et pluë richement que lui et 
sa compagnie, et nul qui se présentât partout en raeilleuf 
arroL £t le bon duc d'Athènes remarquait son intelli- 
gence 1 quoiqu'il n'en fît pas semblant , et d'autre part il 
le trouvait plein de sagesse dans le conseil. » Il conçut 
même le projet de profiter de l'occasion d'une fête qui 
devait avoir lieu au moment où il se faisait armer chevalier 
pour lui donner une marque plus éclatante de sa haute fa- 
veur. Je laisse parler le naïf et piquant Ramon Muntaner. 
« Il est de toute vérité, dit-il, que le duc d'Athènes était 
un des plus nobles hommes qui fussent dans l'empire de 
Ronaanîe, et des plus grand» qui ne fussent pas rois.... 
£t il avait eu sa terre franche et quitte* ; et il avait donné 
à ses chevaliers châteaui , maisons et terres, de telle sorte 
qu'il s'y établit (en Morée et à Athènes) bien certainement 
mille chevaliers français, qui tous firent venir de France 
leurs femmes et leurs enfants. Depuis ce temps, ceux qui 
sont issus d'eux ont pris pour femmes les filles des plus 
hauts barons de France. £t ainsi en droite ligne ils sont 
tous nobles hommes et de noble sang. Il arriva donc un 
jour que le bon duc d'Athènes (celui qui laissa sa terre à 
Gautier de Brienne) voulut prendre l'ordre de chevalerie, 
et il fit convoquer une cour plénière de toute sa terre, et il 

* Cette prétention était celle des ducs d'Âthènps ; mais île furent 
obligés de se soamettpe, selon TinstitutioB de leur baronnie, à la su- 
Kraineté des princes français de Morée. 



130 GBÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

ordonna que, le jour de la saint Jean de juin, tout ce qa'il 
y avait de nobles hommes dans son duché se trouvât dans 
la ville de Tbèbes, où il voulait recevoir Tordre de cheva- 
lerie. Il convoqua également les prélats et tous autres 
bonnes gens; ensuite il fit publier dans tout Tempire, dans 
tout le despotat et toute la Ylachie (THelIade) : que tout 
homme qui désirerait y venir n'eût qu*à se présenter, et 
qu'il recevrait de lui grâces et présents. £t celte cour plé- 
nière fut proclamée bien six mois avant sa réunion. 

»... A l'époque oâ le bon duc avait convoqué sa cour plé- 
nière, chacun s'empressa de se faire faire de beaux habil- 
lements pour sol-même et pour sa suite, et aussi pour en 
distribuer aux jongleurs , afin de donner plus de lustre à 
la cour. Que vous dirai-je ? Le jour de la cour plénière 
arriva , et dans toute la cour il n'y eut personne plus élé- 
gamment et plus noblement vêtu que messire Boniface et 
sa suite. 11 avait bien cent brandons armoriés de ses ar- 
moiries. Il emprunta de quoi subvenir à toutes ces dépen- 
ses en engageant d'avance la solde qui devait lui revenir 
plus tard. Que vous dirai-je ? La fête commença d'une 
manière splendide. Et, lorsqu'on fut arrivé dans la grande 
église, où le duc devait recevoir l'ordre de chevalerie, l'ar- 
chevêque de Thèbes dit la messe, et sur l'autel étaient dé- 
posées les armes du duc. Tout le monde attendait avec 
anxiété le moment où le duc allait recevoir Tordre de che- 
valerie , et on s'imaginait , comme grande merveille , que 
le roi de France et l'empereur se seraient disputé cet hon- 
neur et auraient tenu à grande gloire que le duc voulût 
bien recevoir Tordre de chevalerie de leurs mains. Et , au 
moment où tous étaient ainsi dans l'attente, le duc fit ap- 
peler messire Boniface de Vérone. Celui-ci se présenta à 
Tinstant , et le duc lui dit : « Messire Boniface , asseyez- 
vous ici tout près de l'archevêque, car je veux que ce soit 
vous qui m'armiez chevalier. » Et messire Boniface lui dit : 
« Ah ! seigneur , que dites-vous ? assurément vous vous 
moquez de moi. — Non, dit le duc, car je veux que cela 



DUCS FRANÇAIS D^ATHENSS. 121 

soit ainsi. » Et messire Boniface , voyant qn'il parlait du 
fond du cœur, s'avança vers l'autel auprès de Tarcbevê- 
que , et donna aii duc Tordre de chevalerie. Et, quand il 
l'eut créé chevalier, le duc dit en présence de tons : « Mes- 
sire Boniface , l'usage est que toujours ceux qui reçoivent 
un chevalier lui fassent un présent. Eh bien I je veui faire 
tout le contraire. Vous, vous m'avez fait chevalier; et moi 
je vous donne, à dater d'aujourd'hui, cinquante mille sols 
tournois de revenu, à posséder à jamais , pour vous et les 
vôtres, et le tout en châteaux et autres bons lieux , et en 
franc aleu , pour en faire toutes vos volontés. Et je vous 
donne aussi pour femme la fille de tel baron qui est et de- 
meure sous ma main , et qui est dame de la tierce partie 
de l'île et de la cité de Négrepont. » Voyez comme en un 
jour et en une heure il lui donna bel héritage. Et certes 
ce fut le plus noble don que depuis bien long-temps ait 
fait en un seul jour aucun prince. » 

Telle était alors la cour féodale des ducs français d'Â- 
tbènes de la maison de La Roche. L'amiral de France Thi- 
bault de Gepoy S qui alla le voir à Athènes de la part de 
Charles de Valois, empereur titulaire de Constantinople, 
dont le désir était de substituer une possession réelle à sa pos- 
session nominale de l'empire, mentionne dans son compte 
de dépenses^ les ménestrels et l'écuyer du duc d'Athènes : 
• Pour don aux ménestreus du duc d'Athènes, » etc.-*« A 
deux ménestreus du duc d'Athènes qui vindrent pour le 
mariage de Roquefort. « — «A Jean de Barquon, escuyer 
du duc d'Athènes, » etc. Pour rendre sa cour plus brillante 
et augmenter en même temps le nombre de ses hommes 
d'armes francs, afin de faire respecter les droits de la jeune 
princesse de iMorée, Mathilde de Nainaut, qu'il venait d'é- 
pouser à l'âge de douze ans , il profita des dissensions qui 

1 Son portrait est à Versailles parmi ceux des amiraux , sous le 
n» 1170. 
> Rouleau en parchemin de Tancienne chambi'e des comptes ^ 

note 3, p. 467 de R. Muntaner. 

11 



]2i GRECS GIM«TI]lfBIITM.E IT HOAiE. 

t'étaient mises dans la Crande-Compagnie catalane et earMa 
soas ses drapeaux quelques- uns de ses chevaliers les plus 
brates, qui étaient arrivés au porl d'Armyros en Thessalie. 
Il n'en restait pas moins lié d'intérêt et d'affection a^ec la 
ttBÎson d'Anjouffiipolitaineet avec l'empereur titulaire Charr- 
ies de Valois, son suaerain. Rainoo Muntaner raeoate que, 
lorsque l'infant Fernand de Majorqjie, son ^ni, fat arrêté 
par le duc d'Athènes, pour plaire à l'amirab français Thi* 
bauh de Cepoy il alla lui-même voir IMniant dans sa prisoii 
à Thèbes, et qu'il vit Mi le dac Goi d'Athènes. 

ff Je me procurai alors cinq montures , dit^il *, et me 
ren^ à la cité de Thèbes , qui est h TingtHfu^re railtes 
de Négrepoiit, et j'y trouvai le duc d'Athènes malade, KC, 
tout malade qu'H était, il m'aecueillit très^bien « et me dit 
qu'il était bien fâché du dommage que j'avais souffert, et 
fa'il se mettait à ma disposition poor qne jie Itii indiquasse 
à quoi il pourrait m'être utile, et qu'il aurait grand pla»ir 
à m'être en aide. Je lui fis beaucoap de remerdmeats et 
hii dis que fô plus grand plaisir qti^il pât me fake f c'était 
de traiter avec toute sorte d'honneurs le seigneur in^t 
Il me répondit qu'il s'y sentait tenu par Itri-même et qu'il 
était bien fâché d'avoir à prêter ses services dans une teite 
circonstance. Je le priai de vouloir bien me permettre de 
le voir. Il me répondit que oui , et non seulement de le 
voir, mais rester à ma volonté auprès de lui ; et que, par 
honneur pomr moi, tant que je serais avec lui, tout homme 
pourrait entrer dans sa prison et manger avec lui , et que 
même , s'il voulait monter à cheval , il le pouvsut. Il fit 
aussitôt ouvrir les portes du château de Saint-Omer ^» où 

* Chronique de Ramon Manfaner, p. 474 démon édition à deux 
eolonnes. 

s iUasi appelé parce qaUi avait été bâti par Nicolas de Saint- 
Omer lorsqu'il était bail de Morée, au treizième siècle. « Par ses 
grandes rtobesses , il se vit en état de faire construire à Thèbes le 
château de Saint-Omer, et il y fit bâtir une habitation si magnili^ 
que, quun empereur eût pu s'y établir avec toute sa maison ; et 
il l'orna de très*belles peintures. » (Chr. deMorée, p* 189). 



). ^1 



«DOS PBAHCAIS B ATSSNHI. If S 



é 



éteic détesa le seigneur infant » et j'allai le Toir... Après 

qae j'eus detneurédeui jours à Thèbes auprès du seigoeur 

infiaJit, je pris congé de lui arec grande douleur ; car peu 

s'en fallut que mon cœur ne s'en brisât. Je lui iais8« une 

piH*Ue du peu d'argent que j'avais, et je me dépouillai de 

quelques babillements que je portais et les d<noai au cui- 

nÎDÎer que le duc lui avait fourni ; et je pris k part ledit 

cuisinier, et lui dis qu'il se gardât bien de souffrir que 

rie» (ut mis dans ses mets qui pût lui faire «uoun mal , et 

que, s'il y donnait bonae giffde, il recevrait de bonnes ré* 

eorapeases de moi et d'autres. Et je lui fis mettre ks mains 

sur TËvi^ngile et jurer en ma présence qu'il se laisserait 

plutôt couper b tête que de souffrir qu'il arrivât naalkeur 

à l'infant pour avoir mangé d'aucun mets préparé par luL 

Ces précautions prises, je le quittai. J'avais déjà pris congé 

du seigneur infant et de sa compagnie; j'afiai aussi pren* 

dre congé du duc d'Atbènes, qui, avec bonne grâce, me fit 

don de quelques ricbes et beaux joyauK. Nous parûmes 

satisfaits de lui , et nous retournâmes à Négrepont , où se 

trouvaient les galères, qui n'attendaient plus que mot » 

Le duc Gui mourut de maladie * le $ octobre 1 308 et fut 
enterré au tombeau de ses prédécesseurs, dans une abbaye 
de Bénédictins de Citeauz ^tué près d'Athènes. Mathilde 
de Hainaut, princesse de Morée, sa femme , avait à peine 
accompli sa quinzième année ^. A défaut d'enfants du duc 
Gui qui héritassent du duché d'Athènes, sa succession 
passa à son cousin germain, Gautier de Brienne, fils de sa 
tante Hélène et d'Hugues de Brienne. 

Maison de Brienne. Gautier de Brienne, arrière-petit- 
neveu du célèbre Jean de Brienne, roi de Jérusalem et em- 
pereur de Constantinople , arriva de son comté de Leece 
dans le royaume de Naples, pour prendre possession du du- 
ché d'Athènes, qui venait de lui échoir. Déjà la Grande- 

^ R. MuDtaner, p. 474. 

^ Elle était oée vers la iïa de 1292. 



124 grÈcb continentale et moree. 

Compagnie catalane, conduite par Roger de Flor au secours 
de l'empereur Andronic, avait perdu son chef, s'était décla* 
rée en guerre avec l'empereur et tout l'empire, avait dévasté 
les^ campagnes qui entourent Galiipoli, et s'était mise en 
route par la vallée de Tempe et la Thessalie pour aller cher- 
cher un établissement dans des provinces moins épuisées 
ou plus disposées à les accueillir. Elle s'approchait de la 
Béotie et de l'Attique, domaines de Gautier de Brienne. 
Celui-ci, qui redoutait leur indiscipline, refusa non-seule- 
ment de les prendre à son service, mais même de leur li- 
vrer passage , et se porta à leur rencontre sur le bord du 
lac Copais, près d'Orcbomène , à la tête de ses chevaliers. 
De même qu'à Grécy, à Poitiers, à Azincourt, la bravoure 
imprudente de ces chevaliers entraîna leur perte. Les ar- 
chers catalans , qui les attendaient sur le terrain humide 
où la chevalerie française s'était témérairement engagée, 
les accablèrent de leurs flèches sans qu'ils pussent avancer. 
Gautier périt dans la bataille, en 1310, et la Grande-Com- 
pagnie s'empara du duché d'Athènes. Sa veuve ^ Jeanne de 
Châtillon, duchesse d'Athènes, se retira à Naples avec son 
fils Gautier et sa fille Isabelle. Dès 131^i , Gautier de 
Châtillon, tuteur du jeune Gautier, chercha à reprendre 
pour lui le duché d'Athènes; mais il n'y put réussir. 

Gautier II d'Athènes fit quelques tentatives pour res- 
saisir plus tard le duché d'Athènes sur les Catalans S mais 
il ne put réussir et fut forcé de retourner dans le royaume 
de Naples. C'est lui que nous voyons deu% fois gouverneur 
temporaire de Florence, en 1320 et 13^3. Il en fut chassé 
celte dernière fois pour avoir voulu s'emparer complète- 
ment de la seigneurie , et mourut en combattant glorieu- 
sement en 1356, sans laisser d'enfants, à la bataille de 
Poitiers, où il commandait comme connétable de France. 

Maison d'Enghien. Sa sœur hahelU^ qui avait 
épousé Gautier d'Enghien , hérita de ses titres et préten- 

* Voy. Villani, et mes Nouvelles Recherches^ p. 32. 



ATHÈNES. 12S 

tions sur le daché d'Athènes, qae cherchèrent à faire va- 
loir deux de ses fils, Sohier et Gui. Sohler avait pris le 
titre de duc d'Athènes , qu'il transmit à son fils Gautier^ 
tué à Gand en 1381, sans que ni le père ni le fils, tout oc- 
cupés des affaires de France , aient fait aucune tentative 
pour ressaisir leur duché d'Athènes. Gui, dernier enfant 
d'Isabelle , n'ayant rien à espérer des terres de France et 
d'Italie , tourna son ambition vers la Grèce , se rendit en 
Morée et parvint à se rendre maître de la seigneurie d'Ar- 
gos; mais, n'ayant laissé après lui. qu'une héritière nom- 
mée Marie , à laquelle les Vénitiens firent épouser un des 
leurs, nommé Pierre Gornaro, pour pouvoir lui succé- 
der, comme ils le firent en Ghypre, la seigneurie d'Argos, 
saisie d'abord par Nerio Acciaiuoli, finit par retomber entre 
leurs mains *. 

Maison d'Aragon. Depuis la mort de Gantier de 
Brienne, en 1310, la grande compagnie catalane possédait 
effectivement le duché, et y avait même ajouté la seigneu- 
rie de Néopatras ; mais le titre fut réservé aux rois de Si- 
cile, qui le donnèrent à un de leurs enfants. Aucun de ces 
ducs titulaires n'alla toutefois habiter son duché. Leur titre 
de doc devint un simple titre honorifique, qui fut transmis 
avec tous leura autres.tîtres aux rois d'Aragon et est en- 
core porté par les rois d'Espagne. 

Maison Àcciaiuoii. L'année même où Gautier de 
Brienne , duc d'Athènes et seigneur de Florence , expirait 
à Poitiers, le Florentin Nicolas Acciaiuoli , grand-sénéchal 
de Naples, commençait à posséder réellement d'importantes 
seigneuries dans la principauté d'Achaye , et entre autres 
la seigneurie de Corinthe , dans laquelle lui succédèrent 
son fils et son petit-fils. Un neveu du grand-sénéchal, 
nommé Nerio Acciaiuoli, auquel il avait légué quelques 
seigneuries en Grèce , avait fini par se faire céder par son 
parent cette seigneurie de Cofinthe , et il fut créé en 139/i 

* Voy. mes Nouvelles Recherches, p. (41; et la Chronique 
d'André Dandolo, p. 48? (CoHect. de Mnratori, t. xii). 

11. 



It6 GREGE CONTININTA» BT MOREB. 

doc d* Athènes par Ladislai, roidcNaplet, héritier des droits 
de la maison de Tarente. Son frère Donato lui fut sabrogé 
comme duc d'Athènes, au cas où il mourrait sans enfants. 
Nerio fut enterré dans l'dglise 8ainte*IVlarie d'Athènes K 

Antoine ^ fils naturel de Nerio, Ini succéda au dacbé 
d'Athènes en 1395 , malgré les droits de Donato et de ses 
enfants et petits-enfants. Il avait (ait embellir la ?ille d'A- 
thènes et acquis de grandes richesses. Ce fut lui qui plaça 
ao Pirée sur leurs deux piédestaux les lions qui furent 
ensuite transportés à Venise par François l!lloro8ini^ Il 
avait conclu un traité de commerce avec la république de 
Florence ^ Antoine, se voyant sans enfants, fit venir de 
Florence Nerio et Antoine , fils de Franco, qui, lui-même, 
était fils de ce Donato auquel avait été subrogé le duché à 
défaut d'héritiers de Nerio , et il leur laissa sa aeigoeurie 
d'Athènes en mourant en l/i35. 

Nerio II, petit-fils de Donato, obtint aussi le duché d'A- 
thènes et s'y maintint jusqu'à sa mort. Sa veuve , s'étant re» 
mariée ï un Vénitien, P. Atmcrio, etn'ayant pu réussir à lui 
assurer le duché, fut obligée de se sauver d'Athènes avec luL 

Franco, neveu de Nerio II par son frère Antoine, 
devint alors duo d'Athènes et fut tué ensuite après avoir 
été déshonoré par Mahomet II, qui s'empara en 1462 de 
l'Attique comme il s'était emparé du reste de la Grèce, 

Je ne pouvais pas m'imaginer que les ducs de la maison 
française de La Roche , qui avaient possédé la seigneurie 
d'Athènes pendant plus d'un siècle , et les ducs de la mai* 
son florentine d'Acciaiuoli, qui y avaient résidé aussi pen- 
dant près d'un siècle , n'eussent laissé aucun monument 
de leur passage. Déjà j'avais publié des deniers tournois 
frappés dans l'atelier monétaire de Thèbes par chacun des 

< Lo corpo nostra inditamo che 8ia sepellito nell' ecclesia di 
Santa Maria di Athene. (Testament^ tome n, p. 254 de qps 
NouveUes Reckerches,) 

^Yoy. me» JS^çuvelUs Recherchent p. 145. 

^ Yoy. mes Nouvellm RechercheSf p. 173. 



CHATEAU DBS DUCS D^THEMBS. 127 

seigneurs de la maison de La Roche ; n'existait-il aucun 
antre monument de leur domination , aucuns vestiges de 
ebâteaux et églises bâiis par eux, aucune trace de leurs 
tombeaux de famille déposés dans le monastère de Béné* 
diclins de Cîteaux , désigné par des actes des archives de 
Mon» comme se trouvant dans la proximité d'Athènes f 
Tel fut l'objet principal de mes recherches pendant les pre- 
miers jours de mon séjour à Athènes , et elles ne furent 
pas infructueuses. Mes remarques sont consignées dans 
un rapport que j'adressai à l'Académie des inscriptions et 
belle8-lettre3' au moment de mon départ d'Athènes : 

« Athènes, écrivais -je à PAcadémie, fut la pre* 
mière ville par laquelle j'eus à commencer mes études» 
Après avoir payé mon premier hommage aux merveilleux 
restes de l'architecture et de la sculpture antiques, je touri- 
nai les yeux pour voir si , dans l'ancienne résidence des 
ducs français d'Athènes des maisons de La Roche et de 
Brienne , dans la capitale de ces ducs dont Ramon Munta- 
ner et Thibaut de Cepoy, qui les ont visités et connus per- 
sonnellement dans les premières années du quatorzième 
siècle , attestent le luxe et l'opulence , il n'existerait pas 
quelque débris de monuments qui leur fussent contempo* 
rains. J'en retrouvai trois* 

Le premier est une tour carrée, sur l'Acropolis, à côté 
des Propylées et du temple de la Victoire sans ailes. Celte 
tour est un reste du palais ducal, construit sur l'AcropoUs, 
embrassant les Propylées et se prolongeant au-dessus de 
cette gracieuse pinacothèque ornée autrefois des chefs- 
d'œuvre de Zeuxis , et transformée au treizième siède en 
chapelle latine. Il y a peu d'années que la colonne cen- 
trale sur laquelle reposaient les arceaux de cette chapelle , 
qui allaient s'appuyer sur les quatre angles de la pinacor 
thèque, existait encore. Ce n'est qu'en 18a(> et 1837 qu'elle 

* M. LenormaDd eat U complaisanee d*en taire lecture en moû 
nom à FAcadéinie. 



128 GRÈGE CONTINENTALE ET MOREE. 

a été abattne, ainsi que les arcades, pour laisser à décou- 
vert l'élégante salle qu'elles encombraient ; mais on voit en« 
core au milieu de la pinacothèque la base de cette colonne, 
et sur les murs on aperçoit la porte et les fenêtres d'un 
étage supérieur construit pour le palais ducal au-dessus 
de cette chapelle. En dehors , du côte de la ville, se voient 
les armoiries des empereurs français de Constantinople, sei- 
gneurs supérieurs du duché d'Athènes et de la principauté 
de Morée , de laquelle relevait le duché comme première 
baronnie. En remontant sur les côtés des Propylées jus- 
que derrière la pinacothèque , on retrouve d'autres restes 
des appartements ducaux , tous démolis aujourd'hui, mais 
où restent les portes surmontées des mêmes armes impé- 
riales , la croix perlée et fleuronnée , ainsi que des écus- 
sons des Viile-Hardoin , princes de iMorée, et des La Roche, 
seigneurs, puis ducs d'Athènes et de Thèbes. Un peu an 
delà , sur l'emplacement même où semble avoir été^ bâti 
l'antique palais de Gécrops , sont dans le mur des restes 
de grandes plaques de marbre sur lesquelles s'appuyait le 
balcon du palais ducal. Ce palais paraît s'être étendu jus^ 
qu'au temple d'Érechthée, et, comme tout château devait 
avoir sa prison , les traces d'un cachot se retrouvent dans 
la partie souterraine du temple d'Érecbthée, dans le pas- 
sage même par où on pénétrait à la fontaine que Neptune 
fit jaillir du rocher d'un coup de son trident , dans sa dis- 
pute avec Minerve pour revendiquer la protection d'A- 
thènes. Çà et là on rencontre aussi , dispersés au milieu 
des débris antiques, des débris de la sculpture grossière 
de nos ancêtres : ici un écusson fleurdelisé, là un fragment 
de tombeau; car, en Grèce, tous les tombeaux ont été 
fouillés par l'avidité scientifique des voyageurs ou l'espé- 
rance des habitants d'y trouver de l'or. Au-dessus de l'ar- 
ceau d'une tombe jetée au milieu des décombres et qui 
représente des anges à la robe flottante et à la physiono- 
mie immobile , je lis les mots latins : Hic jacent. Le 
reste de la pierre est brisé , et je n'ai pu retrouver le nom 



ÉGLISE FSANQUE DES DUCS d'aTHENES. 129 

des Francs qui gisaient sous cette tombe ; car cette in- 
scription latine , en lettres gothiques du treizième siècle , 
appartenait évidemment à une des grandes familles fran- 
ques établies dans le iiays. J*ai prié le directeur du Musée, 
M. Pittakis , homme plein de zèle et d'obligeance, de réu- 
nir les uns près des autres tous ces fragments dispersés » 
pour qu'on puisse plus aisément les étudier et les recon- 
naître , et j'ai tout lieu d'espérer que les germes de curio- 
sité historique pour cette époque , qui a aussi son intérêt , 
germes que j'ai cherché à enraciner et à développer pen- 
dant mon séjour en Grèce , ne périront pas tout entiers 
après mon départ , et qu'un autre pourra trouver de nou- 
velles facilités pour étendre ou corriger mes recherches. 

» Dans l'intérieur de la ville nouvelle d'Athènes est une 
petite église plus intéressante encore pour l'histoire gallo- 
grecque. Elle porte le nom de Catholicon , et dans les tra- 
ditions populaires elle passe pour avoir été fondée par des 
princes français. On la reconnaît aisément pour église latine 
à la sculpture extérieure qui revêt tous ses murs, car les 
Grecs n'emploient jamais la sculpture à l'intérieur ni à 
l'extérieur de leurs églises. C'est un monument composé de 
toutes pièces. L'ensemble ne manque pas d'une certaine 
élégance, mais les divers morceaux de sculpture qui la 
revêtent offrent l'association la plus bizarre : ici une in- 
scription grecque antique renversée^ là un fragment d'un 
beau chapiteau corinthien ; plus loin un fragment romain , 
puis un morceau d'un assez joli zodiaque antique coupé à 
plusieurs endroits , et quelquefois aux dépens des per- 
sonnages du zodiaque , par les armoiries des Yille-Hardoin 
de Champagne, princes supérieurs de Morée^ dont rele- 
vait le duc d'Athènes , et, à côté de ces fragments helléni- 
ques et romains , des allégories byzantines et l'aigle impé- 
riale de Byzance. Mais le trait le plus caractéristique de 
cette église est la réunion des diverses armoiries franques 
sculptées de tous côtés sur ses murs. Dans les lieux les 
plus proéminents est placée la croix perlée et fleuronnée 



130 GRBCB CONTlNBlilTALB BT MOftéK. 

des empereurs français de Gonstaiitiiiople , puis la croix 
ancrée des Yille-Hardoin de Champagne, puis la croix 
cantonnée de quatre roses de Provins, telle qu'elle a?aitéié 
adoptée quelques instants par les seigneurs d'Athènes, qui« 
plus tard , quand saint Louis, en 1258, les eut autorisés à 
porter le titre de ducs , substituèrent , dans les deux can- 
tons supérieurs de la croix , deux fleurs de lis à deux des 
roses de Provins ; et enfin un grand nombre d*autres ar* 
moiries des seigneurs français établis en Eubée , eu Morée 
et dans la Grèce continentale. Les lettres des papes nous 
aident à comprendre Tépoque de la construction de cette 
petite église avec tous ses blasons. On sait par elles et par 
la Chronique de Morée que Geoffroi de Vilie-Hardoin , 
prince d'Achaye , ayant sommé les prélats de faire le ser- 
vice militaire personnel pour leurs fiefs de conquête, ainsi 
que cela avait été réglé, les prélats refusèrent , et qu*alorg 
Geoflroi , d'accord avec les autres chefs féodaux , séques- 
tra leurs revenus, et fit bâtir avec l'argent qui lui eo re- 
vint la forteresse de Chlemobtzi , qui existe encore parfai- 
tement conservée, et qui , aujourd'hui même , est connue 
du peuple sous le même nom et aussi sous celui de Gastel- 
Tornese , ou château bâti à l'aide de deniers tournois. Le 
pape prit la défense des prélats et excommunia Yille-Har- 
doin et les barons qui l'avaient assisté. Enfin, en 1218, 
Yille-Hardoin parvint à faire agréer sa justification pour 
le passé , sous la condition d'une conduite plus respec- 
tueuse envers l'Église à l'avenir. L'excommunication fut 
levée; Geoffroi de Yille-Hardoin et les barons fra{^ 
d'anatbème rentrèrent dans la communion de l'Église, et, 
pour attester mieux cette complète réconciliation, ou peut- 
être en exécution d'une réparation imposée par le pape , 
ils firent bâtir l'église du Catholicon , en y affixant les ar- 
moiries de ceux qui avaient pris part à la querelle et à la 
réparation. Telle est du moins l'explication qui m'a paru 
la plus probable , car l'âge, du monument répond par- 
faitement à l'époque mentionnée. Je ne sais pas si la vieille 



SÉPULTUAt DES DUC» FRANÇAIS D* ATHÈNES. 131 

ù 

église de Salnt-Nicodème ne serait pas aussi d'origine 
franqoe » bien qa'etic ne soit pas reiêiue de scnlptoces. 
C'est peut-être la chapelle d'honneur qui était placée, 
sekm l'usage , au bout de la lice des tournois au temps 
des ducs français d'Athènes ; car on ne pouvait alors avoir 
de fêtes sais tournoi , et le godt des Francs avait passé 
jusqu'à I» cour de Byzance^ 

9 Le troisième inonumentdont je veux parler est la sépol* 
ture fnênie des ducs d'Athènes de la maison de la Roche. 

9 Un acte déposé dam les archives de Mons en Hai- 
fta«t , et envoyé en iS09 au conMe de Hainaut au nom de 
s» parente Maibilde de HaiBatu, petke-fille de Guillaume 
de YiHe-Hardoitf , prince de Morée^ et veuve de Gui de 
La Roche , due d'Athènes , prouve que Gui de La Roche 
était mort le 5 octobre 1^08, et fait connaître que son 
corps svait été déposé le lendemain , 6 octobre , au tom-* 
beMi de ses prédécesseurs, dans l'abbaye de Delfina (dit le 
texte), abbaye de l'ordre de Cîleaux et dans le duché 
d'Atbi^ies. Les noms grecs ost été tellenient mutilés en 
passant dans les a«tres langues , et ils sont si souvent mé^ 
connaissaibles dass la forme que leur donnent et les actes 
oflicîels ci>viis et reHgieux et les écrivains latins et français 
anrtsut de cette époque et même de la nôtre , qu'il me fut 
d^abord fort diflfeMe de connaître oà était placé ce Satnt-» 
Denis des ducs d'Athènes. Il existe h deux lieues d'Albè* 
nés un vieux monastère du nom de Daphni , situé sur 
l'antique voie Sacrée , à moitié chemin emre Athènes et 
Eleuns. M. Ross, avec qui je parcodrais la liste des nnh- 
nastères voisins, me conseilla d'examiner si ce Daphni ne 
serait pas le Delêaa de l'acte latin ; je pris des informations 
et allai moi-même visiter le monastère. Sa situation dans 
le duché d'Athèoes, son voisinage à deux lieues de la ca« 
pitale du duché , de manière que le corps de Gui de La 

* Voy. Nicépliore Grégoras, 1. 1, p. 484, éd de Bonn, et mes 
nouvelles Recherekes historiques sur la principauté française 
et Moirée, t. f y p. 66, note i. 



132 GRECE CONTINENTALE ET MORBE. 

Roche eût pu aisément y être transporté le lendemain , et 
Tanalogie des noms n*avaient pas été de vaines présomp- 
tions. J*y reconnus d*abord les vestiges d'un cloître ouvert 
et à colonnes, selon la forme latine. Presque toutes les colon- 
nes de ce cloître sont debout, mais à moitié enterrées. Sur le 
devant du narthex extérieur , ajouté par les Francs , sont 
les restes d'un vaste portail gothique flanqué de deux côtés 
de quatre longues fenêtres en ogives jointes deux à deux. Un 
ambassadeur anglais, en enlevant trois belles colonnes d'un 
ancien temple d'Apollon qui portaient ces fenêtres et un côté 
de ce portail , a ébranlé toute cette partie de l'édifice mal 
soutenu par les poutres de travers et la maçonnerie gros- 
sière substituée aux colonnes ; mais tout y est cependant 
encore fort reconnaissable , surtout les ogives du haut, 
maintenues par leurs fortes rainures de pierre. Je péné- 
trai dans l'intérieur de l'église par une petite porte exté- 
rieure soutenue par une autre colonne antique du même 
temple d'Apollon engagée dans le mur , et qui a ainsi 
écbapi)é à Tenlèvement que lui eût procuré son beau cha- 
piteau , puis par une seconde porte armoriée de Técusson 
des seigneurs d'Athènes. A droite et à gauche étaient des 
colonnes antiques, mais encombrées de paille. Du narthex 
intérieur on entre dans l'église, qui a de fort belles propor- 
tions avec des arcs cintrés comme dans les églises nor- 
mandes byzantines de Sicile. La voûte est ornée d'un Christ 
bénissant de la droite, avec un livre dans la main gauche, 
qui rappelle celui de l'église de Cefalù en Sicile plus en- 
core que celui de Monreale , et est exécuté en mosaïque. 
Les deux mosaïques latérales représentent le Christ res- 
suscitant Lazare et l'entrée de la Sainte- Famille. Après 
avoir fait vider la chapelle à gauche , qui était plus sombre, 
mais moins encombrée, j'aperçus, le long du mur qui sou- 
tenait le côté de l'église , un tombeau de marbre sans cou- 
vercle , sans inscription , sans armoirie. Au-dessous de ce 
sarcophage je remarquai une ouverture et des degrés par 
lesquels je descendis , à travers des décombres , jusqu'à un 



SÉPULTURE DES DUCS FRANÇAIS d' ATHENES. 133 

caveau sépulcral qui règne tout le long du nartliex intérieur 
de l'église , et dont les murs latéraux anciens sont cachés 
par une muraille délabrée qui ne semble destinée qu*à 
dérober à Tœil quelque pierre funéraire , quelque inscrip- 
tion peut-être ; soin que les Grecs ont toujours eu lors- 
qu'ils ont pris possession des églises latines , soit en re- 
tournant les pierres sépulcrales dans un autre sens , soit 
en les remplaçant par d'autres. En remontant je tournai 
autour du tombeau ouvert pour examiner s*il ne se trou- 
verait pas quelque inscription qui m'eût échappé , et j'a- 
perçus une petite porte qui conduisait à une seconde cha- 
pelle un peu plus petite. Là était un second tombeau de 
marbre, ouvert aussi ; mais, en l'examinant avec des bou- 
gies , j'aperçus un écusson sculpté sur le long côté. C'était 
une croix avec deux fleurs de lis dans les deux cantons 
supérieurs de la croix, telle que la portèrent parfois les ducs 
d'Athènes , telle que la portait Gui de La Roche dont je 
cherchais la sépulture. A tant de signes réunis je me orois 
fondé à penser que c'est bien là l'antique monastère des 
Bénédictins mentionné dans l'acte de Mons , qui servait de 
sépulture aux ducs d'Athènes de la maison française de La 
Roche; et que les deux sarcophages de marbre, dont l'un 
porte l'écussott fleurdelisé , sont les tombeaux de deux de 
ces ducs. J'ai d'autres preuves encore de l'établissement 
des Bénédictins dans la principauté française de M orée. 
Une lettre d'Innocent III, publiée par Boschetus, et qui 
m'a été envoyée par les Bénédictins duMont-Cassin, que, 
pendant mon séjour dans leur abbaye, j'avais priés de faire 
toutes les recherches possibles sur l'établissement des Bé- 
nédictins de Gîteaux et du Mont-Cassin en Grèce , prouve 
que, dès les premiers temps de la conquête , des Bénédic- 
tins de Haute-Combe furent établis dans le diocèse de 
Patras. 

» Ainsi , malgré toutes les prédictions qui m'avaient été 
faites par tous les voyageurs avant mon départ de France , 
et qui m'avaient été renouvelées par tous les savants à 

12 



134 GREGE CONTINENTALE ET MOREE. 

Athènes même, que je ne trouYerais pas en Grèce un seul 
monument subsistant qui attestât le passage de la domination 
de nos croisés français , je venais de retrouver à Athènes et 
dans ses environs trois monuments avérés : les restes du 
palais des dues, une église bâtie par eux , et leur sépulture 
de famille. Un heureux hasard amena , à Tépoque noême 
de mon arrivée, une nouvelle découverte. 

» £n 18/iO, peu de semaines avant mon arrivée en Grèce, 
un pan de muraille s*écroula dans la partie de la citadelle 
de Chalkis , qui sert aujourd'hui d'hôpital militidre. Oa 
aperçut que, derrière cette muraille légère, il y avait ua 
vide» On agrandit le trou , et oa découvrit un réduit dans 
lequel se trouvaient amoncelés des sacs de toile contenant 
une énornie quantité d'armures anciemies. On ea prévint 
aussitôt le roi Otbon , qui eut la bonté de me le faire sa* 
voir et qui voulut tnen, à ma demande,? envoyer à Ghâ^Hiis 
une gabare chargée d'apporter tous ces armures à Athènes. 
£l)çs furent transportées dans une salle du nouveaa palais^ 
Je pus donc les examiner à loisir ; et , comme on désirait 
connaître mon opinion à cet égard , je publiai daas le 
Courrier grec (Tacbydromos) uae lettre dans laquelle je 
cherchais à foire connaître et partager l'opimoa <|ue je 
m'en étais formée : 

» — Ces armures, dtsais-je, remontent à la fia du treizième 
et au coma>encemeDt du quatorzième siècle, et ce sont, 
je pense , celles des Catalans , dos Turcopules et des Fran- 
çais qui, en 1309 , se sont disputé la possession du du- 
ché d'Albènes, la première des douze grandes baronnies ou 
pairies de la principauté française de Morée. Mais, pour 
mieux faire comj^eudre ce que sont ces armures, et 
comment , du grand champ de bataille sur les bords du 
lac Copaïs , elles ont pu être transportées à Chalkis et s'y 
retrouver aujourd'hui , il est nécessaire que je dessine ici 
une légère esquisse des événements de cette époque. Bien 
que ces faits soient propreiqent une épisode des guerres 
étrangères de la France à la suite de la quatrième croisade, 



ARMURES DU MOVBII AGfl. 136 

ils appartieniieiit aussi à Fbisloire moderne de la Grèce, 
qui ne saurait pas plus les rejeter de ses annales que 
nous^ne pouvons nous-mêmes rejeter de notre histoire de 
France l'établissement de la première et de la seconde race 
de nos souverains , bien qu'ils fussent des guerriers de r^ee 
germanique cantonnés sur le sol de France au milieu des 
désordres qat suivirent Taffaiblissement de l'empire ro* 
main. Le tableau de ces époques de conquête et de lutte 
sera toujours une grave et féconde instruction pouv les 
peuples y et l'histoire se compose aussi bien des souffrances 
supportées en commun et avec courage que des triomphes 
obtenus dans des temps plus heureux. Tout se lie dans la 
vie des nations , et ie mal comme le bien du passé doivent 
porter leurs fruits dans le présent. 

» ▲ la fin du douzième siècle , l'empire de Byzanee avait 

perdu toute sa force et son ressort. Les Turcomans d'Asie 

le pressaient et le menaçaient déjà, et les Turcomans-Seld« 

joucides avaient fondé un empire puissant à sa porte et 

8Qr ses débris. En Europe , les Bulgares avaient reconquis 

leur indépendance. Les provinces éloignées n'obéissaient 

dèjli plus aux ordres venus de Constantinople. Chypre 

avait passé entre les mains de Ricbard-Cœur»de-*Lion , 

puis des Lusignan de France ; Candie était cédée comme 

dot au marquis de Noot-Ferrat, le Péloponnèse était entre 

les mains de plusieurs petits tyrans indigènes. La conquête 

de Constantinople par les Francs fut le dénoûment de ce 

drame de discordes intestines. Un empire franc fut fondé 

^ Constantinople, un royaume franc à Salonique; une 

principauté franque dans TAttique , la Morée et les îles , 

depuis les Thermopyles jusqu'au cap Matapan. L'empire 

franc de Constantinople dura à peine soixante ans, le 

royaume franc de Salonique eut une existence plus pré* 

Caire encore; mais la principauté franque d'Acbaîe se 

conserva , plus ou moins puissante , plus ou moins corn** 

pacte, pendant près de trois siècles. 

» Le prince franc d'Achaïe n'était que ie chef féodal de 



136 GRECE CONTINENTALE ET HOREB. 

plusieurs grands Tassaux , dont les plus puissanls étaient : 
le duc d'Athènes , créé duc par saint Louis de France en 
1258 ; le duc des Cyclades ou Dodécannèse, le marquis 
de Bodonitza en Locride , le comte palatin de Zante , Cé- 
pbalonie, et autres îles ioniennes (moins Gorfou , qui ap- 
partenait aux rois de Naples) , et les trois barons de i'Eu- 
bée. De tous les grands vassaux des princes français de 
Morée qui étaient de la famille Ville-Hardoin , le duc d'A- 
thènes était incontestablement le plus puissant. Ses posses- 
sions s'étendaient le long de la côte , depuis Armyros jus- 
qu'au cap Sunium, et du cap Sunium aux portes de Gorinthe, 
englobant ainsi plusieurs autres feudataires. Il avait droit 
de haute et basse justice, droit de guerre privée , et faisait 
frapper monnaie comme les souverains. 

» J'ai publié dans mes Recherches sur iaprûicipauté 
française de Morée plusieurs monnaies de ces seigneurs et 
ducs de la maison de La Roche et de la maison de Brienne, 
maison qui se vantait d'avoir donné un roi à Jérusalem, 
un empereur à Gonstantinople (Jean de Brienne). Le der- 
nier duc d'Athènes de la maison de La Roche avait à 
Athènes une cour des plus brillantes et y donnait, en 1300, 
des fêtes et des tournois célèbres dans toute la chrétienté, 
et dont le souvenir s'est conservé dans les chroniques de 
l'époque comme dans les poèmes populaires de la Grèce 
elle-même. Sa cour et sa bourse étaient ouvertes à tous 
les chevaliers qui venaient le visiter ou désiraient s'établir 
chez lui. Au nombre de ces derniers se trouvaient quel- 
ques Aragonais qui , sous le commandement d'un noble 
personnage , Fernand Ximenès , lié de parenté avec les 
rois d'Aragon , s'étaient détachés de la Grande-Gompa- 
gnie catalane après ses guerres en Asie et avaient pris du 
service parmi les chevaliers et les servants d'armes du du- 
ché d'Athènes. Gette Grande-Gompagnie avait quitté la Si- 
cile au moment où la paix vint terminer les longues guer- 
res qui avaient suivi les Vêpres Siciliennes , et était allée 
""^rvir l'empereur de Byzance contre les Turcs d'Asie. Leur 



AIIMURES DU MOYEN AGE. 137 

secours avait d*abord été utile à Tempire; mais bientôt 
''assassinat de leur chef par le fils de l'empereur Andro- 
nie , et d'une autre part leur indiscipline et leurs excès , 
allumèrent la discorde entre eux et les Grecs. Sans s'arrê- 
ter à mesurer les forces d'un immense empire, les Gâta* 
lans envoyèrent un des leurs défier l'empereur de Gonstan- 
tinople sur son trône impérial , et pendant sept ans ils 
portèrent le ravage jusqu'aux portes de Gonstantinople. 
Un de lears chefs , Ramon Muntaner , a décrit avec cha- 
leur l'histoire de ces sept années, pendant lesquelles , dit- 
il , « les Gatalans ne semaient , ni ne labouraient , ni ne 
«taillaient la vigne, et cependant recueillaient chaque an* 
» née autant de vin qu'il leur en fallait pour leur usage, et 
» autant de froment , et autant d'avoine , et vivaient riches 
» et dans toutes leurs aises. » Le résultat nécessaire de tant 
de désordres était l'épuisement total du pays , épuisement 
dont les Gatalans eux-mêmes éprouvèrent les funestes con- 
séquences. Il fallut songer à se porter sur des provinces 
moins épuisées. Quittant la forteresse de Gallipoli, qui 
était leur point de refuge , ils résolurent d'aller se conque- 
rir un État séparé dans le voisinage des Francs du Pélo- 
ponnèse. La réception faite par Gui de La Roche , duc 
d'Athènes , à quelques-uns des leurs , après l'expédition 
en Asie , semblait leur promettre un bon accueil à eux- 
mêmes : ils se mirent donc en route , traversèrent la pres- 
qu'île deCassandria, puis la Macédoine, puis laThessaiie, 
et arrivèrent enfin sur les confins de la Béotie. 

» Le duché d'Athènes était échu depuis une année à Gau- 
tier de Bricnne, comte de Lecce dans le royaume de Na- 
ples, et cousin-germain, par sa mère Hélène, du dernier duc,* 
Gui de la Roche. C'était un Français d'un caractère impé- 
tueux, d'un courage bouillant , mais irréfléchi. Il refusa la 
demande des Catalans , et leur interdit même l'entrée de 
son territoire. Ceux-ci , forcés par la nécessité , n'eurent 
plus d'autre parti à prendre que de se faire jour les armes 
^ la main , car ils venaient de brûler leur flotte , pour 



138 GREGB GONTIIfSNTALE BT MOftEE. 

mieux prouver aux Grecs leor inleDlion formule de ae 
plus se rembarquer pour la Catalogue. Ils se préparèrent 
donc au combat, et de sou côté le duc d'Athènes marcha 
I leur rencontre. Ici je laisserai parler un écrivain grec 
contemporain, Nicépbore Grégoras; il expoâe lea faits avec 
netteté, quoique ses notions géographiques soient peu 
exactes • 

» — « An retour du printemps (de Tan 1309), dit Nioé* 
phore Gregoras, les Catalans, ayant reçu des Thessaliens 
de grandes richesses et des guides, franchissent les mon* 
tagnes qui s'étendent au delà de la Thessalie, et, traver- 
sant les Thermopyles , viennent placer leur camp dans 
la Locride et sur les bords du Céphise* Ce grand fleuve 
découle des cimes du Parnasse, et dérive son cours à l'o- 
rient, ayant an nord les Locriens^Opontiens et les Lo* 
criens-Épiçnémides, au sud et au 8ud*est toutes les par* 
ties méditerranéennes de TAchale et de la Béotie; puis, 
sans se difviser et toujours considérable, arrose les champs 
de la Lij/adie et de l'Haliarte; puis, se partageant en 
deux branches, change son nom en ceux d'Asope et d'Is« 
mène ; enfin , sous le nom d'Asope , coupe l'Attique eo 
deux pour aller se perdre dans la mer, et sous celui 
d'Ismène va se jeter dans la mer d'£ubée , tout près 
d'Aulis, où autrefois, dit^n, dans leur navigation vers 
Troie , abordèrent et s'arrêtèrent pour la première fois 
les Grecs. Aussitôt que le seigneur de Thèbes et d'Athè* 
nés et de tout ce territoire, nommé, comme je l'ai dit, 
Megas Kyrios (Grand Sire) par corruption du nom de 
Megas Primikerios qu'il portait autrefois, eut appris l'ar- 
rivée des ennemis, il refusa, malgré les vives instances 
des Catalans, de leur donner passage sur ses terres, pour 
aller de là se jeter où bon leur semblerait ; mais il leur 
parla au contraire avec la plus grande hauteur, les pour** 
suivit de ses moqueries, comme des gens dont il ne pre* 
naît nul souci, et pendant tout l'automne et l'hiver s'oc« 
enpa de réunir ses forces pour le piîntemps suivant Au 



AftMURES hV MOTEVr AGI. 139 

B printemps (1310) les Catalans passèrent le Cépbise et 

• placèrent leur camp non loin des rives du fleuve, sur le 
» territoire béotien , décidés à livrer bataille en ce lieu. 
» Les Catalans étaient au nombre de trois mille cinq cents 
«hommes de cavalerie et trois mille hommes d'infan* 
» terie, parmi lesquels se trouvaient plusieurs de leurs pri» 
» sonniers admis dans leurs rangs à cause de leur habileté 
» à tirer de Tare. Dès qu'il leur fut annoncé que l'ennemi 
» approchait , ils labourèrent tout le -terrain où ils avaient 
«résolu de livrer bataille, creusèrent alentour et y ame- 
» nèrent des cours d'eau tirés du fleuve, et arrosèrent co» 
» pieusement cette plaine de manière à la transformer pour 
» ain^ dire en un marais, et k faire chanceler les chevaux 
» dans leur marche , par la boue qui s'attacherait à leurs 

> piedget dont ils ne pourraient qu'avec peine se dégager. 
» An milieu du printemps le seigneur d'Athènes se pré* 
» sema enfin , amenant avec lui une nombreuse armée , 

> composée de Thébains , d'Athéniens et de toute l'élite 

• des Locriens, des Phocidiens et des Idégariens ; on y 
» comptait six mille quatre cents hommes de cavalerie et 

> plus de huit mille hommes d'infanterie. L'orgueil et l'ar* 

> rogancedu seigneur d'Athènes dépassaient toutes bornes 
» convenables : car il se flattait non-seulement d'extermi* 

> ner en un instant tous les Catalans , mais de s'emparer 

• de tous les pays et villes de l'empire jusqu'à Byzance 
» même; mais il arriva tout le contraire de son espérance, 
» car en plaçant toute sa confiance en lui seiM, et non dans 

> l'appui de- Dieu , il devint bientôt la risée de ses enne-* 
"^ mis. En voyant cette plaine couverte d'un si beau vête-» 
» ment de verdure, et ne soupçonnant rien de ce qui avait 

• été fait, il pousse le cri de guerre, excite les siens, et 
>avec toute la cavalerie qoi l'entourait s'avance contre 
» l'ennemi, qui, au delà de cette plaine, se tenait immobile 

• sur le terrain , attendant son attaque. Mais, avant d'être 

• parvenus au milieu de ces prairies humides, les chevaux, 

• comme s'ils eussent été embarrassés par de lourdes ehai- 



140 GRÈCE CONTIKENTAIE ET MOHEE. 

» nés et ne pouvant sut» ce terrain glissant poser leurs pieds 
• avec fermeté, tantôt roulaient dans la boue avec leurs 
«cavaliers, tantôt, débarrassés de leurs cavaliers, s*eni- 
» portaient bien loin, et tantôt, sentant leurs pieds s*enfon« 
cer, restaient immobiles au même lieu , avec leurs mai- 
» très, comme des statues équestres. Les Catalans, encou- 
» rages par ce spectacle , les accablèrent de leurs traits et 
» les égorgèrent tous. Bientôt , se lançant avec leurs che- 
» vaux sur la trace des fuyards , ils les poursuivirent jus- 
» qu*à Thèbes et à Athènes, et, attaquant ces villes à l'im- 
» proviste, s*en emparèrent avec facilité, ainsi que de tous 
» leurs trésors, de leurs femmes et de leurs enfants. Ainsi, 
» comme dans un jeu de dés, la fortune ayant tout à coup 
» changé, les Catalans devinrent maîtres de la seigneurie 
» d'Athènes et mirent fin à leurs longues courses vagabon- 
des , et jusqu'aujourd'hui ils n'ont pas discontinué d'é- 
» tendre les limites de leur seigneurie. » 

Ce fut en effet à partir de ce jour que les Catalans ob- 
tinrent la possession de duché d'Athènes et substituèrent 
leur seigneurie à celle des seigneurs français, qui conti- 
nuèrent à posséder le Péloponnèse et plusieurs parties de 
l'Acarnanie, de l'Ëtolie et de la Phocide. Le roi Frédéric 
de Sicile envoya à ses Aragonais de Grèce un de ses fils 
pour les gouverner avec le titre de duc d'Athènes et de 
Néopatras, et ce titre se conserve encore aujourd'hui 
parmi ceux que portent les rois d'Espagne héritiers des 
rois d'Aragon et de Sicile. Mais écoutons maintenant le 
récit d'un autre chroniqueur contemporain, mais d'origine 
franque, le Catalan Ramon Aluntaner, l'un des chefs de 
cette Grande-Compagnie. 

» — « Le duc d'Athènes (Gautier de Brienne, comte de 
» Lecce dans le royaume de Naples) avait avec lui deux cents 
» hommes d'armes à cheval catalans et environ trois cents 
» hommes d'armes à pied ; et, ceux-là, il les avait mis de sa 
» maison , et leur avait donné franchement et quittement 
» des terres et des possessions. Quant aux autres Catalans, 



ARMURES DU MOYëBI AGE* Hl 

» il leur ordonna de s'éloigner de son duché; et en atten- 
» dant il avait fait venir, soit de la terre du roi Robert de 
9 Naples, soit de la principauté de Morée, sept cents cava* 
ji liers français. Quand il les eut réunis, il rassembla éga- 
» lement deux mille quatre cents Grecs, hommes de pied, 
» de son duché, et alors, en bataille rangée, il marcha sur 
» la Compagnie; mais ceux-ci, qui le surent, sortirent avec 
» leurs femmes et leurs enfants, et se rangèrent dans une 
9 belle plaine près de Thèbes. Dans ce lieu il y avait un 
9 marais , et de ce marais la Ck)mpagnie se fit comme 
» un bouclier. Mais quand les deux cents hommes d*armes 

• à cheval catalans et les trois cents hommes d*armes à 
» pied virent que cela était sérieux , ils allèrent tous en-* 
9 semble trouver Gautier de Brienne et lui dirent : « Sei- 
9 gneur, ici sont nos frères, et nous voyons que vous vou- 

• lez les détruire à tort* et à grand péché ; c'est pourquoi 
9 nous voulons aller mourir avec eux , et ainsi nous vous 
» défions et nous nous dégageons envers vous. » Et le duc 
9 leur dit qu'ils s'en allassent à la maie heure, et que cela 
» était bon pour qu'ils mourussent avec les au res. Alors 
9 ceux-ci se réunissant allèrent se fondre avec le reste de la 
«Compagnie, et ils se disposèrent tous au combat.... Que 
»vous dirai-je? Le duc, en belle bataille rangée, avec 
9 deux cents chevalierâ français , tous aux éperons d'or, 

• avec beaucoup d'autres cavaliers du pays et avec les gens 

> de pied , marcha sur les Catalans ; lui-même se plaça à 

• l'avant-garde avec ses bannières et alla férir sur la Com- 
» pagnie, et la Compagnie férit aussi sur lui. Que vous di- 
» rai-je ? Les chevaux du duc, aux cris que poussèrent les 

• amogavares (hommes de pied des Catalans) , s'enfuirent du 

> côté du marais, et là le duc tomba avec sa bannière. 

> Tous ceux qui formaient l'avant-garde arrivèrent alors. 
»Les Turcs etTurcopules (alliés des Catalans), voyant que 
» Taffaire était sérieuse, brochèrent à l'instant des éperons 
» et allèrent férir sur eux, et la bataille fut terrible; mais 
» Dieu , qui en lont temps aide au bon droit , aida si bien 



142 GRÈCE CONTINENTALE ET MOftÉE. 

» les Catalans que de tous les sept cents che?alieF8 français 
» ii ne s'en échappa que deux. Tous les autres périrent, 
» ainsi que le duc et les autres barons français de la prîn*r 
» cipauté de Morée, qui étaient accourus pour anéantir la 
» Compagnie. De ces deux l'un fut messire Bonifaee de 
» Vérone, seigneur de la tierce partie de Négrepoet, qui 
» était fort prud'homme et loyal, et avait toujours aimé la 
» Compagnie ; aussi, dès que les nôtres le recomiireiit sur 
»le champ de bataille, ils le sauvèrent.... Après la prisa 
» de possession du champ , les Catalans pressèrent messire 
» Boniface d'être leur chef; mais il refusa absolument. » 
» Considérons maiiitenant les faits , les hommes et les 
lieux, et après cela les inductions à tirer de ce réeit parais 
tront toutes naturelles. Le champ de bataille ast , oa le 
voit, sur la me droite du Céphise, le long du lac Go- 
pa!s , assez près de Thèbes , à une dizaine de lieues de 
Chalkis, dans les terrains marécageux placés sur la rivo oc- 
cidentale du lac Copaïs, au bas de Skripu (ancienne Or* 
chomène) , entre les rivières Céphise et Hercypie > et près 
de l'endroit oà le Céphise entre dans ce lac ainsi que l'Her- 
cyne. Ce n'est pas en écrivant à Athènes et pour des Athé- 
niens qu'on a besoin d'entrer dans un plus long dévelopr 
pement topographique sur une semblable question; id 
tous connaissent des lieux si voisins. Quant aux combat- 
tants, ce sont des chevaliers français avec leurs troupes lé- 
gères d'une part, et les Catalans et Turcopules de l'autre. 
A cette bataille livrée par les Français survit un chevalier 
feudatalre des princes français de Morée , le seigneur de 
Chalkis, Bonifacej datte Carcere de Vérone, qui, suivant 
R. Muntaner, jîvait deux ans auparavant été chargé par 
Gui de La Roche mourant de l'administration du dnôhé 
d'Athènes en attendant l'arrivée de Gautier de Brieone, 
neveu de Gui et son héritier, qui était alors à NaplesL 
Sauvé du champ de mort, il reçoit de ses vainqueurs l'or- 
fre du commandement en chef et il refuse. IN 'est-il pas 
tout naturel de supposer qu'après la grande bataille dans 



ARMURES BU «OTBN AGB. 143 

laquelle aT«ent succombé ses amis le seigoenr de Chalkis, 
qui était en favenr auprès des Catalans, aura obtenu d*eni 
de remplir un devoir pieux auquel les ennemis les plus 
acharnés ne se refusaient jamais, celui d'enterrer les 
morts? Les Catalans aYaîent Tusage, après une bataille, de 
lever le champ, c'est-à-dire d'aller sur le champ de ba- 
taille dépouiller les morts de tout ce qu'ils possédaient de 
précteuY ; et certes ils n'avaient pas manqué de s'emparev 
des éperons d'or et des armes de prix, aussi bien que deà 
armes offensives qui pouvaient leur servir. Les arraea dé^ 
fenshres, plus grossières ou trop endommagées, furent 
laissées sur la place au milieu des marais et des terres , et 
ce sont ces armes que, suivant mes conjectures^ le sei-^ 
gnenr de Ghalkis, après avoir fait enterrer ses aaiis, aura 
fait relever du champ de bataille et transporter dafns son châ* 
tean de Clnilkis, voisin de ce lieu. Peot-ètre aussi auront* 
elles été murées ici par les Vénitiens au moment où Hsfnrent 
forcés de livrer Chalkis aux Turcs en 1^70. Ils ne poovaient 
s'en servir pour eux-mêmes et ne voulaient pas cfuece dé* 
p6t historique fût enlevé. La forme des armures, leur gros- 
sier travail , les coups terribles qui les ont toutes endom^ 
magées, tout atteste que ces armures n'étaient pas conser*» 
vées dans un arsenal pour l'usage des hommes d'armes , 
mais seulement comme un pieux souvenir et k)tn de tout 
regard; et en eflet ce n'est que cinq cent trente ans après 
qu'un pan de muraiUe , en s'écroulant , a fait connaître la 
salle voûtée et sèche dans laquelle elles étaient conservées. 
» Ces armures consistent en une centaine de casques dt 
fH de trois formes différentes, selon qu'ils appartenaient à 
des servants d'armes français, catalans ou turcopules. Les 
casques turcopules sont plus légers et plus maltraités, et 
il y en a aussi beaucoup moins. C'est la même forme qui 
se conserve encore aujourd'hui dans l'Asie-Mineure et en 
Perse. D'autres, les plus curieux peut-être, sont d'énor- 
mes casques de siège , avec leurs épaulières et leurs pc^* 
trûls, formés d'une seule pièce de fer. La visière seule est 



144 tiBECE CONTI9i£NTALE ET MOEEE. 

mobile. Ces casques, qui oe pouvaient convenir qu*ao mo- 
ment d'un assaut , sont si lourds qu'uù vigoureux Maltais, 
sur la tête duquel j'en avais placé un, ne pouvait pas le sup- 
porter sans douleur au delà de dix minutes. Pois viennent 
des cuirasses ornées en général de petits clous de cuivre, 
dont la tête est assez élégante ; puis des épaulières, bras- 
sards, cuissards, genouillères, jambards, dont quelques- 
uns étaient destinés à des enfants pour les habituer de 
bonne heure à ces armes gênantes ; puis un nombre consi- 
dérable de plattes, c'est-à-dire de plaques de fer de forme 
concave , qui se plaçaient les unes près des autres comme 
une sorte d'écaillés, attachées à un vêtement de lin supé- 
rieur, et couvraient tout le dos de l'homme d'armes jus- 
qu'à sa jonction avec la cuirasse. L'un de ces vêtements 
d'étoffe , et qui sous cette forme était connu sous le nom 
de gasygan , avec ses plattes attachées de manière à enve- 
lopper tout le corps en passant sous les bras , est encore 
conservé en son entier. Plusieurs autres sont en lambeauxi 
mais en lambeaux assez considérables pour indiquer leur 
place. Le gasygan, qui était plus léger à porter, dispensait, 
dans les cas de surprise , de la cuirasse et autres armures 
supérieures. Souvent les chevaliers les plus braves se con* 
tentaient de cette légère enveloppe d'écaillés, souple et lé*- 
gère à porter dans ce climat chaud, et utile dans un cas de 
surprise ou d'attaque , quoiqu'elle fût loin d'offrir la pro- 
tection que donnait la cuirasse. Henri de Valenciennes 
dit, dans sa Continuation de Yille-Hardoin , en parlant de 
l'empereur Henri de Constantinople : « Li emperercs meis- 
» mes i ala (à Tattaque) auques folement, car il n'avoit de 
9 garnison pour son cors à cel point que un seul gasygan.» 
» Dans plusieurs des casques sont les coiffes de lin et de 
cuir que l'on plaçait dessous le casque pour protéger la 
tête. A beaucoup de cuirasses sont attachées les courroies 
de cuir et les boucles qui les réunissaient. Un casque des 
plus épais porte IVmpreinte d'un coup de masse d'armes, 
assené alors d'une main si puissante qu'il suffisait à faire 



ARBIIHIES DU MOYEN AGE. 145 

jaillir la cervelle. Dans Tintérieur d'une des cuirasses et 
sur une des genouiilières est la marque du fondeur, des 
M gothiques d'une forme que Ton reconnaît aisément pour 
celle usitée au commencement du quatorzième siècle. Les 
plattes abondent en telle quantité que j'ai été obligé de les 
faire placer dans une pièce du rez-de-chaussée pour qu'el- 
les ne fissent pas crouler les plafonds. Il n'y a aucune de 
ces armures offensives dont Ramon Munlaner revêt les 
cheT aliers de cette époque : quatre javelots ferrés pour lan- 
cer de loin; la longue lance pour la première aKaque; la 
longue épée droite qu'on appuyait sur la cuirasse en pous- 
sant son cheval en avant ; l'épce recourbée pour se défen<> 
dre de près ; la masse d'armes ; et pour dernière ressource 
le poignard. Mais il y a un grand nombre de ces pointes de 
javelots à quatre faces que les Catalans frottaient sur les 
cailloux pour les aiguiser, des pointes de flèches, des bouts 
de fer pour lesépieux, dont une partie de bois subsiste, et 
aussi beaucoup de ces étoiles de fer destinées à être jetées 
sous les pieds des chevaux , dans les endroits plus secs , 
pour les arrêter dans leur course et les blesser. On voit 
donc que les armures de Chalkis peuvent offrir un objet 
intéressant d'étude. Je rends grâce pour ma part à S." M. 
d'avoir bien voulu les faire venir à Athènes, où plus tard 
elles peuvent, avec les monnaies françaises de Con^lan- 
linople, les monnaies françaises de la principauté de Mo- 
rée, existant ici en grand nombre, et celles des ducs d'A- 
thènes, et aussi avec tous les restes de blasons sculptés sur 
le marbre et quelques-uns avec leurs devises, trouver 
place dans un établissement public. 

» Tous ces débris de l'histoire passée sont toujours de» 
enseignements utiles pour les peuples. Il ne saurait être 
indifférent à la Grèce de se reporter vers une époque où, 
pour la première fois après son adjonction au grand em^ 
pire de Rome, puis de Byzance, elle a commencé à res- 
saisir une existence qui lui fût propre, et à prendre sa 
place au rang des souverainetés qui ont un nom. Si pen-^ 

13 



146 GREGE GONTINENTALE ET MOftÉE. 

dant les trois cents ans qui s'écoulèrent depuis la conquête 
de Constantînople par les Francs jusqu'à la conquête de 
la Morée par les Turcs , presque toutes les provinces qui 
forment aujourd'hui le royaume de la Grèce furent régies 
par des b<miuies étrangers au pays, par des Français dont 
les dtroniques grecques elles-mêmes proclament la bonne 
foi sans tache, la générosité chevaleresque et l'insouciante 
bravoure, du moins la Grèce put, par eelte existence 
nouvelle, reprendre, dans le mabeur même, des idées ée 
fierté et d'indépendance, qui plus tard devaient porter de 
si heureux fruits. Et quand ou a l'honneur d'appartenir à 
uiie nation qui , comme la France , a si iioblemeat et si 
puissamtnent contribué à l'affranchissement actuel de la 
Grèce , et que soi-même on a donné à cette belle i^ause 
des secours non inefficaces, on peut, sans crainte de bles- 
ser une honorable susc^ibilité nationale, aimer à se rap- 
peler et à rappeler aux autres qu'avant d'assurer à k 
Grèce d'aujourd'hui cette nationalité que lui ont conquise 
et méritée tant de sacrifices généreux, tant de malheurs, 
tant de courage enfin déployé dans une lutte obstiaée, les 
chevaliers français avaient été les premiers à lui reconqué* 
rir, sinon une existence nationale , du moins une indivi- 
dualité qui n'était ni sans fierté ni sans gloire. » 



V. 

ATHÈNE6. — t'ÉTAT. 

Sera-t-il dieu , taWe ou cuvette ? 
— 11 sera dieu , même je veux. 
Qu'il ait en sa main le tonnerre* 
Tremblez, homaiiis, faîtes des vœux, 
Voici le mattm de la terre. 

L'empereur Napoléon avait un instant conçu le projet de 
transformer la république suisse en un landatauianat lié- 



Féditaire qa*il voulait donner à Berthier, depuis prince de 
Neufchâtel et de Wagraai ; mais il revint promptemeot 
aux idées qu'il avait manifesiées en 180S dans la confé- 
rence avec les dix députés suisses ^ « Le rétablissement 
de l'ancien ordre de choses dans les cantons démocratiques 
est , leur disait-il , ce qu*il y a de plus convenable et pour 
vous et pour mot. Ce sont ces cantons , ce sont leurs for- 
mes de gouvernement qui vous distinguent dans le monde, 
qui vous rendent intéressants aux yeux de l'Europe. Sans 
ces démocraties vous ne présenteriez rien que ce que Ton 
trouve ailleurs ; vous n'auriez pas de couleur particulière. 
Et songez bien à l'importance d'avoir des traits ci^raetéris- 
tiques; ce sont eux qui, ékiignant l'idée de ressemblance 
avec tous les autres Él^ts , écartent celle de vous con- 
fondre avec eux ou de vous y incorporer. » 

La Grèce, avec ses montagnes et ses vallées, avec ses sou- 
venirs antiques et ses habitudes nQuvdles, se trouvait, après 
sa révolution , dans une situation tout à fait analogue à celte 
où se trouve la Suisse. Cette considération ne pouvait échap- 
per aux hommes d'État européens chargés de prononcer sur 
ses^slinées futures , puisque plusieurs d*en|re eux étaient 
de ceux qui, en diverses circonstances, avaient pris part aux 
affaires de la Suisse j et ^valent pu se convaincre par eux- 
mêmes de la vérité des idées émises par Napoléon dans cette 
célèbre conférence. Si donc on n'a pas fait du nouvel État 
grec une agrégation de petites démocraties tnarquées d'un 
caractère particulier qui« en éloignant i'idée de ressent- 
iftanee avec tous les autres États, écartât celle de le confon- 
dre avec eux et de l'y incorporer, c'est que probablement 
quelqu'une au moins des puissances n'aurait pas été fâchée 
de s'incorporer la Grèce un jour ou l'autre, et que les autres, 
avec une utile prévoyance, devançaient par la pensée l'heure 
où il deviendrait convenable, indispensable peut-être, de 

* Voyez la note sur cette conférence, rédigée immédiatement par 
MM. Usteri et Sta|>rer, dans tes Œuvres coniptètes <le Napoléon , 
l IV, p. 417, Cotta, IS'M, à Stultganl. 



148 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

confondre les provinces déjà affranchies avec d'autres pro- 
vinces qui ne pouvaient manquer de Têlre, et qu'ils vou- 
laient ainsi former le noyau d*un État capable de prendre 
sa place au rang des importants royaumes de l'Occident. 
Telle fut probablement la raison pour laquelle , mus par 
des vues différentes , tous s'accordèrent cependant sur un 
seul point : rutililé de faire de la Grèce et de ses 800,000 
habitants, non une petite agrégation de démocraties, non 
un hospodorat, non un duché ou un grand-duché, non une 
principauté comme au temps des Ville-Hardoin de France, 
mais un royaume, c'est-à-dire un État de premier rang. 

La Grèce est donc de droit un royaume ; mais*elle at- 
tend encore de fait les provinces qui lui adviendront tôt ou 
tard , et qui seules peuvent mettre les faits en harmonie 
avec les noms. La Crète , plusieurs des grandes îles de 
TArchipel et peut-être de la mer Ionienne , la Thessalie , 
rÉpire, voilà tout au moins, jusqu'à la vallée grecque de 
Tempe et aux montagnes grecques du Pinde et de l'Olympe, 
ce qu'il faudra bien finir par lui laisser prendre ; car tout cela 
et bien d'autres choses échappent à la Turquie expirante. 
Je ne parle pas d'une autre combinaison parce que je ne la 
crois ni du goût de la Grèce , ni du goût de la France , 
de l'Angleterre et de l'Autriche , qui auront bien aussi 
leur mot à dire sur ce sujet. 

Lorsque le jeune prince Olhon de Bavière fut créé 
le 7 mai 1832 roi du nouveau royaume grec, divers 
gouvernements temporaires s'y étaient succédé depuis 
1821 et avaient cherché à y enter de nouvelles institutions 
prises autant que possible dans les anciennes habitudes du 
pays. J'indiquerai rapidement en passant celles de ces in- 
stitutions qui avaient pu y laisser un germe. 

Sous l'empire de Byzance les municipalités s'étaient per- 
pétuées en Grèce dans toute leur autorité et leur indé- 
pendance. 

Sous les Francs , qui succédèrent aux empereurs de 
Byzance , ces formes municipales furent respectées par les 



SYSTEME MUNICIPAL. 149 

« 

premiers conquérants eux-mêmes , et continuèrent à re- 
prendre plus d'autorité en même temps que , par l'anar- 
chie, s'affaiblissait la domination des seigneurs francs. 

Sous les Turcs les mêmes formes municipales furent 
maintenues, bien que ces maîtres ignorants avec leur vio- 
lence habituelle violassent souvent de fait ce qu'ils recon- 
naissaient de droit. 

La domination des Vénitiens en Morée ne dura que de 
1685 à 1715 , et ces trente années d'une possession incer- 
taine ne laissèrent presque aucune trace dans le pays. Si 
on se la rappelle plus vivement , c'est qu'elle a été la plus 
récente ; mais , à l'exception de quelques forteresses et 
églises dans cinq ou six pjaces fortes du littoral , à Corin- 
the , Nauplie , Monembasie , Coron , Modon et Navarin , 
il n'en reste aucun vestige , et c'est par un acte d'igno- 
rance, partagé d'une manière absurde par des hommes qui 
devraient être plus éclairés , que le nom de fort vénitien a 
été donné et laissé à des monuments et à des ruines qui 
ont précédé de plus de trois cents ans la présence des Vé- 
nitiens dans l'intérieur de la Morée , et à d'autres monu - 
ments et ruines du même genre dans des parties de la Grèce 
continentale où jamais , à aucune époque , les Vénitiens 
n'ont mis les pieds. 

Les Turcs, qui reprirent la Morée en 1715, y trouvè- 
rent et y laissèrent les mêmes usages municipaux. Voici 
comment était , de leur temps, organisé le système muni- 
cipal dans la Morée , sur le continent et dans les îles. Je 
puiserai ces exactes notions dans un mémoire manuscrit du 
ministère de l'intérieur à Athènes qui m'a été communi- 
qué par la complaisance de M. de Roujoux. 

« Les Grecs , y est-il dit , au temps même de la domi- 
nation turque , avaient une sorte de système communal 
fort imparfait , et qui différait dans chacune des trois par- 
lies de la Grèce. 

» Dans le Péloponnèse , les maires (proestoi) de chaque 
^'*Ue, bourg et village d'une province se rendaient, par 

13. 



150 GRÈCE GONTnîENTAI.E ET VOREE. 

ordre du vaivode (gouverneur et percepteur des droits), k 
la résidence ducadi (le juge turc). Chaque province (^par- 
chic) avait un juge particulier qui prononçait dans les cau- 
ses civiles et commerciales. 'Pour connaître d'une afiiaire 
criminelle , il avait besoin d*un ordre exprès du pacha. 
Ces députés de la province , réunis dans la résidence du 
juge (chef-lieu de la province), procédaient à Télection 
de deux primats (kodja baschi),dont Tun était Grec et 
l'autre Turc nommé ayane , d*un trésorier et d'un maire 
général nommé proestos. (;cs élections se faisaient k la 
pluralité des voix , en présence du juge , du vaivode et 
de tous les ayanes. Le vaivode était nommé directement 
parle p^cha. Le juge demandait d'abord l'avis de l'assem- 
blée sur les élections qui venaient d'être faites , et , d'après 
la réponse « il notifiait par écrit leur élection particulière 
aux personnes qui venaient d'être élues , et les invitait à 
protéger les intérêts du peuple et à lui servir de représen- 
tants dans toutes les occasions. Ces fonctions étaient an- 
nuelles. Le primat (kodja bascbi) et le trésorier restaient 
toujours auprès du vaivode , avec hquel ils tenaient con- 
seil tant sur les affaires de la province que sur les ordres 
transmis par le pacha. Le primat avait le droit de s'opposer 
à l'exécution de ces ordres toutes les fois qu'ils étaient 
onéreux au peuple. 8i des disputes s'élevaient entre le vai- 
vode et le primat , celui-ci convoquait en assemblée les 
maires (démogérontcs ou procstoi) de toutes les villes, 
bourgs et villages de \^ province. Il leur soumettait le dif- 
férend qui s'était élevé entre lui et le vaivode ; et , si l'as- 
semblée ne parvenait pas à l'apaiser, elle en faisait son rap- 
port au pacha par l'entremise du cadi. X)n suivait la même 
marche dans toutes les occasions difficiles. S'il y avait des 
plaintes fondées contre les exactions (angaria) du vaivode, 
le primat , de concert avec le cadi , le suspendait de ses 
fonctions et s'en rapportait ensuite à l'autorité compétente, 
qui était le pacha. Chaque province avait un boulouk ha - 
schi (chef de la gendarmerie), qui relevait di| vaivode et du 



8TSTÈMB MimiGIFAL. 151 

conseil proviocial. Le conseil pouvait le destituer toutes les 
fois que bon lui semblait. Par cooséqueut , le chef de la 
force executive était obligé , pour se maintenir eu place « 
de ménager le con9eil et de se conformer aux ordres qu*il 
recevait de lui. Pour lever un impôt quelconque, lorsque 
lesbesmnsdu pays ou ceux du gouvernemeot local le récla- 
maient, il fallait le consentement exprèsdu conseil provincial 
et celui des maires de toutes les villes, bourgs et villages, et 
ceux-ci le répartissaient en proportion des moyens de cha- 
cune des familles sur lesquelles cet impôt devait poser. A 
la fin de Tannée le trésorier général présentait ses comptes 
aa conseil, qui nommait une commission pour les exami- 
ner. On convoquait ensuite ep assemblée générale les mai- 
res de toutes les villes , bourgs el .villages de la province • 
auiquels on soumettait ces comptes. En cas d*abuK de la 
part du trésorier, rassemblée des maires faisait son rapport 
au cadi ; et celui-ci au pacha , qui punissait le coupable. 
Tout procès criminel intenté contre un Grec était instruit 
devant le cadi et le primat. Si ce procès était de quelque 
importance , le primat , le vaivode et l'ayane étaient tenus 
d*y assister. Dans chacune de ces personnes Taccusé de- 
vait trouver un protecteur. Le primat exerçait toujours 
beaucoup d'influence et il avait même le droit d'appeler de 
la sentence. Quand un Grec avait un procès avec un Turc, 
le primat était son avocat naturel. L'évêque ne prenait au- 
cune part directe dans les affaires civiles; mais il exerçait 
une grande inQuepce dans les affaires religieuses. Il pou» 
vait connaître des différends qui s'élevaient entre les Grecs 
el les apaiser par arbitrage , mais sans pouvoir les juger en 
dernier ressort. Kn cas de plaintes de la part du peuple 
contre le conseil provincial, c'était hl'évêque qu'il appar- 
tenait de les porter ^ la connaissance du vaivode ; et , s'il y 
avait des plaintes contre le vaivode , l'évêque s'adressait au 
pacha. A la fm de l'année chacun de ceux qui formaient le 
conseil provincial était tenu de rendre compte de ses actes 
à sas mandataires ; et si sa condqite obtenait leur approha- 



152 GRÈCE CONTINENTALE ET HOBEE. 

tion ils faisaient leur rapport au pacha , qui pouvait, dans 
ce cas , le confirmer encore pour une année dans son em- 
ploi. Telles étaient les attributions du conseil de chaque 
province. Le pacha avait son administration particulière. Il 
avait auprès de lui un interprète grec que le gouvernement 
turc nommait sur ja présentation deTinterprèteou drogman 
de la Porte. Dans cet interprète tout Grec devait trouver 
un protecteur, puisque toutes les affaires étaient présen* 
tées par lui au pacha. Chaque province envoyait à la rési- 
dence du pacha un ou deux primats qui , avec les ayanes 
turcs , formaient son conseil, et étaient censés représenter 
en même temps le peuple. Ces primats , réunis en assem- 
blée avec rinterprète , prenaient connaissance de toutes les 
affaires et opinaient sur la distribution des impôts que le 
pacha voulait lever. Tout le Péloponnèse réuni envoyait à 
Constantinople deux ou trois de ses primats qui y résidaient 
en qualité de fondés de pouvoirs de leurs concitoyens. Ces 
hommes , par leurs relations avec des personnes impor- 
tantes , exerçaient beaucoup d'influence sur toutes les af- 
faires relatives à Tadministration de leur pays. Leur séjour 
dans la capitale de l'empire turc leur donnait la facilité de 
mettre des bornes à l'oppression et à la cupidité des pa- 
chas , dont plusieurs avaient été destitués sur les repré- 
sentations que les députés de la IMorée faisaient à la Porte. 
Le Magne avait un système communal tout à fait par- 
ticulier. Il se gouvernait lui-même et ne recevait jamais 
de Turcs dans son sein. Chaque ville, bourg et village du 
Magne nommait son démogéronte, qu'on appelait capi- 
taine. Les démogérontes réunis formaient le conseil du 
Magne , présidé par un capitaine choisi dans son sein et 
élu à la pluralité des voix avec le nom d'archicapitaine. 
Ce n'est que depuis 1770 , époque à laquelle la Morée ré- 
voltée contre les Turcs à l'instigation de l'impératrice Ca- 
therine fut ensuite soumise , qu'on a donné au Magne un 
gouverneur sous le nom de bey ou prince du Magne. Ce 
bey n'était pas nommé, comme les princes de la Yalachie 



SYSTÈME MIINIGIPAL. 153 

et de la Moldavie, en vertu d'un firman de La Porte, mais 
uniquement par le capitan-pacha. Au lieu de ^,000 pias* 
très qu'il avait payées jusque-là au trésor du sultan , le 
Magne eut désormais à payer 15,000 piastres ; et les attri* 
butions du nouveau prince du Magne furent d'envoyer ré- 
gulièrement au pacha ces 15,000 piastres par an. Il fut 
chargé en conséquence de percevoir les revenus de la pro- 
vince. Il pouvait dépenser l'excédant pour les besoins du 
pays, et devait y maintenir le bon ordre. 

» Dans la Grèce continentale le système communal res- 
semblait, sous plusieurs rapports, à celui du Péloponnèse. 
Chaque ville , bourg et village nommait d'abord ses pri- 
mats, qui, réunis en assemblée, nommaient les primats 
provinciaux ou des éparchies (en Albanie velagetia) , les^ 
quels dans certaines provinces étaient élus tous les deux 
ou trois ans, dans d'autres étaient élus à vie, et dans que1< 
qnes-unes étaient héréditaires. Aucune autorité, soit admi- 
nistrative, soit judiciaire, ne pouvait intervenir dans les 
élections des primats. Ce n'est que pendant la domination 
d'Ali-Pacha que cette prérogative fut méconnue. Les im- 
pôts levés sur les habitants de la Grèce continentale étaient 
exorbitants. On ne pouvait pourtant lever aucun impôt 
sans le consentement des primats. C'est pour cela que , 
dans les provinces où il y avait des primats honnêtes et 
probes, les pachas commettaient moins d'exactions; mais 
malheureusement, dans la plupart des provinces , les pri- 
mats n'étaient que les organes des abus et des exactions 
des oppresseurs. Aussi les habitants du continent étaient- 
ils souvent forcés de payer des impôts directs et de faire 
des corvées extraordinaires pour satisfaire la cupidité des 
pachas et de leurs satellites , tandis que les habitants du 
Péloponnèse et de l'Archipel, ayant plus de prérogatives 
que ceux de la Grèce continentale , avaient moins à souf- 
frir de leurs oppresseurs. Comme le Péloponnèse avait 
aussi dans toutes ses provinces des prélats qui se réunis- 
saient une ou deux fois par an dans la résidence du pacha, 



154 GHÈCE CmiTiNWTAIiC £f MOBEE. 

eà ils diaentaient et terminaient les affaires de lear pays, 
et qu'ils avaient h Coaslantinople des fondés de poaveîrs, 
les remontrances des premiers auprès du paeha et surtout 
la présence des derniers dans la capûiale du royaume turc 
empêcliaient beaucoup d'abns de la part des pachas. La Ron- 
mélie ne jouissait d'aucune de cas prérogatives et ses ha- 
bitants étaient par conséquent abandonnés è tous les ca- 
prices des pachas et de leurs subdélégués. 

» Les îles avaient aussi leur système communal séparé. 
Au commencement de Tannée , les primats de chaque île 
s'assemblaient dans un endroit désigné oà ils procédaient, 
Si la pluralité des voii , à Télection de leurs démc^érontes, 
noHtmés archontes, dont les fonctions étaient aBuuelles. 
Aussitôt que les nouveaux demeurantes entraient en fonc* 
tions , leur premier soin était de réclamer de leurs prédé- 
cesseurs le compte des dépenses faites par eux pendant 
l'année précédente, de dresser un aperçu des dépenses 
nécessaires pour Tannée suivante, et d'envoyer à Gonstan- 
tinople des éniissaires pour payer au trésor le tribut régu- 
lier, Après le retour de leurs commissaires , ils faisaient 
dresser un aperçu des recettes et d^ dépenses annuelles 
ft s'imposaient en conséquence des taises ei^traordinaires 
pour combler le déficit des dépenses de Tanqée courante. 
Cette répartition des taxes était faite par les archontes , en 
proportion des moyens de chaque famille sur laquelle cette 
taxe devait peser. Les receltes communales consistaient 
dans les dîmes et droits de douane que chaque commune 
percevait pour son compte. Outre ce tribut régulier payé 
au trésor, les îles devaient de plus, en temps de guerre, 
fournir au capitan-pacba des bâtiments de transport et ie$ 
marins. Les archontes étaient aussi investis des pouvoirs 
judiciaires dans les affaires civiles et dans les affaires cri- 
minelles. On pouvait appeler de leur sentence devant Tin- 
terprète des îles; mais en attendant on devait porter le 
plus grand respect aux ordres de ces archontes. Si quel- 
qu'une des îles voulait avoir un gouverneur (dikiaiti$),'elle 



AMEMBLIIS MATIOllALEg. 155 

s*adressait à Tantorké compétente , qui était celle da ca- 
pitao-pacha , et elle lui désignait la personne qu'elle dési- 
rait avoir pour gouyerneur et doDt elle devait payer les 
émoluments. Les instructions dont oe gouverneur étail 
muai portaient qu'il devait juger, d'accord avec les ar« 
chontes et d'après les «rages du pays , tous tes différend» 
qui s'élèveraient entre les liibitaBt& » 

Tel était te système communal qui régissait les div<^-* 
ses parties de la Grèce, la Morée, le Magne, la Grèce con« 
tinentale et les îles, au moment où éclata la révolution de 
4S21. 

Un congrès national composé de quatre-vingt-dii aiem* 
bres élus par les diverses municipalités des villes récem- 
ment affrancMes, à commencer par (lalamata, avait été 
convoqué dès le mois de novembre 18^1 à Argos et t«t 
transporté ensuite à Épidaure. Son premier soin fut de 
s'occuper de Torganisatioa civile du pays. Une consiitiH 
tion républicaine fédérative fut publiée à Épidaure le 
1*' (13 a. st.) janvier 1822. L'^alité des droits de tous, 
la tolérance des cultes, le système représentatif et la sépa«p 
ration des pouvoirs législatif , judiciaire et exécutif y sont 
proclamés. En attendant an nouveau code , les lois des 
empereurs grecs de Byzance'pour les affaires civiles et 
criminelles , et notre code de commerce pour les affaires 
commerciales furent déclarés lois de l'État. Un décret du 
45 (27) janvier de la même année proclama l'indépen- 
dance de la nation grecque, et une loi organique des com* 
munes fut promulguée. Un décret du 7 mai décréta aussi 
que tout soldat qui s'enrôlerait recevrait un strème de terre 
par mois, à compter do jour de son enrôlement jusqu'à la 
fin de son engagement. 

Un nouveau congrès élu conformément à la conslitution 
d'Ëpidaure devait se réunir à Nauplie , mais il se réunit 
en effet en 1823 à Âstros, dans le vallon, à l'ombre des 
orangers et des citronniers, et en présence des curieux 
qui couronnaient les collines voisines. La constitution d'Ë- 



156 ' GRÈGB CONTINENTALE ET MOREE. 

pidaure fut revisée ; on mit quelques bornes à Tautorité 
des juntes locales, qui avaient entravé les affaires, et on 
s'occupa d*un code pénal qui pût remplacer le code gréco- 
romain de Fempire byzantin. Mais les commissions chargées 
de ces questions n'eurent pas le temps, pendant cette 
courte session, de présenter le résultat de leurs travaux, et 
on se contenta, en se séparant le 18 (30) avril, de présenter 
Fanalyse des travaux de la session et de proclamer de nou- 
veau rindépendance de la nation grecque , repoussée aa 
congrès de Vérone. 

Le 6 (18) avril 1826 s'ouvrit un nouveau congrès con- 
voqué à Épidaure et qui s'assembla à une lieue de là » à 
Piada. M. Stratford-Ganning promit alors à cette assem- 
blée de négocier avec la Porte pour faire reconnaître à la 
Grèce une sorte d'existence indépendante , moyennant un 
tribut annuel ou une fois payé, et alors le nouvel Étal de- 
vait comprendre , outre le Péloponnèse et la Grèce conti- 
nentale, les îles de l'Archipel, l'île d'Eubée et Candie. 

Ces mêmes députés , réunis après de vives dissensions , 
se rassemblèrent à Trézène dans les premiers jours d'a- 
vril 1827, et choisirent aussitôt à l'unanimité le comte 
Jean Capo d'Istria pour président ou proedros de leur 
nouvel État. En se séparant le 17 mai 1827, celte assem- 
blée proclama une nouvelle constitution qui modifiait la 
constitution d'Épidaure. Le pouvoir exécutif, d'après la 
constitution de Trézène, était confié à un président invio- 
lable, élu pour sept ans, avec droit de veto suspensif seule- 
ment et un ministère responsable : le pouvoir législatif était 
confié à une seule assemblée nommée sénat (bouli). Le pou- 
voir judiciaire se composait 1° déjuges de paix; 2** de tribu- 
naux d'éparchie (province ou première instance) ; 3° d'ap- 
pel ; 4*" d'une cour suprême de cassation. Les lois gréco- 
romaines, les lois votées par les assemblées et le code de 
commerce étaient déclarées lois de l'État en attendant la ré- 
daction d'un nouveau code. Le jugement par le jury était 
adopté ; les débats devaient être publics ; la liberté de la 



ASSEMBLÉES NATIONALES. 157 

presse élait reconuue ; les titres de noblesse étaient interdits; 
le recours à la protection des puissances étrangères élait 
aboli. Des promesses de terres étaient faites à ceux qui au- 
raient bien servi le pays, à leurs veuves et à leurs enfants. 
Les maires (démogéronics) devaient être élus, par les habi- 
tants, à la pluralité des voix. Le siège du gouvernement était 
fixé à Naupiie. La bataille de Navarin, le 20 octobre 1827, 
\int consolider Tespoir d*une indépendance nationale. 

Jean Capo d*Istria arriva à Naupiie le 18 janvier 1828, et 
convoqua une nouvelle assemblée pour le mois d'avril 1829 ; 
et, en attendant, il nomma , sous le titre de Panhellenion, 
un conseil composé de vingt-sept membres pour agir de 
concert avec lui. Le corps français du maréchal Maison 
débarqua à Navarin le 29 août 1828, et un protocole du 
12 décembre 1828 promit aux Grecs une monarchie con- 
stitutionnelle. 

L'assemblée nationale se réunit le 13 juillet 1827 à Ar- 
gos, sur les gradins même du théâtre antique adossé à la 
moniagne. Elle continua le gouvernement provisoire des 
^ingt-sept, choisis par le président sur une liste de soixante- 
trois qu'avait à lui présenter le congrès. Le sénat (gerousia) 
devait préparer une constitution définitive avec la division 
da pouvoir législatif entre deux chambres. Le congrès se 
sépara le 18 août 1829 après avoir décrété que 200,000 
slrèmcsde terre (environ 100,000 arpents de Paris) seraient 
aliénés en faveur des soldats , à qui on devait un long ar- 
néré de leur solde. 

Le 3 février 1830, la conférence de Londres signa les 
protocoles par lesquels elle reconnaissait l'indépendance de 
la Grèce comme état monarchique ; et elle choisit le prince 
Léopold de Saxe-Cobourg pour son souverain, sans dire un 
mot du droit public des Grecs. Dans sa réponse à cette com- 
munication de la conférence, le sénat grec déplore le refus 
qu'on faisait de Candie, de Samos, d'Ipsara, de Chios et des 
petites îles voisines et indique son espoir d'une constitution 
libre : « La Grèce , est-il dit dans son mémoire, se réjouit 



158 ORECfl GONTINBNTALB ET HOREE. 

d'autant plus du choix fait de S. Â. R. le prince Léopold de 
Saxe-Gobourg, qu'elle a appris que S. A. R. a Doblement 
refusé la glorieuse et difficile tâche de faire le bonheur 
d*uae nation avant de s'être assuré de son assentimeot. 
Le principe qui a engagé S. A. R. à prendre une résolu-' 
tion si généreuse , et Félévaiioa de son caractère , 80Bt de 
sûrs garants de sa disposition à consolider les libertés pu- 
bliques que la Grèce a consacrées dans quatre assemblées 
nationales , et qu'elle regarde comme aussi nécessaires et 
aussi précieuses que l'existence même. » Le eomte J. Gapo 
d'Istria s'expliquait dans le même sens en écrivant en par- 
ticulier au prince : « U m'est impossible, prince, lui disait^ 
il le 6 avril , de trouver le temps nécessaire pour discuter 
en détail les actes de la conférence de Londres; mois, et 
qui me semble asseï ckir, c'est qu'en a trouvé meilleur et 
plus court d'imposer aux Grecs une convcniioa d'où dok 
résulter pour eux l'indépendance que de leur laisser adop- 
ter cette convention dans une forme légale. Ce n'est pas à 
moi à examiner les motife qu'on a eus pour préférer cê 
plan ; ce que je puis dire seulement, c'est qu'on n'en peu" 
vait pas choisir un qui fât amns favorable aux intérêts de 
ce Huiiheureux pays et à ceux de Y. A. R. L'acte du 3 fé* 
vrier et celui qui confère à V. A. R. le pouvoir de soqve^ 
raia héréditaire ne disent pas un seul mot des droits pubiioi 
des Hellènes. Ce silence indique de deux choses l'uae { ou 
que les puissances alliées ont imaginé que la personne de 
prince absorbait et concentrait en elle-même tous les droits 
des Grecs, ou qu'ils ont réservé au prince souveraki la fa- 
culté de reconnaît!^ ces droits par uae déclaration qu'il 
ferait au moment de prendre la direction des affaires. Cette 
seconde e^)lication est celle que j'ai ckHinée aux membres 
du sénat et à tous les citoyens , qui ne cessent de m'acca- 
Uer de questions depuis que les actes de Londres sont 
connus ici ; et c'est dans ce sens que sera probablement 
conçue l'adresse du sénat. » Le prince de Cobourg, voyant 
par cm lettres que, par riiài^teUigoaci^ de l'avenir mofûrâ? 



dans cette affaire par la conférence de Londres, il n^anraH 
pii en Grèce la force d'adhésion qui lai était nécessaire^ 
donna, le àl mai 1830, sa démission. 

Gapo d'Istria , resté seul à la tête des affaires en atten-* 
dant un nouveau choix de la conférence de Londres, erai* 
gnit sans doute de voir éclater la guerre après la révolution 
de juillet, 8t sie rattacha vivement à ralliance russe et à la 
fM>UUque ru98e. Il se refusa à la convocalion d'une assem- 
blée nationale » restreignit la liberté de la presse et retint 
tons les pouvoirs eu ses mains. Les hommes les plus émi- 
nents du pays se séparèrent de lui ; le Magne se déclarji 
ÎQdépendiiQt } Hydra en fit autant ; la guerre s'alluma entre 
le président et le parti de Topposi^ion , et les Russes mar^- 
cliôreot comaie auiiliaires du président , tandis que les 
Français et les Anglais, qui cherchaient à ramener Taqien, 
devinrent suspects au comte Gapo d'istria. L'incendie vo^ 
lontaire de la flotte grecque par les Grecs eqx-rnêmes, |i la 
suite de l'attaque des Russes sur Poros, le 13 août, et sur 
Qydra , et l'assassinat du président f le 5 octobre , par les 
jeunes Mavromichali , à la suite de l'emprisonnement illér- 
ga) de leur vieux père, tels furent les ieu% grands événe- 
iBents de l'année 1831* Le frère du président , le comte 
Augustin Capo d'Istria , fut choisi comme président à sa 
pIlKe, par le sénat, avec Golettis e|; Golocotroni, et qn con- 
Sr^s uatioani fut convoqué. 

L'anarchie la plus violente déchira le pays pendant les 
premiers mois de l'aqnée 1832. Il y eut deux assemblées 
pationalea et deux gouvernements, Golettis d'un côté, Au- 
gustin Capo d'Istria d'un autre. Gependant la France, 
l'Angleterre et la Russie tenaient à Londres, par leurs dé- 
légués, M. de Talleyrand pour la France, }ord Palmerston 
pour l'Angleterre et MM. Lieven et Matuszevics pour la 
Russie, des conférences dans lesquelles étaieiit examinées les 
Qiesures qui convenaient au nouvel État grec. A la suite de 
la démission du prince de Gobourg, les délégués des trois 
puissances avaient entamé des négociations avec le roi Louis 



160 GRECE COIVTINEKTALB ET MOREE. 

de Bavière pour que son fils, le jeune Othon , encore mi* 
ncur, devint roi de la Grèce. La convention arrêtée entre 
eux et le roi de Bavière , représentée par son ministre le 
baron de Getto, fut arrêtée par un protocole du 7 mai 
1832. Il était stipulé : 

Articles 1, 2, 3, U. Que la Grèce formerait un État mo- 
narchique indépendant , et que le prince Frédéric Othon 
de Bavière en serait le souverain héréditaire. 

5 et 6. Que les limites seraient fixées par les trois cours 
à la suite de négociations avec la Porte. 

7. Que les trois cours se chargeraient de faire recon- 
naître le nouveau roi par leurs alliés. 

8. Qu'en cas de mort sans issue , la couronne grecque 
passerait à ses frères et à leurs enfants, sans pouvoir être 
réunie h une autre couronne. 

9. Que la majorité du prince serait fixée à 20 ans , qui 
tombaient le 1" juin 1835. 

10. Que, pendant sa minorité, la régence serait confiée 
à trois conseillers choisis par le roi de Bavière. 

11. Que le prince Othon conserverait son apanage en 
Bavière et recevrait des facilités du roi son père , jusqu'à 
ce que la dotation fût formée. 

12. Qu'un emprunt de 60 millions serait garanti par les 
trois cours , chacune pour un tiers , mais que les recettes 
effectives de l'État grec devaient , avant tout , et sans 
pouvoir être emploi/ ces à aucun autre usage, être 
employées au payement des intérêts et du fonds d'amortis- 
sement , sous l'autorité des ministres des trois cours en 
Grèce. 

13. Que la compensation à payer à la Porte serait prise 
sur cet emprunt. 

l/i. Qu'un corps de 3,500 hommes armés, soldés et 
équipés par l'État grec serait levé en Bavière pour aller 
remplacer les troupes laissées par les alliés en Grèce. 

15. Que des officiers bavarois seraient autorisés p<ir le 



ÉLECTION DU BOI OTHON. 161 

roi de BaTÎère à aller organiser une force militaire en 

Grèce. 

16. Que les trois conseillers cboisisponr former la régence 
devaient se bâter d'aller en Grèce , et que le jeune roi ne 
devait pas tarder à les suivre. 

Par un article supplémentaire, les femmes de la famille 
de Bavière sont appelées à la succession de Grèce ; mais 
seulement en cas d*extinction des mâles des trois 61s cadets 
du roi Louis de Bavière. Il n'y eut pas un mot de dit, dans 
cet acte, sur la forme de gouvernement à donner à la Grèce 
et rien qui promit, comme l'avait fait le protocole du 12 
décembre 1828, une monarchie constitutionnelle. Une lettre 
du baron de Giese, ministre des affaires étrangères du roi 
Louis de Bavière , à M. Sp. Tricoupis , ministre des affai- 
res étrangères du gouvernement grec, datée de Munich, 
31 juillet 1832, annonce cependant l'intention d'établir un 
jour une constitution par le libre concours de la nation et 
du roi. 

« Autant qu'il est parvenu à la connaissance de S. M., 
dit M. de Giese, les actes par lesquels la nation grecque a 
con6é aux trois cours le choix d'un souverain n'ont pas fait 
mention d'une constitution dé6nilive de l'État qui serait 
arrêtée avant l'élection et sans le concours de ce souverain. 
Ainsi , dans les circonstances actuelles , la confection et la 
publication d'une constitution définitive en Grèce se trou- 
veraient en opposition directe avec les actes dont il s'agit. Ce 
sera un des premiers soins de la régence royale , nommée 
pour vaquer, pendant la minorité du roi, à l'administration 
du royaume , de convoquer une assemblée générale de la 
naiion pour recevoir le monarque, lui offrir l'hommage du 
dévouement de la Grèce et cimenter son union avec le 
prince qui va travailler à ses destinées. Cette assemblée 
«era chargée de travailler avec la régence à préparer la 
constitution définitive de l'État, qui, réglée de la sorte avec 
le libre concours de la nation et de son roi , au milieu 
d'nne tranquillité profonde , lorsque ses ressources seront 

14. 



I6f GREOB CONTWRIKTALI ST IWIGC. 

mîeoi coiiou6§ , répoodrt moa buI doau ^ aes bâsoifts , ii 
ses ?œux et à ses intérêts. • 

Une assemblée natioiMle de tous tes partis réunis a'oa- 
¥rît cependant, le 14 (25) juillet, daus le firaboorg de PrOi% 
nia, près de Nauplie, reconnut, le 8 août, TélecliQii du r«i 
Oifaou et s'occupa à poser les bases d'une eoosiitulioQ dé- 
finitive de l'État e| ^ régler tout ce qui toucbsU la diatri^ 
butioQ des terres nationales i mais les dési^rdres comeais par 
les chefs militaires Golocotroiii , établi i Tripotizi&a • Tza-»- 
vellas h Patras , GH^as à Missolongbi • par les partisaos do 
la Russie i qui eulevajeut l'imprimerie nationale de Ni|u« 
plie pour la transporter k Spetxia et proclamer préaicMl 
l'amiral russe Ricord « et par les loldats du gou?eraefiieiil 
lui-même, qui eplevai^nt les députés pouj tes mettre ^ 
rai>ÇOQf obligèrent l'asseq^blée de ProQia de se diaseudref 

Le roi Olbou i emNrqué à Brindea le i4 jaoîiçr lg3)i 
débarqua I) Nauplie le 6 tévrier , et le $orps d'oceopatisA 
français quitta la Grèce an mois d'août. La régence qui 
devait gouverner en son nom peudanl sa Qsioorité « et qui 
était composée de M^. d'Arnf^anspçrg, AJaurer et Deidl^ciff 
publia le mémo jpur à Nauplie , en allemand et en gret^i 
une proclamalion dans laquelle on trouve cette seule 
phrase sur la promesse d*uQe constitution politique. 

<i ,.. Consommer la régénération de la Qrèce en lui don-* 
nant des institutions approfondies , stables , ei qui répon-» 
dent à la situation du pays et auiç vceux de la nation , voilât 
Qellènes , le but aussi glprienic que diQicile de I9 n)is$ion 
que j'entreprends. » 

La régence bavaroise n^ontra d'abord nue fort grande 
ignorance du caractère grec, dan^ l'introductinn d'un code 
pénal qui aggravait encore çelqi emprunté par Gapo d'Ia-i 
trii) aux Vénitiens , et les finances furent dilapidées par 
elle sansaucqne mesure et sans conMOlefCar elle ne voulut 
jamais supporter celui d'une assemblée natinnale \ cependant 
lin de se^ membres les plus capî^bles, i\L IVlaurer, 4'ocçnpa 
avec soin dç Torgani^tion religieui^e et civile dn pitys, p<if 



MEGBNei BAVAIIOMB. t63 

noc décision do mois de juillet 1833 , il fat déclaré qu'à 
TaVeoir l'Église grecque ne serait plus soumise au pa- 
triarche de Gonstaotiuople , toujours dépendant du sultan 
et par conséquent de là Russie , mais k on synode de dix 
membres choies par le gouvernement. L'organisation jo^ 
diciaire se composa d'un aréopage ou cour de cassation, de 
deux épbètes ou cours d'appel , l'une à Athènes , l'autre à 
Naoplie ; de dix protodica ou tribunaux de première in- 
stance, à Athènes, Ghaikh, Syra, NaupHe, Sparte, Calai- 
mata , Tripolizza« Pairas, Missolonghi et Lamia} déjugea 
de paix et de trois tribunaux de commerce à Syra , Patraa 
et Nauplie« L'organisation administrative ae composa de 
sept ministères; d'un conseil d'État (épicratia), composé 
de vingt membres ordinaires et vingt nombres estraordir- 
naires, tous amovibles; d'une cour des cqmptes; de dix 
départements ou npmarcbies (1. Argolide etCorintbies 3. 
Aebaye et Ëlide ) 5. Meisénie; U. Arcadie ; 5, Laconie \ 6« 
Acarnanie et Etolie; 7. Phocide et Locride; 8. Béotie; 9^ 
Eobée ; 10. Cyclades) comprenant chacune un certain nom-; 
bre d'arrondissements ou éparchies , et chaque arrondisse-; 
ment composé d'un certain nombre de communes ou dêmes. 
Une ordonnance du 27 décembre 1833 , sur les commiineai 
termina cet édifice. Cette ordonnance stipule entre autres « 
titre V, article 4 , que toqt village ( chorio) ayant 300 
habitants peut réclamer le droit de commune (déme). Les 
hameaqx moins peuplés doivent faire partie de la coinmune 
la plus rapprochée. Art* 7. |l y aura trois sortes de dêmes, 
ceux d'au mojqs 10.000 habitants, ceux d'au moins 2,000 et 
eaux an dessous de 2,000« Titre IL Les enfants légitimes ap- 
partiennent à la commune du père, les bâtards à )a commune 
de la mère, les enfants trouvés à la commune dfins laquelle iU 
sont trouvés. 13. Tons les membres d'une commune, à Tex-* 
ception des femmes ainsi que des détenus et des condamnés, 
prennent part aux élections h vingt-cinq ans. 23. Ce qui 
reste des revenus d'une cqmmune , «^près les dépenses faites^ 
est placé à intérêt oq einplqyé ^ de pouveniix b^spips sans 



164 GRÈCE CONTINENTALE ET MOBÉE. 

popvoir être partagé par les citoyens. Titre Y, art. 3. Le 
conseil municipal se compose d'un maire (dimarque) , 
d'un à six adjoints (paredros) et d'un conseil de six à dix- 
huit membres , selon les trois classes de la commune. AO. 
Les fonctions de dimarque sont gratuites; il reçoit seule* 
ment , selon l'importance du dême, une somme suffisante 
pour payer les frais de bureau. Les astynomes (commis- 
saires de police) sont à la nomination du gouvernement sur 
la présentation du dimarque. A^. La durée des fonctions 
de dimarque est de trois ans. Ub. Il peut être suspendu par 
lenomarque, et, dans les trois jours, le ministère doit 
confirmer ou annuler cet arrêt et peut même le des- 
tituer. 50. Le conseil municipal désigne trois candidats 
pour l'emploi de caissier communal et le gouvernement 
choisit un des trois. 56. Les délibérations du conseil mu- 
nicipal ont lieu à la majorité absolue , et les deux tiers des 
membres doivent être présents. 58. Les fonctions du con* 
seil municipal durent neuf ans et il est renouvelé par 
tiers tous les trois ans. 59. Le gouvernement peut desti- 
tuer un conseil municipal , mais il doit , dans les quatre 
semaines qui suivent, convoquer les électeurs pour le 
choix d'un nouveau conseil , etc. Quelques mesures furent 
prises aussi pour les dotations promises aux soldats et pour 
les terres, dont les assemblées nationales avaient interdit 
toute aliénation sauf de celles destinées aux militaires. Mais 
une ordonnance du 16 (28) janvier 1834 déclare que les 
lois prohibitives sur la vente des biens nationaux ne s'ap- 
pliquaient qu'à une aliénation générale (réservée à une as- 
semblée nationale) et non à une vente particulière. Quant 
aux dotations du soldat, lord Goderich ayant, en 1831 , 
substitué dans les colonies australiennes , aux concessions 
gratuites une enchère dans laquelle les militaires avaient 
droit à une remise en proportion de leurs années de ser- 
vice , ce système fut introduit eu Grèce. Il en résulta que 
les militaires ayant la libre disposition de leurs terres sans 
que, comme dans les colonies vénitiennes, ils fussent tenus 



POPULATION. 165 

de planter ou bâtir {ivant de pouvoir vendre, les terrains 
ainsi donnés ne restèrent pas entre leurs mains. 

Ainsi en arrivant à sa majorité (20 ans) le l""' juin 1838, 
le roi Olhon trouva les deux tiers de l'emprunt dissipés 
un synode. ecclésiastique et un conseil d'État placés sous 
sou autorité , un système municipal fort libre, la liberté de 
la presse établie et cousolidée par l'usage, la publicité in- 
troduite dans les débats judiciaires, ainsi que le jugement 
par jury, et une organisation administrative capable de se 
mouvoir avec facilité, tous les éléments, en un mot, 
d'une monarchie constitutionnelle, moins la constitution 
et l'assemblée nationale avec laquelle on eut à la discuter. 
Mais les Bavarois étaient encore implantés en Grèce , et ce 
ne fut qu'après avoir éliminé les ministres allemands et 
s'être entouré de ministres nationaux, en 1837, qu'il put 
être regardé comme un vrai roi national. 

Quelques renseignements statistiques compléteront ce 
sérieux article. 

ÉTAT DE LA POPULATION EN 1839 

d'après les 30 provinces {diocèses) su6stituées en 
juin 1836 aux dix nomarchies. 



t 



L Argolide 27,324 

2. Acbaye 29,196 

3. Messénie 30,792 

4. Pylie (Navarin) 11,925 

6. Gortyne (Caritena) 47,817 

6. Corinthe 29,370 

7. Kinethe (Calavryta) 36,181 

8. ÉIMe 34,283 

9. Lacédémone ' 39,095 

10. Laconie 35,148 

11. Mantinée 62,296 

12. Triphylie 35,593 

* M. d'Armansperg, le président de la régence, recevait 135,000 
par an , les deux régents 35,000 chacun, et on donna à la Turqnie 
12,000,000. 



^ _ r 



166 GRECE GONTlinBfllTAUl ET MOREE. 

là. Étolie. .«....« 4 %kf^K% 

14. Tri€hoBi« 8,443 

16. Phthiutide* , . 22,566 

16. Locride 9,522 

17. Ciiritanie ^ 1,533 

18. Acarnanle 24,09e 

19. Pb<ield6 « 30»117 

30. Eubée, « r . « « . 4M)S 

21. Skiatlios et Iles adja^iites. * « • 9,751 

22. Béotie. 30,944 

23. Allique 21,6 27 

24. Mégaride 11,589 

25. Hydra 16,609 

2«. Bpetzia < 13,04» 

27. Sjra » • . « 2«,4«4 

28. Milo. ....(.., 10,07& 

29. Saotorino î • f 1 8,760 

30. Tine 32,228 

31. Naxos . 18,869 

Grecs Aoti insecte et étranger». . !!9,3^4 



^ 



Total 829,236 



tique et de Mi dépeniM iocdies «a i84li» 



KErfiMM HUHICIPAIIX. 

150,000 drachmes. 

27,000 — 

3,759 — 

lj708 — 

7,P0O — 

2*747 — 

2,350 — 





MPVLikTIOll. 


Athènest 


. . . . 22,309 t 


Pirée. . 


. , . . 2,099 


Cécropia. 


. . . 2,158 


Marathon. 


. . . 1,214 


Phylé. . 


. . . . 2,659 


Calamq. 


< . ) . 2,000 


LauriuQ). 


, * . . 1,470 



-«- 



33,909 194,673 



Voici aussi le budget de TÉtat, tel qu'il a été envoyé aux 
cabinets étrangers, polir 1842. 



RECETTES. DÉPENSES. 

RECETTES ORDINAIRES. 

draclimci. drncbnies. 

lApdtB élraBts. . . 10,214,000 îutériéttr 1,277,41)0 

IsiipéU iDdipeÊU. « 4,èO0»OOO Itti(t»tt6t. p«M«i}tte. 497 ^OU 

Fropriélés. . . , » 1,716,000 Aifaires étraagèm. 422,l»a 

Édifices publics. . • 300,600 Justice 830,278 

Veotes 734,000 Guerre 5,436,080 

Propriét. ecclésiast. 2/0,000 Marine 1,522,555 

"•/rrrr" Ftoances 3,537, 5Ji 

i7.e7o.ûoo ^^^ '«oioeo 

DelaFrance . . . J.U6.000 E^^^ettatérM.. J,7W,«* 
De I AB(|leterre. . . ^ 73.000 p^^tj.,,^,,^,. ,;^0^ 

1,180,000 Trou()fiS turqi^£i&. . 22,^00 

^Q toutr, « . |?»U9,0O ld,à70^û«4 

11 est difficile , d*après ua budget si imparfait, de 9« 
rendre compte des finances grecques. On voit que même 
la liste civile , qui est d*aa million , est oubliée. 



VI. 



ENVIRONS D'ATHÈNES, CQLONE, L'ACADÉMIE, PAPHNI, 

ELEUSIS. 

L'Attîque est un pays d'une extrême sécheresse. Dès les 
premiers jours de mai Fherbe des champs est jaune et 
brûlée. Aucune source d'eau voisine, aucune pluie bien-» 
faisante ne viennent lui redonner la vie. L'Uyssus et le 
Cépbise , et la fontaine Calirrhoë n*out pas une larme à 
répandre sur la désolation des campagnes dans lesquelles 
ils aimeraient à couler, et la triste feuille de l'olivier de 
Minerve offre la seule verdure qui puisse délasser l'oeiL 



168 GRÈGE CONTINENTALE ET MORÉE. 

Au mois de juin et au mois de juillet la chaleur s'élève 
assez souvent jusqu'à 33 degrés Réaumur et ^0 centigrades. 
Il est difficile , à Athènes , d'échapper à cette grande cha- 
leur. Les rues n'ont pas de portiques, et les maisons, cons- 
truites à l'allemande avec des murs légers et beaucoup de 
croisées, n'offrent aucun abri un peu tempéré. L'Athènes 
moderne a de plus été si ingénieusement placée par ses 
premiers architectes allemands, que la brise de mer est in- 
terceptée avant de pouvoir y arriver ; tandis qu'en la posant 
à quelques pas plus haut, où elle tend d'ailleurs à se trans- 
planter maintenant, on y eût joui et de la vue de la mer et 
de la fraîcheur dont se tempère l'haleine des vents qui 
l'effleurent. Il faut donc, si Ton veut respirer un peu à 
l'aise dans la saison chaude, se hâlcr de sortir d'Athènes. 

Les routes par lesquelles on peut diriger les roues d'une 
voiture quelconque ne sont pas nombreuses et elles s'é- 
tendent à une fort petite distance d'Athènes. L'une con- 
duit au Pirée à deux lieues de là ; l'autre , aussi de deux 
ou trois lieues, aux gracieux villages deMarousi et de Ke- 
phisia aux pieds du mont Pentélique, et la troisième, qui 
passe près de l'abbaye de Daphni déjà décrit plus haut comme 
le Saint-Denis des ducs français d'Athènes, près de la sainte 
Eleusis et au pied de la forteresse si bien conservée de 
' l'antique Ëleuthère, conduitjusqu'àThèbes et parfois même, 
hors de la saison des pluies , jusqu'à Livadia. Partout ail- 
leurs on ne peut aller qu'à cheval , mais on a souvent à un 
prix modéré des chevaux de Syrie d'une fort bonne qualité. 

Combien de fois, tantôt seul, tantôt escorté de quelques 
amis , dont le souvenir m'est doux à conserver, n'ai -je pas 
parcouru dans tous les sens les plaines et les montagnes de 
î'Atlique ! Mais le lieu que j'ai le plus souvent visité dans 
mes courses quotidiennes c'est l'abbaye de Daphni , car 
pour moi tous les genres de plaisirs venaient s'y réunir. 
Une belle route sur laquelle on peut galoper avec aisance, 
les souvenirs de la glorieuse antiquité multipliés à chaque 
pas, çà et là quelques souvenirs de notre Gallo-Grèce, 



COLONE 1 69 

la vue de la rade de Phaière en partant , et la vue magni- 
fique de la rade de Salamine à Textrémiié de ma prome- 
nade de Daphoi ; tout me captivait dans ce court et fré- 
quent pèlerinage. 

La route carrossable d'Athènes à Daphni et à Eleusis 
passe devant les restes d'un aqueduc dans lequel les femmes 
d'Athènes viennent laver leur linge et se répéter, comme 
au bon temps d'Aristophane, tous les caquets de la plus - 
bavarde des villes. Le jardin botanique actuel, qui , du 
temps des Turcs , était l'habitation de l'ancien vaivode , est 
à quelques pas de là sur la route ; mais le voyageur à che- 
val aime à s'écarter un peu sur la droite pour suivre un 
sentier un peu plus varié. De là on peut faire une rapide 
excursion sur l'emplacement de l'ancien village de Co- 
lone, dont on n'est éloigné que de quelques pas. Arrivé sur 
le lieu de la scène de la magnifique tragédie de Sophocle, 
je cherchais vainement le lieu qu'Antigone décrit à son 
père le vieil Œdipe , comme * parsemé de lauriers-roses, 
d'oliviers, de vignes abondantes » ainsi que les « nombreux 
rossignols, qui, sous le feuillage épais, faisaient entendre 
leurs chants mélodieux. » L'aspect de Colone est un peu , 
changé depuis le jour où un chœur d'Athéniens répétait, 
en petits vers si élégants, au malheureux Œdipe qui venait 
expirer au milieu d'eux et les protéger par son tombeau : 
« étranger, tu es venu dans le séjour le plus délicieux 
del'Attique, à Colone fertile en coursiers. Là, au fond 
des vallées couvertes de verdure, de nombreux rossignols 
font retentir l'air de leurs chants plaintifs , à l'ombre de 
lierres épais, dans un bois sacré inaccessible aux rayons 
du soleil , où les vents ne font point sentir leur brûlante 
baleine , où fiaccbus , toujours riant , marche escorté des 
nymphes ses divines nourrices. Là, une éternelle rosée 
entretient le safran doré et le narcisse brillant, antique 
couronne des grandes déesses. La plaine est sans cesse ar- 
rosée par les eaux du Céphise , qui , dans son cours in- 
tarissable , féconde de ses eaux limpides le sein de la terre. 

15 



170 GRECE CONTlNIttTALG ET MOEEE. 

Ni les chœurs des Muses » ni Véna» aox rênes d'or ne dé* 
daignent ces lieux. Là croît un arbre tel que ni l'Aâe , ni 
File puissante de Pélops n*en produisirent jamais do sem* 
blable. Il ne fut pas planté par une main morlette. 11 fiett 
sans culture et fleurit en alMmdance dans cette coBtr4e; 
c*est la plante de l'olivier, effroi des ennemis et douce 
nourrice de Tenfance. Jamais en aucun temps une main 
étrangère ne pourra l'extirper du sol , car Jupiter et Mh 
nerve veilleot sur elle d'un œil attentif ^ » 

Ces lieux sont bien loin d'être aussi séduisants anjoar^ 
d'bui. On y voit bien encore quelques vignes , maie leur 
feuillage est brûlé par les rayons du sofeiL Le bocage sacré 
a disparu avec tes eaux limpides du CépUse qui devait ne 
tarir jamais , et qqi n'offre plus qu'à regret «ne bumidité 
cachée , suffisante à |»eine pour nourrir les laoriers-roees 
de ses bords. Avec les bos^piets ont foi les mille rossignc^ 
pour aller chercher ailleurs un peu d'ombre et de fraîcheur* 
L'olivier seul, qui ne pouvait jamais être extirpé de son aal 
natal , car Jupiter et Minerve veillaient sur lui d'un oeii 
attentif, se maintient encore dans les mêmes lieux; mais 
son feuillage sec et pile ne fait plus honte aux magnifiques 
oliviers d'Asie , de b Laconie , et même du beau royaume 
de Naples, qui mérite si biep le nom de seconde Grèce. 
Sur l'emplacement même « consacré aux redoutables filles 
de la Terre et de TÉrèbe, aux vigilantes Ëmnéoides, • a 
été bâtie une petite chapelle, aujourd'hui ruinée » au pied 
de ce moDilculc de Colone, qui seul n'a pas changé d'as- 
pect et qui est bien encore le dur rocber dont parle le 
vieil Œdipe. 

Les jardins de l'Académie où Platon enseignait si poéti- 
quement la sagesse étaient placés sur les deux rives dit 
Gépbise , et allaient de Colone à la voie Sacrée ou voie 
d'Eleusis. De ces collines légèrement ondulées on jouit 
d'une fort belle vue sur la rade de Phalère ; mais les jardins 
ont disparu avec l'eau du Céphise qui en alimoAtait la 

^ Ver» 66S à 690. 



' ^■^VOIE SACnCB. 171 

verdure, et à peine quelques rares broussaNles porieat- 
eiles la trace d'une pénible Yégétaiion. 

De là , traversant ces quelques oliviers épais qui s'arro*- 
gent faatoeoaeaient le nom de bois d'oliviers, on retrouve 
laroote d'Athènes à Eleusis» que j'ai bteti souvent pareoa- 
nie. Sur toute la voie Sacrée , les deux côtés de la route 
étaient autrefois i^arnisde monuments religieux et de tonw 
beaux dont où retrouve encore quelques d^'bris dispersés 
snr le bord de la route et au milieu des champs. A l'endroit 
ou Tétranger, arrivant de Corinthe à Athènes, avait franetli 
là dernière ooUîne par laquelle est encore interceptée la 
vue de l'Acropolis, un beau mouument, dont il n'existe 
plus que qnelqnes pierres brisées « se présentait à ses re- 
gards, A qui doOG était consacré ce religieux édifice placé 
sur le vestibule même de la ville éo Minerve ? Était-ce aux 
immortels fondateurs de la république , à ses grands légis»- 
bceurs , à ses braves guerriers , k ses poètes sublimes , à 
sas admirables artistes « à ses éloquents orateurs , à quel»- 
ques-una de ces bommes d'élite qui ont fait son nom glo<- 
fieut à travers tous les âges ? Non) c'était wa monument 
élevé II um courtisane par aon atnant » ancien caissier de 
Tarmée d'Alexandrç . qm * après avoir volé sa caisse en 
Asisi était venu avec sa nouvelle opulence faire figure dans 
b brillante Athènes. Paussnlas cite ce tombeau comme re- 
IfiarquaUe par sa beauté, v Sur cette route d'Étousia à 
Athènes, dit-il (Attique, cb^p* 37), sont aussi des tom- 
beaux dont deux se font remarquer pas lenr grandeur et 
letir beauté. L'un 9 été érigé à un Rbodien établi k Athè- 
nes; l'autre a été construit par le Macédonien llarpalus, 
qui , ayant désertédu service d'Alexandre, s'embiirqua et 
p^ssa d'Asie en Europe. L^s Athéniens , cbex qui il s'étai( 
rendu , Tayaut fait arrêter, il corrompit avec de Targent 
différentes personnes, entre autres les amis d'Alexandre, et 
parvint ài s'évader. )1 avait épousé précédemment Pythio*- 
nice , dont l'origine m'est inconnue , mais qui avait été 
courtisane à Gttrinlhe et à Athènes. Il en était si éperdu- 



172 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

ment amoureux que , Payant perdue par la mort , il lui fit 
ériger un tombeau qui surpassa en beauté tous ceux qu'on 
avait bâtis anciennement dans la Grèce. » 

Athénée , dans son livre xiii sur les courtisanes , parle 
aussi, d'après notre Gaulois Posidonius, d^ cette brillante 
Pythionice et de son tombeau. « Harpalus le Macédonien , 
dit-il*, celui qui enleva une grosse somme d'argent à 
Alexandre et se retira chez les Athéniens, devint épris de 
la courtisane Pythionice, pour laquelle il fit de grandes dé- 
penses. Lorsqu'elle fut morte , il lui éleva un monument 
des plus pompeux , et suivit lui-même son corps à la sé- 
pulture , accompagné d'un nombreux cortège des plus 
habiles artistes et de musiciens qui chantaient en accord 
au son de toutes sortes d'instruments ; c'est ce que rap- 
porte Posidonius , livre xxii de ses histoires. Dicéarque 
parle aussi de ce monument dans son ouvrage sur la des- 
cente dans l'antre de Trophonius, Voici, dit-il , ce qui 
doit arriver à quiconque entre dans Athènes par le chemin 
sacré qui va d'Eleusis à cette ville. S'il s'arrête à l'endroit 
d'où il peut déjà découvrir les temples et la citadelle , il 
verra à côté de ce chemin un monument qu'aucun autre 
n'égale en grandeur dans les environs. Il se dira probable- 
ment d'abord, et avec raison : Voilà sans doute le monu- 
ment d'un MiUiade, d'un Périclès et d'un Gimon, ou enfin 
d'un des principaux personnages , et peut-être élevé aux 
dépens de la république , ou au moins par un décret des 
magistrats. Que devra-t-il penser en apprenant que c'est 
celui de la courtisane Pythionice ? » Théopompe , dans la 
lettre qu'il écrivit à Alexandre, censura ainsi l'incontinence 
de cet Harpalus. «Considère attentivement, lui dit- il, et 
informe-loi avec soin de ceux qui sont à Rabylone , de 
quelle manière Harpalus a déposé Pythionice au tombeau. 
Elle avait été l'esclave de Bacchis , joueuse de flûte ; et 
celle-ci l'était de Sinope, courtisane, née en Thrace,et qui 

* P. 124, 2« vol. de la traduction de Lefebvr^e Villebnine. 



BAPHNI. 173 

transporta d*Égine à Athènes son commerce de prostitu- 
tion ; de sorte que Pythionice était une triple esclave et 
une triple prostituée. En effet , Harpalus a employé plus 
de deux cents talents pour lui élever deux monuments qui 
font Tadmiratiofi de tout le monde ; tandis que ceux qui 
sont morts en Gilicie pour affermir ton trône et assurer la 
liberté de la Grèce n'ont encore obtenu de monuments 
d'aucuns de tes gouverneurs de province. Quoi, l'on -en 
verra deux , déjà élevés depuis long-temps , l'un près d'A- 
thènes , l'autre à Babylone ; et celui qui se disait ton ami 
aura impunément osé consacrer un temple et un autel à 
celle qui devenait commune à tous ceux qui contribuaient 
à sa dépense , et le faire sous le nom de temple et d'autel 
de Vénus Pythionice ! N'est-ce pas là mépriser ouver* 
tement la vengeance des dieux et manquer aux honneurs 
qui te sont dus ! o 

Le galop est facile sur cette belle route d'Eleusis, et, à 
moins qu'on ne rencontre quelque caravane de chameaux 
apportant les marchandises de Gorinthe et de la Morée à 
Athènes, et causant toujours une certaine terreur aux 
chevaux , on est en quelques minutes arrivé à Daphni. Ce 
nom seul éveille le souvenir d'un lieu consacré à Apollon. 
Le lit du torrent desséché , qui est creusé à gauche de la 
route, est encore parsemé de lauriers-roses. Un puits est 
tout près, destiné probablement aux lustrations dans les 
temps antiques. Au-dessus de la margelle, formée du cou- 
vercle d'un tombeau hellénique, s'élevait, du temps des 
Turcs, un fort bel arbre, contemporain peut-être des 
^iUe-Hardoin, des La Roche et desBrienne. La fraîcheur de 
son ombrage attirait ici les Turcs, qui venaient y fumer leur 
narguilbé en se perdant dans les béatitudes de la contem- 
plation ; mais , comme ils ne se relevaient de là que pour 
préparer quelque déprédation contre le monastère et ses 
habitants, les moines prirent le parti de porter la hache 
dans cet arbre séculaire , sacrifiant ainsi d'un seul coup la 
gloire du monastère à son repos, le plaisir de tous à leur 



174 GRECE CONTINENTALE ET MORES. 

sécurité, car c« lieu, eoosacré jadis à Apollon, était 
devenu un roouastère de moines grecs de SfainlrBaiile, 
puis 4e moines latins de Saint-Benoit, pois encore de 
moines grecs. Il est aujourd'hui abandonné» Une petite 
chapelle d*un styl^ fort ancien subsiste de l'autre cdté dn 
r^vin , è deui pas de Tabbaye. C'est peut-être un ancien 
tombeau de famille sur lequel on aura élef é ude chapelle ; 
car, en pénétrant dans la partie inférieure qui esi en ruine, 
je trouvai d^ux tombeaux vides , qui annoncent le qua- 
trième ou cinquième siècle* Le peuple slmagine toujours 
trouver un trésor dans ces tombeaux , et aucun tombeau 
ne peut rester inviolé. 

A rcxiérieur , le couvent de Dapbdi , à rimitution de 
plusieurs de nos aocieiiQ^s égliaes de teoipliers en Fraboe^ 
ét^it eutouré d'une muraille de défense; mais ellei était si 
peu compacte qu'un seul coup de canon^ bieit ^yuaté^ Tau* 
rajt percée de part en part. i,es Turcs «croient que • pour 
féparer un pmr de forteresse, il suffit dq le badigeouiier; 
^t ils trouvaient ces tnurailles fort ImpoMlltes. A cette épo- 
que , il y avait wm de ces petites portes étroites et bat^ 
qu'on retrouve dans presque tous les couvents grées. Ce-: 
lait là souyent un Qbstac)e suffisant contre les violences des 
Turcs i car, pour pénétrer dans le couvent et r^lfÇQtlner 
les moines , les cavaliers turcs qui passaient sur la route 
auraient été obligés df d^sf^çpdre de cbeyal et de se baisser 
avec précaution : or tout délai . toute précaittion , tout plan 
suivi, toute réflei^ion laborieuse étaient en dehors de leara 
habitudes et de leur nature* 

Du monastère il pe reste plus que Téglise , encore de- 
bouti et quelques restes de murs helléniques, byaantioa et 
latina Écartez ces hautes et épaisses orties qui vous percent 
de leur dard envenimé comme la zagaie du Malgache, et 
yous trouverez, à trois pieds hors de terre, toute la suite des 
colonnes de l'ancien cloître des bénédictins; tourqea au* 
tpur d'un puits antique d*eau excellente, et voqs vous 
trouverez devant une façade gothique avec portail ^t deuit 



DAFHBil. 176 

doubles fenêtres à arc pointu. Regarde^ ces murs latéraux 
et TOUS remarquerez, àcôtéd'une petite porte, une colonne 
cannelée engagée dans le mur avec les belles oves de sa 
corniche corinthienne. Dans Téglise, tout appartient k 
Taptique style byzantin. Au milieu de l'abside est le bima 
avec la table sacrée, et des deux côtés du bima la prothé^ 
m et le diaconicon. En aiant du bima , la solea était pavée 
^'one mosaïque de marbres de diverses cquleurs taillés en 
losanges; mais presque tous ont été arrachés, Au-dessus 
de la solea s*élève un dôme élégant, revêtu d'une mosaïque 
à fond d'or, représentant, comme dans les églises norman- 
des de Sicile , une tête colossale du Christ bénisisant et 
autoqr les douze apôtres aveq légendes bibliques. Ce dôm^ 
çst soutenu par quatre grands arcs h plein ceintre appuyés 
snr des piliers, tes deux côtés de la mt sont allongés sur 
toute la largeur de la sqlea , de manière ^ former la eroii^ 
latine, et }k l'extrémité de ces deux ailes sont deux chapelles 
particulières , dont le fond et les deux côtéii sont recoure 
vertfi sur toute la hauteur d'une fort belle mosaïque, com^^ 
posée, comme les mosaïque^ de Païenne et de Monreale» 
de petits cubes de pierre factice. Tout à côté d'une de ces 
deux grandes chapelles sont les deux petites chapelles la^ 
térales dans lesquelles sont déposés , comme je l'ai dit , les 
deux too^beaux des ducs français d'Athènes , que j'ai eu 
quelque peine à retrouver à Daphni, sous le non) défiguré 
de Oelphina que lui donne l'acte des archives de Mqus 
en Hainaut. Au restç, cette transformation des noms une 
fois découverte, ceux qui ont l'habitude, non-seulement 
des chroniques anciennes, mais des relations modernes des 
voyageurs, ne s'en étonnent pas trop. A quelque pays 
qu'appartienne un voyageur, il ne se fait jamais faute de 
défigurer impitoyablement les noms propres d'hommes et 
de lieux. Cela a bon air et sent son gentilhomme. Défigurer 
un nom propre, c'es^ comme dire « : Moi, je suis de trop 
bon lieu pour (pe r9ppeler un nom vulgaire, Je suis des 
grandes villes de Paris , de Londres , ^ Rome t â^ QfiriiQi 



176 GRÈCB CONTINENTAIE ET MOREE. 

de Vienne , de Munich ; comment voulez-vous que je me 
soucie des noms de ces petites bourgades, noms nécessaire- 
ment barbares , puisqu'ils ne sont ni français , ni anglais , 
ni allemands. » 

En faisant quelques pas seulement au delà du monastère 
de Daphni , on jouit d'une fort belle vue qui faisait sou- 
vent le but de mes excursions à cheval dans les environs 
d'Athènes. Au moment où on est parvenu au sommet de 
la colline sur laquelle est assis le monastère , la mer appa- 
raît comme un vaste lac clos par l'île de Salamine et les 
montagnes de Mégare. C'est ici que se tenait la flotte 
grecque au moment où la flotte du grand roi se présenta 
pour l'attaquer. Tous les souvenirs sont ici pleins de ma- 
gie. Plus loin , à droite , voici la montagne de Karydi d'où 
le grand-sire d'Athènes , Guy de La Roche , fut défait en 
1256 parle prince d'Achaîe, Guillaume de Yille-Hardoin, 
et envoyé à saint Louis de France , qui lui fit remise de 
toute peine , le réconcilia avec son suzerain et l'autorisa à 
reprendre , en 1260, le titre de duc d'Athènes. La colline 
rocheuse adossée à la route rappelle des souvenirs plus 
anciens. De tous côtés on aperçoit la trace des ex-voto 
placés sur la voie Sacrée. Un bac , placé un peu plus près 
de la route du Pirée, conduit de cette côte à l'île de Sala- 
mine. Plusieurs fois je l'ai traversée en une demi-heure 
pour visiter cette île , qui est assez bien cultivée , qui offre 
des points de vue assez gracieusement accidentés , et où 
l'on trouve , après une heure et demie de marche dans la 
direction de Mégare, l'ancienne abbaye de Phaneroraeni. 

Il y avait autrefois à Iilleusis un môle où l'on pouvait 
débarquer. La jetée en vastes dalles de pierre existe encore, 
et il serait facile de la réparer ; mais il y a trop de bas-fonds 
pour que le port puisse servir aujourd'hui. Il ne reste 
rien d'entier à Eleusis, mais on y trouve d'immenses restes 
de grandeur. Sur s<^s collines sont les soubassements de 
ses vastes temples , dont les colonnes de marbre gisent 
partout dispersées. On en trouve des fragments dans tous 



ELEUSIS. 177 

les murs des chaumières et dans tontes les clôtures de jar- 
din. Près d*unc basse-cour , je vis par terre une inscrip- 
tion en lettres anciennes d'une forme dont on s'accorde à 
fixer la date au sixième siècie avant notre ère. Un reste de 
mosaïque d'un ancien temple est exposé aux jeux des en- 
fants, qui en détruisent une moitié tandis que l'autre moi- 
tié est engagée dans une maison de paysan dont elle forme 
le parquet. Quelques statues mutilées trouvées récemment 
sont disposées dans une vieille église. 

T^e moyen âge y a laissé aussi quelques traces. Sur une 
colline qui domine les routes de Mégare , de Corinthe et 
de Thèbes sont les ruines d'un château féodal, du haut du- 
quel le possesseur franc mettait sans doute à contribution 
les voyageurs imprudents qui s'aventuraient sur cette 
route. 

D'ici on se rend aujourd'hui par une fort belle route à 
Ëleuthère et h Athènes. 



VIL 



ENVIRONS D'ATHÈNES. — MONT LYCABETTUS , MAROUSI , 
KEPHISIA , LE PENTÉLIQUE , L'HYMETTE. 

Sur le haut du mont Lycabettus, près d'Athènes, est 
une petite chapelle dédiée à saint Georges. Le mardi 16 
mai , je profitai de la beauté de la journée pour l'aller vi- 
siter. Le soleil dardait avec force et il faisait une véritable 
chaleur d'été. Il faut une heure pour arriver doucement 
par un fort beau sentier jusqu'au pied du rocher. Là tout 
chemin cesse, et il faut gravir à l'aide des pointes de ro- 
chers. Partout où se trouve un peu de terre on voit que 
plus d'un pied Ta foulée depuis long-temps sans y frayer 
un sentier certain. Enfin, après quelques tentatives pru- 
dentes, on arrive. Le plateau sur lequel la chapelle est as.- 



178 GRÈCE CONTIIIBNTALG ET MOREE. 

sise est fort étroit et offre I peine on espace libre antti 
grand que celui qu'occupe la chapelle dédiée à saint Geor- 
ges; mais de là la vue est grande et noble. Assis sur un ro- 
cher que la chapelle ombrageait en partie, pendant plus 
d'une heure je restai k adisirer ce beau panorama. Devant 
moi s'ouvrait la mer avec les baies d'Eleusis, du Pirée, 
de Musichie et de Phalère , découpée» sur la odt». A l'ei- 
trémité cette mer est resserrée par le cap Saniom et par 
les montagnes de Mégare , an delà desquelles apparaisseitt 
le mont Cithéroa , l'Acrocorinthe et jusqu'aux montagnes 
de l'Acarnanie qui terminent le golfe de Lépaqte. Sala- 
mine se détache tout entière avee ses monts pittoresques, 
et Ëgine apparaît au delà comme placée sous la main. Plus 
près, à vos pieds, s'étend Athènes avec son bel Acropolis; 
à gauche, le monument de Philopappus et les colonnes do 
temple de Jupiter } à droite, isolé d'une mapiôre toute gra- 
cieuse, le temple de Thésée. Toute la plaine d'Athènes 
s'ouvre devant vos yeux avec sa ceinture de montagnes, et 
au delà , derrière le Pentélique , s'aperçoit le pic neigeux 
du mont Daphni en Eubée. Les neiges de THy mette étaient 
presque toutes fondues, et 11 n'en restait plus que quelques 
bandes jetées gracieusement comme des banderoles blan- 
ches dans les pentes dé la montagne. Le Parnès était encore 
revêtu d'un large chapiteau de neige éblouissante qui fondait 
à vue d'œil sous ce brûlant soleil , et ce souvenir des fri- 
mas donnait un charme de plus à la beauté de la journée. 
Pendant que j'étais ainsi seul à admirer cette vue, entre 
quatre et cinq heures , je fus frappé d'un effet de mirage 
vraiment eiiraordinaire. Deux soleils apparaissaient l'on 
près de l'autre sur la même ligne avec le même éclat et 
h une distance apparente asses grande pour ne pas confon-^ 
dre leurs rayons , à une distance d'environ quioa&e mètres 
do rayon visuel. Ce phénomène dura environ une demi-' 
heure; et j'appris en descendant que plusieurs autres 
personnes l'avaient remarqué en même temps que moi. La 
transparence de l'air produit ici des effets tout à fait mer- 



KfirtllMA. 179 

Teiileux. Souv^H en me levant je vois le nord d*uB verN 
tettdre délicieut, tandis que Torient est da rose te phisdé- 
licat; les iBontagnes de Salamine m'appu-alsaent aussi 
parfois d'on gros Meii > tandis que les deut pointes de 
l'ilc paraissent se reierer au-dessus des flots et former un 
eraissant. Un peintre m pourrait ici copier exactement la 
natore sans se faire accuser d'ane Mzarre exagération dan» 
notre plie OcoideUt. 

La chakNir extrême, qui , dès le mots de mars, se fait 

sentir à Athènes, amène de bonne heure rémigration foreéè 

des habitants les |rfos riciies, surtout des étrailgenk Qud^ 

ques-uns vcmt chercher un peu. de fraîcheur dana ieuri 

jardins peu ombragés de Patisia ; d'autres vont respirer la 

brise de mer au Pirée, et quelques-uns ont bâti de joliea 

prîtes maiswu dans les villages plus fraiis de Naireusi et de 

Kephiaia. Le tempe est iouvent si beau à Aihènes que je 

aie rappeUe avtnr fait, le lundi 25 janvier, à Kephisia, une 

partie de campagne pendant laquelle noua jouîmes de toute 

la douceur de la lempérator^ du printemps. Dans une 

maison non habitée et qui devait par conséquent avoir et 

refroidie par l'hiver, dans une chambre sans cheminée 

avec des fenêtres au nord-ouest , nous déjeunâmes san» 

aena apercevoir qu'on subissait les hroids de janvier à Paris. 

Après déjeuner, nous aMâmes visiter la grotl» connoe soua 

te nom de grotte des Nymphes, délicieuse retraite pen* 

^t les fleurs de l'été. Cette grotte, autrefois consacrée 

%nx Nymphes, est asses large, peu pr<^onde, haute de 

quatre à cinq pieds seulemeut et tapissée de tous côtés 

d'herbes les plus délicates. Une eau fraîche et pure et d'un 

sont excellent descend comme goutte à goutte à travers 

àm plantes gracieuses du fond de la grotte, et forme d'abord 

un petit bassin de dooae à quinze pieds , protégé par des 

rocliers, car tout est ici une agréable miniature. De ce 

bassin l'eau filtre à travers des cailloux et des herbes déjk 

en fleur au mois de janvier, dans un lit étroit et sinueux, 

^ va se répandre dans la plaine qu'elle rend ventoyaote. 



180 GRECE COi>iïINfiNTALE ET MORÉE. 

Les deux peates des rochers sur lesquels s*appuie la grotte 
étaient revêtus de plantes et d'arbustes fleuris dont les 
fruits colorés pendaient en grappes. Là nous eûmes plaisir 
à nous asseoir et à jouir de la fraîcheur de Tombrage, car 
le soleil était chaud comme le soleil de juin dans les 
bons étés de France. Au mois de mars j'y retournai, mais 
déjà rherbe qui tapissait la voûte était moins touffue et 
bien moins abondante. De là, à travers des prairies émail- 
lées déjà de toutes les fleurs du printemps , de boutons 
d'or, de marguerites, de larges anémones semblables à des 
roses, aux fleurs de couleur rouge, pourpre et bleu , et 
d'anémones plus petites de toutes les couleurs , nous nous 
acheminâmes vers l'une des sources du Cépliise appelée 
Kephalari , la tête du Céphise. À cent pas de là sont les 
restes d'un petit temple antique. Les deux colonnes du 
mlieu et les deux stèles du fond ainsi que la porte antique 
sont intégralement conservées. Tout le mur d'enceinte est 
tel qu'il était, sans aucune altération. Seulement, pour 
indiquer son appropriation au culte chrétien , les Francs 
ont fait sculpter au-dessus de la porte une croix fleuronnée 
par le pied avec deux roses de Provins dans les cantons 
supérieurs de la croix. Un autre petit temple était élevé 
sur la source même, dont les eaux transparentes coulent 
sous un toit voûté, encore conservé en partie. Une colonne 
cannelée gît près des conduits antiques destinés à la distri- 
bution des eaux du Céphise et près des fondements de 
ce petit temple, qui surgissent encore à deux pied»de terre 
Tout dans ce frais paysage inspire et rappelle le respect 
religieux qu'avaient les anciens pour les fleurs , les arbres 
et les fontaines. De l'autre côté de la source est une petite 
chapelle chrétienne ; car les chrétiens n'ont jamais man- 
qué de substituer les églises aux temples et de proGter du 
culte antique pour en faire un appui au culte nouveau, 
fondé ainsi d'une manière plus durable par la consécration 
des souvenirs et des traditions. 
Le village de Kephisia avait été aussi choisi par les Turcs 



MOXOMATI. 181 

pour y bâtir leurs maisons de plaisance aujourd'hui rui- 
nées. Les étrangers et les habitants d'Athènes qui ont do- 
pais adopté ce séjour pour le temps d'été , y font peu à 
peu construire quelques petites maisons plus soignées. 
C'est en effet un agréable séjour. Les eaux y sont abon- 
dantes; les arbres les plus divers y sont revêtus de la plus 
me verdure , si agréable à retrouver ici pour se délasser 
de la pâle verdure des oliviers de TAttique ; les montagnes 
voisines l'abritent contre les tourbillons qui soulèvent si im- 
pétueusement la poussière de la plaine , et rafraîchissent 
l'haleine des vents, tandis que l'aspect de ces campagnes 
fleuries repose l'œil fatigué de l'aridité des sables des en- 
virons d'Athènes. 

Un peu au delà du village de Kephisia, on m'avait indiqué 
près de Monomati un prétendu château d'origine franque, 
situé entre le Géphise et la route de Negrepont , au fond 
d'ane gorge â*où sort une des sources du Géphise. Un diman- 
che, 17 janvier, je partis à cheval avec quelques amis grecs 
pour aller vérifier l'exactitude des renseignements qu'on 
m'avait donnés. La route passe près de Patissia et de Ke- 
phî^a. A une demi-lieue de Kephisia , qu'on laisse sur la 
droite , on aperçoit un profond ravin dans lequel coulent 
ies eaux rares mais vives du Géphise. A l'entrée de la gorge 
tôt un moulin , et à l'autre extrémité se présente le pré- 
tendu château gothique, qui n'est rien autre chose que l'ha- 
bitation minée d'un aga turc. Au milieu de cette gorge 
sont les restes d'un aqueduc. La vue qu'avait l'aga de sou 
Pyi^ fortifié était charmante. Protégé contre les vents 
P^r deux lignes de montagnes abruptes d'une belle couleur, 
au fond de cette gorge qui conduit au fort hellénique de 
^lielia, bâti par les Spartiates, il avait sous ses pieds un 
i^vin si large qu'on doit plutôt l'appeler une vallée profonde 
fécondée par les eaux du Géphise. Les flancs des montagnes 

sont cultivés sur la rivedroite du Géphise, et couverts, sur la 

^ivo gauche, d'arbres et d'arbrisseaux d'une belle couleur. 

levant lui s'élevaient , au loin , le Gorydalus et le Pente* 

16 



1S% GRÈCE CONTINENTAU ET HORÉE. 

lique ; au milieu de cette perspective se préaeiiUk F Acro.- 
polis , et au delà la mer et les iles qui sei^vaient de fiMi4 
au tableau. Il faisait un temp^ très clair, et cette situation 
pittoresque se qoontrait toji^t ^ fait ^ son «vauUfte. Le» 
villages de Patissia, Marousi et Kepliisia, distribj9és çà et là 
sur la route , iadiqueut Le progrès que seio^ble CMre Tai- 
sauce, et la rapidité avec laquelle les Grecs se rapprochent 
des habitudes européennes. La maisoQ de M. Ti-icoiipî, 
bâtie par Tamiral anglais Malcolm ^ Patissia , fixerait par- 
tout une agréable habitation. 

Je revins de Mouomati par Menidi, par Âcbaroae, patrie 
dû mordant Aristophane , et par le grand village asaes 
propre de Koukouvaonès. Les terrains environnants $fM 
bien cultivés et les plaines couvertes d'olivier» doQt la 
feuille est beaucoup plus verdoyante que celle des autres 
Qliviers de rAttjique. Tout annopce ici pkis de . travail el 
aussi plus d'aisance. Les églises, comme p^toot, «mU M* 
t^es de fragments antiques : aussi se parient elles assez stmr 
vent du nom de belle église, omorphi eccU$ia. A d<w 
pas de là est le village d'Uerakli , la dernière subaîstaiile 
des colonies bavaroises que le gouvernement avait dierché 
à implanter en Grèce» La race allemande est une race ira- 
veilleuse et honnête , mais elle ne comprend pas aisément 
une bonté et une intelligence dont les formes diffèrent des 
siennes, et ses qualités comme ses défauts ne s'banaoniaent 
d'aucune manière avec les qualités et les défauts 4tt Grecs. 
Les Allemands vivent entre eux, conservent tous leurs usa* 
ges , n'ont aucune influence sur la population grecque et 
n'en reçoivent eux-mêmes aucune des ainéUoratious propres 
au climat. Ils marchent à côté des Grecs sans se fondre éum 
leurs rangs. Aussi regrettent-ils toujours leur psUrie et y 
retournent-ils aussitôt que, soit par la laveur du gouverne- 
ment, soit par leurs propres économies, ils ont p^ réaliser 
quelques petits bénéfices. Toutes les agonies aUeniandes 
ont dépéri ici, et celle d'Herakli n'est pas destinée pe/ot-êtne 
à une longue vie. £Ue n'est fondée que depus \fçis aiis. 



GOL6NIE BAtrAilOl9E B^flKRAKLI. 183 

unis l'aTfaiiîâation semble en avoir été mal entendue. On 
a doimé à qoetqdes familles bavaroises , fort étrangères à 
Fagrieoltttrè, ane petHe maison, ées chevant pour la cul- 
tore et dn grain piour ensenbencer ; mais les maisons étaient 
mal con^roites, trop petites pour un ménage, sans écurie, 
sans magasni potfr la récohe ; les chevaux étaient des che- 
vant de réf^n'Oie usés, qu'il eût fallu bien nourrir long- 
temps avant de les mettre en état de service , et que les 
colons, qni n'avaient à leur donner an moment de la ré- 
colte que rberbe rare des champs, ont laissé dépérir; les 
grains leur avaient été envoyés irop tard pour qu'il pussent 
s^vir dans l'année ^ de telle sorte qu'il a falFu recommen- 
cer sur nouveau! frais et distribuer de nouveaux secours. 
Ce (ftû a eûtùte ajodté au mal, c'est que le Bavarois chargé 
par legouternement de la surintendance de la caisse Ta em- 
portée tout entière en Se sautant en Allemagne. On a cette 
anfiée substitué des bœufs aux chevaux. On a aussi cherché 
à trouver des agriculteurs intelligents et laborieux an lieu 
de prendre indistinctement, comme on TaTait fait d'abord, 
l'onvrier paressent de toute profession. La colonie a plutôt 
Vftir d'un petit hameau d'uh seul rang de maisons que 
d'onc grande fertoe , puisqu'il n'y a pas de granges; mais 
il paraît toutefois que quelques ménages allemands corn- 
AeiMient 8 d'établir ièi avec un peii plus d'ordre. J'ai vu 
têvèdir plusieurs jofiigè de bœuf du travail de la journée , 
et lès mâiàotis i par leur propreté extérieure , annoncent 
tin peu plus de bien-être. 

Une autre constructiou fraiique tn'avait été indiquée 
dans les environs d'Athènes, dans le village ou plutôt ha- 
meau de Kbassagni, au delà de Tracdnès, sur la route de 
Vari et du cap Suniutn. je montai à cheval le mardi 19 jan- 
vier pour aller visiter dé mes yeux ces prétendus resteiè 
fiwes; car oU est passé d'une extrémité à une autre; li 
inon arrivée en Grèce, tout le monde me contcstdit l'exis- 
tence d'une seule ruine franque, et peu de mois après on 
ûc toyaii plds partout qUb ruines fraftques. Nos bons amis 



184 GRECE CONTINENTALE ET UOREE. 

les Grecs d'Athènes sont les vr^is compatriotes des Fran- 
çais de Paris. Le temps continuait à être magnifique ; 
c'était un véritable printemps avec déjà quelque peu de 
la chaleur de Tété. Dès six heures et demie les oiseaux 
faisaient retentir Tair de leurs chants, et au lever du soleil 
le mont Hymette se colorait dans tous ses contours de la 
plus gracieuse couleur rose, dont la répercussion allait en 
s'affaiblissant frapper Toccident. Ce que j'avais à voir était 
une tour, et à peu de distance de là les ruines de deux 
autres tours. La tour encore subsistante est en plaine et de 
construction tout à fait turque, ainsi que paraissent l'aYoir 
été les deux autres tours, aujourd'hui ruinées, et dont l'une 
fait partie des fondements de la maison bâtie sur ce même 
tertre par M. Louriotis, qui a séjourné plusieurs années à 
Paris et à Londres, où il avait été envoyé pour négocier un 
emprunt. Les Francs construisaient peu en plaine, s'ils 
n'étaient vigoureusement protégés par de larges et profonds 
fossés, et encore ce3 tours en plaine étaient-elles ratta- 
chées à des villes plutôt qu'à des villages ou des habitations 
de particuliers. Les seigneurs francs préféraient placer 
leurs châteaux comme des nids d'aigle dans les hauts lieux, 
pour dominer de là les pays environnants et ne pas être 
surpris sans défense par l'ennemi. 

£n revenant de Khassagni à Traconès par le bord de h 
mer, je m'arrêtai au milieu d'un champ à examiner une 
statue de marbre blanc d'une grandeur au-dessus de la 
grandeur naturelle. La tête manque ; un morceau du bras 
a été aussi brisé ; le bras qui reste est assez beau. Elle est 
représentée en haut-relief, assise et tenant entre ses mains 
les plis de son manteau ; c'était sans doute une statue placée 
sur un tombeau. Le style est tout romain et assez lourd. 
£lle est là, étendue dans une terre en culture , sans que 
personne songe à la relever. Les instruments de labourage 
passant et repassant alentour auront bientôt achevé d'en 
briser les membres, et le corps entier est destiné à dispa- 
raître dans le premier four à chaux construit pour le badi- 



LE PENTELQUE.. 185 

geon d*ui] hameau voisin. Dans les fouilles faites autrefois 
sur cette côte , on a retrouvé un grand nombre de tom- 
beaux et de vases antiques. 

Les deux grandes montagnes les plus rapprochées 
d'Athènes , le Pentélique , dont le nom a été long-temps 
corrompu en celui de Mendeli, et THymette, dont le nom, 
estropié par les Vénitiens en celui de Monte-ftlatto, a fourni 
ensuite aux Grecs leur traduction souvent adoptée de Trelo- 
Youno , offrent aussi d'agréables excursions. 

La duchesse de Plaisance fait bâtir au pied du Pentéli- 
que un assez joli château pour sa résidence d'été. Sur la 
fin de janvier, par un temps des plus doux, elle m'invita à 
y venir faire une partie de campagne avec quelques amis. 
On peut aller en voiture jusque chez elle. La route passe 
par le petit oasis d'Ambelo-Kipos (le Jardin aux Vignes) et 
par Khalandri. Là , j'allai visiter une petite chapelle que 
j'apercevais à l'extrémité du village , du côté des champs 
et de la montagne. Dans l'intérieur, gît, négligé, le long do 
mur, on bas-relief ancien de deux pieds carrés, représen- 
tant une cérémonie d'expiation et destiné sans doute à un 
tombeau. Le principal personnage est assis; près de lui est 
une femme; deux autres personnages , debout de chaque 
côté, tiennent suspendus au-dessus de lui deux bâtons dont 
l'extrémité est cassée, ainsi que l'est une partie des figures; 
au-dessus do personnage assis se replie une courtine avec 
gros glands pendants à deux ou trois endroits. Ce bas- 
relief me semble des temps romains. Khalandri est à moitié 
chemin sor la route qui mène au château projeté de la du- 
chesse de Plaisance. La situation choisie est belle, les col- 
Unes bien revêtues de jeunes bois et de myrtes semblables 
^ nos ormeaux , les eaux abondantes et la vallée si bien 
disposée qu'on n'a qu'à distribuer les allées pour en faire 
Vin joli parc ; mais on n'y découvre pas assez de mer , de 
cette belle mer si resplendissante aux derniers feux du 
soleil. Nous déjeunâmes en plein air sur le gazon, comme 
i)ous l'eussions fsut dans la vallée de Montmorency au mois 



t86 GttkcB CONTINENTALE ET HOrÉe. 

de juin. La température était des plas doaces. De là nous 
suiYtmes le cours du ruisseau pour nous rendre au mo^ 
nastère du Pentéiique , habité par quelques caloyers. Dans 
une première tisite que j*aTais faite à ce couvent, le 22 dé- 
cembre , jVais trouvé la culture des oliviers fort négligée 
de ce côté, car dans Faride Âttiqne lés oliviers ont be- 
soin d'irrigation. A cette visite je remarquai une culture 
qui dbnnait une nouvelle vie à cette campagne; Les moines 
avaient affermé leurs nombreux oliviers à un Français, et 
déjà nous trouvions toutes les racines entourées d'un léger 
febord, destiné à contenir Teau qu'allait leur apporter le 
ruisseau voisin. Le monastère est surmonté de la croix des 
Vllle-Hardoinde Champagne, princes de Moréeet seigneurs 
supérieurs du duché d'Atiiènes. C'était probablement alors 
un monastère latin ; mais les moines me dirent avoir perdu 
tontes leurs archives, qui auraient pu liie mettre sur la toie; 
Plusieurs fois j'allai de là visiter les carrières antiques de 
ce beau marbre du Pentéiique qui a servi aii ParthénoUj 
au temple de Thésée et à tous les plus beaux monuments 
d'Athènes. A mi-côte se trouve un catavothron ou espèce d'é- 
croulement de terre au bas duquel existe un petit lac. Les 
carrières en exploitation sont un peu au-dessus. Les an- 
ciennes exploitations étaient admirablement conduites; le 
marbre était coupé avec le plus grand soin \ de* manière 
que rien ne fût perdu ; on avait le morceau aussi petit 
ou aussi grand qu'on le voulait. Les travailleurs modernes^ 
qui vont y chercher le marbre nécessaire à la construction 
du palais du roi, n'y mettent pas tant de soin. A l'éide de 
la poudre ils font sauter d'énormes quartiers de la carrière. 
Quand ils veulent de gros blocs, ils en obtiennent souvent 
un grand nombre de petits qui encombrent la carrière, de 
telle façon que dans peu d'années il faudra plus de dépen- 
ses pour la dégager qu'on n'en aurait fait pour la bien exploi- 
ter sans rien perdre. Ou m'a assuré que cette belle inven- 
tion de la mine pour servir à l'exploitation des carrières du 
Pentéiique était le fruit des conseils du maréchal de la cour 



L'HtH£TT£. 187 

de Grèce, dont les plans d'économie ont ainsi décidé à sa* 
crifier un long avenir à un très-court présent. 

Près de l'ancienne exploitation est une grotte dans la- 
quelle on descend, à Taide d'étroits escaliers taillés dans le 
roc et qui prouvent que les anciens la destinaient à quel- 
que usage religieux. Au fond de la grotte est une fontaine 
où le peuple va encore puiser une eau fort renommée , 
surtout quand l'été a épuisé les sources voisines. A côté 
de l'entrée de la grotte est une petite chapelle, élevée sans 
doute sur remplacement d'un autel consacré aux nymphes. 
Sur les murs sont sculptés les aigles de Byzance. £n 
s'élevant au-dessus de cette partie de la montagne se dé- 
couvre la plaine glorieuse de Marathon. 

L'Hymette a aussi sa gloire , et le miel de ses abeilles 
n'a rien perdu ni de sa réputation ni de sa douceur ; aussi 
est-il Tobjet de soins tout particuliers. Chaque année les 
ruches sont transportées plusieurs fois pendant la nuit dans 
les lieux où elles doivent trouver, selon la saison, les fleurs 
les miedx appropriées à leur nourriture. Les connaisseurs 
font surtout cas du pin appelé peuka, qui croit en abon- 
dance sur les flancs des montagnes et du Cythéron, par 
eiemple, en particulier, et j'ai vu à la fin de septembre 
d'innombrables quantités de ruches garnir toutes ses pen- 
tes. Deux monastères, celui de Kaisariani et celui de Ka- 
rea, sont placés au pied de l'Hymeite. 

Le couvent de Kaisariani est du nombre des monastères 
stipprimês. Il est situé dans une gorge retirée et bien abri- 
tée de toutes parts; une fontaine antique l'approvisionne 
d'excellente eau ; elle se fait jour à travers diverses parties 
de la montagne, et sert à l'irrigation de plus de mille pieds 
de beaux oliviers. Ce couvent est aujourd'hui une ferme 
dont la propriété a été concédée par le roi Othon à un 
Grec qui m'a semblé avoir les connaissances agricoles et 
les capitaux nécessaires à la bonne administration de sa 
ferme. En allant lui rendre visite un jour, le 14 janvier, 
je le trouvai occupé à faire encaisser sur les pentes de la 



188 GRECE CONTINENTALE ET MOREB. 

montagne tous les pieds de ses oliviers. Le cloître a été 
tout à fait réparé et transformé en une bonne maison d'ha- 
bitation. 

C'est un lieu qu'affectionne le peuple d'Âtbèues; sou- 
vent, dans les beaux jours, on s'y rend en partie de 
campagne et on vient y prendre ses repas à l'ombre des 
oliviers. Le roi y vient assez souvent en famille. La route 
d'Athènes à Kaisariani n'est pas encore bien entretenue , 
surtout près de la montagne ; mais on y fait quelques ré- 
parations et on se prépare à la rendre praticable , ce qui 
n'est jamais difficile ni coûteux en plaine sur un terrain 
aussi ferme que celui de l'Attique. 

Sur un des mamelons de la montagne , au-dessus de 
Kaisariani , sont les ruines toute modernes d'une église 
vénitienne dédiée à saint Marc. La position est bien choi* 
sic ; on a de Hi une belle vue de l'Acropolis, de la baie de 
Phalère, de la mer et des îles. Il est probable que les 
moines de la Kaisariani auront eux-mêmes contribué à la 
destruction de cette église , trop voisine d'eux pour ne pas 
les gêner. Au-dessus de ce mamelon s'étend la chaîne de 
THymette , si élevée que de là on suit presque toutes les 
sinuosités des côtes du Péloponnèse jusqu'au Taygète , et 
qu'on embrasse du même coup d'œil l'Eubéc, Égine et le 
golfe de Lépante. A la première visite que j'y fis, au mois de 
janvier, le temps était un peu brumeux et je ne pouvais bien 
discerner les contours de ce vaste tableau ; mais j'y retour- 
nai le 22 mars et le temps était des plus beaux et des plus 
clairs. Je me dirigeai cette fois par le monastère de Karea, 
un des cent trente-deux monastères que l'on comptait au- 
trefois en Grèce^ mais qui a été supprimé comme l'ont été 
tant d'autres. 

La porte d'entrée du monastère de Karea ouvre sur une 
vallée à l'extrémité de laquelle apparaît Athènes et son Acro- 
polis. L'église n'est pas distribuée à la grecque, mais à la la- 
tine, avec un seul autel séparé par le voile. Au-dessus de la 
'^0 est une croix fqrmce par quatre fleurs de lis réunie; 



n/ir>l 



LHYMETTS. 189 

à la tige et dans un cercle , ainsi que j'en ai trouYé plu- 
sieurs parmi les marbres brisés de TAcropolis. J'étais allé 
faire cette excursion avec un non moins rude marcheur 
que je le suis moi-même, M. de Prokesch, ministre d'Au- 
triche à Athènes , homme du plus noble caràaère , du 
cœur le plus affectueux, de l'intelligence la plus cultivée* 
Ancien ofiBcier d'état-major, il a vu l'Orient en savant, en 
politique , en militaire , en géographe , et sait aussi bien 
se démêler entre les décombres des institutions qu'entre 
celles des monuments antiques , entre les sinuosités de la 
politique orientale qu'entre les mille entrelacements de ses 
ravins et de ses mcmtagnes; son œil arrive aussi irâremènt 
an but que la flèche d'un habile archer génois. Ce dernier 
talent nous fut particulièrement utile dans notre expédi- 
tion de montagnes. Sa grande habitude des travaux 
d'état-major fait qu'il prévolt à l'instant , par la forme 
d'une montagne ou d'un ravin, la direction qu'ils doivent 
prendre et leur point exact de jonction. Au lieu de se 
jeter à la face des ravins , et souvent dans leur point le plus 
escarpé, il sait les tourner à propos, et arriver juste à 
leur point d'embranchement ; et quand on a à descendre 
au plus court, on est sûr de choisir avec lui le seul préci- 
pice praticable, tout à côté de vingt autres qui sur- 
plombent. 

Nous renvoyâmes nos chevaux nous attendre au menas- 
tère de Kaisariani ou Kiriani , par lequel nous voulions 
descendre, et nous pénétrâmes à travers ce dédale de ro- 
chers qui composent le mont Hymette. Après trois heures 
d'ascension un peu fatigante par cet ardent soleil , nous ar- 
rivâmes enfin au sommet de la plus haute des deux crêtes, 
qui surmonte la seconde montagne. De ce point de vue on 
découvre parfaitement : au nord , la chaîne des Thermo- 
Pyles et le mont CËta; au nord-est et à l'est, l'île d'Ëubée 
depuis ses plus hautes montagnes septentrionales jusqu'à 
sa dernière pointe méridionale ; puis bien loin , mais fort 
distinctement, l'île de Samos et les côtes d'Asie, et plus 



190 CiaàCE CONTimilTALE ET MOREE. 

près ée ioi Àndros^ Tinos, Délos; Zét, qm empêcha', de 
Toir Syra ; Tbermia , Serphos et Mitai ; à l'ouest, le Par- 
nés, le Cithtron, le Parnastti THélieeu; enfin ati sud, 
an pea à l'oacst^ les fimntagnés do Péloponnèse et eeNei 
de TArcaiye en particulkr. C'est m immense et bean {»> 
norama. 

Après mie denn-heàre d^adoùration de eette beHe f ne $ 
il ne nons restait plusqu'k descendre. L'affaire est un pen 
hboriense : les rocbers Éont ardus et presque h pîc ^ et on 
gHsse fort aisément et fort loin sor cette pente unie ; mais 
les herbes croissent à travers les fentes et dfllrent qurique 
résistance ; les fentes sont multipliées et laissent ainài un point 
d'arrêt pour les pieds, un point d'appui poor les mains; 
Cette lotte contre les diflScoltés de la nature , cet appel in* 
cessant à l'attention , h la prudence et à un peu d'adresse, 
dure plus de deux bonnes heures, rude métier pour le 
nerf flecteur ; mais on est (ort récompensé en arrivant de 
n'avoir pas perdu l'équilibre dans la descente, car après cinq 
heures de marche on peut faire , comme nous le fîmes , la 
plus délectable des coUations, assis sur l'herbe auprès de 
la fontaine du bélier de Kaisariani , dont l'eau toujours si 
bonne nous parut encore plus fraîche et plus douce; Nos 
dievaux nous attendaient^ paissant sans inquiétude, lis 
étaient frais après leur repas, et en une heure nottsrievtn<- 
mes à Athènes. 



VIIL 

DEiCELlÂ^ -^ MARàTfiON. *— TARNAVAS. -^ GUATHi. 

Le mardi 26 janvier je partis d'Athènes avec quelque^ 
atnis pour aller passer plusieurs jours dans la plaine de 
Marathon , chez le major anglais Finlay , notre ami eonl- 



mua, qui poaaèêfi une maisMHi agréaUemeatsitiajiaiiu pM 
des montagnes , à Liosîa. 

A^è» avoir travorai^ Patisria , ^ti6 nous dirigalvics mr 
k beau «i ^jcbe viUage jàe Maiiidi, tort prèç de Nautique 
Ai^lkariM». La jpiaine ici eat iertik , (U ks olivier» y Mot 
pto grasiis et pliw verts que dans la cime d^Allièa«s. IH 
Usm^, looÎQHrs en aipivaitt les pentes do Paroès , aujour- 
d'hui Ozia, fioos arrirânes firès de Varibobi que nous lais* 
slmes im iMre droite, et nous comiiwâmes notre route 
«1 nous dirigeant sur la fontaine de Tatoi , sknée au ined 
d*nne mottiogne escarpée, connue des paysans» dsns kur 
langue figurative, nous le non de KatsMfyii (ie nés de 
cbat). Le Katsi^Myti est tout aH-4e|sou8 du grand uttont 
Befem, H il éoBiioe le dé^ qui conduit de €halkis k Albi- 
oes par Oropos. C'eut sur le sommet du Katst^Myli que 
sont placées les ruines de Tantâque forteresse de DcMis» 
Ulie par les ^artiates pour tenir Athènes en servage. H 
ne reste plus que quelques vestiges des murailles qui en«* 
yetoppaient toute Fexirémité supérieure du ^atn^liyti, du 
côté qai domine la fontaine de Tatoi et qui est complète- 
OKAt inabordable. €*est de sa retraite de Dekelia que De- 
^f^M put apercevoir le premier enleveur d'Hune, Tbéaée, 
Cubant diaas Apbidné sa beHe proie aux recfam'cbes do 
^^Mtur et PoUux , et qnf il mil les deui frères sur la trace 
^ ravisseur. 

Toute celte gorge est fort belle , et la terre était c^ouverte 
d^uue verdure toute (Mintanière. Vous tournâmes par la 
^■^^ le revers septentrional do mont Maouma , et après 
^ quart d*faeure de marche nous arrivâmes en vue de k 
^^^Uée de Tsiourka ou Lioda. Nous commandions, d'une 
hauteur de plus de cinq cents mètres, un ravin qui conduit 
dans cette vallée et qui est dos par les versants inférieurs 
de la chaîne du Parnès, à laquelle appartiennent et Katsi- 
Myti et Beletsi. La route à travers cette gorge est tracée 
^0 milieu d'arbo^i^ers verdoyants et de pins d*un vert ten- 
dff A nos pieds coulait, tout au fond de cç rfvto prjêcip|< 



102 GRECB CONTlIffilCTALfi ET HOREE. 

teiix, une rivière encaissée par le versant opposé , moins 
abrupt de ce côté et déjà mis en caltare. De ce ravin, 
qoi va toujours en s'élai^issant jusqu'à ce qu'il se perde 
dans la vallée, l'œil est conduit dans une belle plaine bien 
cultivée , à l'extrémité de laquelle était située l'antique 
Aphidné, dont il est question dans un décret rapporté par 
Déraostbène, et qui fut la patrie d'un poète et de deux autres 
grands patriotes, Tyrtée, Armodius et Aristogîton. 

Le fleuve qui arrose cette vallée, et qui coule entre une 
forêt de lauriers-roses, est le fleuve de Marathon. A Lioâa 
la vallée est ouverte dans sa plus grande laideur ; mais avant 
d'y descendre, nous nous arrêtâmes à visiter une petite 
chapelle bâtie sur le penchant du ravin et probaUement 
sur l'emplacement d'un ancien temple. Elle est composée 
de deux corps de bâtiments qui forment comme deux voâ- 
tes égales, superposées et parallèles. On trouve dans cette 
partie de l'Attique un grand nombre de chapelles de cette 
eq)èce, qui rappellent la forme des anciens temples élevés 
aux frères ins^rables et égaux sur la terre et dans le cid, 
Castor et PoUux. 

Dès le lendemain matin nous étions tous à cheval 
pour aller visiter et les restes de quelques tours qu'on 
m'avait indiquées comme étant de c(mstroction fran- 
que , et l'emplacement célèbre de la bataille de Marathon. 
Traversant à gué le torrent de Marathon , nous nous diri-* 
geâmes par le bas de la cdline sur laquelle était placée 
l'antique Aphidné^ , d'où l'on peut vdr le Katsi-Myti et 
Dekelia. Un peu plus loin nous traversâmes un des afiDuents 
du Marathon et arrivâmes à la tour carrée de Kalentzi. 
Je voulais vérifier si ce n'était pas là le reste de l'ancien 
château du seigneur de Scalenges, qui reçut, en 1304, de 
Philippe de Savoie , mari d'Isabelle de Yille-Hardoin > 

* Notre belle carte du dépôt de la guerre indique peut-être à tort 
Œnoë en cet endroit; Œnoë semble être plutôt près du village ac- 
tuel de Marathon. Voyez i'e^sai de Fiulay 8\iur la topographie liistQ- 
riqae de r Atli<|ae« 



VIGIE DE KALENTZI. 193 

plasienrs domaines dans la principauté d*Achaye , comme 
le témoignent les diplômes originaux conservés dans les ar- 
chives de Turin ; mais c'est tout simplement une tour de 
vigie toute moderne et de construction turque. Il en est 
de même d'une autre tour toute voisine de celle-ci. Dans 
les temps antiques, les vigies étaient fort communes à cause 
de l'état habituel de piraterie dans lequel vivaient tous les 
habitants des îles, et leur usage s'en est conservé sous 
l'empire byzantin. Les débarquements des pirates qui ont 
presque toujours infesté les côtes entrecoupées de la 
Grèce, étaient surtout dangereux dans une plaine comme 
celle de Marathon. On pouvait les surveiller de ces tours 
de vigie et rassembler promptement des secours. Au temps 
des Francs ces mesures étaient moins nécessaires , parce 
que l'action du gouvernement féodal était plus forte ; et 
quand ils bâtissaient des tours , c'étaient des masses capa* 
Ues de renfermer un nombre suffisant d'hommes d'armes. 
De Kalentzi nous suivîmes le ravin tracé par le cours de 
la rivière entre deux haies de lauriers-roses qui se font voir 
^ travers un petit bois de cèdres , et nous arrivâmes près 
de l'emplacement que M. Georges Finlay , dans son Mé- 
moire sur la géographie de l'Attique , donne à la ville 
d'CËnoe, bâtie, comme la plupart des anciennes villes hel- 
léniques , sur le haut d'une colline abrupte. Au bas de ce 
it)cher est une fontaine et un peu plus haut l'entrée d'une 
grotte. Nous nous trouvions alors sur la rive droite du Ma- 
rathon. Nous laissâmes sur notre gauche le village actue 
de Marathon, qui n'est pas même dans la plaine de Mara- 
thon, mais qui a été choisi par les habitants de l'an- 
cien Marathon pour leur nouvelle résidence; et après 
avoir traversé le fleuve , nous tournâmes le versant méri- 
dional du mont Koraki, ayant toujours devant nous la cé- 
lèbre plaine de Marathon , et au delà la mer et les monta- 
Ugnes de l'île d'Ëubée. En remontant les rochers inférieurs 
dn mont Koraki, nous parvînmes à un grand ma. ais à trc- 
lers lequel sont amoncelées de grosses pierres qui forment 

17 



194 GRECE CONTINENTALE BT VOBEE. 

vue route détestable; et après une demi-heure nous arri- 
vlfnes à la tour carrée de Kato-Souli, que je Toiriais exa* 
wioer ausâ. Une srigneurie frauque, imixnrtante par sa 
position et par Téteadue de ses domaines , y avait éîé éta- 
blie dans les derniers temps de la domination française. 

Boniface dalle Gurcere , un des seigneurs tiercjars de 
nie de Négrepont, avait été, suivant la relaticm de Ramon 
Muntaner, marié par son protecteur, Guy de La Roche, 
duc d*^thèoes, à une jeune héritière dont il était le tuteur 
el qui possédait en Attique treize châteaux parmi lesqnds 
était cdui de Souli ou Soula. Boniface n'eut de son raa-^ 
riage qu'une ille qu'il donna en mariage à un seignenr 
nopuaié Thomas, en lui constituant en 4ot treize châteaux 
en Attique , ajoutés au comté de Soula qu'il possédait ^ 
Thomas étant mort et les Catalans étant devenus auHtres à 
cettjs époque du duché d'Athènes, ils firent épouser cette 
riche veuve, en idl2, à un chevalier du BoossiUon, nommé 
Roger des Laur, qu'ilsavaientcbm pour leur chef, sur 1ère- 
fus de son beai^-père Bontface dalle Carcere. Cette fiUe de 
Boniface de Vérone n'eut de ses deux mariages qu'une Bfie 
nonmiée MaruUe, laquelle fut mariée à Alphonse Frédéric, 
fils naturel du roi Frédéric H et d'une dame aragonaiso, 
avant le mariage de Frédéric II en Sicile. Du mariage 
de Marulie avec Alphonse Frédéric, naquit on fils Doointé 
Lonis, comte de Soula, dont tous les chroniqueurs byzui- 
tlos et leurs traducteurs et éditeurs se sont plu à l'envi à 
estropier le nom. Au lieu de Bk Aou^ %s{ii.(Svoç xou vri ZouXa', 
l'édttenr de Bonn dit Delvis, Deiphorutn duciê^ TrutU- 
tandœ, assemU^^e de mots auxquels il ne comprend certai- 
nement rien faii-même, et il continue tout le temps à estnn 

^ Wadding» dans ses Annales des Fr. mineurs, parle, à l'an 1301, 
de ce Thomas comte de Soula. « Sub hoc tempore, dit-il, postquam 
Tliessalonicam et Achaiamperagrarunt, obtinuerunt à quodam heroê, 
Thoma de Sola, parvam insulam pro aedificando ibi habitaculo. ■ 

* L'éditeur aUemand ne fait qu'un mot de ces treîs mots el im« 
pilne To\iV7fdovXâl *— (L. Ghalc, liv. n, p. 67.) 



COMTE DE SOU LA. 195 

pier Louis en Deives. Ce mot a passé ainsi dansleRNnraiserit 
deïHistoire d'Athènes par M. Pittakis, dans MèlethH 
et dans les cbrcmiqdears byzantins. Loab, comte de Smita^ 
épousa Hélène ou Irène Cantacuzène « et en eut fstû flH« 
unique mariée à un fila de Srntscian ou SIméon ^ craie de 
Servie. Toîci cette géïiéai(^ie des comtes de Sonia t 

Bonîfacè dalle Carcerè de 'fréforie, 

àéigùeur tîefdîer de Négrepont, 

M fôrortsé par te duc Gay de La Roche ; 

combat ailprès de Gautier de BrteBnef duc d'Atiiènes,' 

est fait prisonnier, 
refuse de prendre le commandement des Catalans , 

épouse 

rhéritière dé treize châteaux , 

p^aiï lesquels Soula avec titré de cômfë. 

I 
Fille 

épouse 

a. Thomas, comte de Soula, 

qui reçoit en dot d'autres châteaux en Attiaue; 

b. Roger des Laur, chevalier roussillonnais , 

on dès chefs des Catalans. 

I 
MaroHe 

épouse . 

Alphonse-Frédéric I 

fils naturel au roi Frédéric ÏT de Sicile, 

gouverneur do duché d'Athènes. 

I 
Loois, 

comte de Soûla, 

meotioDiié par L. Chalcocopdyie et les autres 

sous le nom de Doives, 

épouse 

tiélède Ëântacdzèn^. 

I 
Fille 

Mariée à 

un fiis de Siméon ou Siniscian, craie de Servie» 



196 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

Par une analogie assez curieuse, c*est encore une Gan* 
tacuzène qui possède Souti et Ta apporté en dot à M. Char- 
les Soutzo ; mais il n'était dans sa famille qu'en vertu d*an 
achat fait par son' père. 

La tour actuelle est située sur le penchant du rocher 
au-dessous du marais, au bas du village ruiné d'Apano- 
Souli ( le haut Souli ) , et répond assez bien , par sa posi- 
tion géographique , à l'importance que devait avoir le fief 
de Sonia, car de là on domine toute la plaine de Marathon, 
plaine assez riche, entourée de tous côtés de montagnes, à 
travers lesquelles s'ouvrent les trois routes qui, par les deux 
flancs opposés du Pentélique et par le bord de la mer, 
conduisent à Athènes. Le comte de Soula était ainsi le 
gardien naturel contre tout débarquement qui pouvait s'ef- 
fectuer de ce côlé, et contre toute tentative pour pénétrer 
du côté d'Athènes par le passage de Yranas, ancien Mara- 
thon. C'est ici que se trouve, par l'antique Rhamnus, le pas- 
sage de mer le plus étroit en Ëubée. Je trouvai dans la ferme 
de Kato-Souli plusieurs Grecs d'Ëubée qui attendaient que 
le vent se fût un peu calmé pour profiter du bac situé sur 
cette côte et se rendre en Eubée. Il n'y a plus trace de 
l'ancienne habitation franque, et la tour de Soula est tout 
simplement une tour de vigie. 

Après ce tribut payé à mon affection pour l'histoire oc- 
cidentale , je pus me laisser librement aller à mon intérêt 
pour les faits héroïques de la Grèce antique , et personne 
ne pouvait être, sur le champ de bataille de Marathon, un 
aussi excellent guide que mon ami M. Georges Finlay , à 
qui la science doit un mémoire si judicieux sur ce sujet ^. 

La bataille de Marathon fut livrée le 29 septembre de 
l'an /i90 avant J.-C. La plaine de Marathon a six milles 
de longueur sur un mille et demi au moins de largeur dans 
sa moindre étendue. Au nord se trouve le marais de Kato- 



^ Page 363 à 395, t. m, part, ii , de Transactions of the royal 
Society of Litteratare of tbe United Kingdom. 



HARATaON. 197 

Sonli, qui couvre enviroQ uo mille carré, mais dont 
le terrain va se raffermissant à mesure qif on s'appro- 
che de la mer. Au sud de ce marais et à l'extrémité de 
cette plaine ornée des quatre villes d*OEnoê, Probalinthos, 
Tricorytbus et Marathon , est adossé aux montagnes qui 
encadrent cette tétrapole et dans laquelle s'ouvre au nord 
du Pentéliqae la route la plus courte sur Athènes le vil- 
lage de Vranas que Leake, O. MuUer et Finlay s'accordent 
pour désigner comme l'emplacement de l'ancien Marathon. 
De Yranas à Athènes, en passant par Kephisia, il y a vingt* 
deux milles, c'est-à-dire cinq lieues et demie de route. 

Hérodote, qui lut son Histoire pendant les jeux olynipi* 
ques en Fan 456 avant J.-C, c'est-à-dire seulement 3& 
ans après cette bataille S nous informe que les Perses dé- 
barquèrent sur 600 trirèmes , outre les bâtiments néces- 
saires au transport des chevaux. Si l'on évalue à Z|0 bom- 
mes le nombre des combattants transportés sur chaque 
trirème qui n'arrivait pas directement d'Asie, on aura un 
total de 24)000 hommes ; à ce nombre il faut ajouter la 
cavalerie pesante et légère et les troupes Kgères formées 
par les rameurs surnuméraires : mais il faut en déduire les 
troupes qui avaient été engagées dans les premières affaires 
à Naxos ou à Garystos; et on aura ainsi, sur une armée 
montant en tout à 46,000 hommes, un total de 20,000 
hommes seulement, d'après le calcul de M. Finlay , pour 
l'infanterie légère engagée seule dans la lutte. Hippias, fils 
de Pisistrate, qui guidait l'armée persane dans sa patrie, la 
fit débarquer de préférence à Marathon par souvenir du 
succès de son père , et aussi parce que c'était le point le 
plus v<Hsin d'Ëretrie en Eubée, qu'ils avaient occupée '• 

Les Athéniens , commandés entre autres par Miltiade, 
avaient environ 11,000 bommes pesamment armés et 
11,000 bommes armés à la légère. 

*■ Hérodote était né six aos après la bataille de Marathon. 
'4érodote, Ijrato, 

il. 



t9d GRÈCE COIVTlHEMTALfe ET MOREfi. 

lA général Cbiiréb, qui a fréquemlîlëDt examiDécècbtltDp 
de bataille, pense que l'armée persane avait ie dos appuyé 
sar sa fldtte et le flanc droit sur le nsarais de Sooli, et faisait 
face à la grande vallée qui débouche sur la petite vallée dans 
laquelle se trouve le village actuel de Marathon, afin de se 
tenif prêté à marcher sur Athènes, soit par cette route, si 
eitè restait libre, soit par la route de Vranas sur l'autre ver- 
sant du Pentélique, soit par la troifième route qui Redirige 
sitr Athènes, entre le PentéUque et là mer. Quant àT&rmée 
gflscqiie, il poste l'aile gaiiche, avec les Platéens, sur la toi* 
line de Bey afin de fermer là route par le village actuel de 
Marathon ; le centre, qui était le plus faible en nombre, sur 
la colline qui ferme la route de Yranas, et l'aile droite sur 
la pente du mont Argdllki afin de fermer la troisième roate 
entre le Pentélique et la mer. 

Au monient où les Perses commencèrent leur mouve- 
ment en avant, le$ Athéniens se portèrent à leur rencontre 
étt descendant du mont Argaliki de manière à les resser- 
rer sur le marais par un mouvement de l'aile droite, et de 
la gofjge de Vranas (l'antique Marathon) par un ukonvement 
en centre, et en se rejoignant au point marqué par un ta- 
mufus ou soros d'environ cinquante pieds de haut et de 
sit cents pieds de circonférence. C'était alors une plaine 
unie; mais , comme ce fut là que dut se déployer le plus 
grand eflbrt de l'ennemi et que durent tomlm' le plus grand, 
nombre de combattants, on éleva ce tertre après la bataille 
pour recouvrir les cadavres. C'est peut-être là que furent 
éntétrés les 6,400 hommes qui périrent, dit Hérodote, du 
oêtédes Barbares, et, dans ce cas, ce tumulus serait celui 
qui fut élevé sous l'inspection d'Aristide -, un des héros de 
Gétie bataille, laissé seul avec la tribu Antioohide, qu'il com- 
mandait, à la garde des prisonniers et des dépouilles, et 
retrouvé le lendemain occupé de ce pieux office par ie corps 
des Spartiates arrivé trop tard. Çà et là , sur cette plaine, 
sont distribués quelques tumuli plus petits. On désigne 
l'un d'entre eux comme celui qui fut élevé plus tard polir 



MAiiATaeN. 199 

oooYrtr les cendres de Miltinde, auquel les Athéolensaecor'- 
dèrent depuis uu tombeau sur son champ de gloire. Quel- 
ques marbres brisés Indiquent i en eflfet , que ce ftit un 
moDUBieDt i et l'herbe crêtt pardessus plus forte et plus 
ferddf àate. Aucun nom n'a été eonserf é sur ces fragments 
de marbre ; mais la gloire du vainqueur de Marathon flen« 
rit encore fratehe et jeune dans les pages simples , f érifll- 
ques , éloquentes d*Hérodote. Près de ce tumulus on eif 
voit on autre qui pourrait bien être odoi qu'on éleva aut 
192 Athéniens qui tombèrent glorieusement dans cette 
bttaille et dont les noms, parmi lesquels se trouvait œlaî 
de Cynégire, fils du poète Eschyle, étaient gravés sur une 
eirfonne de marbre dont on ne trouve plus aucun reste; 
Un peu plus loin est un autre tumulus, plue petit, dans la 
direction du corps d'armée des mille Platéens, parmi les* 
quels qaelqoes-uns succombèrent aussi en sauvant la liberté 
de la Grèce. Bien que remués souvent par les pieds des 
chevaux, cestumnii s'élèvent encore verdoyants dans cette 
plahie sablonneuse ; et, en tes parcourant le 27 janvier, je 
les trouvai émaillés des plus belles anémones de toutes les 
couleurs, dont je coeiHis quelques-unes comme un pieux 
sottveiifr. Sur le plus haut des tumuli on ramasse soa« 
vent de petits ftagments de silex noiri aminci comme la 
pierre à fbsil, taillé en pointe, et donnant du feu quand on 
le frappe. Les gens qui aiment à tout croire en font les 
fragments des pointes de flèches des Perses , et on les 
trouve conservés précieusement sous ce nom dans plusieurs 
cabhiets d'antiquaires. Ce sont tout simplement des mor* 
ceaox de silex mêlés an sable apporté par les soldats d'A- 
Hstide pour la construction du tumulus. 

tes souvenirs de cette grande bataille sont encore comme 
vivants dans la mémoire des populations de cette vallée; 
Long-temps après la défaite des Perses , les habitants du 
pays assuraient entendre dans le voisinage de Marathon 
les hennissements des chevaux et le cliquetis des armes' 
et v^r apparaître des fantômes de guerriera qui se com» 



200 GRÈGE CONTlNENTALfi ET MOEEE. 

battaient avec acharnement. Aujonrd*htti encore les pay- 
sans de Sonli et de Yranas ont conservé ks mêmes idées 
et assurent entendre souvent des voix plaintives semblables 
à celles de femmes qu'on outragerait , et ils ajoutent que 
plus ils s'approchent au-devant de ces voix , plus les v(hx 
s'éloignent d'eux. 

Nous reprimes notre route vers Liosia par le village ac- 
tuel de Marathon , situé dans une autre vallée plus petite. 
Tout ce village a une assez misérable apparence ; sauf la 
maison du dimarque, qui est bien bâtie. Nous nous trou- 
vions sur la rive gauche du fleuve d'Aphidné on de Mara- 
thon, que nous avions traversé, et nous remontâmes tout 
le profond ravin le long de la montagne couverte de cèdres 
qui sépare cette vallée de celle d'Aphidné. Les premières 
heures de notre course à cheval avaient été assez froides ; 
un vent du nord-ouest, qui arrivait à nous sans être inter- 
cepté par aucune montagne, annonçait vraiment la présence 
de l'hiver; mais, dans l'après-midi, le vent tomba, le sdeil 
reprit sa vigueur, et, abrités contre un air trop vif par une 
montagne bien boisée et fort variée dans ses tours et dé- 
tours , nous retrouvâmes tous les charmes du printetnps» 
Assis sous de beaux cèdres , nous respirions avec bonheur 
une température plus douce ; et , après huit heures de 
course à cheval, nous retrouvâmes avec plaisir l'hospitalité 
de Liosia. 

Deux autres tours anciennes m'avaient été signalées par 
M. Finlay dans la montagne près de Yarnavas. Dès le len- 
demain nous étions de bon matin à cheval pour aller 
les visiter. La nuit avait été des [dus froides, et il avait 
même gelé avant le lever du soleil. La température de la 
vallée de Liosia est toujours d'au moins deux degrés plus 
froide que celle d'Athènes. La surface des citernes était 
glacée, ainsi que quelques flaques d'eau éparses dans la val- 
lée. Les terres labourées que nous traversions ofifraient 
une terre difficile qui résistait au pied des chevaux, et, an 
moment de notre départ, le veqt s'éleviiit et une neige rar^ 



VARN.4VA8. 201 

et froide commençait à tomber. Laissant Aphidné à droite 
et Kapendriti à gauche, nous passâmes un dernier torrent 
et commençâmes à gravir un ravin bien protégé du vent 
par les collines les plus verdoyantes. Le changement de 
température était sensible. De Thiver tel qu'il s'annonce 
dans nos climats, bien qu*avec une forme moins rude, 
puisque Ja campagne était toujours verdoyante, nous ve- 
nions de passer tout à coup à un véritable printemps , au 
printemps embaumé des pays chauds. Cette chaude vallée 
me rappelait quelques-unes de nos étroites et gracieuses 
vaUées des Pyrénées, avec leurs rochers d'un rouge brun 
revêtus çà et là de bouquets de verdure. Du haut de ce ra- 
vin on aperçoit le sommet neigeux du Parnasse et l'Hélicon 
d*nn côté , tandis que de l'autre côté s'élève au-dessus de 
la mer le pic non moins neigeux du mont Delphi en Eubée. 

Nous continuâmes ainsi jusqu'au village de Varnavas ; 
puis, affrontant de nouveau le vent du nord, nous nous di- 
rigeâmes vers une large tour située à l'extrémité d'une 
grande plaine en pente légère de tous côtés, renfermée au 
milieu des montagnes , et portant des traces anciennes et 
modernes de culture. Cette tour ancienne , l'élise voisine 
et le château annexé à la tour sont évidemment de construc- 
tion byzantine. Les vents avaient depuis bien des siècles 
porté peu à peu de la terre sur le second étage de cette 
maison ruinée , et , sur cette terre nourrie par la pluie , 
d'autres vents avaient porté des semences que la chaleur 
avait fécondées, et on grand arbre y étend aujourd'hui en 
tOQt sens ses rameaux indépendants. Là était probablement 
le domaine de quelque grand propriétaire byzantin , qui 
aura été ruiné par L'occupation féodale des Francs, et dont 
les grands établissements n'auront pu se relever depuis. 
Une colline plus haute le clôt d'une manière plus calme 
comme au milieu des terres et lui interdit la vue de la mer 
toute rapprochée de lui. 

Nous franchîmes cette m(mtagne pour nous diriger 
sor l'autre tour nommée la tour de Gliathi ; elle est d'une 



202 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

anti(fâité beaucoup plus reculée. Elle est bâtie de vastes- 
blocft de pierres non taillés à Tintérieur, plus réguliers 
an dehors. Sa fortoe est carrée; sa hauteur est d'en- 
viroA trente pieds dans Tétat présent ; la pcn-te, tournée à 
Fonest, est d*ane fort belle forme, non pas étroite et basse 
coinme dans nos proportions modernes, mais haute et 
large, dans le genre de la porte de la pinacothèque d'A- 
thènes. Sflt hauteur m'a semblé d'environ huit pieds sur 
cinq , et sd profondeur de cinq pieds. On voit que cette 
sorte de passage était fermé par deux portes , l'une exié-* 
rieurè , l'autre intérieure. Deux fenêtres sont percées dans 
le mur, et on voit aussi dans le même mur deux espèces^ 
de nieurtrières. C'était évidemment là une tour de vigie 
belléniqife , et elle se rattachait à une ligne de tours sem- 
blables destinées à assnrer la défense d'Athènes. A quel* 
ques pas de là gisent disséminés des restes antiques , des 
débris de temples et de maisons, des chapiteaux d'ordre 
dorique en marbre blanc, des bas-reliefs qui semblent 
avoir été d'une bonne exécution , mais trop mutilés pour 
qti'on puisse en conjecturer le sujet t témoignages d'une 
grandeur antique ensevelie aujourd'hui dans la pous- 
sière, les herbes et la boue, car l'èan coule encore 
d'unie vasfte fontaine de marbre att milien de ces rdines. 
S! les tilles de marbre sont ainsi ànéarities sans avoir pu 
transmettre le nom qu'elles portaient, que deviendront nos 
villes modernes de chaux et de bois? 

Nous retournâmes de Liosia Ih Athènes par une route dif- 
férente de celle que rious avions prise pom^ venir, et nous 
tournâmes le Pentéliqoe par le revers opposé. Le froid était 
devenu fort vif de ce côté de la montagne ; mais à peine 
eûmes-nous franchi le passage de Kaliphari , sur la route 
d'Orbpo^ à Athènes , que nô&s sentîmes la température 
s*adoiicir. Les montagnes nods abritèrent contre les vents ; 
le soleil reprit le dessus, et nous continuâmes notre excur- 
sion avec délices au milieu de bois d'où s'enlevaient à 
chaqde itistàht de dessons nos pas des milliers de bé€as- 



ROUTE PAil I.E PE|iT£LlQUB. 303 

sines dont très-peo périrent victimes de nos coups. Nos 
exclamations de surprise , à la vue de tant de bécassines , 
faisaient retentir les bois , lorsque nous rencontrâmes un 
convoi de sept à huit mulets montés par autant de jeunes 
gens qui à nos exclamations françaises répondirent par des 
salutations en fort bon français. Nous étions assez surpris 
de nous rencontrer ainsi face à face avec des compatriotes 
occidentaux au milieu des forêts du Pentélique. Nous nous 
approchâmes et échangeâmes dos questions. C'étaient de 
jeunes ouvriers français qui s*en allaient près des Thermo- 
pyles pour y activer la construction et la mise en train 
d'une raffinerie de sucre de betteraves récemminent fondée 
à Kainourio-Chorio. 

On s'enfonce ensuite dans un ravin fort sauirage. On y 
montre encore l'artu'e où fut atjtaché pendant vingt-quatre 
heures notre compatriote le savant M. Petiet , par des 
Klephtes qui attendaient en cet endroit.des marchands de 
troupeaux après la vente de leur bétail. Les routes sont 
devenues plus sûres aujourd'hui depuis la bonne organi- 
sation du corps de la gendarmerie par M. Graillard , et les 
Klephtes pourchassés partout dans l'ipt^rieur du pays ont 
été forcés de se réfugier sur les frontières de l'Acarnanie 
et de la Thessaiie. Un peu plus haut se présente une scène 
de montagnes qui produit un fort bel effet. Ce ravin et 
un autre ravin , après avoir pris quelque temps une direc- 
tion presque parallèle, viennent se perdre dans un troisième 
par des replis profonds et verdoyants. Au fond de ces gorges 
Diille petits ruisseaux coulent entre des baies de lauriers- 
i^es, et les masses de verdure les plus différentes vien- 
nent de toutes parts se réunir et se fondre. C'est la dernière 
Terdure qui puisse reposer l'œil de ce côté du Pentélique , 
car on approche d'Athènes et on n'a plus à voir que des 
arbrisseaux rabougris , des bruyères desséchées et des oli- 
viers qui s'en vont pâlissant à mesure qu'on s'en approche. 



104 GRECE GONTlNENtALE ET HOr£e. 



1 



IX. 

MARGOPOULO. — OROPOS. — AULIS. — GH ALKIS. — THÈBES. 

Pendant près de quatre mois j'élaîs resté à Athènes à 
étudier la ville et les enifirons , la plaine et les montagnes , 
Tantlque , le moyen âge et le moderne. Dès les premiers 
jours d'avril j'essayai une excursion aux Cyclades et visitai 
JOélos et Tinos ; mais les vents étaient encore si incertains 
que j'ajournai ma visite des îles et me décidai à visiter le 
nord de la Grèce. Le lundi 19 avril je quittai donc 
Athènes pour me rendre par Chalkis à Thèbes et à Livadia. 

La route d'Athènes à Marathon m'était connue, ainsi que 
h plaine de Marathon et ses environs ; je n'eus donc pas à 
m'y arrêter. Je revis Kapandriti et traversai Marcopoulo » 
grand bourg situé sur la pente d'une colline fort pitto- 
resque du côté de l'Eubée. Un propriétaire du pays y a 
commencé la construction d'un khani ou aubei^e de cam- 
pagne, qui doit avoir deux étages et sera le plus grand éta- 
blissement de ce genre qu'il y ait en Grèce. Son projet est 
même d'y réserver deux ou trois chambres avec des lits 
pour les voyageurs ; ce qui serait une bien grande amélio- 
ration , car la première couchée d'un Européen est fort 
rude quand il part d'Athènes pour voyager en Grèce et qu'il 
veut s*en reposer comme moi sur les chances du pays pour 
le mieux connaître. 

En tournant la colline située au bas de Marcopoalo la 
vue s'ouvre sur l'Eubée , qui , avec sa belle chaîne de mon- 
tagnes , se développe avec grâce. De là on suit le bord de 
la mer jusqu'au village d'Hagio-AposloIi , au pied de l'an- 
tique Oropos. C'est un village qui commence à se former» 
et les quatre ou cinq maisons dont il se compose sont en- 
core toute neuves. Les anciens y avaient construit un mête 



OROPOS. 205 

dont on voit encore tes débris au milieu des eaux et sur le 
ri?age. Une colonne de beau marbre blanc, arrachée à quel- 
que monument antique , sert aujourd'hui à amarrer le s 
barques des pêcheurs. Une fontaine Tient d'être construite 
sar le bord de la mer, mais Feau ne m'en a pas paru ex- 
cellente. Parmi ces cinq maisons je trouvai facilement une 
chambre. Quant à matelas, tables ou chaises, il ne pouvait 
en être question. Je fis donc étendre mon tapis sur le par- 
quet, plaçai ma seUe sous ma tête, m'enveloppai de mon 
manteau, et cherchai dans le sommeil le repos à ma 
course de la journée ; mais on ne s'habitue pas sur-le- 
champ à ce rude lit de camp , et je me réveillai le len- 
demain matin plus brisé que la veille. 

L'air frais du matin et un bain dans cette belle mer ont 
bientôt réparé les forces du voyageur, et l'aspect du pays 
fait oublier 'tout. Je suivis le bord de la mer en face d'Ere- 
tria que j'apercevais en Eubée , et m'arrêtai long-temps à 
causer avec des pêcheurs qui avaient étendu de longs filets 
sur (cette côte , et venaient réunir les deux extrémités du 
filet sur le rivage , de manière à resserrer dans leur nasse 
toas les poissons qui avaient pu s'aventurer dans cette 
partie de la mer qu'ils affectionnent. La route d'Oropos à 
Ghalkis suit toujours le bord de la mer. A Dilesi , comme 
le rivage est obstrué par d'énormes rochers , et que le 
chemin se détourne un peu pour passer dans la colline, 
nous coupâmes au plus court et entrâmes avec nos che- 
vaux dans la mer. La grève n'est pas profonde, mais elle 
se compose surtout de gros cailloux roulés, jetés par les 
flots le long des flancs entrecoupés et escarpés de ces col- 
lines, ce qui rend cette route à travers les eaux et les cail- 
loux, avec une mer qui atteint toujours jusqu'aux sangles 
des chevaux, un passage, sinon dangereux, au moins as- 
sez difiicile. Nous allâmes ainsi jusqu'à la petite rivière qui 
M jette dans la mer au-dessous de Hagios-Georgios. Après 
Dramcsi on cesse de suivre la côte et on pénètre en dedans 
da cap situé tout en face du fort Bourzi de Négrepont. Ce 

1^ 



20j6 GRÈCE CONTINE^TâLE ET HOREE. 

fort turc 3*avaQce dans la mer à un endroit où le canal de 
Tflubée est très-resserré, de manière qu'il compandait 
complètement le passage et assurait le payement du péage 
^quand les Turcs J'occupaient. 

JLorsque ce cap est franchi , on arrive aux bords de 
la baie 4e Laspi^ qp.ç beaucoup d'auteurs pensjçnt être le 
gr^nd pojTt d'Aulis, qù se réunit toute la ^tte grec- 
q,ue avant de marcher centre Troie. L'antique Âulis est 
placée sur )a ipont^gne qui surmonte Laspi. Quant au 
petit port d'Aylis , ou l)likro-yalhy, il était évidemnient 
trop petit pour cpntenir autant de bâtiments , n'eussent- 
ils été grands que comme nos barc|ues de pêcheu;*s; car, 
d'après l'énumëration d'Homère, il s'y trouvait douze cent 
3Qixante-six yaisseaux fournis par trente-cinq principaux 
pays^ dans lesquels il cite cent trente-cinq villes. Laspi est 
fort petit 9ussi sans doute , mais suffisai^t cependant pour 
^es bâtiments aussi petits q^ue l'étaient ceux djes Grecs. 
C'est encore là que s'arrêtent les bateliers pour pouvoir je- 
ter l'ancre ; car la grande baie presque close par le pont 
de Chalkiâ et le passage non pioins étroit par lequel' elle 
s'ouvre sont beaucoup trop profonds pour que d*aussi 
petits bâtiments puissent y jeter l'ancre avec sécurité, agi- 
tée surtout comme est cette baie pap le courant de YÉn- 
ripe. Aulis était située entre Laspi et Vathy, et on retrouve 
encore quelques ruines anciennes sur cet emplacement. 
De là on aperçoit de fort près Ghalkis et son port ; mais 
pendant près de deux heures il faut eqcore tourner sur les 
versants rocheux des montagnes quji fornient cette baie 
pour arriver jusqu'à l'entrée de l'Euripe. Un pont jeté ^ 
l'ouverture de la baie épargnerait une grande fatigue. 
Yue de cette distance, avec ses mosquées et leurs minarets, 
la ville de Ghalkis a un aspect toui à fait oriental. A trois 
l^eures, je franchis l'abominable pont jeté aujourd'hui 
si;ir l'Ëuripc , passai les portes de la tour et entrai dans la 
lorteresse , puis dans les faubourgs de la ville de Ghalkis. 
J*y restai cette fois quelques jours à bien la visiter ^ mais 



CnALKlS. 507 

je parlerai des objets qui y aftirèreûi mon attention Si 
l'occasion d'un second voyage que j*y fis après avoîf visité 
le nord de TËubêe, dans mon volume sur les îles. 

Avant d'arriver à Ghalkis, on aperçoit sur une hauteur 
qui dotninë là ville la foheresse turque de Kara-Baba. 
Elle est très-bien coÉrservéé , mais c'esft dh misérable oti- 
vràge de fohilication. J'allai la visHët* eri quittant Chalkis. 
Du bàtit dès f*emparts et d'une petite todi*, on a une vue 
fort étendue sur ùnè sèèîie peu variée dé mer et de mon- 
tagnes. La montagne ^d'on a à franchir pour descendre 
dans lès plaines de la Ëéotie à conservé le tiom de KlepKto^ 
Youni, des voleurs qui l'infestaient autrefois. £n descendant 
le kJepbto-Vôuûî on passe entre le site des villes antiques 
de Aiycalëssds éi d'Ilarmâ, puis au pied de la montagne 601 
se trouve, à dent Heuës et demie environ , à Sagmata, te 
monastère de ti Métamorphose, ofu transfiguration, fondé 
par le gtand bâtisséùi* des couvents grecs, l'empereur 
Alexis Gomnène. M. le professeur tloss à copié dans ce 
couvent bû diplômé dd mois de septembre H 10 par le- 
quel cet empereùt* envoie aux moines un morceau de U 
vraie croit et leui* fait dotl de l'ëtang situé près du village 
d*Houngarâ ^ qui cohserve le même îiom , siinsi que \à 
montagne conserve celui de Sagmata \ La plaine de Thé- 
bes, qui comlnencè ati bas de cette montagne, est triste; 
sans arbres et sans culture, et presque totite couverte dd 
tourbières. En arrivant au village d'flagios-Theodoros , W 
ville de Thèbes se préseiite assez bien. La Cadinéa, sur la- 
quelle elle est bâtie, est une colline de forme elliptique qui 
s'élève au milieu d'une grande vallée traversée par le Kà- 
navari et risihène sans eau, à sa sortie du lac Likeri. 

La Chronique de Morëe raconte' que Nicolas, châtelalii 
dé Saint-Omer, veuf de Marié d'Ântioche , ayant épousé 

r * 

'Urkondea %ur Geschichte Griechenfands im Mittelalter (p. 15â 
et lâ6). 
3 Pag. 189 de ma deuxième édition à deux colonnes. 



'908 GA£CE CONTJKENTALB ET MORËE. 

Anoe Gomnène , ?euve du prince d'Achaye Guillaume de 
Ville-HardoiD (en 1278) et sœur d*HéIène, qui avait épousé 
le roi Mainfroi, s*établit avec elle en Morée. Par ses gran-* 
des richesses et sa puissance nouvelle, dit-elle, il se vit en 
état de faire construire à Thèbes le château de Saint- 
Orner ; et il y ût bâtir une habitation si magnifique , et il 
l'orna de si belles peintures qu'un empereur eût pa s'y 
établir avec toute sa maison ; mais les Catalans, qui ne s*en 
étaient emparés qu'avec les plus grandes difficultés, détrui- 
sirent ce bel édifice, par la crainte qu'ils avaient de voir le 
grand-sire, messire Gautier de Brienne , duc d'Athènes, 
s'y établir lui-même. 

De cette vaste et belle forteresse construite par notre 
compatriote Nicolas , châtelain de Saint-Omer, il ne reste 
plus qu'une tour carrée à l'extrémité de la Cadméa , du 
côté de Saint-Théodore. Les murs ont deux mètres soixante- 
dix centimètres d'épaisseur et chaque côté a quinze mètres 
de largeur, deux des côtés ont dix-huit mètres et demi; 
l'intérieur est divisé en deux compartiments par une porte 
cintrée dont l'ouverture est de deux mètres trente-sept 
centimètres. Les chambres inférieures , qui sont voûtées, 
servaient fort probablement de prison, car une prison était 
alors l'annexe nécessaire d'un palais. Ainsi que dans tou- 
tes les anciennes tours, la porte était située à une hauteur 
telle qu'on ne pouvait y arriver qu'à l'aide d'un pont-levis 
jeté sur un escalier construit exprès à distance. Cet esca- 
lier, en forme de tourette carrée, de trois mètres de largeur, 
existe encore, fort ruiné, et l'ancienne porte. cmtrée, qui 
était alors la seule, est conservée aussi. Deux longues 
meurtrières la défendent des deux côtés. En dehors du 
mur, sur une des grosses pierres des assises, près de la cor- 
niche qui fait face à la plaine, je lus le mot Kalamata, sur- 
nom de Guillaume de Yille-Hardoin, prince d'Achaye. 

Au bas de la Cadméa , le long de la double enceinte de 
murailles qui entourait la villjs , subsistent aussi quelques 
restes d'une antre tour certainement de l'époque franque. 



THÈBES. 209 

Thèbes avait été conquise dès les premières anaées de la 
prise de Constantinople par Olhon de La Roche de Fran- 
che-Comté , un des grands vassaux du roi de Salonique , 
Bouiface de Mont-Ferrat. Lorsque Boniface concéda à 
Guillauaie de Champ-Litte et à Geoffroy de Yilie-Hardoin 
la seigneurie princière de toutes les conquêtes qu'ils pour- 
raient faire en Acbaye» la seigneurie de Thèbes, réunie en 
ce moment à la seigneurie d'Athènes, fut placée par lui sous 
la suzeraineté des princes d'Achaye. 

Le second seigneur français de Thèbes et d'Athènes fut 
Guy de La Roche, neveu d'Othon, qui, ayant fait venir de 
Franche-Comté sa soeur, IBonne , la maria d'abord avec le 
roi de Salonique, Démétrlus de Montferrat, mineur, puis, 
à la mort de celui-ci , avec Nicolas , l'ancien châtelain de 
Saint-Omer , en donnant en dot à Bonne la seigneurie de 
Thèbes à titre de sous-inféodation. Le Nicolas qui fit bâtir 
^a grande forteresse de Thèbes était le petit-fils de ce pre- 
mier Nicolas, et il était fils d*Abel ou Bêlas, châtelain de 
Saint-Omer, et de Marie de Hongrie, veuve du roi de Bul- 
garie Asan. Ces Saint-Omer étaient aussi possessionnés dans 
le royaume de Naples. 

Les seigneurs français, devenus depuis ducs d'Athènes, 
avalent établi leur atelier monétaire à Thèbes, et ils y firent 
frapper des deniers tournois en leur nom. 

La Chronique d'Henry de Yalenciennes raconte que , 
lorsque l'empereur Henry de Constantinople vint en per- 
sonne forcer les Lombards du royaume de Salonique à lui 
rendre hommage , il trouva quelque résistance à Thèbes, 
Ae la part des Lombards qui en avaient pris possession 
temporaire. 

« Li empereres , dit-il *■ , chevauche tant que il est k 
Thèbes venus. Et Lombart font le castiel tenir contre lui. 
Hais U empereres dist bien que il les fera assaillir 

^ Pag. 294 et 295 de mon édition à deux colonnes, à la suite des 
éclaircissements sur Uifrincipaulé française <fe Morée. 

15. 



210 GRÈCE COINTIICENTALE ET HOrÉe. 

Et il descend! à pié de soa cheval, si qtieli archèvesque et 
li clcrgiés le menèrent an moustier Nostre-Dame^ Là ren- 
dit grâces à Nostre-Seignear de Founor que il li avoit con- 
sentie à avoir en cest siècle ; puis ist hors du moustier et 

fait asseoir le castiel Dont fait drecier mangonnians 

et arrenghier ses arbalestriers entout- les fossés, et fait 
traire et jeter à la maistre fremeté; tnais cfaoo est pot 

noient, car trop est li castians fors Quant li empe- 

reres vit que par assaut ne povoit le Castiel avoir , si fait 
sonner le retrait , puis fist querre carpentiers partout por 
faire esciele et bierfrois. Et chil dedens se deffendoient se- 
lonc lor pooir. Mais riens ne lo? vaut deffcnse, si corne je 
croi ; car les escieles sont faites hautes et grans et bien che- 
villies. Et quant Lombart les virent , s'il en furent esbabi 
che ne fu mie miervelle. Que vous conleroie-jou ? Il fisertt 
parler de la paii... Li castiaus est rendus... Li empereros 
ala à la maistre église de Thebes en orison ; choo est une 
cglyse c'on dist de Nostre-Dame. Et Olhes de La Roche, qoî 
sires en estoit, à cui li marchis (Boniface) Tavoit donnée, 
ri hounera de tout son pooir. » 

On voit qu'il est fait mention ici de deux églises de No- 
tre-Dame, une en dehors de la ville et l'autre à Fintérieùr. 
Dès mon arrivée h Thèbes, mon premier soin fut de m'en- 
quérir des églises hors la ville , pour aller les visiter. Il f 
en avait autrefois cinq : l"" cette église de Notre-Dame ; 
2"" la Sainte-'lrinité ; S"" Saint-Fulgent ; d"* Saint-Nicolas ) 
5^ Saint-Luc. Cette dernière est la seule dont les ruines 
soient encore visitées. Elle a été bâtie à un quart de Iteuè 
de Thèbes, sur l'emplacement du temple d'A|)ollo* Ismènc^ 
dont le pavé antique, en mosaïque de marbre, se retrouve 
presque en entier en dehors de l'églide, à sit pouces peut- 
être au-dessous du sol. Il suffit de creuser un peu la teire 
de ce côté pour en retrouver les traces. Près du chœur de 
cette église en ruines on retrouve un tombeau de marbre, 

1 Hors la ville. 



tAèbes. 211 

especié par les croyants comme ayant été le vrai tombeail 
de saint Liic. L'opinion commune est qu'il suffit de gratter 
an peu du marbre de cette tombe, de lé réduire en pous-i 
sière et de boire cette poudre dans de Teau fraîche pdiit 
châssef à rinstànt là fièvre. Aussi, dans tous les chs de fiè- 
vre, ne inanque-t-on pas de venir gratter le couvei-cle, dorit 
une partie est déjà usée. t)es traces récentes prouvent que là 
croyance dans refflcacitë du tdtnbeatl de saint LUc n*a pas 
diininùé. En Texaminarit avec attention , on voit que ce 
tombeau est évidemment dtl troisième siècle et dé style 
tout à fait romain. Les deux côtés sont recouverts dMn-^ 
scriptîons dont Leake a publié une partie , fet qui rie fotit 
aucune mention de saint Luc, mais se rapportent unique- 
ment à un dignitaire provincial romain. En furetant par- 
tout à travers les débris, je retrouvai Un écusson des Tem- 
pliers, avec les fleurs de lis à l'extrémité de chaque bout de 
la croix. Il serait possible qu'en effet ce monastère , placé 
dans une bonne situation en face de Thèbes, eût été con- 
cédé aux Templiers , tomme le furent beaucoup d'autres 
propriétés dans la Grèce continentale. 

On a tracé , pour la nouvelle ville de Thèbes , un plan 
fort régulier sur la Cadméa, mais il n'y a encore de maisons 
construites que dans la grande rue qui traverse la Cadméà 
dans sa longueur et dans quelques rues transversales. Il y 
a cinq ou six bonnes maisons au milieu de beaucoup de 
ruines de maisons et d'églises , et le reste se compose ; 
comme un bon gros village, de modestes habitations d'agri- 
culteurs. Il existait à Thèbes Un grand nombre d'églises. 
Quelques-unes avaient été ruinées avant la révolution^ 
telles étaient : Saint-Nicolas, Sainte-Catherine, Saint-An- 
dré , Saint-Élie , le Catholicon , Sainte-Paraskevi , Saint- 
Jean, la Sainte-Charité, Saint-Étienne, la Présentation-de- 
Ja-Vierge-au-Temple , le Sauveur et Saint-Démétrius. Le 
Catholicon fut détruit par un incendie fortuit, en 1780. 
D'autres existaient encore au moment de la révolution et 
sont en ruines aujourd'hui. Telles «mt : la grande Notre- 



319 GBÈCB CONTINENTALE ET HOREB. 

Dame, Saint-Nicolas, Saint-Georges, Saint-Athanase , 
Saint-Basile, la Naissance -de-la- Vierge. Deux existent en- 
core : Notre-Dame-des-Loges et Saint-Démétrius, qui a été 
restaurée. 

£n parcourant la colline assez peu considérable de Tan- 
tique Gadméa , on retrouve quelques traces des sept portes 
et aussi, presque au bas et près de Téglise de Saint-Geor- 
ges , les restes du mur franc et les ruines d*une des tours 
carrées destinées à la défense de Tenceinte. On reconnaît 
évidemment que Téglise de Saint-Georges, dont les ruines 
sont amoncelées en cet endroit , a été bâtie sur remplace- 
ment et avec les débris d*un ancien temple. En remuant 
les débris de marbre accumulés dans les ruines, je remar- 
quai un bas-relief représentant le Christ bénissant avec 
ces lettres latines H-H-P (peut-être Hiesus hominum pater?); 
et une autre plaque de marbre de quatre pieds carrés , 
portant d*un côté une inscription grecque antique , et de 
l'autre uu de ces bas-reliefs qu'on rencontre si souvent 
dans les villes antiques de TAsie-Mineure, représentant un 
grand aigle saisissant une colombe entre ses serres et l'op- 
primant Il y a dans la forme de ce bas-relief une exécu- 
tion toute symbolique et de convention qui me parait prou- 
ver que ces plaques étaient autant d'emblèmes exécutés 
par des corporations religieuses , et destinés à une place 
fixe. I^ main de l'artiste attesterait une exécution du 
moyen âge , si on n'en trouvait beaucoup de semblables 
dans les ruines antiques des grandes villes de Lycie. Plu- 
sieurs écussons fleurdelisés subsistent encore au milieu de 
ces ruines. Les ruines du Gatholicon ou cathédrale, qui 
était à peu près au milieu de l'enceinte de la Gadméa, mais 
un peu plus rapprochée du côté du midi, sont encore plus 
bouleversées. J'y remarquai cependant de nombreuses tra- 
ces d'un pavé en mosaïque de marbre et quelques fragments 
de diverses croix sculptées parmi les décombres. 

L'eau était autrefois apportée des montagnes voisines 
daps la ville par un aqueduc dont on peut suivre les tr^- 



THÈBES. 213 

ces. Elle n*est fournie aujourd'hui que par deux fontaines : 
Tune est située un peu plus bas que le Catholicon, en des* 
cendant la Gadméa du côté de Test , et au-dessus du 
cippe d*où Teau coule on a placé un ancien écusSon qui 
porte les quatre fleurs de lis dans les quatre cantons de la 
croix ; l'autre est non loin des ruines de la tour carrée des 
murs francs. 



X. 

LAC GOPAÏS. — K.ARDITZA, — tlYADIA. 

J*avais une immense journée à faire. Je voulais voir les 
ruines de l'antique Akrephia , quelques restes francs au* 
tour du lac Gopaîs , aller rejoindre la route de Thèbes à 
Livadia et coucher le même soir à Livadia , ce qui me fai* 
sait vingt-cinq bonnes lieues de poste au moins. Il me fal- 
lait donc me mettre en route de bonne heure , muni des 
gendarmes et guides nécessaires pour ne pas perdre un in- 
stant. 

£n sortant de Thèbes, je passai d'abord près d'une 
carrière d'écume de mer qui n'est plus en exploitation. 
Ten ai pris quelques échantillons, et les connaisseurs 
m'ont assuré que la qualité en est fort bonne et qu on 
pourrait en tirer bon parti. La route traverse d'abord une 
plaine assez mal cultivée et quelques prairies du côté du 
Kanavari et de l'Ismène sans eau. En arrivant près du lac 
likeri, le pays change d'aspect : ce ne sont plus que ro- 
chers et montagnes les plus âpres. A mesure que la route 
devenait plus mauvaise , la vue devenait plus grandiose. 
La scala de Papadia, qui descend vers le lac, est réputée 
diflBcile , même en Grèce. Le lac Likeri , dont le bassin 
entrecoupé de rochers se divise en apparence en plusieurs 
Ides , est encaissé de toutes parts entre des rochers dé- 



in GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

pourvus de tonte végétation et pfesqnè blancs, qui descen- 
dent d'une manière abrupte jusqu'aux bords du lac. ÎA 
route, gui débouche ters la partie là ptus large du premier 
lac, suit continuellement ses coiftdurâ eh le tournant ver^ 
le dernier quart de soh étendue. Cette rotite de rochers e^ 
des plus glissantes et des plus dfffldles, et cependant sur 
ces rochers unis on distingue très- clairement les Ornières 
des chars et les traces du passage fréquent des hommes et 
des chevaux ; ce qui annonce incontestablement une grande 
route antique. En arrivant au point de séparation presque 
entière formé par les rochers entre les deux parties du 
lac, une assez joli^ vallée se présente tout à coup; elle 
s'étend en peùte presqdè jusqii'âilt botds du lac. Là , au 
milieu de la complète solitude de cette retraite sau- 
vage , j'aperçus des tentes dé bergers vlaques réunies sur 
le flanc de la colline. Plusieurs ceiitàifiés dé chetaux et 
un nombreux troupeau de brebis paissaient dispersés sur 
les gazons envirdnnants, tandis que des chiens féroces veil- 
laient attentifs à là garde de ces tetites dé chaume. 

J 'envoyai iiio&gendarbe eii avant ducdté des tentés, pour 
que les bergers cotitinssent leurs fiers molosses et je m'at^ 
vançaî pour visiter leur campement. Les hommes et femmeë 
étaient occupés à divers travaux eu dehors de chaque 
tente. Ici oh étendait les laities sur le gazon ; plus loin des 
métiers de forme tt-ès- simple étaient fichés en terre , et les 
femhies tissaient dhe grosse tollé de coton ; dans un auti-e 
endroit un grand feu faisait bouillir Une large chaudière 
èontenanf la teinture des cotons et destines ; car les Vla- 
ques se sufiisènt â eux-mêmes pour t6ut, habitation , vê- 
tedient , aliment î les bruyères et lès arbustes leur fodr- 
iilssetit de quoi construire leurs tètites dans tin eiidroit bien 
abrité cohtre les vents ^ leurs moutons donnent fa hine 
dont ils font leurs habits, les plantes des montagnes la 
èouleur dont ils les teignent , les plaines voisines du co- 
ton pour les vêtetnerits de leurs femmes; et leur hourriture 
se compose dti lait de leurs brebis, flodt ils fbnt un excel- 



leut fromage , et d*un de leurs agneaux au grand jour de la 
Pâque. Lorsqu'au mois de mai la chaleur devient trop 
forte dans ces campeine,nts , il^ partent pour retourner 
aux monts d*i^grapba et de '^l^^ssalie. Quand le frpid de- 
j'ient vif daijs leurs pjonti^g^jçs, ils revi.enpnt ^ ces cam- 
pemiei^ts pij33 chauds , po^,r les(||je|s ils q'qi;^ i payer qu'ui^ 
jifroit Iprt niodique ; car, d^aff^ Tétat peu ^vanc^ de Tagri- 
iwjture , ce pe sont p^s l,es ^erre^ , mais le3 br^ s qui sq 
f^^enh jLes b.Qmmes \laques sont robustes et agiles ; les 
fequrnes sont gjcandes ,et fortes, t^nr tête esit recouverte 
d'une esp.èc(ç c^e tjjrbaji. Tout ce spectacle de costume^ 
Iput asiatiques » ce;$ Itefities et ces campements au milieii 
d'une vallée solitaire, spr le bord d'un li^P» ^}f pied des 
fflfiffî^jo^e» (^i l'enceigifAQt die toutçs paft;^, j^taiénit d'un 
i?ff^ vraÎQ^epit étrange pour m.oj. 

Npiis ^eprîiîJfiS sur J^es bords dn lac l^s rochers nus et 
j^iss^iî)l$ sj^r Jesqnels sont conservées les traççs djc la roule 
^tique ^t nous ^rivàme^s à l'extrémité du lac , que nous 
doublâmes dans ses replis. Là on a à remonter nne efFrova- 
ble cbajijtssé^e turque au-dessus du 3engena et dans la di- 
rection de Hpuogara. Nous arrivâmes enfin sur un plateau 
très-éievé d'çii oii a ujie fort belle vue du lac et des mon- 
tagnes. De Jà on cQmijaepce ^ descendre par des sentiers 
plus faciles et pli;is ombragés dans la direction du nord , et 
Qn aperçpit une vaste plaine fort bien cultivée , à l'exlré- 
Wité de ^quelle se présente la gorge de Perdiko Vrysi , la 
Cofll^inç des perdrix. Un torrent coule dans les bas-fonds et 
k rçute est tracée à mi-côte au-dessus de son lit, au milieu 
des ombrages. 

Après jiAie heure de marche dans cette grotte pittores- 
qjfte , j^j'apparyt le village de Karditza , objet de mes re- 
clief ches. il est jeté négligemment à mi-côte , sur, l'autre 
rive du torrent , dans un assez gracieux entourage de prai- 
ries et de forêts. Cette situation me rappela , comme 
plusiieurs autres parties de la Grèce , quelques-uns de 
^m jolis paysages des Pyrénées. Calme parfait, végéta- 



916 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

tiou active, chaleur de l'atmosphère, fraîcheur des bos- 
quets, tout y était. 

Gomme les heures de ma journée étaient strictement 
comptées, j'envoyai d'avance mon gendarme, qui s'em- 
para sans hésitation de la meilleure maison du village, mit 
tous les habitants à la porte et se contenta de garder ceux 
qui lui étaient nécessaires pour le nettoyage préliminaire 
et le service. A mon arrivée je trouvai donc les chambres 
propres , les tapis et coussins étendus et le feu allumé pour 
les préparatifs du repas. Ce sont là des usages un peu ar- 
bitraires transmis par les maîtres turcs et non oubliés en- 
core. Pendant que le cuisinier vaquait à ses fonctions , je 
sortis pour bien examiner les lieux. 

A environ un quart d'heure du village , du côté opposé 
du ravin et sur une pente un peu plus haute, s'élève 
l'église de Saint-Georges de Karditza. Elle est bâtie sur 
l'emplacement d'un temple antique qui appartenait à la 
ville hellénique d'Akrephia , dont les ruines couvrent la 
mjntagne. Toute l'enceinte du temple en vastes pierres est 
parfaitement conservée et forme comme un mur de clôture 
autour de l'église et de son cimetière. Ces murailles ont 
encore au moins quinze pieds de hauteur, et on y recon- 
naît la construction belle et simple des Hellènes. De lon- 
gues inscriptions grecques sont placées en tout sens dans 
toutes les parties des murs plus récents de l'église , tantôt 
fort ostensiblement sur les chambranles des portes , tantôt 
plus modestement dans les coins , et tantôt même cachées 
sous l'herbe et faisant partie des premières assises du mur 
de fondation de l'église. 

A l'intérieur, je remarquai sur le parvis des pierres fu- 
néraires de toutes les époques avec inscriptions grecques 
antiques , avec formules sépulcrales de l'époque romaine , 
avec croix et armoiries de l'époque franque. Le pavé de la 
solea est en losanges de marbre noir et blanc de deux 
pouces de longueur. A droite du chœur se trouve une pe- 
tite chapelle , et sur la frise je lus l'inscription suivante ; 



KABDITZA. 317 

non gravée, mais peinte en grec francisé et avec rortho» 
graphe la pins barbare , c'est-à-dire la plus franque : 

ANHrEPOH eriûi: ke nNSEn- 

T02 NA02 TOT IHOT MEFAAOMT 

TEûprior AHA siNEPriAi: ke 
noeoT noAAor ror OEûSEBEiTATor 

KABAAAPI MI2EP ANTONI 

TE 4>AAMA 

OAE ÏEA02 HAIOEN HOAÛN MAPTYPÛN 

OAE ÏEAOi: ErPEN HUTOPHA ATTA 

HAPA rEPMANOY lE- 

POMONAXOY KE KAOErOTMENOr 

KAI NIKOAEMOr lEPOMONAXOY 

TON AYTAAEA<>ON TOY- 

2 ANAKENE2ANTA2 TON 

HKON TOYTON. 

^ ETI. ç«e. ^ • 

On, en rectifiant seulement l'orthographe sans riea 
changer au texte de cette curieuse inscription gallo-* 
grecque : 



'AvriYepÔT) 6 6etoç xa\ îtavffsicroç vaiç toîî uirspaytou jxÊYaXo- 
[xapTupoç FfiopYiou, $ii auvep^eCaç xa\ TtoOou izoKkoZ toîî ôeo- 
ffe^EirraTOU xaêaXapt (XKjJp 'AvTtovt Bï 4>Xa|xa. \lBe. tsXoç 
ctXTicps Tto^Sv (jLotpTupwv , ôSs TsXoç gôpsv t(JT0p(a aSTY) Trapà 
Pep^iiavou tepo[JLOva;^ou xai xaÔ7)YOU(ji6vou xa\ Nixo$75|jlou îepo- 
{lovo^ou Twv auxaSfiXîpwv toÎ^ç (sic) àvaxaivtdavTa; (sic) rov 
o&cov TouTOv. — "Exei çw£3r (6819 ou 1311 de J.-C). 

Ce qui veut dire : « Ce divin et respectable temple du 
très-saint et très-grand martyr saint Georges a été élevé 
par la coopération et le grand zèle de rillustre chevalier 
messire Antoine de Flamme ; ainsi s'est terminée la pein- 
ture de tant de martyrs par les soins de Germanos, moine 
et abbéy et de Nicodème moine, tous deux frères, qui ont 

19 



118 GRÈCE CONTINIRTALB ET MOREE. 

restauré ce temple en Fan 6819 de la création du monde 

(1311 de J. -G.)- • 

Ainsi sont réparties par tout le pays les traces de la do- 
mination féodale des Occidenlaux : ici des tours de dé- 
fense, là des églises en ruines, partout des armoiries et 
des inscriptions sur les murs extérieurs et intérieurs des 
monuments publics. Ce sont ces éléments épars que j'ai 
Toolu réunir en un ensemble assez imposant pour servir 
de point d'appui aux documents que me présentaient les 
chroniques et les archives. 

Un peu au-dessus de TégUse gallo-grecque de Kdrditza 
commencent les ruines de Tantique Akrephium, qui cou- 
ronnait le sommet de la montagne. Toute l'enceinte de la 
ville est fort bien conservée , et les murailles , composées 
de grandes pierres quadrilatères , s'élèvent souvent à douze 
et quinze pietls. Des portes longues, où veillaient sans doute 
des sentinelles, sont dispersées d'intervalle à autre. Çà et là, 
in milieu de cette enceinte de mors de fortifications , sur- 
gissent des ruines considérables de maisons. Les rues et 
l'emplacement de chaque maison sont fort bien indiqués ; 
caf les maisons particulières étaient , comme les édifices 
publics, construits de grosses pierres carrées. Pour les ap* 
porter dans de tels lieux et à une telle hauteur, il fallait me 
dépense considérable de force humaine en même temps 
qu'une puissance mécanique déjà fort avancée. On est 
souvent étonné en traversant ces pays où un rocher nu 
se refuse à toute culture d'y retrouver de si beaux restes 
de monuments publics ; c'est que 

Prtvaius illis eenstts erat brevis 
Commune magnum. 

Les villes modernes d'Italie, Rome» Florence , Boio^ 
gne. Gênes, Venise, pourraient seules, comme les vlHes 
anciennes, offrir, après des siècles, des ruines capables 
d'user la dent injurieuse du temps; mais des deux plos 
grandes villes de l'Occident > Paris et Londres $ que resie- 



LAC GOPAIS. 219 

rait'il après plusieurs siècles si un tremblement de terre 
venait k les renverser aujourd'hui ? quelques ruines d'é- 
glises, car le vent aurait bientôt emporté en poussière les 
fragiles matériaux de nos maisons et de nos hôtels. 

A mon retour au village je trouvai tout disposé pour le 
repas. Une petite table roQde d'un pied de hauteur sup- 
portait le dîner, et les tapis et coussins étaient distribués 
par terre alentour. Les Orientaux s'accommodent fort 
bien de cette manière de s'asseoir les jambes croisées ; mais 
c'est une Téritable fatigue pour les peuples de l'Occident 
habitués à se poser sur une chaise , comme une statue de 
roi égyptien , de manière que la position de leur corps 
fasse trois angles droits avec le parquet. Les gens de la 
maison dd)ont ï la porte attendaient nos ordres avec un 
sentiment d'hospitalité délicate plutôt que de soumission. 
Pendant qu'on achevait de dîner je partis avec un guide 
pour visiter quelques autres restes francs sur les bords du 
lacGopais. 

Nous laissâmes à notre droite Kokkino et la montagne 
où sont les ruines du temple d'Apollon Ptoiis, passâmes 
entre les deux crêtes de la montagne et descendîmes parla 
pente qui , à travers les bois , mène au lac Gopals. La cha« 
kar était extrême , mais l'envie de voir me soutenait. Je 
snivais k route qui conduit â Martini, où les femmes por- 
tent de si jolis costumes : robe, petites guêtres rouges, 
jimbe nne et fine, tunique blanche fort courte, tchoubé 
plus oenrt attaché avec une large ceinture, corset et man- 
ches courtes ornées de nombreux rangs de becs de perdrix , 
kras nns et ornés de bracelets de corail , bonnet composé 
de plusieurs rangs de monnaies avec deux brides de métal 
qui encadrent la t^e , et une immense chevelure qui re« 
Ittnbe presque à terre en se terminant par deux énormes 
Sbads de soie; tout cela compose un des plus gracieux 
Mtomes que j'aie vus en Grèce. 

Après plus d'une grande heure et demie de marche , je 
BB'anitai sur un tertre bmsé qui domine un fort beau ravin 



t20 GB£GE CONTINENTALE ET HOREE. 

dans le fond duquel coule entre .des ombrages un torrent 
qui Ta se jeter dans le lac Gopaïs. J'avais devant moi , sur 
le côté du lac, un château franc, entouré de larges fossés 
remplis d'eau ; près de la rive et très-près de là Tile de Gla 
tvec un autre diâteau franc; en face de moi 5 de l'autre 
côté du lac, était Topolias, et plus à Touest Orchomène 
avec son château hellénique réparé par les Francs , et les 
marais situés entre le Géphise et l'Hercyne, où se livra, en 
1310 , entre les Catalans et les Français commandés par 
Gautier de firienne , duc d'Athènes , la grande bataille qui 
décida de la possession de l'Âttique. La vue était fort belle 
et la sérénité du temps ajoutait encore à sa beauté. Des 
armées innombrables de grenouilles r^ent sans contrôle 
sur ces marais de plusieurs lieues, et forment un concert 
de jour et de nuit qui se fait entendre à plus de deux lieues 
au delà. 

Je vins reprendre mes montures à Kardiiza, et, un peu 
fatigué de cette longue course en plein sdeil, je descendis, 
pour rejoindre la route de Thèbes à Ldvadia, un sentier que 
trace le torrent qui de Karditza va se jeter dans le lac Go- 
païs , si célèbre par ses excellentes anguilles. Souvent , 
pour éviter les rochers trop pointus du rivage , il me fallut 
traverser les eaux du lac, qui , là où il ne pose pas sur nu 
fond antédiluvien de boue, cache sous ses eaux épaisses un 
fond de tout petits fragments du roc qui en rendent le 
passage fort difficile , surtout dans l'endrdt où ses eaux 
vont se perdre dans les abîmes connus sous le nom de 
Gatavothra , près desquels il se continue une route. A ces 
routes de rochers «succédèrent bientôt des routes de vrai 
marais, à mesure que nous approchions des plaines de la 
Béotie. Tous les champs-là sont de véritables vaithas ou 
marécages dans lesquels nos chevaux enfoncèrent fort 
profondément^ si profondément que j'étais étonné qu'ils 
trouvassent enfin un point d'arrêt Tous les terrains à l'est 
du lac Gopaïs , les champs de l'Haliarte au midi et ceux 
de Skripou à l'ouest ne sont que marécages. La route de 



LXQ GOPAIS. 291 

Skripou était toutefois celle que suivaient autrefois les grau* 
des années de conquête. Boniface de Mootterrat arriva de 
Bodonitza à Tlièbes en 1205, en suivant la vallée de Dadi 
et en prenant au-dessous de Drakhmani la route de Ta* 
Icotê à Thèbes. Les Catalans prirent plus tard la même 
route, sans doute pour éviter le château-fort de Livadia 
qu'ils laissèrent à leur droite. Il leur fut facile, en s*avan«- 
çant sur les bords du lac, d'opérer contre les^ manœuvres 
de la cavalerie française les saignées mentionnées par les 
chroniqueurs byzantins; car, dans cette saison de Tannée, 
toute la plaine de Skripou, qui a Tair d'un tapis de verdure, 
recèle sous cette apparence trompeuse des fonds maréca- 
geux, impraticables à la grosse cavalerie de nos chevaliers 
bardés de fer. . 

Après mille tours et détours forcés entre les rochers 
pointus, où mon cheval, trébuchant à chaque pas, me 
faisait souvent entrer dans le lac plus avant qu'il ne m*était 
nécessaire pour l'observer, et les marais de Yariko, où j'é- 
tais menacé à chaque pas de voir ma monture, prise dans 
un fond par trop doux, s'enfoncer et rester immobile avec 
moi ainsi qu'une statue équestre, absolument comme Mi- 
céphore Grégoras le raconte des chevaliers nos ancêtres lors 
de leur bataille contre les Catalans, il me fut fort agréable, 
je l'avoue , de sentir mon cheval poser les pieds avec plus 
de fermeté et d'assurance sur le terre-plein de la Béotie. 
La vue avait changé. Elle n'était plus étroite et resserrée; 
mais de hautes montagnes bornaient encore l'horizon dans 
le lointain. Cette chaîne de montagnes encore couvertes 
de neiges, c'était l'Hélicon ; ce fleuve qui en sortait, c'était 
le Permesse; et, dans le fond du tableau, au pied de 
l'Hélicon, il me semblait voir, je voyais par la pensée , les 
fontaines poétiques d'Aganippe et d'Hippocrène. 

]^ route de Thèbes à Livadia sur laquelle j'étais parvenu 
est presque tout entière carrossable dans les beaux temps; 
mais dans la courte saison des pluies ces terres grasses n'ont 
aucune consistance, et les roues d'une voiture s'y enfon* 

19. 



§91 GRECE CONTINENTAU SX MORSE. 

eonieiit de naalère h n'en ponfoir pas akément sorlîr. A 
moitié ckem ia / «ne edbne se détiche de la ekatse éee 
moRtagnes et se porte graeieusement en af aot jmqn^avx 
beeds de k route, préseRlaot les raines asses vastes et ffn« 
peaaRics d^vn viens cMceao frase qui readait aotrefoi» ee 
passage assess redoolaMeet qui l'embettit asfmirdlittî, sor- 
tent quand ses vieux mors se détachent, eomine ils in*ap* 
parurent, au mifieu des feux resplendissants du eoschant^ 

La toute qne j'avais à faire était encoi*e longue, nsds 
facile ; la nuit était survenue , et les armées de grenouilles 
du Gopafe annonçaient seules piu* leut murmure assourdis- 
sant la vie autour de nous. Il était près de minuit quand 
j*èntrai ii Livadia. Jignorais dene complètement In ferme 
du nouveau pays dans lequel j'étais arrivé. 

An lever du soleil je m^éveitlii au bruit des easeadcs 
de l'Hereyne, qui roulait précipitaflMneet sous mes feaêtres 
au milien de ses roelMrs. «le sortis et me trouvai en pré- 
sente d'une nature sauvage et belle qui me vappelait la 
Smsse , ou phMât l'approdie ée l'Beàknithal eMm Fri- 
houig en firisgau et Oonanescbingen. Demc lignes 4» ru» 
chers âpres et élevés viennent se réunir pour fermer de sa 
oôié le passage de la vallée. 

Je franchis le torrent de Tiiercyne en me dirigemit du 
côté de la montagne, et après quelques miuulce je me 
trouvai devant L'antre célèbre de Trophonius. Là étaient 
autrefois des tenaples , h étaient réunies peut-être spKl^ 
quee^unes des inerveiiles de l'art grec; aujourd'init* tastt. 
porte les traces d'une récente dévastation. Les deux fan^ 
taines de Mnémosyne et de Léthé ou de la Mémoire et de 
rOiibK se confondent en une eau dormante , enfermée 
dans un étroit bassin de pierres maçonnées. Un riche An- 
glais, en faisant faire sialadroitement dlrrespfctuenses 
excavations, a, dit-on dans le paye, fait perdre ces sources, 
qui ont pris maintenant une antre voie et se dérobent aux 
regards continuent désormais leur cours sons terre. Au 
lieu des statues qui décoraient les rochera au tcnape de k 



AHiTRB BB TBOPHONIDS. 13S 

mce de Pansanias , on n*aperçoit t^us que quelques niches 
taiUées çà et là , et tout à côté les trous par lesquels on 
pénétrait dans l'antre de Trophonius, Tun un peu plus 
grand qni est obstrué, l'autre plus étroit et par lequel on 
se poDf ait pénétrer que coarbé el en rampant. C'est par là 
que pénétraient les pieds en avant ceux qui voulaient con- 
sulter l'oracle , et qu'après avoir été reçus par les prêtres 
ils étaient replacés aussi les pieds en avant. Au fond de la 
grotte est une sorte de puits naturel peu profond. Les re- 
traites par oà passaient les prêtres se dérobent encore à 
l'œil an milieu des roches. Quand les flancs de ces mon* 
tagnessi sévères étaient revêtus de grands arbres, quand 
le torrent de l'Hercyne tombait en retentissant avec force 
an milieu de cette solitude qiii semble clore le monde , 
quand on n'était entouré de tous côtés que de temples et 
de dieux dont la présence, révélée par le marbre ou le 
bronze, agissait sur l'imagination déjà préparée, la visite à 
l*antre de Trophonius devait être un moment important 
dans la vie. Il y avait tant de force dans ces souvenirs 
d'émotionet de terreur que, jusqu'à la fln du quatrième 
^le, son oracle coniet*va tout le prestige de son autorité. 
Pausanias, qui était allé le visiter, a raconté en détail, dans 
son Voyage, tout ce qui lui était arrivé à lui-même au mo- 
ment oà il pénétra dans la grotte et où il en sortit. 

Lvvadia, qui, à la sortie des montagnes de l'Attique, de 
rOBta et du Parnasse, commande la plaine de Béotie jus- 
<lM*à f HélicoB et jusqu'à l'extrémité de la plaine de Thè- 
mes, était un point trop important pour que les croisés 
înnçais le négligeassent Dès les premiers temps de la con- 
quête, ils y firent bâth- une de ces vieilles forteresses qui 
«it résisté aux injures du temps. Comme les Vénitiens ont 
M les derniers Francs établis dans le Péloponnèse de 1685 
^ 1715, et que leur souvenir est par conséquent tout ré- 
<^^nt , le peuple de Morée donne assez habituellement le 
i^^NU de château vénitien à des ruines de forteresses con • 
stmites par les Français plus de cinq siècles avant l'établiS- 



334 GRÈCE CONTINENTALE ET HOREE. 

sèment des Ydoitiens ea Morée. Cette erreur est encore 
plus manifeste dans la Grèce continentale, où les Vénitiens 
n*ont jamais rien possédé. Lamia , Patradjak , Salooa , Li- 
vadia n*ont jamais, à aucune époque, été conquises ni 
possédées par les Vénitiens. Toutefois le peuple grec, qui 
de tous les Occidentaux ne fait souvent qu'un seul peuple, 
donne fréquemment à ces ruines franqueslenom de ruines 
vénitiennes. J*ai obtenu du moins que cette erreur ne fût 
pas commise dans les cartes récentes du dépôt de la guerre, 
J*a]lai visiter ces ruines franques placées au-^lessus de l'an- 
tre de Trophonius. Une bonne partie des murs et deux des 
tours se sont conservées en entier avec leur crénelure et font 
un fort bel effet au-dessus de ces rochers qui servaient de clô- 
ture à Tantique bois sacré placé autour de Tantre. Les Turcs, 
qui comprenaient l'avantage de cette situation , ont profité 
des anciens travaux des Français, et, pour les compléter à 
leur manière , ils ont fait élever une mauvaise petite tour 
sur la partie la plus élevée du rocher. De là on embrasse 
une fort belle vue du Parnasse , du Githéron et de l'Héli- 
con. Le vieux château d'O: chomène, qu'on voit de très-près 
sur la montagne, anime encore le pa^'sage. Des deux tours 
franques. Tune clôt le rocher sur la partie la plus redou- 
table d'un précipice au fond duquel bruit un tori^nt dont 
le cours tourne la montagne et suit une direction opposée 
au cours de THercyne , l'autre ferme l'enceinte du côté de 
la haute plaine. Dans l'intérieur de la place , entre les deux 
tours, sont les ruines d'une petite église, bâtie probable- 
ment sur les ruines d'un temple de Castor et Pollux. £lle 
* est divisée en deux parties parfaitement égales, avec deux 
autels égaux, comme on en trouve beaucoup dans TAtti- 
que. Le château de Livadia tient sa place dans l'histoire 
moderne comme dans l'histoire du moyen âge, car dans la 
dernière guerre il a offert un abri à la population grecque 
contre les attaques des Turcs. 

£n sortant du château franc, en dehors de la porte de 
la tour carrée et un peu plus bas, se trouvent une fontaine 



UVADIA. 235 

et près de là, autour de la fontaine et dans le champ voi« 
sin, les raines d'un temple antique. Parmi les pierres dis « 
séminées dans ce champ je remarquai une pierre portant 
une inscription grecque antique, avec le nom de la ville de 
Lebadea on Livadia actuelle, et ceux d'un Ménandros et d e 
sa femme Parisias, qui la consacrèrent à Junon. 

A?ant les ravages de la guerre Livadia possédait bon 
nombre de maisons élégantes, bâties an milieu de jardins 
biens entretenus snr les flancs de la colline. Elle jouissait 
en effet à cette époque d'une sorte de prospérité. Ali Pacha 
lui avait conféré de nombreux privilèges et elle était entiè- 
rement habitée par des Grecs qu'il protégeait alors contre 
les incessantes vexations des Turcs ; mais au moment de la 
révolution les choses changèrent de face. Les troupes tur< 
qnes étaient cantonnées particulièrement dans ces pro- 
mces , et de tous les Grecs ceux de Roumélie prirent la 
part la (dus active à la conquête d'une liberté qui avait été 
toujours chère aux habitants de ces montagnes. Les Turcs 
avaient alors pris position dans le château; mais les Turcs 
réparent mal et leur garde est peu attentive : ils furent 
surpris et le château pris d'assaut. Les Grecs vainqueurs 
avaient d'abord épargné leurs prisonniers, mais, à i'appro* 
che d'one armée turque , la crainte les rendit féroces et 
ib les égoi^èrent tous; mais ils ne purent néanmoins 
K maintenir dans leur position , une armée turque s'a^ 
vança et prit de nouveau possession de Livadia. Tout fut 
pillé , br(Ué , saccagé , et les meilleures maisons ne sont 
plus aujourdhui qu'un monceau de décombres. Il reste 
enoMre quelques maisons sur le flanc de la colline du châ- 
teau et de celle qui lui fait face de l'autre côté de la route, 
mais elles sont toutes en terre séchée au soleil. 

Une nouvelle ville se reconstruit dans la vallée et sur 
les rives de l'Hercyne, et tout annonce qu'elle ne tardera 
P^^ renaître avec une prospérité nouvelle et plus durable, 
^situation, à l'extrémité d'une plaine féconde, lui est 
^inemment favorable , mais les capitaux , la bonne direc* 



1S6 GBÈCE CONTIHBHTALE ET MOREE. 

tion et les bras maiiqnent. Dans cette vallée , où de fé- 
conds pâturages suffiraient pour nourrir tant de milliers de 
grands bestiaux , le paysan ne sait pu encore que le fu* 
mier recueilli en niasse est un engrais utile, et que le lait 
de la vache peut être employé à donner de bon lait , du 
beurre , du fromage de toute espèce. Il n'y a ici aucune 
vacheria Dans toutes les saisons les vaches errent nuit et 
jour» aussi bien que les autres bestiaux, dans les [M'es, les 
bois et les monugnes. 

Je me trouvais à Livadia un jour de marché. Un grand 
terrain en pente snr la rive de FHercyne était couvert 
d'une nombreuse populatiop, accourue de toutes les oioa- 
tagnes et vallées voisines pour venhr y vendre des grains. 
Là se trouvaient les vigoureux montagnards du Parnasse et 
les belles filles d'Arachova. Les costumes des femmes étaient 
généralement riches et [Htloresques. Des boucles d'oreilles 
larges, attachées ensemble par une chatne légèra qai pend 
au*des80us du menton et flotte en forme de collier, on 
une grande lame d^argent ciselée qui passe sous le men* 
ton et remonte le long de la figure pour venir s'attacher 
dans les cheveux, sont l'ornement le plus à la mode 
parmi elles. Je vis de ces boucles d'oreilles et de ces fla- 
ques qui avaient une assez haute videur ; ce sont des reli* 
ques de fiunilles. U y a aussi dans la ville un comm^ice- 
ment d'industrie. Le cours rapide de l'Hercyne fait tourner 
de larges roues qui servent au battage et au lavage des 
laines du Parnasse. Un peu de temps , et surtout on pen 
d'activité dans le gouvernement, et un bon exemple de cul- 
ture donné par quelques propriétaires plus ridies améllo- 
renient rapidement Tétat du pays. 



r ^f 



CBEBOlin. %V 



XL 

CHtaOHÊB. ^ UH MARUGE 6UG. ^ UB MON ASTÉKK 

\ï& SAINT-LUG. 

J'a?ais quitté Li?adia de bonne heure. Je suivais la 
route d*Orchomëne à Gfaéronéê , et j'allais faire un pèleri- 
nage d'abord, en l'honneur dd moyen âge, au monastère 
de Saint-Luc, et ensuite, en l'honneur de l'antiquité, à la 
fontaine de Castalîe et à Delphes, i^atais pris avec moi à 
Livadla , pour me servir de guide et non d'escorte ( car on 
n'en a plus besoin maintenant dans ces parages), un 
chûTopkyiahas ou gendarme grec, gardon akrtiS et hi- 
teHigent qui avait de bmne heure renoncé à h vie kteph- 
tique pour se soumettre à la vie régulière des lois. Le 
corps des gendarmes grecs 4 formé et discipliné par un 
Français, le ccdenel Graillard, est uâ corps excelienl, qui 
a rendu sous lui beaucoup de services par son zèle et sa 
bravoiure* Des temps plus calmes ajouteront k ces bonnes 
qualités, que leur a inspirées leur fondateur, le respect dés 
droits de tous » si difficile, maià si nécestnre après tant de 
désordres. 

Je cheminais doucement , causant Avec mon jeune guide 
des aventures ote sa vie klephtique , et lui faisant chanter 
de ces chants guerriers dont la mémoire de tout pallicare 
«t abondamment remplie. La matinée du dimanche 25 
svril était chaude .et belle; j'a^r^ avec bonheur œt air 
ttnhauoié qui m'arrivait des montagnes dont l'horinm est 
ceint de toutes parts , et mes regards se portaient avec 
tvidité sur cette plaine historique de Gbéronée , resserrée 
P^r les dernières ondulations du Parnasse et du Knémis. 
C'est ici qu'expira l'indépendance de la Grèce sous les 
coups du roi Philippe de Macédoine. Que de révolutions 
im le monde social depuis ces deux mille ans » sans qu'ait 



228 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

changé en rien l'aspect matériel du pays! Cette source où 
vient s'abreuver mon cheval coule aussi paisible qu'au 
temps de Pbocion et de Démosthène ; la cavalerie macé- 
donienne s*y est sans doute arrêtée en descendant d'ÉIatée 
et des Thermopyles. Ainsi, comme le dit Quevedo en 
parlant des ruines de Rome e^ du cours permanent da 
Tibre : 

Solo el Tibre quedè, cuya corriente 
Si ciudad la regè , ya sepultura 
La Uora oon funesto son dolieote. 

O Roma! en tu grandeza, en tu hermosora, 
Haye lo que era firme, y solamenje 
Lo fugitivo pennanece y dura ^ ! 

Ces fleurs qui énudllent les plaines, ces beaux lis bleus, 
ces anémones à variées, sont les mêmes qui y fleurissaient 
jadis; ces montagnes qui me charment par leur coupe, 
leurs couleurs et leurs ondulations si variées, sont les mê« 
mes montagnes que franchissait l'armée envahissante de 
Philippe, qui venait combattre et vaincre les guerriers 
d'Athènes , de Gorinthe et de Thèbes , dans les champs de 
Chéronée. 

Pendant que mes regards se portaient sur ces monta* 
gnes , comme si j'eusse dû en voir descendre encore une 
fois les phalanges de Philippe , je vis tout à coup sur ma 
droite un groupe mouvant et animé descendre des pentes 
inférieures du Knémis vers la plaine de Kaprena, l'antique 
Chéronée , que je traversais en ce moment Peu à peu ce 
groupe , en se rapprochant , se dessina, plus nettement à 
mes yeux; je distinguai une cinquantaine d'hommes à 

* « De toutes ces choses si renommées, le Tibre reste seul, le 
Tibre dont les eaux arrosaient Rome au moment de sa grandeur, 
et la pleurent par un murmure sourd et plaintif au moment où elle 
gtt dans la tombe. O Rome! de ta grandeur, de ta beauté, tu as 
perdu tout ce qui semblait solide et 4urable| et n'aç conservé que 
ce qui était fugitif I is^ 



NOCE GRECQUE. 229 

cheval , puis d'autres hommes à pied rangés autour d*une 
bannière flottante; un nombreux cortège de femmes ter- 
minait la marche. J'envoyai aussitôt mon gendarme à leur 
rencontre pour s'informer de l'objet d'un semblable pèle* 
rinage , et bientôt il revint m'apprendre que c'était une 
noce « et qu'elle se dirigeait de mon côté. Le cortège animé 
ne tarda pas en effet à se déployer dans la prairie; tous 
s'avançaient en chantant , et les jeunes filles au pied infati- 
gable suivaient, en chantant aussi , les évolutions souvent 
folâtres que les cavaliers faisaient faire à leurs chevaux. 
Les hommes et les femmes étaient parés de leurs plus 
beaux habits de fête; en tête de tous étaient plusieurs 
papas ou prêtres avec leurs longues barbes et leurs robes 
à larges manches. Les hommes du cortège étaient vêtus de 
jolies vestes blanches à gros boutons blancs bien arrondis 
et bien pressés , de la blanche fustanelle fortement serrée 
par la zone ou ceinture antique, et d'une longue toison 
qui flottait sur leurs épaules. Des cheveux abondants en- 
touraient leur cou vigoureux. Une sorte de turban de cou- 
leur rouge ou bleue, qui venait se rattacher sous leur 
menton , les abritait mal contre le soleil , mais faisait res- 
sortir à merveille leur figure brunie , leur épaisse mousta < 
che et leurs yeux ardents ; de belles guêtres rouges on 
bleues, semblables aux knémides antiques, recouvraient 
fenrs jambes agiles. Les femmes, tontes fort jeunes, por- 
taient des robes très-courtes, bariolées des couleurs les 
plus vives ; leurs bas ou tzourapia étaient bariolés aussi 
cl*une façon étrange. Leur tête était recouverte, soit de 
rubans d'une couleur éclatante, soit d'une espèce de mitre 
persique , composée de pièces d'or ou d'argent de toute 
date et de tout pays , percées et réunies de manière à se 
resserrer comme des écailles et à former des rangs pressés 
et réguliers depuis le sommet de la tête jusqu'à la nais- 
sance du front. Au dernier rang , les monnaies , disposées 
à quelque distance l'une de l'autre , s'agitent autour de la 
lête et retentisisent comme des clochettes. Le bas de la 

20 



t30 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

figure est desnoé d*ane inaDière pittoresque tantôt par 
deux larges boucles d*oreiiles rattachées eusemble {Mur le 
bas à l'aide d'une cbaîoe d'or qui pend sous le menton « à 
la façon antique, et jert de collier , tantôt par une grande 
kne d'argent ciselée qui s'applique sons le menton , comme 
la meatonnière d'un casque , et qui encadre gracieusemenl 
une figure brune et animée , en venant se rattacher aux 
tresses d'une ncnre et abondante cheTelure. 

Je m'avançai au mllieti de cette joyeuse troupe » et leor 
demandai quel était l'heureux palicare dont on allait câé- 
brer le mariage. Avant de répondre, on commença par 
m'offrir la communauté du vin de la tzitza ou tzédra de 
bms, gage d'hospitalité qu'on ne manque jamais de pré* 
senter et d'accepter mutuellement en voyage. Je pris une 
ybation et leur offris ma tzitsa à mon tour; puis» entrés 
ainsi en amitié , nous échangeâmes nos qoestimis. 

Ils me racontèrent qu'ils étaient des pasteurs dont les 
tentes étaient placées à une lieue de là, sur l'un des ver- 
sans méridionaux du Knémis , et qu'ils conduisaient à sa 
jfnture le berger que je voyais à côté de son adeiphopaiè^ 
toê S qui' portait leur bannière. Le fiancé était un grand, 
^svelte et vigoureux jeune homme de vingt-deux à vingt- 
nrois ans ; sa physionomie était douce , mais sa démarche 
et toute sa tenue annonçaient un homme habitué de bcmne 
heure à compter sur lui seul pour se tirer d'un danger par 
sa fwce ou son adresse. Les pasteurs grecs ont un air fier 

^ Àdelphopoiètos, oa frère-fait, espèce de frère d'armes. L*adel- 
phopoïétie est , comme Tancienne fraternité d'armes , on lien reli- 
gieax. Qoand deux Jeunes Grecs veulent devenir frères«faits , ils se 
présentent à l'église devant le papas avec une jeune fiUe de éi% ans, 
oomaae emblème de la pureté de leur attachement. Le prêtée célèbre 
pour eux une liturgie particulière , et , à la lecture de l'Évangile , 
les entoure tous trois d'une éctiarpe qui les unit, puis chacun pro- 
met sur l'Évangile d'être le bon frère de l'autre. A dater de ce jour, 
il existe entre eux une Téritable fraternité. Quand l'un d'eux se 
marte, l'autre a le droit d'embrasser le premier sa femme» et, s'il 
meurt , il doit être le gardien de sa famille. Je n'ai ]«$ entendu cller 



N6Glâ GRECQUE. 931 

et indépendant qui platt. Ainsi que les bergers des temps 

homériques , iis portent ia lioulettc recouri>é6 en forme à% 

crosse, ou tneingaura, houlette adoptée aussi par iet 

pafies et les évêqnes pasteurs des peuples , et par les noM 

antiques , comme signe du commandement abado du hev^ 

gor sur le troupeau. Cette houlette de bois d'olirier sau^ 

¥age semble avoir été transmise sans altération depuis ha 

bergers du roi Âdmète, Apollon compris , jusqu'aux ber« 

gers indépendants d'aujourd'hui. La future qu'aUait ehem 

oher mon berger du Knémis avec sa joyeuse escorte d9« 

menrait dans un autre camp de bergers , le hameau éê 

Mérji» i une lieue et 46mie de Ghéroaée e\ à une demir 

lieue do village d'Hagios^Blasis , situé sur ce revers du 

liakonra, Tantique Parnasse. 

Je demandai h mes bergers Tantprisation de me joindre 
àeoK et d'assister à la fôte du mariage , si cela n'était pas 
contraire à leurs usages, et tous vinrent me donner la 
Inenvenae en me présentant la main. J'entrai donc daos 
le cortège au milieu de ce groupe de prêtres, de palicaree 
et de jeunes filles qui dansaient et chantaient , et nous ar* 
rivâme» près des ruines de Gbéronée. Là je demandai la 
permission à mes nouveaux amis de me détacher d'eux^ 
pour quelques instants afin de faire quelques invest%ationt 
d'antiquaire , avec promesse réciproque de nous rejoindre 
avant l'entrée solennelle dans le hameau de liera. Je m*aiw 
rètai quelques instants pour voir ce qui restait de la patrie 
de mon ancioi ami Plutarqoe. 
Les fragments du eélèlm lion coloasal , élevé par M 

d'f%oœple de trabfsQq lûte à na ami marié par soii fvère-lUt. Las 
liens d'hoëfûtaUté entre familldfl «ont au^si des liens fort respectés, 
J*ai rencontré 4aos Hle de Leucstde, dans une (^uvre famille ^ im 
Grec d'Épire avec les oreilles et le nez coupés par les Turcs. Le^ 
paysans leucadiens me dirent qu'il s'était réfugié chez çux , que sa 
fiimille avait été en rapports d'hospitalité avec la leur, et que, s'il 
trouvait boa de passer sa vie parmi eux , rien ne lui manquerait de 
es qu'ils pourr^ent lui procurer. 



23â GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

TbébaÎBS à Chéronée en comméinoratioD des leurs, gisent 
près de la route , et il ne m'a pas semblé qu'il manquât 
rien d'essentiel aux membres de ce colosse de pierre qu*il 
convient de laisser en ce lieu : c'est ainsi que le plus glo- 
rieux trophée d'Épaminondas , retrouvé à Leuctres par le 
professeur Ulrich , doit rester sur le champ de bataille de 
Leuctres. En s'avançant vers la colline , on rencontre de 
tous côtés, sous les bruyères» les ruines d'un grand am- 
phithéâtre et plusieurs autres ruines antiques. Dans le vil- 
kige même de Kaprena sont deux églises construites au 
moyen âge sur l'emplacement de deux temples. Dans Tune 
de ces églises je copiai une inscription grecque. Le pavé 
de cette petite église est encore revêtu de la mosaïque de 
marbre qui faisait partie de l'ancien temple. L'autre égUae^ 
située dans la plaine et près de la route , est composée tout 
entière de marbres antiques. La fontaine même , qui est 
tout à fait à côté de cette petite église , est entièrement 
construite avec des fragments antiques. Sur le bassin qui 
contient l'eau est grav.ée une inscription que je copiai ; elle 
mentionne un certain philosophe platonicien de la famille 
des Autobules , et un autre membre de cette même famille 
idors puissante à Chéronée ; c'est à cette famille qu'appar- 
traait un Sextus Aurelius Âutobule, mentionné dans une 
inscription que Meletius a trouvée à Chéronée et qui était 
allié à la famille de Plutarque. 

Je m'arrêtai peu de temps à visiter les ruines de Chéro- 
née; j'étais impatient de rejoindre mes amis les bergers; 
je craignais de perdre une seule des scènes de ce drame 
nuptial où tout devait me rappeler les antiques usages qui 
semblent tous conservés ici , depuis la première des céré* 
monies d'un mariage rouméliote jusqu'à la dernière. Voici 
comment les choses se passent dans cette fête, qui doit 
durer toute une semaine : 

Un mariage est une solennité non-seulement de famille, 
mais de village et presque de tribu. C'est le mercredi soir 
que commencent les cérémonies. Parmi les parentes ou 



MARIAGE GREC. 933 

alliées do marié , on choisit trois jeanes filles , les plas 
belles du village. Toutes trois , yêtues de leurs robes de 
fête, la plus jeune et la plus belle au centre , doivent mar- 
cher de front et en silence, leurs longues amphores sur la 
tête , depuis la maison du marié jusqu'à la fontaine voisine. 
Arrivées là , elles jettent dans la fontaine quelques pièces 
de monnaie en Thonneur des nymphes de la source , rem- 
plissent leurs amphores et retournent dans le même ordre 
et avec le même silence rapporter Teau à la maison. Une 
seule parole prononcée en allant ou en venant serait de 
mauvais augure. Cette eau doit servir à pétrir le levain 
{prozfftni) destiné à faire le pain des noces. La sœur du 
futur, si elle n'a pas été mariée, ou , à son défaut, Il 
jeune fille sa plus proche parente , est chargée de pétrir 
ce levain pendant que tous les parents et parentes du jeune 
homme, rangés sur deui lignes, chantent des chansons 
analogues à la circonstance ; après quoi on soupe , on 
chante et on danse jusqu'à minuit. 
Le jeudi, on va en pompe choisir dans le troupeau le 
, bœuf le plus gras ou la vache la meilleure , et les moutons 
destinés au repas de la noce ; on garnit leurs cornes et leur 
tête de guirlandes de fleurs; puis, au son de tous les in- 
struments , on les amène dans le village , on leur fait faire 
le tour de la paroisse en accompagnant leur marche de 
chants et de danses, et on vient les placer en grande pompe 
dans l'étable. 

Le vendredi, dès le matin, les parents non mariés du 
futur partent du village , portant sur l'épaule une grosse 
corde toute neuve, tressée presque toujours avec les fila- 
ments de l'aloès; ils vont dans la forêt voisine ramasser le 
bois nécessaire aux apprêts du repas. La corde neuve est 
destinée à retenir le bois en faisceau sur l'épaule. Souvent, 
dans les familles riches, on se contente de quelques bran- 
chages ramassés et rapportés au son de la musique et avec 
des chansons appropriées à la cérémonie. Dès qu'on est 
de retour à la maison, on dresse d'accord la liste des con- 

20. 



S34 GREGE COKTINBNTilLLE KT HOREE. 

vies et on eipôdie des iniMttagers chargés de porter left ia^ 
Yîlatjons, 

Lo suMcU. aa HMuneat oà le soleil aaooace midi» oo se 
rend fKtKsessiouielkifiieat à Tétable. Oq pare le bœuf destiné 
à h iiMe, on toi dore ^ cornes , on les entoure de guk-i 
hndea de leurs; oa lui fait faire de nouveau, ^ bruit ée 
k musique, le tour du vttiage, et on ramène dai» la eear 
de la maison do marié , au miKen de laquée en a pfanté 
aoKderaeBt un poteau. Le bœuf est attaché k ce poteau par 
une eorde toute neuve, pendant que les assistants, hcummes 
et' femmes , se tiennent alentour chantant la cbanaon du 
jour; puis un homnu), habillé de vêtements tout Uanos , 
se présente, brandit sqa \oa% couteau et le kii eofeoce 
adroitement dans la nuque, à la jonction de la mo^te épi-- 
nière, aussi prestement que le ferait le plus habile matador 
des Gaatilles. Le bœuf tombe à Tinstant au bruit den ert& 
de joie; en no ctin d'ceil le cou est tranché, b poiHi tiH 
levée, et le bœuf est dépecé en quatre parties, qui, piaoées 
sur un linge blanc, sont portées solennellamQnt dans le 
lien destiné aux provisions de la noce. Le même son* , on 
danne un grand repas dans la maison du futur à tcwis ks 
ittvités, et la nuit se passe e^ chants et en danses. 

Le dimanche, après un repas général du matin, on se 
Repose à parthr en grande pompe pour conduire le futur 
à 9a feture, et ramener celle-ci dans la demeure de son 
époux. A la tête du cortège sont placés les papas aux lon«« 
gue» barbes, montés sur âfi bons mulets; derrière oux 
s^aiancent à chef al les archontes du village et les grands 
parents, moins le pèi'e du marié , qui reste h la maison et 
délègue pour ce jonprll ses fbnctians au nounos ou corn-» 
père ; puis, après les notabilités, vient la masse des conviés, 
généralement vêtus de blanc en Roomélie, et presque tons 
montés sur des chevaux ou des lues. £n dernière ligne 
s'avance à pied le futur , la mangoura de berger en main, 
comme signe de son noble état de pasteur. A ses côtés 
marchent aussi ses deux assistants : à sa dr<ttte, le natmos 



NOCE GRECQUB. 335 

oo parraia qui romphce soa père \ h sa gauche , 1« fr^o* 
fait (adelfthapoiàfos) , lenàpUssant Tofiice du garçoo «te 
iHM^ea dans ooa campagnes ; il porta el fait flotter au-desM^ 
de la \ètç de son ami uoe bauoière sur laquelle est t»*od4e 
iwe vaste eroii greeque, et qui est couverte de i^lrlaudo» 
4e fleiirsi.\a marebe est iermée par toutes les jeuaes fiUe» 
Bon mariées du village, i pied, avee leurs plus beauy 
atouvs et chantaut tout le loog du cbemiu la cbauiKMi dt 
la oiariée. L*air, le i»ouveme»t et les paroles de cette sim* 
pie Qt sraeieuse ciianson me rappelèrent oos chauts popu* 
îaîres du Béarn et ceux de Bre(ague daus les m&vem ecea* 
sioos; car c'est k ce moment de la cérémoeie uiiptiale que 
j'avais reneoutré mes paateurs du Kntoûs près de Cbé« 
ronée, 

Ati^ rapide ei^curaioD d'autiquaire terminée, je me hUai 
de Fejoiâdre tes pasteurs avaut leur arrivée da^is le haiaeau 
de Méra, aQu de ue rieu perdre de la fête. \ uotre appro* 
che de IKIéra , notre présence fut am»oacée par les inslriiH 
ments de musique et les 'poiy^hronia ^ des habitants dt 
Méra, qui nous atiendaienit. Nous descendîmes tous de 
c^val devant la tente de la mariée. Ses compagnes noij^ 
aceoeillireot avec des chansons qui, célébraient la bienve** 
nue de tous; a^is la mariée, enfermée dans sa tente , ne 
se «aentra pas. Quand nous fûmes tous arrivés , le futur 
fut introduit avec ses deux acolytes, le nounos et Tadel*» 
phâpoiètos , et nou» le suivîmes toiis processionn^kment , 
immi le tour de la tente à Tiniérieiir, et ressortant par la 
mâma porte, car la tente n'aurait pu, \ beaucoup près^. 
QOttS contenir tous \ bi fois. Un spectacle curieux s'offrit 1 
moi dans Tîntérieur. Des deux côtés, depuis la porte d'en^ 
trée jusqu'au fond, se tenaient debout deux baies déjeune» 
fiiks paréos de leurs plus brillants atours, et chantant en^ 
semble la chanson du jour, car chaque jour, chaque céré** 



* Cri qui répond à nos vfvatft et signifie : vivez beaucoup d'avh 
nées* 



2)6 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

inonie a sa chansoa particulière. Toat à rextrémité, sar 
un tabouret assez bas était assise la future, entourée de sa 
mère et de ses sœurs et amies. Sa tête et ses épaules étaient 
recouvertes d*un épais voile ou plutôt d'un châle , et sur 
sa tête était posée une large coupe d'argent La chambre 
n'était éclairée que par quelques brandons allumés derrière 
la mariée. Nous défilâmes tour à tour entre ces deux haies 
de jeunes filles, et en arrivant devant la mariée, chacun de 
nous déposa dans la coupe placée sur sa tête , une petite 
pièce d'argent ou d'or, antique ou moderne, turque, grec- 
que ou française. Les pièces d'or et d'argent recueillies ce 
jour-là sont ensuite percées , passées dans un fil d'argent 
et ajustées de manière à former un bonnet fort gracieux » 
composé parfois des monnaies antiques les plus rares. 

Pendant ce temps , on préparait un repas en plein air 
pour les hommes. De grandes nattes de sparterie furent 
jetées sur l'herbe ; autour de ces nattes chacun déposa de 
petits tapis repliés ou sa taiagani pour s'asseoir à l'orien- 
tale. Quant à moi, eu égard à mes habitudes franques, on 
m'apporta un bât de mulet qui fut recouvert de deux 
épaisses et longues talaganis. De grandes jattes remplies de 
morceaux de mouton bouilli, des œufs, du fromage, quel- 
ques fruits et du yaourd (espèce de lait caillé à la turque) 
composèrent le menu du repas , et les tzitza de bois rem- 
plies d'assez bon vin circulèrent à la ronde. 

Comme ces cérémonies nuptiales devaient se prolonger 
encore pendant plusieurs jours , et que je voulais arriver 
ce soir-là même au monastère de Saint-Luc , je remerciai 
mes hôtes et leur annonçai mon départ ; mais je n'avais 
pas encore aperçu la figure de la fiancée , qu'on me disait 
être fort jolie , et je ne voulais pas partir sans l'avoir vue. 
Si j'eusse voulu attendre qu'on l'emmenât du village , ma 
curiosité sur ce point n'eût pas encore été satisfaite , car 
alors même elle devait porter son épais voile sur la figure. 
Je demandai donc , en faveur de ma qualité d'étranger et 
de ma curiosité de Français , à être admis à voir la figure 



NOCE GRECQUE. 237 

de la fiancée avant mon départ. Le marié y consentit de 
bonne grâce, et le nounos ou compère me prit par la main 
pour m'introdùire de nonvean avec lui dans la tente. Les 
jeunes filles chantaient, toujours rangées sur deux lignes, 
et la mariée était assise sur la même escabelie, recouverte 
de son voile. Le nounos et moi , nous pénétrâmes jusqu'à 
elle, et le nounos, après avoir prévenu la mère et les pa- 
rentes de la mariée de ma demande et du consentement 
du marié , souleva le voile. La figure de la mariée offrait 
un bel ovale , de beaux traits fort purs et de grands yeux 
noirs dont l'ardeur était augmentée encore de la chaleur 
effroyable qu'elle avait à supporter, sous cet épais voile, à 
la lumière de ces brandons , au milieu de tant de jeunes 
ûUes pressées dans une seule chambre et la faisant sans in< 
terruption retentir de leurs voix vibrantes. Quant à son 
teint , il était impossible d*en juger , car elle était fardée 
comme la plus précieuse marquise de la cour de Louis XV. 
Au-dessus de ses deux sourcils étaient peints deux petits 
cercles d'or ; au-dessous des yeux était tracée une ligne 
bleuâtre qui les agrandissait encore ; sur ses joues étaient 
répandues d'épaisses couches de rouge, et çà et là de pe- 
tites mouches noires à la Pompadour donnaient à cette tête 
de seize ans la mine la plus vive et la plus agaçante. Les 
mouches sont un ornement et un trait de beauté fort 
appréciés en Grèce, et on ne manque jamais, dans les 
chansons populaires, de décrire les mouches qui parent les 
joues , le cou , les épaules et le sein des belles qu'on veut 
louer. Celles de la jeune fiancée de Méra étaient fort habile- 
ment posées. Je la remerciai d'avoir bien voulu me per- 
mettre de la voir , et usai en même temps d'une liberté 
qui n'est accordée qu'à l'adelphopoiètos , celle de l'em- 
brasser, et je choisis celle des parties de sa figure qui était 
le moins couvertes de peinture. Elle devint tout à fait in- 
carnat , et ses amies applaudirent en riant à la familiarité 
de l'étranger. Je me fis d'ailleurs pardonner mon audace 
en demandant la permission d'ajouter une petite monnaie 



238 GREGE CONTINENTALE ST MOREE. 

de ¥nw» k celles qui allaient parer sa jeune tête, et je la 
priai de la placer la première sur son joli front entre lei 
deux cerdes d'or de ses épais sourcils. Puis je reuiereiai 
les jeunes chanteuses et je sortis. Avant mon départ, 
toutefois, je me fia conter le reste des cérémonies qui 
allaient suivre. 

Ce mAme jour . lorsque le repas est terminé , la fiancée 
se lève de son escabelle , entourée de sa mère et de ses 
parentes, et s'avance jusqu'à la porte intérieure. Le fiancé 
l'attend en dehors, soulève la porlière, saisit le bras de sa 
fiancée qui résiste mollement, et il l'arrache comme de 
forée de la maison paternelle. Ses parentes, pendant ce 
temps , remplissent les fonctions du chœur antique el 
adressent, au nom de leur compagne, des adieux à sa 
mère, h son père, à ses frères et sœurs, parents et voisins, 
et elles demandent au^si en son nom la bénédiction de tous. 
Douze gardiens, choisis dans la famille de la mariée, sont 
chargés de l'accompagner et de la confier au mari , ainâ 
que i*eAl f«it la mère , aussitôt que la cérémonie religieuse 
qui suit Tarrivée du cortège est accomplie, Le cortège , 
déployant la même pompe qu'à ion arrivée, emmèBe ainsi 
la fiancée et ses douie gardiens dans le village et k la de^ 
meure du mariée Le père et la mère de Tépous les atten - 
dent debout à la porte ppur les recevoir. Devant eux soni 
placés par terre un essaim de miel , un panier de beurrs^ 
et une petite corbeille de grains, La mère du fiancé porte 
de plus à ses bras, comme des bracelets, deux de ces 
petits psins en forme de couronne que l'on appelle hiou* 
ria^ La nouvelle belle-^mère , à l'approche de la fiancée » 
Ini tend la main , passe k son bras les deux klouria , e| 
l'aide à sauter légèrement par^dessus le miel, le beurre et 
kl grains déposés à sea piedSi, C'est là aussi une sorte de 
mythe. Le (piel signifie la douceur qui doit régner dans 
les r^latioiis domestiques { le grain et le beurre, l'abon- 
dance qH*Qffre à la noariée la maison de son mari , et les 
ktQuria passés à siQn hrai lôgiiilient Tabond^nce qu'elle va 



MAR1AGS GREC. 1^39 

y aptïorter elle même et qui est due à sdn mari. Placée 
entre sa belle-mêre et son beau-père , elle s'incline trois 
Ibis devant chacun d'eux et leur baise respectueusement la 
main. Les jeunes filles , ses nouvelles parentes , entourent 
la belle-mère, et, à la façon du chœur antique, chantent 
pendant ce temps une chanson dont voici quelques lignes : 

Sortez, sortez, heureuse belle-mère. 

Pour recevoir cette joUe perdrix 

Qui s'avance avec pas léger et cœur léger, 

Et Tient se placer dans une jolie cage 

Où elle chantera et chantera mélodieusement, 

De manière à vous donner longue joie 

Et à ce que vous vous félicitiez de votre bonheur, etc. 

Ce même jour , la mariée et ses douze gardiens sont 
placés dans un appartement séparé pour la nuit. On passé 
la soirée en repas, en chants et en danses. Le lundi matin, 
tout le cortège des deux familles se réunit et se rend en 
pompe à l'église, où on célèbre la cérémonie religieuse , 
puis on donne un grand festin où le mari dîne pour la pre^ 
mière fois avec sa fiancée et à côté d'elle ; mais les dotlze 
gardiens ne la quittent pas encore , et elle passe cette nuit 
seule sous leur protection. 

Le mardi on donne un grand diner aux douze gardiens, 
qui prennent congé des nouveaux époux. Les parents du 
marié restent à danser toute la soirée, puis vont en grande 
cérémonie préparer et parfumer la couche de la mariée , 
simple lit de camp recouvert de tapis. 

Telles sont les cérémonies des derniers jours, que je me 
fis raconter minutieusement, et en faisant chanter par les 
jeunes filles, dont la mémoire est remplie des chansons du 
pays, tous les chants réservés à chacun des jours et à cha- 
cune des cérémonies. J'aurais bien voulu pouvoir assister 
i toutes ces fêtes , mais je désirais aller coucher ce même 
jour au monastère de Saint-Luc» Malgré ma répugnance à 
me séparer de mes nouveaux amis , je fis donc selto mer 



240 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

chevaux et me disposai à ine mettre en route. Le marié 
vint prendre congé de moi entouré de tous ses amis ; il 
porta sa main droite sur son cœur et sur son front, me 
prit la main, la baisa, puis la porta à son front incliné, et, 
dès que je fus monté à cheval , il m'apporta' sa tzitza pour 
que je busse à la manière antique , ce qde je fis , en por* 
tant leur santé à tous , au milieu de leurs cris de poly- 
chronia, renouvelés aussi des usages antiques ^ Craignant 
de les blesser en voulant payer leur hospitalité, je Gs venir 
le marié devant les siens et, après lui avoir fait une courte 
allocution, je le priai de vouloir bien me permettre de lui 
offrir à lui-même, comme nous avions tous offert à sa 
fiancée, un léger souvenir qui lui rappelât un jour la pré- 
sence d*un ami français à son mariage et la reconnaissance 
que cet ami emporterait dans son pays de Taccueil cordial 
de ses hôtes les bergers du Parnasse et du Khlomos. De 
nombreux et bruyants polychronia m'escortèrent jusqu'à 
ce que j'eusse disparu aux regards des bergers, en dépas- 
sant l'épaisse haie de lauriers-roses qui bordait le ruisseau 
de leur village. 

Je coupai court pour arriver à temps au monastère de 
Saint-Luc en franchissant quelques torrents et quelques 
ravins de plus. Jusque-là le temps avait été magnifique ; 
mais une fois que je fus parvenu dans la profonde vallée de 
Stiri, si fameuse par l'impétuosité des vents qui la balayent 
continuellement, il me fallut soutenir une véritable lutte 
contre les ouragans. Un chemin pittoresque et excellent 
dans les temps ordinaires suit la pente de la montagne, dont 
les flancs rocailleux présentent comme un mur qui enclôt 
un précipice profond et tourne avec toutes les sinuosités du 
rocher. La variété des ombres projetées par ces milles dé- 

^ « Et quant li emperères entra eu Tlièbes, dont peussiës oïr on 
si gcant polucrone de Palpas et d'Alcontes, et d'ommes et de fames^ 
et si grant tumulte de tymbres» de tambours et de trombes, que la 
terre eu trambloit. » (Henry de Yalenciennes, Gontinuatioa delà 
Chronique de Geofïroi de Ville*Hardoin , p. 294 de mon édition.} 



MONASTERE DE SAINT-LUC. 941 

toors sor les flancs du précipice est d*an fort bel effet, mais 
je ne pus jouir loug-temps de cette ?ue. Le vent était si 
YÎoleot que, bien que je me cramponnasse sur mon cheval 
en offrant à l'ouragan aussi peu de prise que possible , et 
que mon cheyal se cramponnât lui-même de son mieux, 
plusieurs fois nous fûmes sur le point d'être renversés Tun 
et Tautre da haut de ce mur de rochers; et ce sort eût in- 
failliblement été le nôtre au premier détour sinueux qui 
eût laissé plus d'action au vent , si je n'eusse pris le parti 
de tromper l'ennemi. Je tournai donc la colline orageuse 
pour qu'elle me servit elle-même d'abri , et j'arrivai sain 
et sauf au célèbre monastère de Saint-Luc. 

L'hégoumène (abbé) était pour le moment en inspection 
dans une de ses metochi ou fermes , mais l'économe et le 
portier, deux dignitaires, m'accueillirent à merveille et se 
chargèrent de me faire les honneurs du couvent Le por- 
tier est un grand et vigoureux moine qui a fait la guerre 
de l'indépendance , s'est fort bien servi du mousquet, et, 
pour faire une bonne œuvre de plus, a tué ses deux Turcs. 
Il ne faut pas toujours croire que tous les Turcs tués dans 
les récits des Grecs aient pour cela cessé de vivre. Tout 
Grec, brave et hâbleur comme un Gascon , veut avoir tué 
au moins sa dizaine d'ennemis dans chaque bataille , et le 
nombre des batailles , dans leurs récits , ne le cède pas au 
nombre des ennemis anéantis : de telle sorte que dans ces 
milliers de combats il serait tombé des millions de Turcs, 
beaucoup plus de millions qu'il n'y en a jamais eu dans 
tout l'empire. Mais mon moine était un vigoureux jouteur 
beaucoup plus capable d'en avoir tué dix que deux. Age- 
nouillé devant ma table après mon dîner, son chapelet en 
main , pendant que je me reposais sur Un lit de camp et 
fumais mon chibouk, il me faisait bonne compagnie et me 
ncontait éloquemment l'histoire de son pays, celle de son 
couvent et la sienne. Dans toute sa conversation pleine de 
feu éclatait un vif amour pour l'indépendance et la liberté 
4e sa patrie et uqe affection iraisonnée pour les Français, 

21 



441 GRÈCE COXTtllEl«fALÉ «t ItOltÉE. 

Les autres caloyers ( moines) qai Tldtent me rendre visité 
lâanifestèreiit la même sympathie que mon belliqdétit ca^ 
loyer pom la gloire et la grandeur de la patrie gretqtie, et 
ils nourrissaient tous là même affection pour la France. 
Nos moines cMholiqttes sont une milice qui ne prend part 
qu'aux intérêts et aux combats de Rome, leur vraie patrie i 
les moines grecs ne cessent Jamais d'être citoyens i ils par- 
tagent toutes les passions dé leurs cmnpatriôtes , et leurs 
intérêts se marient et se confondent avec les Intérêts Ah 
sol ; car, d'après Pinstitutiott de saint fiasile , qui régit les 
monai^tëres grecs , tous les moines doivent se Voueir Si la 
culture de la terre sans êtt-e soumis à la Vie rigoureusement 
claustrale des nôtres. Hépandôs dans les diverses fermes 
de leur monastère j conduisant là charrue, maniant la bêche 
et dit-igeant les sources autour du pied de leurs oliviers, 
ils ont souvent sans doute toute l'ignorance de véritables 
[Miysans ^ mais ils en ont aussi toute l'ardeur pâtHotIqne. 

Le monàstête de Sttlnt-Luc fUt, dit-oU, fondé par V^m* 
pereur Romain Lâcapène, qui f^Uâ de 918 à d&A, etpài^ 
sa femme Thêodora. Il paraît c(ue chacun dés déuit con^ 
joints était aussi obstiné que divers dans son goût en ma-^ 
tière d'architecture ecclésiastique t car, au lieu de joindre 
au co.uvent une seule église, ils en joignirent deux, appli- 
quées l'une à l'autre, et toutes deux sur un plan essentiel* 
lement différent. L'église bâtie par Timpératrice est un 
grand et élégant vaisseau, simple d'architecture, et rappe- 
lant les anciennes formes helléniques. Le dôme est soutenu 
par quelques belles colonnes antiques arrachées sans doctte 
à un temple de Diane , qui était tout voisin de le. L'église 
bâtie par l'empereur, la seule vénérée aujourd'hui , car 
l'autre est complètement abandonnée, est construite d'après 
le plan de Sainte-Sophie de Gonstantinople. C'est une des 
plus grandes églises grecques que je connaisse ; elle a huit 
mètres de hauteur sur dix-huit de largeur et vingt-quatre 
et demi de longueur, en y comprenant le 6éma ou autel. 
La voûte est ornée d'un beau buste du Christ en mosaïque 



«QNASTÈRIS DE SAINT-LUC. $43 

de pierre (actice suivant Fusage d'alors, et ainsi qa*qn eo 
voit dans plusieurs des églises normandes de Sicile. Les n)ur# 
sont revêtue de cette OQêwe mosaïque à fond d'or, L*exé* 
cution de pes tableaux en mosaïque à Saint-Luc doit êirç 
bjer) antérieure ^ celle des mosaïques du monastère de 
Papbni près d'Athènes» et elles sont d'un ^tyle plus pure^^ 
ment byzantin, Le pavé de< la ^iea^ ainsi que celui des 
trqjs autels , esi en mosaïque de marbre, et les çolounep 
soi^t aussi de fort beau marbre incrusté de gros morceaui^ 
de jaspe, de lapis^-la^uli, d'agatbe, et de beaucoup d'autres 
pierres dures, dont quelques fr^gment^ ont été parfois en^ 
levés. Ces; précieuses incrustations sont d'un goût dé|esta« 
bl^, m?iis QB les retrouve partout dans les plus riches égU* 
ses d'Italie, L'église de Saiut-Luc est fort bien entretenue, 
de inêpie que les autres bâtiments du couvent. Il est aisé 
de voir qu'une bonne administration économique et agri- 
cole Eiaiutienf l'opulence ancienne de ce monastère. 

Au-Aessous de l'église bâtie par l'empereur est une hell^ 

égliie souterraine, Deux tombeaux de marbre placés dei 

deux CQtés de l'autel arrêtèrent mon attention. Le tombe^ii 

a droite est, suiyaut la tradition ancienne ^ le tombeau du 

fondateur de l'abbaye, l'empereur Romain Lacap^ne. Quant 

au tombeau à gauche, aucun des moines ne put m'en diri^ 

l'origine ; tout ce qu'ils se rappellent par tradition , c'est 

qu'il renferme aussi le corps d'un empereur ; mais quel 

empereur, ils n'en saveut riep. £n l'examinant avec atten^ 

tion , je vis que les colonnes qui soutiennent ce tombeau 

diffèrent essentiellement de celles qui soutiennent celui de 

l'empereur grec ; et je reiharquai , au-dessus de ces deux 

colonnes, deux croix sculptées qui qe se retrouvent pas sur 

l'autre. Or ces croix sont celles qui ont été adoptées par 

les empereurs français de la maison de Courtenay, Pierre 

de Courtenay, comte d' Auxerre , et ses deux fils , Robert 

et Baudoin II , la croix perlée et fleuronnée par le bas. De 

ces trois empereurs , le dernier, Baudoin II , mourut eu 

i?73 dans le royaume d^ Pilles, où, après la prise de 



244 GRÈ€E CONTINENTALE ET MOREE. 

Goostantinople par Michel Paléologue, il s*était réfugié près 
de son parent Charles d'Anjou, et son tombeau, construitpar 
les ordres de Charles d'Anjou, est conservé à Barletta. On 
n'a pu découvrir jusqu'ici le lieu où avaient été enterrés 
Pierre de Courtenay et son fils Robert. On sait seulement 
que Pierre, après avoir été couronné empereur par le pape 
Honorius à Rome , en 1217 , s'embarqua à Brindes pour 
Durazzo ; que là, trompé par les paroles d'amitié du des- 
pote d'Arta , Théodore-Ange Comnène , il résolut de s'a- 
cheminer vers Constantinople par terre, qu'à trois journées 
de Durazzo il fut surpris pendant la nuit , fait prisonnier 
par Théodore , et qu'il mourut deux ans après en prison, 
tandis que sa femme, l'impératrice Yolande, qui était gro^ 
et avait préféré s'en aller par mer, s'arrêta quelques in- 
stants dans la principauté d'Achaye, auprès du prince Geof- 
froi de Ville-Hardoin, auquel elle donna sa fille en mariage*, 
et arriva saine et sauve à Constantinople. Où mourut^ Pierre 
de Courtenay et où il fut enterré, c'est ce que l'histoire ne 
nous apprend pas; mais il serait possible que Geoffroi de 
Vitle-Hardoin, lié avec la famille Comnène, eût obtenu de 
faire transporter le corps de son beau-père dans le monas- 
tère de Saint-Luc, qui était dans sa principauté et n'était 
pas fort éloigné du despotat 

D'un autre côté, on saitque le fils de Pierre, l'empereur 
Robert de Courtenay , mourut dans la principauté de son 
beau-frère, le prince Geoffroi de Yille-Hardoin, à son retour 
de Rome, où il était allé se plaindre au pape d'un attentat 
de ses propres chevaliers. Yoici à quelle occasion : Robert 

^ « Ains qo'ele venist à Constaotinople , arriva elle en la terre 
Gieffroi de Yile-hardoin , qui grant honor U fist. L'emperris avoit 
une fille et GiefTroi de Vile-liardoin un fil qui avoit nom GiefTroi. 
L'emperris vit qu'il avoit grant terre et qae sa fille i seroit bien ma- 
riée. Si H dona sa fille, et il la prist à famé; si l'espousa. Après 
s'en ala l'emperris à Constantinople. Ne demora après ce guaires 
qu'ele se délivra d'un fil dont ele estoit grosse. » (Bernard le Tré- 
sorier, Continuation de Guillaume deTyr^édlt. de M. Guizot, p. 330.) 



MONASTERE DE SAINT^LUG. 945 

était devenu amoureux d'une jeune Française, fille de Bau- 
doin de Neuville , d'Arras , mort depuis quelques années, 
et il s'en était fait aimer. La mère et la fille avaient même 
consenti à venir habiter le palais impérial, où Robert pas- 
sait sa vie aux pieds de sa belle maîtresse , sans se soucier 
beaucoup des affaires d'un empire que sa situation exposait 
pourtant à de si grands dangers , et qui avait besoin d'un 
bras poissant habitué à porter l'épée. Cette conduite indi- 
gna ses chevaliers , qui lui firent connaître leur désappro^ 
bation par un acte atroce de vengeance qui peint bien les 
mœurs do temps. Un jour ils pénétrèrent, l'épée à la main, 
dans la chambre où l'empereur était assis auprès de sa 
jeune maîtresse et de sa mère. Pendant que quelques-uns 
d'entre eox retenaient l'empereur, leurs complices s'em<- 
parèrent de la personne de la mère, la jetèrent dans un ba-» 
teao et la noyèrent dans le port ; d'autres saisirent en même 
temps la jeune fille et la défigurèrent d'une manière af- 
freuse en lui coupant le nez et les lèvres. L'empereur dé- 
solé n'eot pas plutôt recouvré sa liberté , qu'il abandonna 
Constantinople et se rendit à Rome pour porter plainte au 
pape contre ses chevaliers. Le pape le consola de son mieux, 
lui fit de grands dons , et le décida à retourner dans son 
empire ; mais, avant d'y arriver, s'étant arrêté près de son 
beau-frère, Geoffroi de Ville-Hardoin, en Achaye, il y tomba 
malade et mourut ^ Ne serait-il pas possible que son beau- 
frère lui eût fait ériger un tombeau dans ce monastère, 
alors fort vénéré, bien que le corps de saint Luc en eût été 
déjà enlevé avec plusieurs des anciens diplômes pour être 
transportés à Rome ? La croix ancrée de Champagne, bla- 
son des Ville-Hardoin, se voit encore sur les deux colonnes 

* « Qoant il vint là (à Rome) si se plainst à Tapostole de le lionfe 
qoe si home li ayoieot faite. Le pape le conforta durement et li dona 
da sien, et le pria tant et fist tant vers li qu*il retourna arrière en 
Constantinople. En ce qu'il se retornoit arrière, il ariva en la terre 
GiefTroi de Vile-hardoin. Là prist maladie, dont il fu mort. » (Ber- 
nard le Trésorier, édit. de M. Guizot, p. 334.) 

21. 



946 GBÈCIS pQl^TII^NTAL]^ ET HWÉE. 

du voile de TégUse souterraine , ainsi qiie dansi une peti|e 
chapelle située à droite dans l'enceinte supérieure qui do-^ 
mine la nef, Beauconp d'autres armoiries de nos fomilles 
françaises sont distribuées dans les diverses parties du mo- 
nastère : ici, sur l'extérieur d'une cellule, une croix ajocrée 
9vec quatre fleurs de lis renversées dans les quatre çantouM 
de la croix, et deui^ paons pour support ; là, sur la i»ar(àQ 
d'un escalier (ai^ depuis peu à l'aide d'<vnçiens (ragmeiits^ 
une croix perlée, et plus bas, sur uoe 9Mtre marche , )a 
croix ancrée de CbampagQe. Ailleurs, dans la chapelle su^ 
pérleure , et sur le revers même d*une plaque qui porte 
deux croix de Champagne sur lesquelles pose un ^gle | 
ailes éployées, se trouve ua fort mauvais bas-relief qui doU 
appartenir à ce temps d'orgueilleuse conquête. Un lion est 
représenté assis triomphaleipent et contemplant un antl^ 
lion qui tient dau£ sa gueu^ ui) cerl tremblant qu'il va dé^ 
cbirer. Ce cerf tremblant est pr^ de mourir : est*ce l'i- 
mage du pauvre peyple de h Grèce déchiré par le lion de 
Bourgogne et de Champagne, emblème des Champ-Litte et 
des Yille-Hardpiu, sous l'œil dédaigneux du lion de Flandre, 
emblème des empereurs français de Constaptinople ? Une 
allégorie du même genre se retrouve dans un bas-relief 
incrusté sur la muraille extérieure du catboUcon ou église 
métropoUlaine d'Athènes , baMe par les Français en i21&, 
et dans un autre bas-relief que j'ai retrouvé parmi les ruines 
d'une église à Thèbes^ 

J'avais grand désir de m'assurer par mes propres yeux 
s'il ne restait rien des anciennes archives et n[)anuscriu 
qu'avait dû posséder autrefois ce couvent, (i'exact voyageur 
Leake , qui a visité Saint-Luc il y a une trentaine d'aonée&« 
dit n'avoir rien vu et semble soupçonner les moines de lui 
avoir dissimulé leurs richesses littéraires. Les mohies grecs 
sont souvent insouciants et négligents par ignorance ; mais 

* On trouve aussi beaucoup d'autres bas-reliefs du même genre 
dans bon nombre de monuments byzantins , et. même dans les 
monuments antiques de l'Asie mineure. 



MONASTÈRE RB ftAlNT-LUG. 947 

ils» aoQl bonnes geqs , et , pour peu qu'on slbil loçiabie et 
ilaoïilier avee eux» ils ne sont pas moias sociables et femi- 
liem d« kivp côté. Il oe faut avec eux ai pédaoUsme ni afn 
feelalion et , si on veut lea gagner teul-rà-feit , on n*a qu^à 
leur parler 4es afibirea publiqikes » car tous y prenoent te 
plufl chaud intérêt* Une toi» leur affection gagnée , et on te 
gagne rapictomenit ainsi« rien ne vous sera plus eaebéL Je let 
ai tonjeur» trouvés, pour ma part, déposés à faire toutcequt 
pouvait m'être agréable , et avec la plus entière franchise. 
A mes questions sur leur bibliothèque , les nicânes de Saint» 
Luc me répondirent que leurs plus anciens diplômes et ma^^ 
Aiiacrîts avaient été transportés ^ Rome , au temps de la 
croisade d^ Çonstantiniqide , avec les reliques de saint Luc r 
que, depuis la conquête turque du quiniiôme sîôclp , leur 
monastère avait été souvent pris et pillé , el on connaît le 
respect 4es Turcs pour les choses d*art et de science. 
EtaQn f dans Tanuée 17ft8 , le Klephte Andruzzo , père du 
(ameiii. Odyssée, précipité de TAcropolis pour avoir voulu 
rsunener les Turcs après les avoir vaillamment combattus, 
s'était eaaparé du monastère de Saint-Luc , avait forcé les 
moiiies 11 chercher un refuge dans les montagnes , et avait 
tout ptUlé ou brûlé. Depuis cette époque, les moines ont 
peu songé h se procurer une bibliothèqu& Bien cuhiver 
leurs fermes , vivre largement dans l'intervalle des quatre 
longs carêmes , des trois jeûnes et des trois vigiles observés 
si scrupuleusement par tous les Grecs S bien entretenir 

^ Les Grecs ont quatre carêmes : celui d'avant Pâques, qui dure 
huit semaines; celui des Saints-Apôtres, après la Pentecôte, qui 
dure trois semaines ; celui de la sainte Vierge , pendant les quatorze 
premiers jours d'août ; celui de Noël, qui dure quarante jours avant 
Noël. Ils ont trois jeûnes : Ton de vingt>six jours, avant la Saint- 
Démétrius; le second de quatre jours, pour l'exaltation de la Croix, 
et le troisième de huit jours , pour la Saint-Michel , sans compter 
le mercredi et vendredi de chaque semaine, et quelquefois le lundi. 
Ils ont enfin trois vigiles : la vigile de l'Epiphanie , celle de saint 
Jean-Baptiste et celle de la Croix , pendant lesquelles ils ne mau- 
((eut nou pins ni viande ni peissM. 



)4S GRÈGB CONTINENTALE ET MOREE. 

leors églises et célébrer lear litargies, et, de temps en 
temps, au milieu des guerres contre les Turcs, bien ma- 
nier le long mousquet contre les infidèles , voilà Toccupa- 
tion de ceux qui remplissent le mieux leurs devoirs cléri- 
caux. On voit que l'étude des livres n*a là aucune place. 
Pour satisfaire toutefois ma curiosité , ils se livrèrent avec 
moi aux plus minutieuses investigations. Toutes les cham- 
bres furent visitées, toutes les cellules explorées, tons les 
souvenirs invoqués , et nous parvînmes enfin à découvrir 
deux manuscrits grecs fort imparfaits ; Tun était un livre 
de prières écrit au quinzième siècle sur papier de lin, de 
format in-d**, et Tautre un évaogéliaire , de format in>8* 
illussi , écrit vers la fin du quatorzième siècle , sur papier 
de soie , d*une écriture cursive beaucoup plus lourde. 

Le monastère de Saint-Luc a été bâti sur l'emplacement 
d*unc ancienne ville hellénique. On voit encore , un peu 
en dehors du couvent , beaucoup de vestiges des fortifica- 
tions helléniques , et sur les murs de l'église quelques an- 
ciennes inscriptions, entre autres la dédicace d'une fon- 
taine qu'y fit creuser à ses dépens un nommé Xénocrate. 
Cette fontaine alimente encore le monastère, et ses eaux 
fraîches et pures sont aussi abondantes qu'elles l'étaient il 
y a plus de deux mille ans. Elle coule derrière l'église et 
défaut un bon bâtiment d'économat avec des chambres 
bien éclairées que le couvent fait construire en ce moment. 

Je pris congé de mes excellents hôtes les moines de 
Saint-Luc pour continuer mon voyage vers Delphes , Sa- 
lona ou l'antique Amphysse , Bodonitza et lesThermopyles. 



XIL 

DELPHES. — SALONA. — LA GLISOURA. — BODONITZA. 

La route du monastère de Saint-Luc à Delphes tourne 
le long des flancs du Kirphis ou Xero-Vouni, dans ses em-« 



DELPHES. 249 

branchements avec le Parnasse ou Liakoura. Une demi« 
heure après avoir monté, se rencontre une petite chapelle 
située, de la manière la plus délicieuse , tout auprès d'une 
fontaine d'eau vive ombragée de vastes platanes. II y avait 
probablement là autrefois une station religieuse pour les 
pèlerins qui se rendaient à Delphes, car ce chemin semble 
suivre la route antique. Une fois qu*ou a tourné ces ravins 
de la chaîne du Kirphis on aperçoit l'entrée de la gorge 
profonde qui dominait la vieille Delphes. Tout à l'entrée 
de cette gorge, bien haut dans les montagnes, sur les der- 
nières limites du terrain cultivable et au pied de ces cônes 
de neige qui donnent une physionomie imposante au front 
sourcilleux du Liakoura, apparaît, comme une vigie atten-v 
tive, le bourg d'Arachova. Quelques noires forêts de pins 
semblent posées auprès du rivage de cette sorte de glacier 
comme une digue destinée à arrêter l'invasion des neiges. 
À Vautre extrémité de cette gorge, bien haut aussi, au pied 
de rochers aux couleurs chaudes de porphyre , est le vil- 
lage de Gastri, bâti sur les ruines de la célèbre Delphes. 

Il faut encore deux heures d'une bonne marche de 
cheval d'agolate pour tourner toutes les collines et les re- 
monter jusqu'à Gastri, que l'on conserve presque toujours 
en vue; mais à mesure qu'on s'en approche la vue devient 
à chaque pas plus belle. Dans les parties inférieures des 
collines on traverse de courtes vallées bien plantées et bien 
arrosées, en suivant de l'œil la fraîche vallée du Plistus. 
Dès qu'on est parvenu sur le haut des collines on aperçoit 
la baie de Salona , le golfe de Gorinthe et, dans le loin- 
tain, les montagnes du Péloponnèse. En se rapprochant un 
peu plus la mer se dérobe derrière les ctmes du Kirphis 
et on se trouve dans une enceinte de hautes montagnes et 
comme isolé du reste du monde. Ge devait être un beau 
spectacle que d'apercevoir de là , aux jours solennels , les 
processions antiques se déployer à la fois des deux côtés 
opposés en arrivant par mer à Grissa et par terre du côté 
d'Arachova. Dès les premiers pas sur ce sol sacré on passe 



S50 GRÈCE CONT^liBBiTAI'E ET MOREE. 

i traveri 4e» tooi))eiqi. Les m^ ayai^nt éiô ^igég sur 
celte partie de la route, cpinme iiq chrétien des andeos 
jours eut fait ériger le m^ près ^e Jérusalem ou dans in 
vallée de Josapbat ; les autres oot été entraînés dans I9 
cloute des rochers supérieurs, dont les énoripes fragmei^t^ 
gisent dispersés aleqlour ; ^t p^rmi ces roct^ers V^nii^ 
quairc exact peut rechercher la place de la pierre qu*Qo 
donna H dévorer à Saturne, et que (es anciens otontraient 
au-de98U6 du tombeau de i^éoptolème. Un peu plus haut, 
çn se rapprochant toujours , est un {(unaense tombeau re* 
levé sur sa hauteur et tout ouvert , cqn^me si le mort qu*il 
contenait venait d*en sortir en le brisant. LUntérieur re- 
présente comme une porte eptouré(i de gros clous, Il n*a 
pas fallu moins qu*un des violents tremblements de terre 
si fréquents ici pour arracher et précipiter d'aussi éuormes 
fragments de rochers que ceux dans lesquels étaient; dépô- 
ts ces tombeaux. C'est un tremblement de terre d^ ce genre 
qui épouvanta le Qrenn gaulois, notre fiucétre , et 9es plu$ 
fiers soldats, au moment où, Tan ^79 avant J. -G. , ils s'avan- 
cèrent par les Thern^opyles pour piller les trésors dM tem- 
ple de Delphes. Les tombeaux vont toujours se continuant 
^ns interruption jusqu'au monastère de 3aint-Élle, mais 
tous ont été ouverts ; de tous on a arraché les ossements 
qui devaient y reposer en paix, La soif de Vor ches les 
uns et pour les autres le désir de posséder quelques ob- 
jets antiques, une bague , des boucles d'oreille^, un hra? 
çelet, ont amené la violation de tous les tombeaux anti* 
ques et coptinueront ^ amener la violution des tombeaux 
qui restent à fouiller. En vain a«t-on construit des monu- 
UPients 9ussi nobles que le tombeau 4es Atrldes ^ M y cènes, 
ayssi imposants que les pyramides d'J^gypte, pour re-t 
cueillir les cendres de sa famille ; en v^n a-t-on creusé les 
rochers les plus âpres et les flancs les plus inabordables des 
torrents, détourné même les fleuves pour s'y creuser un 
i^sile inviolable : tout a été fouillé , ht poussière des génc- 
retiens çntique^ a été jetée siux ve^ts par les génératioivi 



istl^ttBëi Ji51 

qui les ont suivies , et celied-ci épfolilrétotlt à lettr tottr le 
fflêffle sort de là part de leurs descendants. 

A quelques pas au delà dd monastère de Sâint-Élie cdule 
nue petite rivière qui a une bien iioble s(îtircei Bile sort 
de la fontaine de Castalie» placée un peii au-dessus i droite 
de la route. Un torrent descend du Patnassë par une fis- 
sure entre deux pits escarpéi^, le pld IftfbpUa et celui 
d'Hyampeifl» d*où fut, dit-on, précipité le fabuliste Ésope 
ptf tes habitants de Delpiies. parteuu H rettrànitè de 
cette fissure étroite le torrent est recueilli dans tin court 
passage yoûté et s'écoule dans un bassin carré , efetisé pâi* 
la nature udi^ine dans le rocher, mais agrandi un peu de 
main d^honitne^ de bassin, qui a euTirott trente pieds dé 
IdBgueur sur dit de largeur , renferme la célèbre ion-' 
taihe de Clastalie, dans laquelle se baignait la P]^tbie atant de 
rendre m» oracles. Elle est couverte aujourd'hui du plus 
bean m du didlleur des cressoris^ dont je ne manquai pas de 
me faire faire une salade en Thonneur d'Apollori et de la 
Pfthie. Ao-'dessoils de la fontaine de Castalie , sur le fiant* 
d'un reeher d'une hauteur perpendiculaire de plus de cent 
iMte, sont creusées trois niches. Celle du milieu « qui est 
la {dus grande, renfermait probablement une statue d' Apol* 
ton, et les deut autres les statues du dieu Pan et de la nym- 
phe Castalie. Une quatrième niche placée à droite est fer- 
mée par une petite enceinte de murs et transformée en 
une chapelle dédiée à saint Jean, qui aura sans doute 8uc« 
cédé à VHetonni consacré à Antinous. La religion chré« 
tienne â par toute la Grèce établi ses autels sur les lieux 
mêmes sanctifiés par le respect antique , et le sentiment 
religieux du nouveau cuhe s'est trouvé fortifié du respect 
religieux long-temps porté au culte ancien. Assis sur un 
rocher au tourmare de ce torrent , au bord de la fontaine 
de Castalie, qtte deux rochers formidables resserrent d'un 
côté tandis que l'autre s'ouvre sur une vallée profonde , 
véritable soliliide fermée de tous côtés par des montagnes 
fort Ken coupées , je pouvais concevoir sans peine f im- 



952 GRÈCE CONTINBNTALB ET MOREB. 

presfiioD de respect religieux qui devait saisir rimagiaatioii 
des visiteurs et les disposer à recevoir avec plus d'autorité 
les décisions de i*oracle. 

Aquelques pas au-dessous de la fontaine de Gastalie com- 
mence le village de Castri, qui pourrait bien avoir pris ce 
nom d*un château franc placé dans ce lieu pour défendre 
le passage. Il couvre l'emplacement du temple d'ApoUoa 
et de plusieurs autres temples. Un peu au-dessus, on aper- 
çoit les degrés de marbre du stade , les restes de théâtres, 
du gymnase et les ruines de plusieurs monuments. De là 
on avait en vue Crissa et le golfe de Gorinthe ; c'était la 
partie sacrée et monumentale de Delphes. La partie pro- 
fane et habitée était à mi-côte , et l'emplacement consacré 
aux jeux et aux luttes était plus bas vers la plaine et près 
de Crissa et de la mer. Tous les terrains, depuis le bas du 
ravin où coule le Plistus jusqu'en haut de la colline sur la- 
quelle étaient construits les temples et les monuments pu- 
blics, sont encore soutenus par des terrasses de construction 
antique , étagées avec soin et qui servent de terrassement 
aux excellentes vignes de Castri ; car le coteau de Delphes 
n'est plus renommé que par son vin chaud et l^er à la fois. 
A cette industrie légitime les habitants actuels de l'antique 
Delphes en joignent une autre beaucoup moins r^ulière , 
celle des fausses antiquités. Tout voyageur ou tnitordi^ ainsi 
qu'on appelle ici tout étranger qui court pour le plaisir de 
courir, est sûr de trouver tout ce qu'il demande. Veut-il 
de vieux bronzes , de vieilles médailles, de vieilles lampes, 
de vieilles bagues, de vieilles pierres gravées, on lui four- 
nira tout cela , fraîchement confectionné à Athènes , \ 
Syra, ou à Corfou, à l'aide de vieux modèles pour les uns 
et de pâle factice pour les autres, et déposé quelque temps 
dans une bonne terre à fumier pour mieux imiter la rouille 
ou la couleur antique ; on les découvrira même devant 
vous, si vous y tenez, et les objets d'art ainsi découverts 
iront ensuite, en Allemagne, en France et en Angleterre , 
enrichir les musées de province et les cabinets des ama- 



DELPHES. 253 

leurs départemeûtaux et donneront matière aux plus sa- 
vantes dissertations des académies locales. On voit ce- 
pendant quelquefois à Delphes de Térltables antiquités, 
bien que pour ma part je n*aie trouvé à acheter que des de- 
niers tourfioîs des Ville-Hardoin-priuces et princesses d*A- 
chaye et des La Roche ducs d'Athènes ; mais ce qu'on y 
voit surtout et partout c'est la trace des monuments 
anUques. On ne creuse pas une fois la terre pour jeter les 
fondations d'une nouvelle cabane à Castri qu'on ne ren- 
contre quelque pan de muraille hellénique, quelques débris 
de colonnes ou même quelques fragments de bas-reliefs de 
marbre. Dans le jardin d'une cabane je vis gisant la mé^ 
tope d'un temple et de beaux restes de bas-reliefs; à quel- 
ques pas de là, des excavations récentes ont fait retrouver 
les murailles d'un temple , et un peu plus haut on vient 
tout récemment de mettre à nu un long pan de muraille 
composé de grandes pierres polygonales taillées avec soin et 
sur lequel sont transcrites de longues séries d'inscriptions 
de différents âges, en assez grande abondance pour rem- 
plir un volume, $ans même les réflexions et explications des 
commentateurs allemands ou hollandais. 

Le gouvernement grec avait eu une bonne pensée , c'é« 
lait de réserver pour les fouilles les terrains sur lesquels 
sont placées les cabanes du village de Castri, et de donner en 
dédommagement aux habitants , des terrains dans la vallée 
inférieure pour y construire leurs maisons; mais malheureu- 
sement les projets restent là trop souvent à l'état de pensée. 
Ou avait bien interdit les constructions nouvelles avec pro- 
messe d'indemnité; mais comme l'indemnité n'arrivait pas 
et qu*en attendant on ne s'en mariait pas moins , on n'en 
avait pas moins des enfants , et que les enfants n'en gran<* 
dissalent pas moins et qu'ils réclamaient de nouvelles mai« 
sons 'pour s'établir, on prit le parti de sauter à pieds joints 
par-dessus les prohibitions gouvernementales ; mais, pour 
n'avoir pas à recommencer, on bâtit cette fois de bonnes 
Quiaons de pierre à l'aide des ruines qu'on avait sous la 

22 



$54 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

maiiï. De sorte que si plus tard le gouvernement veut re- 
venir sur son projet d'indemnité , il lui faudra payer dix 
fois plus pour les maisons de pierre qu'il n'eût payé pour 
des calyvia de chaume ou de bois. C'est ainsi qu'en ajour- 
nant à perpétuité les meilleures résolutions et en ne se déci- 
dant pas à prendre un parti rapide et trandié , on perd de 
nombreuses occasions de bien faire. Les nouvelles con- 
structions faites à Delphes prouvent le fâcheux résultât que 
cela peut avoir sur les choses ; les conséquences en ce qui 
concerne les hommes ne sont pas moins fâcheuses quel- 
quefois. On m'a raconté, pendant que j'étais à Delphes, un 
fait qui servira d'exemple. Le roi Othon encore mineur 
était venu faire une course de ce côté de la Grèce avec le 
régent bavarois M. d'Armatispèrg. Le tumulte de la guerre 
avait cessé à peine et les habitants des montagnes, long- 
temps habitués à la vle klephtique qui offrait sous les Torciâ 
la gloire d'une indépendance nationale , n'avaient pu tout 
à coup accepter la discipline régulière des sociétés occi- 
dentales. Les brigandages par terre avaient succédé aux 
pirateries des côtes, disparues devant la ferme volonté des 
amiraux européens, et aucune route n'était plus en sûreté. 
Tantôt par peur et tantôt par sympathie les villageois fournis- 
saient des vivres et des munitions à ces efcmemls de la so- 
ciété nouvelle , de telle sorte qu'il était devenu bien diffi- 
cile de les atteindra. Le gouvernement eut alors recours k 
un moyen qui eut les plus heureux résultats. Il offrit une 
prime de mille et deux mille francs à celui qui lui apporte- 
rait la tête des bandits signalés comme ennemis publics, en 
même temps qu'il promit à ceux qui se rendraient dans un 
temps donné, des moyens réguliers et honnêtes d'employer 
leur activité. Beaucoup firent alors leur soumission, et sont 
devenus des hommes fort utilesi D'autres plus récalcitrants 
furent tués par les troupes envoyées b leur poursuite ou K- 
lirés par ceux même qu'ils avaient forcés à les recevoir. Quel' 
qoes^uns retournèrent reprends la vie de klephte et d'ar* 
niatole dans les montagnes turques de là haute Theiisaifei Peti 



DELPHES. t55 

survécurent à cette battue générale, Une redoutable bande 

composée des trois frères avait cependant déjoué toutes les 

poursuites et tenait bon dans la chaîne du Parnasse, Une 

prime plus haute fut offerte pour lenrstôtes; mais personne 

n'osait s'aventurer i la gagner. Un jour le jeune roi Otbon, 

qui venait de visiter lei^ environs de Delphes, était assis sur 

le gazon , è cOté des membres de la régence, autour d'un 

repas homérique servi sur des amas de branches vertes, 

lorsque se présente devant lui un beau jeune homme vôtu 

et armé comme le sqnt les palicares, Une vaste moustache 

descendait sur ses lèvres , un large coutean de ebasse et 

deux longs pistolets garnissaient sa ceinture, Il s'adressa 

an jeune roi avec assurance, « Vous ave^ promis, lui dit-il, 

une prime h qui vous livrerait ma tête ; la voici. Jus^ 

qu'ici j'avais cru trouver dans la vie klepbtique un emploi 

non ignoble de ma force, et mes frères Favaient cru ave6 

mol l^es miens me ê^mm qne d'autrçs tempi; réclament 

d'autres habitudes. Éclairei-moi sur le bien que me réserva 

votre nouvelle vie, et snr les services que je puis rendre k 

la Grèce ma patrie dans tout autre vocation ; mes frères at-» 

tendent dans la montagne le résultat de mon expérience, » 

Le roi Othon était mineur. A ces fières paroles, il tourna 

ses regards vers le régent d'Àrmansperg pour réclamer une 

adhésion prompte, tendre la main an brave palicare et 

(aire peut-être d'un ancien klephte un citoyen honorable 

et régulier. Un mot parti du coeur eût gagné le montagnard, 

et quelques heures après ses frères fussent rentrés sous la 

discipline des lois; mais ce mot ne fut pas prononcé, 

M. d'Armansperg répondit qu'on ei^aminerait son affaire , 

qu'on aviserait, £n attendant, le palicare fut conduit en 

prison pour y attendre une décision qui se faisait tous les 

jours attendre. La captivité était insupportable à l'homme 

des montagnes. Il se sauva • regagna les gorges du Par*' 

passe , annonça i ses frères ce qu'ij avait vu , et tous trois 

recommencèrent une guerre longue et terrible contre la 

société qui les repoussait au lieu de leur tendre les bras ; 



256 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

et ce ne fat qu'après avoir été long - temps la terreur du 
pays qu'ils succombèrent eux-mêmes. Leur jeunesse , leur 
beauté, leur bravoure leur ont mérité des ballades qui se 
chaulent mélancoliquement dans les chaumières. 

Je quittai Delphes par une route opposée à celle par la- 
quelle j'y étais monté, et je descendis du côté de Rbrysso. 
C'est un village fort joli avec de bonnes maisons et dont 
les habitants paraissent tout à fait à l'aise. Il est fort voisin 
de l'emplacement sur lequel était bâtie l'antique Crissa 
qui a donné son nom au golfe de Crissa ou de Salona ou 
de Galaxidi. La route suit cette baie le long d'une petite 
rivière qui féconde la vallée, bien qu'on la passe aisément 
à gué et qu'on puisse en suivre le lit à cheval. Sur la gau- 
che on aperçoit le village de Ser-Ianni au nom franc, et 
4iprès quatre heures de marche on arrive à Salona , l'anti- 
que Amphisse. 

Dès les premières heures du jour, je commençai mes 
excursions dans Salona par la visite de l'ancienne forte- 
resse , placée sur le haut d'une montagne au-dessus de la 
ville. Cette construction , qui est d'origine hellénique , fat 
augmentée sous l'empire de Byzance , et réparée par les 
comtes français de Salona. Les murailles helléniques sont 
fort considérables. La porte intérieure est complètement 
antique. Elle est haute de deux mètres soixante-dix centi- 
mètres sur deux mètres trente-cinq centimètres de largeur 
et deux mètres soixante-dix centimètres d'épaisseur. L'en- 
cadrement du bord est de deux mètres trente centimèti^es 
de hauteur sur un mètre soixante-dix centimètres de lar- 
geur. Ainsi que toutes les autres portes helléniques, elle 
est composée de deux hautes pierres sur lesquelles pose une 
troisième pierre. L'enceinte hellénique est presque partout 
fort bien conservée et on y remarque les deux genres de 
construction , la polygonale irrégulière et la quadrilatère 
réunies. Tous les angles des murs sont bâtis de grandes 
pierres quadrilatères, fort bien taillées, tandis que les pans 
intermédiaires sont composés tantôt de pierres polygonales 



9AL0NA. S67 

irrégulières, bien ou mal taillées, et tantôt de pierres quadri- 
latères taillées ici fort soigneusement, et à côté fort grossière- 
ment. Cette différence indique-t-elle deux ou trois époques, 
ou simplement deux modes contemporains de construc- 
tion? L'inspection des murs de Salona rend cette dernière 
opinion plus probable. Les encoignures , qui devaient être 
plus fortes, sont bien taillées et composées d'assises régu- 
lières quadrilatères; les murs intermédiaires, exigeant 
moins de soin , sont composés de pierres irrégulières plus 
ou moins bien taillées. Ainsi voilà les trois espèces de con- 
structions réunies sur un seul point. Deux tours rondes 
sont d'origine évidemment byzantine i deux tours carrées, 
à l'une desquelles on aperçoit les vestiges d'une porte-cou- 
lisse, sont d'origine et de construction franques. Dans l'inté- 
rieur des murs sont les ruines d'une église franque, au- 
dessous de laquelle est une petite église souterraine d'une 
forme tout à fait inusitée. Elle est double , mais non pas 
composée de deux corps qui se joignent longitudinalement : 
Tune vient tomber à angle droit sur l'extrémité de l'autre 
et n'a d'issue que par la première. Près de l'église franque 
sont les ruines d'une petite église byzantine, et tout à côté 
de cette dernière est un petit sacellum fort probablement 
romain. Sur la gauche en entrant est un degré creusé dans 
le roc tout le long du mur de côté, et tout le pavé est éga-' 
lement creusé dans le roc. Ainsi sont venues s'accumuler 
sur cet étroit espace bien des générations d'hommes qui 
n'y ont laissé que poussière et ruines. 

En descendant du château , je m'arrêtai à contempler 
nne belle fontaine à arcades de construction turque. L'eau 
y est extrêmement abondante et d'une excellente qualité. 
Elle alimente tous les jardins de la ville, et permet à tous 
les habitants d'orner leurs maisons au moins de quelques 
arbres chacune. Salona est dispersée çà et là , sans aucune 
rue arrêtée, comme un village suisse, sur tous les flancs de 
la colline. L'effet en est charmant de loin ; mais de près 
«n pénètre bien difficilement à travers ce dédale de pierres, 

2a. 



356 GHECE CONTI?«ENTALE ET MOKEE. 

et il sera fort uial aisé de relier jamais tout cela eo une pe- 
tite ville. 

Je parcourus tous ces décoo)bre3. Sur les pans de muraille 
encore debout d'une église ruinée de Saint-Jean^Ie-Tbéolo* 
gien, bfltie sur les ruines d'un temple antique dont les ba« 
ses subsistent, apparaît encore une longue fenêtre en ogive 
de l'époque franque. Une autre église, placée au bas de la 
ville sous l'invocation de saint INicolas et sainte Paraskevi, 
ofTre sur les parois, au milieu du chœur, un bas-relief repré- 
sentant l'aigle i deux têtes de l'Empire tenaut une boule 
dans sa serre droite. Ce même blason se retrouve au-des- 
sus de la porte d'une maison particulière. De l'époque 
turque il ne reste à Salona qu'une mosquée, et encore, 
aussitôt après la révolution grecque, par représaille contre 
les Turcs qui faisaient abattre les clochers des églises chré- 
tiennes et défendaient d'en construire d'autres, les chré- 
tiens ont-ils fait démolir le minaret de la mosquée. Deux 
autres églises subsistent au-dessus de la ville , celle de la 
Panagia, et une autre plus petite consacrée à la Panagia et 
au Sotiros (sauveur), et située plus haut dans les platanes, 
sur le versant de la montagne 5 mais je n^y ai rien retrouvé 
de curieux* 

lies murailles de Tantique Ampbisse, composées de 
grosses pierres quadrilatères, se continuent tout le long de 
la rivière, au pied de la nouvelle Salona, De l'autre côté de 
h rivière est un monument de la plus haute antiquité. 
C'est une grotte de six pieds carrés environ, taillée dans le 
roc vif* La porte est large et haute , et au fond est une 
tombe découverte. Suivant les traditions du pays, c'était 
le tombeau de l'Égyptien Phocas , qui a donné son nom à 
la Phocide, De cette grotte, un peu élevée au-dessus de la 
rivière, sur le penchant de fa montagne, en face de Salona, 
on aperçoit toute la vallée, et on devait voir se développer 
Tantique Amphisse, dont les murailles, qui suivent le lit de 
la rivière, sont placées à une centaine de pieds plus bas, 

A deux lieues de Salona, sur la montagne par laquelle se 



monastèee de saint-éub, 259 

dirige une seconde route pour se rendre è Delphes , es 
placé le monastère fort ancien et fort riche de Saint-Élie. 
J'espérais y rencontrer quelques manuscrits, mais les ca- 
loyers de Saint-Élie, qui soignent fort bien leurs terres, 
leurs vignes et leur église , n'eurent i me montrer aucun 
vestige de bibliothèque ou d'archives. Le monastère et Té- 
glise ont été entièrement rebâtis «i neuf depuis peu d'an* 
nées. Un ouvrier intelligent et sans élude a décoré le chœur 
de cette église d'un voile en bois sculpté, d'une vingtaine 
de pieds de hauteur sur trente de largeur, qui n*est pas 
3ans mérite. La conception annonce beaucoup d'imagina-^ 
tion dans un homme qui n'a rien vu ailleurs ni rien étu- 
dié. Les colonnes sont formées d'arabesques d'arbres, de 
fleurs, d'animau^s, de personnages fantastiquement groupés* 
I,e coup de ciseau annonce aussi une main habile, mais la 
correction du dessin ne répond nullement au talent de la 
mise en œuvre. On croit voir un bois sculpté chez nous au 
onsûème siècle, tant le dessin en est rude et incorrect, 

L'bégoumène, qui m'accueillit avec la plus parfaite pré-^ 
venance, m'avait fait préparer dans sa chambre une collation 
et quelques flacons de son meilleur vin. Nous allâmes jouir 
ensuite de l'aspect de sa terrasse. La vue en est toute gran- 
diose. A ses pieds on a le golfe de Corintbe , qu'on emi- 
brasse tout entier, depuis les montagnes de la IVlégaride 
jusqu'à Fatras et au mont de Santameri, forteresse de no^- 
tre Nicolas châtelain de Saint-Omer, Au midi, la vue 
s'étend dans le Péloponnèse jusqu'aux montagnes du Tay-> 
gète ; au nord, on a le Parnasse ; à l'est, THélicon; et la vue 
se prolonge à l'ouest le long de la mer jusqu'aux lies Ionien-- 
nés et jusqu'aux dernières pointes des montagnes de la Cala* 
bre, vaste horizon qui s'étend ainsi des premières côtes de 
Turquie aux dernières côtes d'Italie, et qui comprend un 
ensemble de vallées , de montagnes , d'îles et de mers dont 
la beauté attirerait pendant de longues heures l'admiration 
la plus rebelle. Je fus pourtant forcé de m'y arracher pour 
songer au retour. Le chemin de montagne pour desçen- 



^60 GRECE CONTINKTiTALE ET MOREE. , 

dredans la vallée d'Ampbissc est âpre et rocailleux; et si Ton 
veut bien choisir entre ses roches pointues, il convient d'a- 
voir à recueillir quelques rayons de soleil. Je pris donc congé 
avec regret de mes bons moines et de leur délicieux cou- 
vent où j'aimerais à mener une vie de bénédictin , parta- 
gée entre l'admiration d'une belle nature et les études les 
plus propres à améliorer les hommes. 

Le temps était fort couvert à mon départ de Salona et l'as- 
pect des nuages du matin annonçait une pluie prochaine, i 
peine étais-je monté au village de Topolias, à une lieue de 
Salona , que commença une de ces ondées terribles qu'on 
ne voit que dans les pays méridionaux. Pendant plus de 
trois heures la pluie continua sans interruption avec 
violence , et accompagnée d'un tel vent , que plusieurs fois 
je faillis être renversé de mon cheval. Toute cette route, 
le long du Parnasse , est composée de rochers et de mon- 
tagnes sablonneuses. Lorsque les pluies viennent à délayer 
ce sable et que les torrents grossis s'étendent et débordent 
sur les sentiers, ces terres sablonneuses deviennent en peu 
d'heures parfaitement liquides ; et partout où les rocs bri- 
sés qui forment la route laissent un peu de vide , les pieds 
des chevaux enfoncent sans aucune fin. Veut-on s'avancer 
au delà des bords du torrent et du sentier jusque dans la 
prairie non frayée, on court risque d'y rester plongé comme 
dans un marais de Hollande et de n'en plus sortir. Ce temps 
affreux donnait à ces grandes scènes de montagne une cou- 
leur âpre et sans teinte. Tous les bois de pins paraissaient 
d'un vert sombre , et les mille brisures de ces ravins acci- 
dentés, garnis de toutes sortes de pentes boisées, perdaient 
toute la grâce que le soleil donne à un beau paysage , et se 
montraient dans toute leur rudesse. Malgré la pluie 
battante qui m'avait transpercé , cette belle et forte nature 
me saisissait d^admiration ; et je m'arrêtais parfois à étu- 
dier ces scènes imposantes qu'il m'était donné de voir à 
ce moment pour ne plus les retrouver jamais. Le temps 
s'adoucit toutefois un peu , et la pluie diminua de violence 



KHANI DK GRAVIA. S61 

à mesure que nous descendions vers la vallée de la Dorîde. 
Ce qui rend les voyages souvent si pénibles en Grèce, c'est 
qu'après un temps comme celui qui venait de m'assaillir, ou 
après une grande fatigue , on ne peut trouver la plupart 
du temps un bon feu pour se sécher, un abri pour se 
délasser, un repas supportable pour réparer ses forces. 
Quand on a été bien mouillé , on attend qu'il cesse de 
pleuvoir pour se sécher ou changer , si on peut trouver 
quelques effets respectés, en allumant un grand feu en 
pleine air ; quand on est trop fatigué , on se repose sous 
un arbre : heureux si, après une pluie d'orage comme celle 
que j'avais reçue en route , on peut rencontrer l'abri d'un 
khani. Une éclaircie me laissa voir à quelque distance le 
khani de Gravia , et j'éperonnai mon cheval pour y arri- 
ver promptement. 



XTII. 

KHANI DE GRAVU. 

Un khani , l'auberge orientale , est un vaste hangar com-^ 
posé d'une seule pièce. Sur les deux côtés se rangent les 
chevaux. Au milieu est une sorte de terre-plein carrelé 
un peu plus élevé , sur lequel les hommes viennent éten- 
dre leurs tapis pour le«repos de la journée et le sommeil 
de la nuit. Si on a besoin de feu pour se sécher ou faire 
sa cuisine , c'est sur le même terre-plein qu'on l'allume 
à l'aide de rameaux séchés, et la fumée s'en va , se per- 
dant dans le haut du hangar et s'échappant par la j)orte 
on par toute issue qu'elle peut rencontrer. L'ameublement 
est des plus simples. Un baril de vin , un baril de vinaigre, 
quelques flacons et pots destinés aux provisions , des bottes 
d'oignons suspendues en l'air, parfois une boite remplie 
d'œufs, une ou deux poêles pour le service du dîner, et 



t6S GRECE CONTINENTALE ST MOREE. 

quelques assiette» anglaises et fourchettes de fer alleoMn- 
des; voilà tout ce qu'on peut espérer rencontrer dans le 
khani le mieux pourvu. Tout le monde vil pêle-mêle au 
milieu de ses bêtes » de ses paquets et des apprêts de cui«> 
sine et de toilette de tous ses compagnons de voyage; car 
là , il ue peut rien y avoir de mystérieux. Tout se fait en 
présence de tous. 

Le kbani de Gravia, situé à rextrémité de la vallée de la 
Doride , au pied du revers septentrional de laf^chaine du 
Parnasse, esi un lieu de passa£;e assez fréquenté. L'immense 
pluie de la journée avait fait refluer sur ce point tout ce 
qu'il y avait de voyageurs rapprochés de ces parages , et , au 
n^omept où j'arrivai , je trouvai une vingtaine de personnes 
déjà réunies ; les uns arrivés avant moi par la route det 
montagnes , les autres se disposant à reprendre la route 
que nous venions de quitter , aussitôt que la pluie aurait 
cessé de battre avec tant de violence. Les plus anciens ar- 
rivants, groupés par lerre^ terminaient cependant leurs 
modestes repas et causaient , pendant que les nouveaux 
venus se séchaient de leur mieux , ce qui n'est pas une 
opération facile ; car rien n'est bien protégé contre une 
telle pluie , et les effets de rechange sont souvent aussi mal- 
traita que lea. vêtements qu'on a sur soi. 

Pour moi personnellementj'étais sous l'action d'une mé« 
tamorphose , et je devenais fontaine. Mon sac de nuit , ma 
carnassière, mes menus effets étaient transpercés, livres et 
cartes compris. Mes deux malles de cuir, qui se faisaient 
équilibre sur les deux flancs du sommier, s'étaient telle- 
ment imprégnées d'eau que toutes les premières ooucbes 
intérieures s'en étaient ressenties. Je trouvai enfin à grand'* 
peine une suite complète de nouveaux vêtements tout à 
fait respectés par l'orage. Mes compagnons du khani se 
réunirent à moi pour m'aider à faire sécher ce qui avait 
le plus souffert ; car tous sont ici de la complaisance la plus 
prévenante en faveur des étrangers. Je me mêlai ensuite 
aux conversations. Comme on avait été forcé de résider 



kflANIA DE ORAVIA. 263 

SOUS le toit du kbani plus long-temps qu*on ue Teât dé« 
siré, on cherchait à faire passer les heures en contant des 
histoires. Il y avait deux ou trois conteurs privilégiés sur 
lesquels s'en reposaient tous les autres. 11 y eut le un re** 
noavelleinent des Miiie et unt Nuii$; et comtn^ Tun des 
principaux conteurs était né à Lesbos , qu'un autre arrivait 
de h Thessalie , d*Élassona au pied de TOlynipe , et que 
nous avions parmi nous des bergers descendus des hau- 
teurs du Liakoura , le plus neigeux des pîcs du Parnasse , 
la mythologie antique avec tous ses souvenirs traditionnel 
88 trott¥« mêlée à leur insu avec leurs troyances modernes. 
L'une de ces histoires était le conte de Radia que made-^ 
nmiselle Sébastitïa Sout^o, fille de là bonne et douce prin- 
cesse Marie Soutzo, s*éiait fait conter autrefois par une de 
ses femmes chiotes, et qu'elle avait bien voulu nie donner 
il y a quelques années ^ Je la rapporterai ici* ainsi qaedaux 
autres* rédigées aussi de la même manière et par la même 
plume j et en suivant exactement le simple récit du con- 
teur, satis rien y ajouter. 

RODtA. 

COMTE GhBG. 

Un vieillard était père de trçfis filles. La plus jeune d^eiitre elles 
Joignait h UDe l)éauté rare toîites les perfections de Tesprit et de 
l'ftme. Les deux atnées, exirèuiement jalouses, et ne pouvant souf- 
frir cette supériorité dont tout te monde parlait , se décidèrent à 
consuUer le soleil. Un jour elles se mirent à la croisée, et dirent ; 
« Soteil , brillant Soleil , toi qui parcours le monde, quelle est celle 
» de nous qui l'emporte par Téclat de ses charmes? » Le Soleil leur 
répondit : «Je suis beau, tous êtes belles aussi; mais yotre sœur ca« 
* dette nous surpasse en beauté » La réponse du Soleil les transporta 
d'un tel accès de fureur, qd*el1es résolurent la mort de Rodia ; c'était 
le nom de leur sœur. Elles lui proposèrent donc d'aller cueillir des 
herbes pour préparer le souper de leur père. Rodia y consentit, et 
accompagna ses sœurs avec confiance. Celles-ci, après l'avoir menée 

* Je Tii çoiDiDttiii<|iié a M. Képomucène Lemercier, qui Ta Insère 
diiis m da «M voluniea conMcrés aux montagnards grecs* 



264 GR£C£ GOiNTJAENXALE fiT MOREE. 

assez loin de la maison paternelle pour qu'il lui fût impossible de 
la retrouver, rabandonnèrent et s'en retournèrent seules. La bonne 
Rodia, s'étant aperçue de son isolement, ne s'en prit qu'à elle-niéme; 
elle crut s'être égarée par sa faute, et, sans accuser personne , elle 
pleorait amèrement. 

La nnit, qui rend tout plus terrible, augmentait le désespoir de 
cette malheureuse. Knfin, elle vit de loin un brillant cortège qui se 
dirigeait de son Mé : c'était Nyctéris, déesse de la nuit, qui, après 
avoir fait ses courses mystérieuses, retournait vers sa demeure. 
Tout à coup, frappée des accents plaintifs et des sanglots de la belle, 
Nyctéris s'arrêta ponr en pénétrer la cause , et vit une jeune fitle 
tout en larmes. La déesse alors lui demanda par quel basard elle se 
trouvait seule dans ce lieu; et, d'après son récit naïf, elle lui pro- 
posa de l'adopter comme sa fille. La pauvre Rodia accepta l'offre 
et suivit la déesse. Myctéris , k peine arrivée chez elle , lui donna 
l'inspection de son palais , et remit entre ses mains tout ce qu'elle 
avait de plus précieux ; car la bonté naturelle et la douceur de Ro- 
dia charmèrent tellement la déesse, qu'elle conçut ponr elle la plus 
vive tendresse, et ne songeait qu'à lui rendre la vie heureuse. Mais 
laissons RodIa pour un moment, et revenons aux deux méchantes 
sœurs. 

Bien que persuadées de la mort de Rodia, elles voulurent néan- 
moins demander encore au soleil quelle était la plus belle. H leur 
fit la même réponse. Alors elle^ loi déclarèrent que Rodia était morte 
depuis long-temps; mais le Soleil assura qu'elle vivait dans le palais 
de Nyctéris. Leur jalouse méchanceté n'eut pas de bornes à cette 
nouvelle. Sans perdre de temps,.elles prirent une écliarpe ensorcelée 
qui, par son pouvoir magique, devait faire mourir la personne qui la 
porterait , et elles allèrent Toffrir à leur sœur. La joie de l'innocente 
Rodia ne peut pas se décrire, lorsqu'elle vit ses sœurs qu'elle ado- 
rait et qu'elle croyait perdues pour elle : sa bonté les reçut avec un 
plaisir inexprimable, leur fit l'accueil le plus amical et leur oifrit 
tout ce qu'elle possédait ; elle ne pouvait plus s'en séparer, tlles, 
de leur c6té, feignant le plus sincère contentement de son heureuse 
destinée , la prièrent de recevoir l'éciiarpe enchantée , comme un 
faible gage du souvenir de deux sœurs qui la chérissaient tendre- 
ment. Rodia accueillit ce don perfide comme une chose précieuse, 
et, aussiK^t après leur départ , elle mit l'écharpe sur son cou , ce 
qui soudain causa sa mort. Nyctéris, de retour, s'empressa^ à son 
ordinaire, d'aller dans la chambre de sa fille bien-aimée. surprise! 
elle la retrouve sans vie. D'aboixl elle crut rêver; mais, reconnais* 
sant que sa perte était trop réelle, elle mit tout en œuvre pour de- 



ROOIA. 265 

viner la eause d*uii si graud malheur : elle ue put y réussir, car 
personne n'eu soupçonnait la moindre circonstance. Nyctéris, dé^ 
espérée y s'approcha d'elle pour lui adresser le dernier adieu » et Yit 
sur son sein un ornement qu'elle n'avait jamais porté; elle le lui 
ôta, et» subitement ranimée y Rodia reprit ses sens. Il est difficile 
de peindre la joie de la déesse, qui lui adressa mille questions pour 
apprendre d'où venait cette parure mystérieuse. Elle lui défendit à 
Tavenir de recevoir personne sans sa permission ; car Nyctéris, aussi 
pénétrante que sage, devina, par les récits de sa protégée, le secret 
de cette triste aventure. Mais RodIa, n'attribuant son malheur qu'au 
hasard, non-seulement n'eut pas le moindre ressentiment contre ses 
sœurs, mais elle fut sincèrement affligée de l'expresse défense de 
les revoir. Ces méchantes créatures ne lui Iais.<:èrent pas un long 
repos; et, s'adressant de nouveau au Soleil, lui firent la même in- 
terrogation f et en reçurent la même réponse. 

Elles imaginèrent alors de prendre une pastille de gomme enchan- 
tée pour l'offrir à leur sœur, puis se rendirent chez elle. Mais il ne 
leur était pluspermis de l'approcher ; elle parut seulement à la feDétre» 
et , les larmes aux yeux , elle leur dit que sa mère lui avait défendu 
de recevoir personne. Les sœurs , feignant la plus grande douleur, 
la prièrent d'accepter une pastille parfumée qu'elle pouvait prendre 
à l'aide d'un fil qui la ferait monter jusqu'à elle. Elle reçut la pas* 
tille, la mit dans sa bouche et mourut. Nyctéris, de retour, de- 
manda comment Rodia se portait ; on lui répondit qu'elle était 
morte. La déesse parut d'abord inconsolable : cependant l'espoir de 
la faire revenir comme la première fois l'engagea à fouiller dans tous 
les replis de ses vêtements; mais ce fut en vain : comment deviner 
le charme qui la tenait évanouie? Ces recherches inutiles la rédui- 
sirent au désespoir. 11 fallut qu'elle se séparât enfin de sa chère 
Rodia ; mais elle ne put se résoudre à lui donner la sépulture, peh* 
sant que quelque autre parviendrait peut-être à dévoiler le mystère. 
Remplie de cette idée consolante , elle ordonne aussitôt que l'on 
construise un cercueil d'argent; et, après avoir paré Rodia de ses 
plus brillants atours, elle Ty enferme, met le cercueil sur un beau 
cheval, et le laisse aller au hasard. Le coursier, errant sans guide, 
l'emporta au travers des contrées voisines , où régnait un prince le 
plus beau jeune homme de son temps. Ce jeune roi , étant ce jour- 
là à la chasse , rencontra le cheval sur son passage. Étonné de m 
légèreté et de l'aspect du fardeau brillant dont il était chargé, il 
s'en approche, et, le voyant sans maître, il ordonne qu'on s'en 
empare et qu'on le mène au palais. Là parsesordies on ouvre la 
caisse. Quelle fut sa surprise de voir la plus belle femme du monde 

23 



S66 GRÈCE CO!«Tli^ENTALE ET MOnÉE. 

sans vie! Ce qu'éprouva le jeune homme e»t au-dessus de toute ex- 
pression : nû trouble nouveau égara son âme émue par la singula- 
rité de cê spectacle ; la présence de tant dé charmes , quoique ifl- 
aniiHis, Tembraia d'un tel amour, qu'il Ué s*élo}gnaU du cercueil 
ni four ni Bult f qtlMl rusait toutes les distractions , tous les conseils, 
tous les obJetA qui pouvaient l'en séparer , qu'il ne pretiaii plus é'a- 
HmeMe, et qu'il était privé de tout sommeil. La reine, sa mët«, 
téOM>ia du dépérissement de son dis unique, ne satait à quelle pas- 
sion Bttttbuer sea ehagrltig. 

Après mille perquisition» vatned, elle résolut un jour, pendant 
rabienee de son fils, d'entrer dans sa chambre pour voir ce qui le 
îttenalt enrermé. En y entrant, elle aperçoit te cercueil d'argent $ 
elle accourt « l'ouvre soudain et trouve le corps de la belle Rodia. 
D'abord elle en admira la rat-e beauté; mais, supposant blentét 
qu'elle était sans doute la cause du malheur de son fils, elle ta tire 
avec colère pftr les cheveux , et, la soulevant avec force, fblt heu- 
reuiement tomber la pastille enchantée ded lôvres de la b^llc. Aus- 
sitôt Rodia retient encore à la vie. On ne saurait donner une juste 
idée de tout rétonnement de la r&lne à cette vue. Elle pleura d'ai- 
légreaae, elle l'embrasM, et , dans «on ravissement, lui jura qu'elle 
aérait Tépotise de son fils. A i>eine instruit par un prompt message 
de cet heureu)( miracle, lé jeune prince accourut, vît Rodia dana 
les brA8 de sa mère, là reçut d'elle et Tépousa. Ce bonheur ne 
Alt pas de longue durée ; car la méchanceté des dent sœurs oc 
tarda pas à l'empoisonneur. Elles inlerrogèreut pour la troisième fols 
le Soleil sur la beauté de leur smùr. tl leur répondit qu'elle était la 
plua belle reine du monde , et qu'elle portait dans son sein le l^ult 
de son union. Ces méchantes filles n-avaient pu la souffrir seulement 
beRe ; or on présume aisément qu'il leur fut plus impossible encore 
de la supporter reine. Elles imaginèrent de s'annoncer comme les 
plus habiles sages^femmes du royaume, et de parvenir ainsi à leur 
but : ce qui ne leur réussit que trop bien. Elles Ke présentèrent, 
forent admises et exigèrent que tout le monde sortit des appartc' 
ments de la reine, soua prétexte qu'on pourrait jeter un sort sur son 
enfantement. Étant donc restées ^utea, elles enfoncèrent une épin- 
gle ensofcelée dans la tète de l'accouchée. Cette épingle la méta- 
morphosa en un petit oiseati qui s'envolà, et une des deux sœurs 
se mit au Ht h sa place. Le prince, averti de la naissance d'un fils, 
Courut dans les appartements de sa femme , et resta stupéfait de tè 
prompt' diangement. Elle , devinant sa pensée, prévint ses questions 
et lui dit ! « Voye^-vous, sire, combien mek souffrances ont altère 
« mes traRsf « Le roi f^goit de n'en avoir pas fait l'observation ; 



maift «on cœur s« refroidit après qu'il «nt eontàmplé l'objet <!• e»tlê 

f4cUeu«e mëtamorpboee. Il avait l'ui^age de déjeuner toujouM dahg 

Bon Jardin. Un jour qu'il y était, à rêver aolitairemenf, il vit un joli 

petit oiseau qui, a'étant approché, lui dit ; « Prince, la reine-inèm, 

w le roi et le jeuqe prin<^ ont<iU bien dormi la nuit p«i«$e? » Sur la 

réponse afIQiiiative du roi, l'oiseau répondit x m Que tous dorment du 

» ^nim^il le plui dou]( ; mais que la jeune reine dorme d'un aom<i 

» meil &IW9 réveil» et que tqug lea arbres que je traverse se sèchent. » 

^n ^hevaut ces paroles, l'oiseau ieudit les airs, et partout nù i) 

pASsa la yerdure et les fleurs s^ flétrirent, et tout devint arid#« lies 

jardiniers, eHligés, demandèrent au prince s'd leur permettait de 

tuer roiseau malfaisant i mais il It^ur défendit, «nus peine de mort, 

de lui faire k moindre mf^U Durant une suitç de jours, le petit oiseau 

revint, et la duuee voix du piinoe l'apprivoisa tellement, qu'il res» 

tait sur ses genoux et déjeunait aveo lui. Cette familiarité donna 

au Jeune roi l'occasion d'observer mieux U reste de son plumage s 

il Tit sur sa léte une épingle* Cette découverte le frappa vivement] 

il osa la lui arraclter, et sa véritable femme reparut devant lui beau* 

coup plus belle encore qu'auparavant. Sa surprise et son trouble le 

retinreiH pendant quelque temps immobile et muet i mais enfin , 

revenant i lui-même, il voulut s'instruire de la vérité, et se fit ra» 

conter jusqu'aux moindres circonstances de cet étrange événement. 

Pèa qu'il fut bien informé de toutes les ruses des deux méohantes 

sœurSi il les fit saisir et len condamna l'une et l'autre à un supplice 

bien digne du crime dont elles s'étaient rendues coupables. En vain 

la sensible Bodia sollicita leur grAce par d'instsutes prièpea, le roi 

ne se laissa piis fléchir) elle n'en essuya jamais que ce seul raflts. 

Mais la dées^o I^iyctéris apparaissant h leurs yeux , et touchée de 

l'aflliciion de sa fille adqptive, commua l'arrêt que la vengeance 

dictait è son royal époux , en lui prescrivant d'ortrir aux deux eri'« 

minelles le choix de périr ou de vkre témoins du perpétuel bonheui 

de leur smur cadette, sans jemais pouvoir lui nuire. Ces envieuses 

cré4tures ne terdèrent pas h mourir de jalousie. 

lï: dracophage. 

Il y avait une fois un roi qui avait trois fils et deux filles s voyant 

approcher sa fin , il fit venir auprès de lui ses enfants pour leur 

communiquer ses dernières volontés. U ordonna à ses fils de venir 

. prier sur sa tombe chacun en particulier trois nuits de suite après 

sa mort, et à ses filles d'accepter les premiers qui se présenteraient 



268 GRÈCE CONTINIsNTALE BT MOREB. 

pour époux. 11 expira bientôt après, et ses enfants s'empressèrent 
d'exécuter ses ordres. Aux approches de la nuit, Patné le premier, 
tenant en main des cierges , alla réciter de longues prières sur la 
tombe du roi son père. Revenu cliez lui après avoir rempli ce devoir 
religieux , le premier objet qui frappa ses regards fut un liomme 
nialbeareuxy malpropre et infirme, qui, se présentant hardiment , 
lui demanda la main de sa sœur. Les deux plus âgés des frères , 
voyant sa misère, voulaient lui refuser la main de leur sœur, allé- 
guant que si leur père vivait encore, il ne consentirait jamais à une 
pareille union ; mais le troisième, qui était plus sage et plus géné- 
reux , prouva que c'était mépriser les dernières volontés du roi que 
de refuser le premier venu, et de cette manière il fut décidé, do 
consentement commun , de l'accorder à cet homme Le lendemain, 
à la nuit tombante, le cadet se rendit pareillement à la tombe, et, 
après y avoir rempli son devoir, il retourna k la maison , où il 
trouva un homme bien pire que le premier qui lui fit la même pn>- 
position pour la sœur cadette. Les deux frères hésitaient bien plus 
sur ce quMls avaient à faire ; mais le plus jeune finit de nouveau par 
les persuader, et ils marièrent aussi la seconde. Alors le jeune prince, 
satisfait d'avoir été l'organe de l'exécution des ordres de son père, 
se fit donner à son tour des cierges, et s'empressa de se rendre à la 
tombe ; mais la prière n'était point encore achevée qu'un vent vio- 
lent étant survenu , ses lumières furent tout à coup éteintes. Réduit 
à Tobscurité la plus profonde, il promenait ses regards autour de 
lui avec inquiétude, lorsqu'il parvint à distinguer au loin une grande 
et vive lumière ; il s'achemina avec empressement de ce côté, qui était 
beaucoup plus éloigné qu*il ne lui avait d'abord paru à cause de la 
nuit. Malgré ces difficultés, le prince, sans se déconcerter, avançait 
toujours. Bientôt il rencontra dans l'obscurité unefemmequ'il pouvait 
à peine distinguer. Sur sa demande, par quel hasard elle se trouvait 
à cette tieore-làdans un endroit aussi écarté, elle répondit que c'était 
là sa place, parce que c'était elle qui gouvernait le jour et la nuit, 
en tenant dans ses mains deux pelotons, l'un blanc et l'autre noir, 
qu'elle dévide successivement à mesure qu'elle veut produire l'obs- 
curité ou la lumière. A cette annonce inattendue, le prince se mit 
à la supplier de dévider le fil noir un peu plus lentement, afin qu'il 
eût le temps nécessaire pour terminer ses prières avant le jour. 
La déesse lui objecta qu'elle ne pouvait agir contre les lois de la 
nature. Prenant alors le parti de la force, il la lia à un arbre, et, 
s'emparant de ses pelotons, il continua son chemin. Après une 
course bien pénible , il arriva enfin au lieu d'où partait la lumière. 
Là, à son grand étonnement, il trouva quarante dragons couchés 



LE DRACOPHAGE. 269 

sur la terre ; et surveillant une chaudière d*nne grandeur énorme qui 
bouillait sur un grand feu. A cette vue, sans penlre courage» il 
enlève d'une seule main la chaudière, allanne ses cierges et la remet 
sur le feu. Les dragons , étonnés d'une pareille force, l'entourèrent 
aussitôt et loi dirent: « Toi qui as la force de lever une chaudière qu'à 
peine nous pouvons porter à nous tous , tu es le seul capable d'en- 
lever une fille que nous tâchons depuis si longtemps d'avoir entre 
nos mains, et qu'il nous est impossible de saisir à cause de la grande 
hauteur de la tour où son père la tient enfermée. Snis-^nousdonc!» 
Le prince Tit l'impossibilité où il était d'échapper à ces monstres. Ac- 
compagné des quarante dragons, il se rendit près de la tour ; et, après 
l'avoir bien examinée, il se fit donner de grands clous qu'il enfon- 
çait dans le mur en gûise d'échelle, et qu'il retirait à mesure qu'il 
montait, afin que les dragons ne pussent le suivre. Parvenu à la plus 
grande hauteur, où se trouvait une petite fenêtre par laquelle il pou- 
vait à peine entrer, il proposa aux dragons de monter de la même ma- 
nière qu'il l'avait fait lui-même, chacun à part : ce qu'ils firent; de 
telle sorte qu'il eut le temps de tuer le premier qui seprésentalt pendant 
que l'autre montait , et de le jeter de l'antre o6té de la tour, où il 
y avait une très-grande cour, un jardin superbe et un château ma- 
gnifique. S'étant ainsi défait de tons ses incommodes gardiens , il 
pénétra seul dans la tour pour voir si ce que les dragons lui avaient 
dit était vrai. En effet , à peine introduit dans les appartements, il 
vît dans an salon magnifique uo lit très-riche sur lequel était cou- 
chée une Jeune personne qu'on pouvait nommer plutôt une divinité 
qu'une mortelle. A sa vue il se sentit brûler d'un amour si ardent, 
qu'il s'approcha involontairement du lit, leva le voile qui la couvrait, 
lui donna un baiser sur le front, échangea sa bague contre la sienne, 
et sortit aussitôt de la même manière qu'il s'était introduit. La jeune 
fille, entendant du bruit autour d'elle, ouvrit les yeux ; mais elle eut 
à peine le temps d'apercevoir le jeune prince, qui se pressait d'arriver 
sur la tombe de son père, qu'il quitta après la fin de ses prières pour 
aller délivrer la déesse de la nuit et du jour qu'il avait liée, et lui re- 
mettre ses pelotons pour la continuation de son trayail. Toutes ses af- 
fairesétant achevées, il retourna dans la maison paternelle, rêvant à ce 
qui lui éfait arrivé pendant cette nuit. Mais laissons pour le moment 
le prince se reposant de ses fatigues , et voyons ce qui arriva dans 
le château. La princesse à son réveil commença par demander à ses 
suivantes et aux gens de sa maison pourquoi ils avaient permis l'en- 
tn^t! de la tour à nn inconnu pendant la nuit ; mais tous s'excusant 
leur mieux et prouvant qu'ils n'ayaient pas la moindre connaissance 
de l'aventure, laprincesftc se rendit dans les appartements dv^ roi son 

13. 



370 GRÈCB C01IITINWTAI.B KT MOEBE. 

p^, «t lai racoQta tout ce qq! «'éUit passé • m le priant da faûrt 
les reclierches oéceft«aii«s (loiir décoavrir Ttiomn^ MMt bardi pour 
oser s'introduire dans ses appartemeats. La roj, irrité da ca qp*il 
venait d'entendre , fit venir le portier de la tour et lui demanda avec 
colère pourquoi il avait permis à Tétraufler l'entrée du cbAtean» 
exigeant sous peine de mort que ce malheureux lui dévoilât tout ce 
qu'il savait là-dessu». Le portier jura qu'il n'en avait pas la moio^ 
dre connaissance, et» se donnant pour otaie il on venait à lu 
reconnaltie coupable , il ajouta qu'à sa gmnde surpriai il avait 
aperçu le matin les quarante dragons , qui depuis si longtemps 
tîclkaient d'enlever la princesse, étendus merts dans la oour, l^e 
roi courut aussitôt pom* voir ce prodige de ses piepree yeux ; nt • 
persuadé du fait , il i^ndit grAoe au ciel 4e eet événement auaai 
heureux qu'inatleudu, et pria Dieu de lui découvrir celui qui 
l'avait délivré de tant d'ennemis, dans l'intention 4e lui donner 
en mariage sa fille, qui lui assurait pouvoir reconnaître le jeune 
homme dès qu'elle le verraitr Le ro|, rassuré par les paroles de 
sa fille f résolut de donner de grandes réjpuissances et des fêtes 
magnifiques avec tous les divertissements les plus dignes d'attirer la 
curiosité des étrangers, il publia l'annonce de ees Itttes en disant 
qu'il priait ceux qui se rendraient ches lui, pour prendre part k cea 
réjouissances, de lui raconter pour toute récompense l'histoire de 
leur vie. Aussitôt que cette annonce se fut répandue, il y eut grande 
affiuepce tant des états voisins que des pays l.s plus éloignée, Lea 
trois princes, informés de la magnificence de ces fêtes, se décidèrent 
aussi , comme les autres, soit comme voisina, soit pour les liaisona 
amicales que leur père avait eues avec le roi, de s'y rendre, et de 
raconter tout ce qui leur était arrivé durant leur vie. Après s'étra 
amusés pendant quelques jours dans le cbAteau, au ntoment de par» 
tir ils eurent chacun une audience particulière du roi, qui, au récit 
du plus jeune des princes , reconnut bien vite les circonstances que 
sa fille lui avait racontées; mais il voulut, par précaution, la con« 
fronter avec le prince, qu'il invita è dîner avec ses deux frères. £n 
effet, dès que sa fille le vit, elle le reconnut» et, s'approchent de 
son père, elle l'assura que c'était celui-U noéme qui était entré dana 
sa chambre pendant la nuit; mais le roi, pour s'en assurer davantage, 
demanda au jeune prince la bague qu'il portait , et reconnut l'é- 
change. 11 lui proposa aussitôt la main de sa fille et la succession 
au trône , ce qu'il fit en présence des deux frères aines, te bonheur 
des nouveaux mariés dura quelque temps ; mais ensuite il fut trou« 
blé de la manière suivante. Un jour que la princesse était coucUée 
à côté de s(m mari» celui-ci remarqua paruii les cheveux de son 



^pouM une petite c^ef id'ort Ëxoité p»r la eurioMté, peut-âtra aiisii 
par Je soupçon jaloux qiia catte clef ne cachAt quelque mystère, 
il la délia aye<: beaucoup d'adresse, et chercba à «'auqrer si allé 
ne poQf ait point g*ajii8ter h quelqu'une des diiïérenteè serrure a des 
wevbles de rappartement; eufip, après avoir essayé partout, il ne* 
nuii^ua uue armoire dont la serrure était tièS'petite ; il y mit la 
clef, et la porta s'ouvriti D'abord 11 ne pouvait rien distinguer k 
eause de l'extrême obscurité; ensuite, ayant entendu des plaintes 
et des géipissemeots, il se mit à fouiller partout, persuadé qu'il 
était d'avoir attrapé son rival. A force de cbereber, il trouva un 
anneau appliqué à une plaque de marbre. Il le tira et vit surtir 
un noir d'une (igure hideuse qui , monté sur un clieval ailé, k peine 
hors de sa prison courut dans les appartements de la princesse, 
la fit monter sur son cheval, et s'échappa du chAteau an uu aliu 
d'œil, Le prince, au désespoir du résultat de ses ri'eharohea, anurut 
les larmes aux yeux cbe^son beau^pèra, et lui raconta révénament, 
ep la priant de trouver las moyens d'y remédier ; mais le roi, déses* 
pérant de ravoir une autre fuis sa fille, lui reprocha son imprudence 
en lui déclarant que ce noir était le plus habile des magiciens di| 
siècle, et que par conséquent tout effort contre lui serait inutilaf lia 
jeune prince, au lieu de perdre courage, résolut de faire Timpossibia 
pour parvenir h ravoir une femme qu'il aimait plus que lni-«ème« 
Il mit sur ses épaules un sac qu'il remplit de pain pour unique 
provision, et partit i^ans savoir lui même où il allait précis^mantt 
Aprèâ une longue course, la nuit l'ayant surpris prèsd*uo grand cb4« 
tesu, il s'y arrét^. Près de 1^ une esclave puisait de l'eau à une 
fontaine; il lui en demanda, et, après avoir apaisé sa aoif, il la 
pria de demander de sa part è la maitresse du château la permis* 
sion d'y passer la nuit. Cette permission lui fut aocordée; et l'es- 
clave ayant jyouté que sa maîtresse le puait de monter pour souper 
avec elle , il accepta cette aimable invitation, et monta che» ellai 
Mais quelle fut sa surprise lorsqu'il reconnut sa smur atnéa! Il na 
imuvait en croûre ses yeux; il l'embrassa, lui demanda ce qui s'était 
passé depuis leur séparation, s'infurma de l'iieureuse situation dans 
laquelle il la trouvait, et , satistait d'avoir été la première cause da 
sa bonne fortune , il se mit à lui raconter aussi son bonheur passé 
et son malheur actuel , et à lui demander des conseils sur ce qu'il 
avait è faire pour parvenir à son but. Sa sœur s'efforça par toua les 
moyens possibles de le détourner de son entrei^rise. Mais, voyant 
«on entatement , elle lui dit d'attendre au moins le retour de son 
mari, qui était le roi de tous les oiseaux, lui faisant entendre en 
laènie temps que ce puissantlmonarque pouvait, à la suite d'un 



i7t GRÈCE CONTlNENTAte BT MOREE. 

éomeil avec ses sojets, le tirer de rembarras où il se trooTait. Le 
prince attendit donc avec inupatience le retoar de son bean-Trère , 
qui , ausailôt sa rentrée au cliâteaa , fit assembler tons les habi 
tants ailés de l'air, et se mit à discourir sur le sort futur du jeune 
prince. Mais aucun oiseau ne sut lui dévoiler l'avenir, à l'exception 
d'un vieil aigle boiteux qui avait le don de prophétie , et qui s'ap- 
procha et dit à son roi que lui savait très-bien le lieu où se trou- 
vait le noir avec'la princesse, et qu'il pouvait même porter le j^ne 
homme jusque-là, mais qu'il ne promettait pas de pouvoir l'atteindre 
en vitesse ; car le cheval ailé avertirait sans faute le noir de Ten- 
lèvement de la princesse. Au lieu de perdre courage, l'amoureux 
prince, enchanté de l'espoir qu'on lui donnait , n'attendit pas même 
le retour du jour. Il monta sur l'aigle, qui le porta à l'endroit où se 
trouvait sa femme. A l'entrée de la cour, il vit un magnifique châ- 
teau et un jardla superbe; et en entrant dans le parc , le premier 
objet qui frappa sa vue fut sa femme assise sous un bercean7 tout 
en denil , pâle, dé&ite et pleurant sur le sort cruel qui l'avait se* 
parée de son bien-aimé. En le voyant , quoique hors d'elle-même 
à cette rencontre inattendue, elle s'empressa de le conjurer de fuir 
ce lieu funeste, parce qu'il risquait de perdre la vie. Mais celui-ci 
répondit qu'il préférait mille fois la mort à sa séparation. Il la fit 
monter précipitamment sur l'aigle , et partit en l'emmenant avec 
^ni. Ils étaient à peine sortis du cbftteau que le noir, averti par son 
cheval de l'enlèvement de la princesse, vint comme un éclair, la 
reprit et mit en deux pièces son époux. Le bon aigle le porta alors 
chez son matlre , qui unit les deux morceaux de adù corps, lui versa 
de l'eau de l'immortalité et lui redonna la vie en lui recommandant 
de ne plus pensera sa femme, car il ne répondait pas de lui ; mais, sans 
donner la moindre attention aux paroles de son beau-frère , il se mit 
en route pour trouver le moyen de parvenir de nouveau à son but. 
Après avoir marché toute la journée, il parvint, à la nuit tombante, 
auprès d'un château pareil au premier pour la magnificence; et, s'y 
étant arrêté, il demanda l'hospitalité à une esclave qui puisait aussi 
de l'eau à une fontaine. L'esclave demanda la permission de sa mal- 
tresse, qui le reçut de très-bon cœur, et l'invita aussitôt à souper. A 
leur grand étonnement, ils se reconnurent encore pour frère et sœur, 
et set racontèrent mutuellement les événements de leur vie depuis leur 
séparation. Le voyageur confia alors à sa secdnde sœur son projet, 
dont elle tâcha de ie dissuader par Ions les moyens en son pouvoir. 
Mais tout fut inutile, son parti était pris; elle lui conseilla alors 
d'attendre le retour de* son mari , qui , étant le roi de tous les ani- 
maux , pouvait lui donner quelques secours. Son b<«au-fr^re revint 



LE l^RAOOPHAGE. 273 

bientôt et tâcha de lui démontrer à combien de dangers il allait 
g*expo8er. Mais, le voyant ferme dans sa résolution , il lui promit 
de le tirer de cet embarras s'il persistait à avoir la même résigna- 
tion et la même intrépidité. « Le seul moyen, loi dit-il, de reprendre 
votre femme est de vous procurer un cheval ailé tout pareil à celui 
da noir. » A cet effet, il lui indiqua une grande montagne qui n'était 
pas trop éloignée du chftteau , et qui accouchait tous les ans d'un 
cheval de la même race que celui du magicien , lui conseillant de 
s'y rendre armé de courage, car cette montagne était surveillée par 
une quantité prodigieuse de bétes féroces qui ne laissaient appro* 
cher personne. Il promit de lui procurer un soporatif à l'aide du- 
quel il endormirait ces bétes; mais cela encore ne suffisait point, 
sans une grande patience et de la force pour dompter le cheval qui 
naîtrait de la montagne. Le prince , muni de son soporatif et bien 
ferme dans sa résolution , partit enchanté de la maison de sa sœur 
et se dirigea vers la montagne , où, à peine arrivé, les bétes féroces 
se précipitèrent sur lui pour le dévorer ; mais la prévoyance de son 
beau-frère le sauva, par le moyen de la potion soporifique, qui frappa 
aussitôt d'assoupissement tous les animaux, et lui donna le temps né- 
cessaire pour attendre Taccouchement de la montagne. Il eut la pa- 
tience d'attendre quarante jours , pendant lesquels il y avait des 
tremblements terribles et des secousses auxquelles à peine il pouvait 
résister. Malgré toutes ces épreuves il attendit avec la plua grande 
intrépidité le moment des couches, qui n'eut lieu que le quarantième 
jour. Le cheval ailé parut enfin ; le prince courut sur lui sans 
perdre de temps, lui mit un frein, et, finissant par le dompter, 
monta sar son dos. Le cheval essaya d'abord de se débarrasser de lui 
en sautant trois fois aussi haut que la hauteur de la montagne et 
s'abattant avec la plus grande rapidité ; après cette épreuve, voyant 
que l'homme qu'il portait était un être surnaturel, puisqu'il savait 
résister à tons ses efforts, au lieu de s'irriter et de se roidir inutile* 
ihent, hennissant d'orgueil, il se laissa conduire tout à fait par son 
courageux guide, qui le mena directement au chftteau du noir, sous 
le berceau où était assise sa femme la première foisqu'il l'avait vue. Il 
la retrouva à la même place dans un état beaucoup plus déplorable, soit 
par le chagrin que lui causait la privation de son mari, soit par les 
importunités et les violences que lui faisait le noir ; omis lorsqu'elle 
le vit sur un cheval pareil à celui de son ravisseur [elle commença 
à espérer et à se préparer pour le départ, qui fut effectué aussitôt et 
sans aucun danger : car le noir, quoique averti de leur fuite, ne put 
les rattraper malgré tous ses efforts, la légèreté et la jeunesse du 
chevalde son adversaire surpassant la vites«ede sa propre monture. 



874 GRÈGE C4MTfl«|B«TMS Wi MOREE. 

L£ P£TIT ROUGET SOBCIER, 

11 y avait une foii ua pauvre péclieur qui n'avait d'autres r^daoïiKseï 
pouc vivre que le ineau pruduît de sa Uko^* TiHia iaa jours i\ alNt m 
^u rocbar au bor4 de la iner et a>iïurçait 4'«(tra|)«f qu^quea poiat 
aons avec lesquaU imi femioe prétMuait kw frvsa| repart Un jour 
qu'à aon ordinaire il était k p^ciify jl ae put attraper» aprèa Ue^ 
des eiïQits, qu*qi) trèa*petit rouget q»*il jeta 4aas la mer par mépria 
pour son ei^trôine |)^titesae ; il le lapéclia trois &i« et lo rejeta de 
même dam Teau i à la An, le petit poisson s'atta^l^ant t^ours k «i 
ligne , le pauvre p4cUeur, désespéré de ne pouvoir appartar ilei\ 
autre cbûse dans sa hutte, se décida h k garder et à le falro bouil- 
lir pour tf^mper au moins sa femme , eu attendant mieux ^ jour 
avivant. Mors le rouget, sentant qu'il allait étro décidément sacrifié 
au% besoins d^ la pauvre famille , dit au pécheur do l'épargner 
encore pour cette fois, et qu'il lui promettait dç le rendre iîeoreui 
en récompense de ce bienfitit « pourvu qu'il revtnt lo lendemain aq 
bord de la mer et qu'il l'avertit de son arrivée, lie pêcheur frappé 
de ca miracle lui accorda la liberté , et l^ lendemain i ^ rbeur« 
Tuée, il se rendit au rivage et l'appela k haute voii^. Le poiàson ^ 
montra aussitôt à la surface de i*çau et lui dit do prendre un bai 
teau, de le suivre et d*étendrf ses filet» à la pUce qu'il allait lui in* 
diquer. Le pécheur suivit exactement ses çon^ilsi et jeta &ns filets 
à l'endroit où le petit poistîon s'arrétd i 4U moment de les retirer, 
ils étaient tellement remplis des poissons lea plqs eyquia qu'à peina 
il parvint k les charger dans le bateau» Rempli de joie de cabon< 
heur inattendu, il se mit à table avec sa femnie et t après avoir 
mangé du poisson en abondance j il vendit le reste et gagna une 
somme considérable. Enchanté de aa bonne fi^rtuoe, il remercia 
de bon cœur le rouget de tout le bien qu'il |i|| faiaait. Celui-ci 
lui dit de venir tous les jours h la même heure i et qu'il lui pro» 
mettait de le mener à des endroits oii il ferait ^ fortune en trè^ 
peu de* temps $ et, effectivement» en suivant la môme méthode peu? 
dant quelques jours, il parvint à acheter une mai^n, à la meubler 
convenablement et à recevoir une nombieu&e société . Son bonheur 
dura pendant seulement quelque tempa, joaqu'à cd qne l'envie qui 
s'fittache de préférence h la fortune qui vient rapidement , vint 
troubler cruellement leur repos. Parmi les femmeaqnl fréquentaient 
leur société, il s'en trouva plusieurs qgi , jalouaea du bonheur de 
cette famille, demandèrent un jour à leur nouvelle amie par quel 
hasard, étant auparavant la plus malheureuse de toute la ville» elle 



Lfe I^Eflt nODGEt SORCIER. 275 

étirit |Mtrvena« à avoir tant de ricliesses en si peti de temps. Elle 
îeat assura que sa fortone venait de la péclie extrêmement lucrative 
que faisait son mari depuis quelqae temps. Ce$ méchantes créatures 
kfi obj«clèttstit qaéceià était impossible, attendu la nature des lieux 
et dès choses, et qu'elles étaîeut certaines que son mari était sor- 
cier, et que c'était à ées maléfices qu'il devait Tacqu^sltion subite de 
ses richesses, lilf eouseUlant aussi, en femme honoffe qu'elle était, 
de rejeter deft trésor^ acquis par le sortilège et llmpiété. La bonne 
femme, ajoutant foi à leurs paroles , se mit à importuner inces- 
saïkintent son mail et k le prier de lui confier la manière par la- 
quelle il faisait fta fortuné, en lui disant qu'elle serait sans cela bien 
malheureuse. Le pèdieur, voyant la faiblesse de sa femme, lui ra- 
eonta de tkHine foi toute sou aventure , et lui'fit enteudre à la fia 
qu'an petit poisson était la seule cause de leur boutieur. t;elle>ci, 
extrêmement eontente d*avofr tout appris, courut aussitôt dévoiler 
ce aecr^ à set perfideê amies pour prouver iMunocenee de son mari ; 
mais ces méchatiiei femmes, au lieu de la tranquilliser, après 
avuif satisfait leur CttHoSité, rassurèrent que c'était précisément là 
<|U'elle8 voyaient le sortilège, et que, pour s'en assurer eHe*môme> 
die devait dire ii sou mari de lui apporter ce poisson , et , après 
l'avoir man^, de voir H son bonheur continuerait. La femme du 
fiécbeur, dans «a 9imt»llcité, crut de nouveau h leurs intrigues , et 
dit* à son mari que le rouget n'était qu'un magicien déguisé sous la 
iMte d'au petit poissoU, et qu'elle ne souffrirait pas que leur fortune 
tint d'une source ftuësi impure; qti'eile le priait donc de le prendre 
et de le fiiire êervir à dîner, ou bieu qu'elle mourrait de chagrin. 
iuB marî fit tant dun possible pour lui démoutncr que sa demande 
■'avait pas le sens commun , et que c'était bien cruel à elle de 
vouloir la perte 4e ma bienfaiteur ; mais , voyant que sa femme, 
qu'il aimait plus que lui>méme , pleurait et se lamentait , il se 
^lédda avec douleur è se rendre au bord de la mer pour confier au 
^gei les inquiétudes et les exigences de sa femme, à laquelle il 
serait forcé de céder si le rouget ne lui iudiqnait qtielque remède. 
ie bon rouget 4 au lien de le détourner de cette cruelle résolution ^ 
M ounaeilla de le Mre couper en trois morceaux égaux qu'il par- 
R ige mi t entre »a femme » sa jnmeut et sa chienne, et de planter la 
yiaae dans le jardin. Le pèdieur Sépara ftvee beaucoup de chagrin 
tepoiasoh en trois, tu partagea selon ses ordres, et, aussitôt, toutes 
les trois ftireut fSeoudé^s, el^ dans le t4<mp9 prescrit, elles accou* 
sbèrent cltaeuue de deux fumeaux tout à ftiit ressemblants ; en 
S iém a temps la queue donna naissance à deux eyprès de la même 
pandior. Les diux Ms uriiidissaient duus la matsau paternelle. 



276 GRECE CONTINENTALE ET MORÉE. 

Bieotôt l'allié voulut vovager pour connaître un peu le monde; 
mais, craignant une opposition de la part de ses parents, il ne contla 
son dessein qu'à son fière , en lui disant que, tout le temps qu*il 
verrait Tun des deux cyprès fleuri, il serait bien portant, et que» 
lorsqu'il le verrait se faner et sécher, il serait près de sa perte. 
Après avoir pria congé de son frère, il monta sur l*un des deux che- 
vaux de. la maisoD et partit. Après un voyage de quelques jours, ar- 
rivé dans une grande ville, il descendit dans une auberge pour se 
donner le plaisir d'observer les curiosités que cette ville offrait 
aux étrangers. En s'informant de Tétat du pays, il apprit que 
1^ roi était le meilleur homme du monde , et qu'il était très-aimé 
de ses sujets , mais que la ville était sujette à un très-grand mal- 
heur. La fille du roi ,' qui était son unique héritière , avait la manie 
de frapper de folie tous ceux que son esprit lui indiquait, par le 
moyen suivant : elle se montrait tous les soirs sur un balcon 
qu'elle s'était approprié à cet effet, et, en invoquant les étoiles, 
elle se faisait un jeu de la tranquillité de ses sujets, qui risquaient 
tous de s'attirer cette affreuse maladie sitôt qu'ils étaient remar« 
qués de la princesse. A ce récit , le jeune homme étonné attendait 
avec impatience la nuit pour voir de ses propres yeux la princesse 
qui se faisait si fort redouter par sa puissance surnatorelle : à peine 
lit-il obscur qu'il courut du côté du château , et le premier objet 
qui frappa ses regards fut la princesse enthousiaste et f«*isant dif- 
férents signes sur son balcon ; asssitôt il y monta , et la prenant 
par les cheveux il lui dit : — « Jure-moi que dorénavant tu ne feias 
plus ce vilain métier, ou dans l'instant je vais te tuer. » CelleHsi ter* 
rifiée du danger qu'elle courait jura , dans sa frayeur, que pendant 
toute sa vie elle n'essaierait plus ses maléfices; et le jeune homme, 
après avoir fait cette bonne action, retourna précipitamment à l'au- 
berge où il était logé. La princesse, de son côté , alla chez son père 
et lui raconta ce qui s'était passé, en l'assurant qu'elle était tout à 
fait guérie de sa passion , après le serment qu'elle avait fait devant 
l'homme menaçant qui l'avait surprise. En conséquence le roi, pour 
tranquilliser ses sujets , publia aussitôt le récit de la guérison de sa 
fille , en ordonnant que tous ses sujets aussi bien que les étrangers 
qui £e seraient trouvés dans la ville depuis la veille eussent à passer 
sous ses fenêtres , voulant de cette manière reconnaître l'individa 
qui lui avait rendu un service aussi important. Il ordonna aussi à 
sa. fille, qui assurait pouvoir le reconnaître dès qu'elle le verrait, 
de tenir dans ses mains une pomme , qu'elle laisserait tomber sur 
celui qu'elle croirait ressembler au jeune homme. Cet ordre ayant 
été publié , l'aubergiste avertit le voyageur dt robligation où il 



LE P£TIT ROUGBT SORCIER. S77 

trouvait aussi de se rendre aux ordres du roi. Celui-ci tâcha d*abord 
de réfiter ; mais , voyant qu'il était forcé de le Taire, il vint défiler 
comme les autres sous les croisées du palais. Mais la priDcesse, qui 
le remarqua dans la foule, lui jeta aussitôt la pomme , et le roi or- 
donna aussitôt à la garde de le saisir et de le faire monter au clià« 
teau. Arrivé en la présence du roi , et quec^^ionné sur sa naissance 
et sur le motif qui Tavait porté à la bonne action qu'il venait de 
faire, le jeune homme répondit simplement : qu'il était étranger, et, 
qu'ayant appris dans cette ville le malheur auquel elle se trouvait 
exposée , il avait aussitôt conçu et exécuté le projet de guérir la 
princesse du démon qui la possédait, au risque de sa propre vie. Le 
roi , charmé de la hardiesse du j«une homme , le remercia en lui 
rendant de grands honneurs , et lui proposa la main de sa fille ; mais 
celui-ci la refusa nettement , alléguant pour motif le désir qu'il avait 
encore de courir le monde. Le roi sentit une vive douleur de la réso* 
lution du courageux voyageur ; mais, ne voulant pas contraindre les 
goûts du bienfaiteur de son royaume, il lui permit départir, après l'a* 
voir comblé de présents. Le jeune homme, après un assez long voyage, 
arriva dans une ville plongée dans le deuil ; il en apprit bientôt la 
cause. Cette ville était privée d'eau à cause d'un monstre qui en sur* 
veillait la source, et empêchait les habitants d]y puiser. Pressés par 
le besoin, les habitants étaientdans l'usage de désigner au sort tous les 
ans une iille parmi les plus jeunes de la ville et de l'abandonner à 
la voiacité du monstre, qui, alors tout occupé de sa proie, donnait 
assez de temps aux habitants pour faire leur provision pour toute 
l'année. A cette nouvelle, le jeune homme, passionné pour les 
grandes et périlleuses entreprises , et mu par un sentiment de oom* 
passion pour ces victimes innocentes que le besoin général arracliait 
à la vie , à la fl^ur de l'Age et par les plus terribles tourments, ré- 
solut de rester près de la fontaine jusqu'au moment où le monstre 
sortirait de son repaire pour dévorer la jeune princesse; car c'était 
sur la fille unique du roi qu'était tombé ce sort malheureux. Il resta 
donc jusqu'au moment où la foule se dispersa; et lorsque la jeune fille 
fut tout à fait seule il s'approcha d'elle, et lui dit de se retirer pour 
qu'il la remplaçât : mais elle répondit que c'était impossible , car 
elle avait pitié de lui ; et que d'ailleurs tout le monde dirait en- 
i>uite que pour les autres filles il ne s'était pas trouvé de défenseur, 
et que, pour elfe qui était fille de roi, il s'en était présenté. Mais le 
jeune homme, épris de sa beauté et charmé des sentiments géné- 
reux qu'elle montrait d^ns un danger pussi imminent, fit tant qu'il 
finit par lui persuader de partir et de retourner chez son père. Quant 

à lui, il se mit à l'entrée de la fontaine, attendant l'arrivée do mon* 

24 



i78 GRÈGE CONTINENTALE IT HOREE. 

fttre, qui avait i peine montré sa (été liors de la source, que VinitépMe 
jeune homme fondit sur lui Tépée à la main et lui coupa la tète. 
Il ouvrit aoBsItdt la gueule do monstre, en détacha les sept langues 
qu'elle avait , les garda et Jet> ^ ^^^^ ^^ milieu de son chemin efi 
rentrant dans la ville. Un mallieoreui charbonnier, passant prèn de 
là, trouva la tdie et a*eu «impara ; ayant rencontré aussi la princesse 
sur le chemin de la ville, et l*a)fant reconnue, il la prit avec lui et fa 
contraignit, sous peine de la mort la plus prompte, à lui jofer qu'elle 
assurerait que c'était lui qui était son libératettr, qu'il avait tué le 
monstre , et quoi par reconnaissance, elle le voulait pour épotlx. 
La malheureuse princesse, ftircée de laire ce triste serment, refotimsi 
chex son père, qui, à la vue de sa fille Irien^aimée, rendit grâces à 
Dieu et demanda où était sou libérateur pour le récompenser. Elle 
répondit que c'était le charbonnier qui tenait la tète do monstre , 
et pria son pève de le lui aoconier pour épout. Le roi , quoîqtte 
bien (âché du clioix de sa fille, Ue put le Idi remiser, car fi Itil 
avait sauvé la vie, et 11 commença à préparer les ttoces et k fuire 
de grandes Invitations. Le Jeune homme, éionhé de tt qui se pas* 
sait, voulut voir de ses propivs yeox l'imposteur qui trompait aussi 
impudemment tout uti royaume* Il se procura ddno^ eiifrée an 
palais^ où 11 se fit présenter au futur de la princesse; mais, à sa 
grande surprise, il vit un homme grossier^ notr, et tout à fait in* 
convenant pour la fille d*uii roi. Plein d'indignaliofl, il lu) dessanda 
où était la tète du monstre qu'il avait tué , disfllit qu'il était curieux 
de la voir : l'imposteur courût avec la plus grande effronterie dans 
ufl autre appartement et la loi montra comme en triomplie ; 
mais k jeune liomme sortit de son manteau les sept langues » et « 
les elostaMt à la gueule du monstre, pria le roi lui«niém« de venir 
examiner cette télé et de se rendre ]uge dans cette afiaire» Le roi 
étonné de cette contestation fit veair sa fille, et lu menaça de sa ma- 
lédiction si eiie ne lui disait toute la vérité, et quel était en effol le 
véritable exterminateur. La prinoesae se vit alors forcée de conveatr 
de tout, d'autant plusqu'elle cra gnalt de se voirengagée à un liomine 
tout à fait indigne de son amour. Le roi fit aussitôt exiler le cliar« 
bonnier, ne voulant pas le punir plus sévèrament dans un jour de 
si grande réjouissance pour sa famille et pour tout son royaume | 
et il unit sa fille à son véritable libérateur, qui en était éper- 
dûment anaoureux. Plusieurs jours se passèrent daus les réjouis-> 
sauces* La princesse , qui n'abandonnait pas im seul moinent sou 
époux , voulant un jour ae baigtier, lui proposa, pendant sOn ab^ 
senoe, d'aller se promeuer dans les appartements du cliAtean qu'il 
D*«vailp«a euuore vus) il y eouseutit, eti s'avan^nt daua i'Hilé* 



1% PKTIT ROUGET SOliCIKm. H/O 

rieur, il remarqua un corridor à t'eiitrénaité duquel était une porte : 
il l'ouvrit» et?it4 son grand étoiinenient une plaine trèa^vaste, 
remplie de marbrea, perlant une forme haroaine; cette vue Té* 
tuDoa sans qu'il pût découvrir ce que cela signifiait. Se trouvant 
dan^ cette perplexité, il vit arriver une vieille fomrae qui resaem- 
blait k unfi fée. Il s'en approcha, la aaNia avec heaueoup de respect, 
et sur son invitation il s'assit à côté d'elle pour se délasser, dans 
Tespoir d'apprendre ce que signifiait cette multitude de statues de 
marbre. La vieille lui offrit une baguette qu'elle tenait, pour Taider 
à s'asseoir; il la prit avec la plus grande confiance, et resta aussitôt 
pétrifié comme les autres. La princasse, de retour cliez elle et ne trou- 
vant pas sou mari dans ses appartements, le fit en vain chercher 
dans tons les envirao^; çlle ftoupçoppsi, mM^ Vop lard, qu'il était 
tombé dans le piège de la vieille fée, dont elle ne lui avait pas dé- 
voilé les secrets. Mais laissons ipi celte qoalbeureuse pripcçsse 
pleurer sou époux victime de ^n imprudence^ et voyons ce qui se 
passa pendant tout ce temps dans la maison du pécheur. L'autrç 
ffla qui soignait tons les jours les deux cypiès vit tout d'un coup 
l'an d'eniL ae fi^ner et incliner sa olme; il soupçonna aussitôt la 
mort d« aoo ftira, ou du moins qaelqué grand danger, et aedéeid|i 
À monter à cheval et k «uivre l9s traces de ^n fràre dans l'espoir d'aiHr 
river à temps pour le secourir. Arrivé ddos la ville qui avait été té- 
moin des premiers exploits de son frère, il y trouva le roi et le peuple 
reconnaissants de tout ce que son frère avait fait pour eux , et 11 
s'informa bien de la route qu'il avait prise depuis. Ayant tout sn 
en détail » il eoumt se présenter au palais de sa belle*sœnr, où il 
apprit «usai racoident qui ét^it arrivé h son frère- Malgré toutes 
les objections que lui faisait le roi , i| s^ rendit aussitôt dans 
le palais de la vieille fée, et parvint, à force de rechercher dans Id 
foule des marbres h trouver celui qui avait la forme de son frère. 
Tandis qu'il s'occupait à chercher les moyens de le faire Tessusci- 
ter, s'il était possible, la vieille vint à sa rencontre, et s'assit en lui 
offrant aa baguette magique pour l'aider à s'Asseoir aussi ; mais ce^ 
lui-ciy qui s'était bien informé d'avanee d^ sa aupercberie , au lieu 
de prendre la baguette fit signe à son chien de mettre la vieille en mor- 
ceaux, et de cette manière il se sauva et en s^uva aussi beaucoup 
d'autres. S'étant ainsi défait de la vieille sorcière, il entra dans son 
château et trouva heureusement, parmi les autres choses qui avaient 
rapport h l'art de la magie, une bouteille dans laquelle il y avait de 
l'eau de l'immortalité. S'en étant rendu maître , il alla d'abord faire 
restuaeiter son frère, et puis toua lea autres, dont le nombre était 
tellement considérable qu'il s'en for ma une nation entière qui le ohol* 



S80 6RECB CONTINENT/ILB BT MOREE. 

Bit aussitôt pour roi , paisqa'il était leur libératenr à tous. Son 
frère retourna cbez sa femme, dont le père était déjà mort , et il 
guccéda paisiblement an trône. Ainsi , les deux frères forent les 
hommes les plus heureux du monde; et ils envoyèrent aussilôt 
chercher leurs parents pour passer le reste 4e leur vie avec eux. 
Voilà de combien de bonheur ftit cause le petit rouget sorcier. 



XIV, 

LA CLÎSOrKA. — BODONITZ A. 



Dès que la pluie eut cessé et que je me fus un peu 
séché , je quittai le khani de Gravia et remontai à cheval. 
Le soleil avait reparu plus brillant que jamais et toute 
cette belle vallée de la Doride, qui se développait sous mes 
yeux avec son beau Cépbise, m'apparaissait plus verte 
et plus féconde que jamais. Les flancs du Parnasse et du 
Callidrome qui encadrent cette riche vallée sont revêtus 
de toutes parts de ruines de châteaux antiques et de châ- 
teaux du moyen âge. La position de Gravia , au débouché 
d*un passage de montagnes et sur les bords de la Gravia , 
était trop importante pour avoir été négligée par les Hel- 
lènes ni par les Francs ; aussi trouve-t-on près de Gravia, 
d'un côté les ruines d*un château hellénique , et de l'autre 
côté, plus bas, sur la montagne, les ruines à*un château 
franc qui était peut-être celui du seigneur de Gravia qu'on 
trouve mentionné dans les lettres d'Innocent III '. Un peu 
plus loin en montant vers Dadi on aperçoit , près du vil- 
lage d'Agoriani , les ruines de deux châteaux francs qui 
commandent les deux sources du Céphise , et plus loin les 
ruines de l'antique ville de Liléa. Le charme que j'éprou- 
vais à parcourir au galop cette belle vallée m'avait fait 

1 Voyez liy. xv, p. 610, lettre ^7, une lettre écrite au seignenr 
de Gravia par Innocent TH. 



VArXEE DE LA DORIDE. S8l 

complètement oublier agoiate et guide, que j'avais laissés 
cheminants avecd'antres voyageurs vers le Galiidrome. Près 
du pont de pierre jeté sur le Géphise , je me retournai 
pour les chercher et ne vis plus personne ; ils avaient dis- 
paru à travers les replis des collines éloignées. Un paysan 
qni labourait un champ voisin me dit que je m'étais égaré 
de beaucoup et que je ne pouvais aller coucher ce soir^là ^ 
même h Bodonitza, qui est de l'autre côté du Galiidrome, 
et il m'engagea à aller coucher à Dernitza , dans la mon* 
tagne, au pied des plus hautes cimes, sur ce côté de la 
Doride. Je suivis son conseil et reçus ses instructions. J'a* 
vais à traverser cette vallée dans sa longueur, mais les prai- 
ries sont verdoyantes et la beauté du temps avait donné de 
l'ardear à mon cheval. Je laissai donc derrière moi les vil- 
lages pittoresques de Mariolates et de Soubala , le Platanos 
avec les ruines de son vieux château et le neigeux Parnasse, 
et me dirigeai vers Dernitza. Le Galiidrome , entre les es- 
carpements duquel est placé Dernitza , est d'une physio^- 
nomie toute différente de la chaîne du Parnasse. Dans le 
Parnasse tout est rocher, dans les chaînes du Galiidrome 
tout est terre végétale , belles forêts de pins , gracieuses 
pelouses jusqu'aux sommets les plus élevés. G'est à cette 
composition de son sol que le Saromata doit son nom de 
Galiidrome ou montagne aux beaux chemins. A moitié che* 
min, entre Glonnista et Dernitza, à une demi-heure avant 
d'arriver à ce dernier village, j'aperçus quelques ruines près 
du chemin. Une petite ^lise chrétienne avait été élevée 
sur les débris d'un temple païen ; mais, ^lise et temple , 
tout est en ruines aujourd'hui , avec la différence que les 
grandes pierres helléniques subsistent encore pleines de 
jeunesse , tandis que les murailles modernes ne laissent 
plus que quelques traces chétives et de la poussière. 

Il était temps que j'arrivasse à Dernitza , le temps s'as- 
sombrissait avec vitesse; et à peine étais-je entré pour 
prendre mon gîte du soir dans la maison qui me parut la 
plus propre , tout en haut du village*, qn'nne plqîe violente 

24. 



S82 GRECE CONTINEKTALE ET MOREE. 

recommença el dura pendant une bonne partie de la nnît, 
La maison que j*avais choisie était bien abritée. Au*^ea* 
•U8 de la bergerie , quelques marches conduisaient à h 
partie habitable , dirisée en deux compartiments ; le com- 
partiment des hommes et le compartiment des grains et 
fruits. Je pris place an milieu de la famille dans le com-« 
partiment des hommes , femmes et enfants ; je fis étendi^e 
mon tapis, me fis servir d'excellent lait et quelques fruits, 
et, au bruit de Torage qui battait mon toit hospitalier sans 
0*y frayer passage , Je m'endormis du meiMeur des som* 
meils. 

I^s luttes de la tempête contre la sérénité du ciel dorent 
peu en Grèce. C'est le soleil qui règne en maître; c'est le 
beau temps qui est Pétat normal. Au moment où les mou* 
tons , placés au^^dessoos de moi , s'échappaient avec em« 
pressement pour aller prendre leur repas parfumé dans le^ 
herbages rafraîchis par Tolrage de la veille, je sortis à 
leur suite pour respirer aussi Pair embaumé du matia, H 
voulais revoir d'une vue de mi-c6te cette opulente vallée 
de la Doride que j'avais traversée la veille. Je tournai en 
descendant les deux ravitts verdoyants que cfttoie lo aeu* 
tler et me dirigeai vers Giounista, Devant moi se dévriop** 
pait avec majesté la chaîne du Parnasse avec ses sonamets 
couverts de neige et dont les flancs accidentés préaeoteot 
tantôt les villages blancs de Soubala, de Mariolates et de Pla^ 
tanos, untôtles ruines beiléniquesde Liléa, et tantôt le vieux 
château franc placé derrière Platunos et les deux vieux 
châteaux d'Agoriani aux deux sources du Céphise. Des ré- 
servoirs sccrets-où s'infiltrent les eaux du Parnasse descend 
doucement le Cépbise* qui traverse cette vaste plaiue dans 
toute sa longueur, de l'ouest è l'est , pour aller ensuite de 
nord au sud chercher le lac Copaîs près des marais situés 
au pied d'Orchomène. La chaîne du Saromala, qui encadre 
cette vallée sur l'autre rive du Céphise, a aussi son intérêt 
historique et sa beauté. A une lieue derrière le viiiage de 
Glounista j'apercevais!*, sur un monticule qui se détache 



L\ cuaoumA. S83 

des hnutes montagnes du CaUidroine , un château franc 

fort bieo conservé et du plus heureux effet dans le paysage, 

A Tôuest de ee château , et à Textrémité de la vallée • 

s'ouvre la route qui conduit de Gravia aux Thermopyles 

on plutôt un peu au delà des Thermopyles en passant entre 

Elevterokhori et NevropoHs et entre les ruines d*Heraciea 

et de Damasta pour aboutir , pris de la caserne , au kham 

et au pont ancien d'Alamana. C'est par cette route que 

passèrent, en remontant jusqu'à Elevterokhori et à Nevro- 

polis et en redescendant de là par Drakospilia et près de 

Palœo-Yani, le corps d'armée perse qui , sous Hydrastes, 

tourna les Thermopyles et vint attaquer par derrière les 

5,000 Grecs échelonnés derrière lea 800 Spartiates qui 

sucQombaient si glorieusement aux Thermopyles en faisant 

face au corps d'armée principal des Persea. C'est par cette 

môme route aussi que passa le Brenn gaulois avec les siens 

lorsque, tout fier du butin de l'Italie, de l'illyrie et de la 

Macédoine , et ne po^ivant forcer les Thermopyles avec les 

120,000 heaumes d'infanterie et 15,000 de cavalerie qu'il 

tratnait, suivant Justin , après lui, il tourna le (^allidrome 

et, traversant la vallée de la Doride, se dirigea le long de la 

rivière de Gravia jusqu'à Topolias et de là jusqu'à Delphes, 

Vn intérêt historique plus moderne me prescrivait de 

prendre une autre route pour arriver aux Thermopyles. 

Je voulais arriver par Dernitza à Bodonitza et suivre la 

route qu'avait prise l'empereur Henri de Constantinoplc et 

que suivit probablement aussi , un siècle plus tard , la 

Grande*Gompagnie catalane en allant des Thermopyles à 

Thèbes, 

« Li empererea, dit Henry de Valeoeiennes continuateur 
de Ville-Hardoin (en parlant de l'empereur Henry de Flan- 
dres à l'année 1208), vint jesir à la Bondenice un mercredi 
au soir. Dont passa la Closure , et Gripbon le vinrent en- 
diner. Li empereres chevaucha tant que il est à Tbèbes 
venus'. ^ 

« Pag. 294 de mon édition, k la suite de loes itslair<NMflllia<« 



284 GRÈCB GONTINBFITAtE ET MOBEE. 

Ce mot de Glosure m'avait semblé devoir être la repro- 
duction du mot gre xXet«roupa , défilé ; mais où était celte 
Clisonra ? c'est ce qu'aucune carte ne m'apprenait Arrivé 
sur les lieux qui devaient en être voisins, j'interrogeai les 
habitants de Dernitza et lâi j'appris d'eux que , pour aller 
de Dernitza à Bodonitza , on passe entre deux montagnes 
une gorge qui n'est en effet connue dans le pays que sous 
son nom de Clisoura. Je fus tout à fait charmé de pouvoir 
à mon tour passer la Glosure comme mes compatriotes 
croisés 4 et montai à cheval avec bonheur pour aller la re- 
connaître. 

En partant de Dernitza , on continue è monter jusqu'à 
ce que s'ouvre devant vous ce qu'on appelle ici un diaselo, 
ou un port dans les Pyrénées , c'est-à-dire une ooyerture 
étroite entre deux pics de montagne, d'où on puisse redes- 
cendre dans les vallées. Les pics qui forment le diaselo de 
Dernitza sont des plus gracieux et des mieux ombragés du 
Gallidrome , et on ne l'a pas plutôt franchi pour pénétrer 
dans la Clisoura, que se présente un'spectacle vraiment ma- 
gique. Je m'étais imaginé ^trouver une gorge obstruée par 
des rochers et des précipices , et je voyais une route ser- 
pentant élégamment , bien qu'un peu rapidement, le long 
d'un ravin creusé par un torrent , à travers une forêt de 
pins majestueux, qui remontaient des deux côtés, du bord 
du ravin jusqu'au sommet des hauteurs qui enserrent le 
défilé. Dès les premiers pas , la vue , guidée par les deux 
flancs de la montagne, se prolonge bien au delà des limites 
du défilé. Là s'étend la jolie vallée de Bodonitza ; et tout au 
milieu, surgissait, comme pour m'étre plus agréable, un pla- 
teau surmonté du vieux château français des marquis de 
Bodonitza. Mais ce plateau et ce château, qui sont jetés dans 
la vallée inférieure, n'arrêtent pas la vue, qui se porte bien 
au delà, et découvre la noler, la belle mer azurée de Grèce, 
enfermée comme un lac entre le golfe Malliaque et le golfe 

historiques, généalogiques et numismatiques sur la principauté 
française d^Achaye, 



LA CLISOURA. 285 

de Talente, par la chaîne de TOthrys d'une part et par les 
monts de TGubée de l'autre, et enfin, comme pour ajou-» 
ter un dernier trait de perfection au tableau , le gracieux 
canal d*£ubée s'ouvrant entre ces deux golfes et ces monta* 
gnes, et conduisant Tœil jusqu'aux îles de Skiathos, Sko* 
pelos et Skyros, et à la haute mer. 

Je restai long-temps en admiration devant ce beau ta- 
bleau , auquel ne manquait pas l'effet' du soleil , et je 
m'engageai dans la Glisoura. La vue y est restreinte par 
les courbures du rayin et par l'épaisseur de la forêt qu'on 
a à traverser; mais, pour être plus rapprochée, la perspec« 
tive n'en est pas moins fertile en beautés de toute nature, 
tant sont féconds les flancs de ces montagnes où la végé* • 
tation se montre avec la même puissance depuis les colli* 
nés inférieures jusqu'aux croupes les plus élevées. En 
sortant de la Glisoura , la vallée s'ouvre enfin dans toute sa 
grandeur. Les Thcrmopyles continuent à gauche, les monts 
de Garya à droite , le Gallidrome en arrière , et en face est 
la vallée de Bodonitza ondulée de collines verdoyantes, avec 
son château gothique siégeant fièrement au centre, etau delà 
la mer, et un horizon de montagnes. Je conçus alors tout ce 
que pouvait avoir d'importance le possesseur d'une pareille 
seîgneorie, placé à la marche ou frontière de la principauté 
française d'Achaye, ainsi que l'indique son nom de mar- 
quis de Bodonitza, sous lequel il figure au nombre des hauts 
barons jusqu'aux derniers jours de l'existence de la prin^ 
cîpauté *. G'était à lui qu'était confiée la garde des Ther« 
niopyles, et son fief s'étendait le long de la mer, depuis ce 
passage jusqu'au delà de Sideroporta , au delà de Palœo* 
cbori sur le golfe de l'antique Daphnuse. Le marquis de 
Bodonitza se trouvait ainsi le seigneur des deux Locrides, et 

^ Il est désigné encore dans lé dénombrement de 1391 parmi les 
dommages des barons sous le nom de marquis de Bondenice (p. 298 
de mes Éclaircissements historiques, géologiques et numisma" 
tiques sur la principauté française d'Achaye, t. i). 



386 GRFXE CONTIHfiNTALE ET MOREE. 

le succMseur naturel d* AJax , fils d'Ofiée , et de Ménétim 
pore de Patrocle. 

JLe château est aujourd'hui ruiné ; mais ses ruines soat 
grandes, et elles couvrent tout le plateau. Les murs d'en* 
ceinte et deux tours restent complètement debout, et dans 
ces murs on reconnaît aisément les traoes des diverses es^ 
pèces de construction hellénique , romaine, bysaotine et 
franque. La partie inférieure est tout hellénique alentour 
du plateau, et celles de ces grandes pierres qui avaient été 
renversées ont été relevées par les Francs et distribuées où 
ils ont pu dans leurs murailles et leurs tours carrées. La 
porte intérieure est bdlénique aussi et me rappela la porte 
antique, dite cyclopéenne, que j'avais vue à Arpioo, patrie 
de Cicéron, dans le royaume de Naples. Elle est composée 
de six pierres dont chacune a deux mètres de hauteur sur un 
mètre soixante^dix centimètres de largeur et soixante cen- 
timètres d'épaisseur. Les deux pierres du haut se rencon- 
trent è angle aigu. A l'intérieur de la forteresse sont denx 
citernes et les restes d'un conduit en briques; peut-être do 
temps de Justinien, qui, suivant Procope, fit rétablir beau« 
coup de forteresses de ce coté de l'empire. A l'aide de ce 
conduit , on pouvait profiter dans le château des eaux de 
la fontaine placée de l'autre côté du ravin, sur le penchant 
d'une petite colline qui vient expirer au pied de celle-ci. 
Les eaux de cette fontaine sont des plus pures et des meiU 
leures du pays, ainsi que je m'en convainquis en vidant 
avec bonheur trois coupes â la source même. Une petite 
église de construction franque , avec une fenêtre en ogive 
au milieu des murs du monument, atteste qu'ici ont passé 
d'autres hommes, d'autres moeurs, un autre culte. Suivant 
Meletius le géographe, Bodonitza serait l'antique Opus, 
capitale des Locriens Opuntieps; mais cette opinion me 
paraît tout i fait sans fondement. Strabon décrit fort exac^ 
tement la situation d'Opus et celle de la baie opuntienne, 
et il paraît évident qu'Opus, patrie de Patrocle, se trouvait 



BUAQUI8AT DE BODONITZAé 287 

près de Taiente, Tis-à-?is de Gaidouro-Nisi, et siir reinpb- 
cernent du village actuel de Oardinitaa. 

J'allai me reposer quelques instants chez le dîmarque^ 
vieillard de fort bonne mine, qui demeure dans le bas da 
la vilte» Sa maison serait d'assez bonne apparence s'il y 
avait &k dehors pour y monter une échelle moins délabrée 
qUe celle qui sert d'escalier ; mais les Grecs ne savent en<- 
Gore où ni comment placer un escalier. On construit d'a-^ 
bord la maison sans s'en occuper^ puis^ quand tout est âni, 
oo le place en dehors tomme on peut La famille du di> 
marque était réunie dans une seule chambre, tous et fou* 
tes étendus à l'orientale sur des tapis. Us se letèreat à 
mon approche, et, sachant que les Francs ont l'habitude 
de s'asseoir un peu haut, ils m'apportèrent, pour tenir lieu 
de chaises qui manquent encore , trois bons coussins que 
l'on disposa l'un sur l'autre près du mur, de manière à me 
former un siège fort commode. Puis la jeune et belle fille 
du diiliarqtie me serrit elle-même le giyko, i*eau frafche et 
le café , et me présenta ensuite gracieusement la longue 
pipe , et je me trouvai aussi à mon aise que parmi les 
nmos» tant l'hospiulité se montre partout en Grèce tftec 
âisAtice et botine grâce , et semble pluiAt la satisfooiiMi 
d'un plaisir que d'un û^ftAr, Pendant qâe j'étais assis h 
câoser are^ oes bonnes g^s^ j'avais etivoyé des eiplorA-' 
tears dans le lattage pour s'enquérir des antiquités^ pier-* 
re» gravées « médailles et gaiiettes (petites itionnàies de 
cuivre) ifoe Ton pourrait avoir à vcnâre< On m'apporta 
ifÊ^neê pierres gi^vées, mais d'une méiiôcre eiécution et 
de l'êpoqtie romaine ; des monnaies by tontine en grand 
nombre, que je ne recherchais pas; quelques médaille des 
anciens Opttutietts , dont l'uHe me ptot, et bon ooftibi^ 
de deniers tournois des princes français de Morée et des 
docs français d'Athènes^ parmi iesqtiels je choisis lesmieut 
iM>nsertés» Leurs demaaées ne tne pâturent pas trop dérai^ 
sonnaMe» et wm» nous séparâmes fort satisfaits les nas des 
atitres. Je tt»ierei«i ensuite U dimarque et m famiHa de 



988 GHË€E CONTINENTALE &T MOAÉE. 

leur bienveillante hospitalité , me fis amener mes cbevaax 
et quittai Bodonitza. Plusieurs fois j*y suis revenu depuis, 
et toujours avec un grand plaisir, même lorsqu'égaré pen- 
dant h nuit» en tournant la pente des coteaux, je me re^ 
trouvais arrêté, tantôt par on rocher sur le bord d'un tor- 
rent que j'avais quelque temps auparavant traversé à g;né, 
tantôt par un précipice inattendu placé sur un revers de 
collines que j'avais gravi à grand'peine ; mais alors la vue 
de la mer et des montagnes d'Eubée éclairées par un éda* 
tant dair de lune me remettait bientôt sur la voie, et je 
rentrais sans encombre, heureux du souvenir de mes ion-* 
gués courses. 



XV. 



UNE SUCRERIE FRANÇAISE EN GRÈCE. — THRONXUM 

ET LA LOGRIOE. 

£a route de Bodonitza à la mer traverse on pays ma- 
gnifique. Les vallées sont arrosées par dés cours d'eau et 
les pentes des montagnes offrent comme une délicieuse 
forêt où toutes les herbes et tous les arbres sont en fleurs, 
et où je respirais tous les parfums du printemps. L'arbre 
de Judée avec ses bouquets de lilas y croît à l'égal des 
plus beaux arbres de nos climats; le genêt d'Espagne cou- 
vre tous les rochers de ses immenses buissons diaprés de 
fleurs jaunes et s'entremêle aux sauges colossales et aux 
plantes les plus odorantes. En présence de cette variété 
de fleurs qui embaument l'air, on se croirait transporté 
dans le plus riche de nos vergers français au mois de mai; 
mais les vergers ici sont des forêts gracieusement jetées 
sur le penchant rapide de la montagne , et les cours d'eau 
qui les traversent serpentent et retombent partout en 
mille cascatelles« La colline qui descend dans la vallée 



LOCAIDE. 289 

après le village de Kalyvia offre surtout le pays le plus fc- 
coud , le mieux boisé que je connaisse. Il n*y a pas un 
pouce de la montagne et de la vallée qui ne soit recouvert 
de bonne et profonde terre végétale et de la plus épaisse 
verdure. Les calzopia » ou arbr<^s de Judée , sont là sur 
leur sol malernel. Dans plusieurs parties de cette riche 
vallée la verdure de ces grands et beaux arbres et de ces 
jolis arbrisseaux se maintient toute Tannée , et le chêne 
lui-même y conserve ses feuilles pendant des hivers doux 
comme Test notre plus doux printemps. £t toutes ces 
terres fécondes, et tous ces beaux ombrages , et ces déli- 
cieux parcs et vergers naturels sont pour ainsi dire sans 
maître ! Au milieu de cet abandon de tout bien , ce n'est 
que bien rarement que se fait sentir la présence de 
rhomme, par Taspect de quelques terres ensemencées de 
blé ou par quelques kalyvia de chaume distribuées çà et 
là et défendues par des chiens de Thessalie à Thumeur re- 
doutable, contre lesquels un bon pistolet n*est jamais horà 
de saison. Les prairies y sont toutes épaisses et fécondes , 
mais d'une fécondité spontanée qui ne doit rien aux irri* 
gâtions artificielles ou aux coupes opportunes; car per- 
sonne n'y travaille, n'y sème et n'y recueille. Celte partie 
de la Grèce se distingue entre toutes les autres par la sève 
active de végétation dont jouissent ces pays, plus riches 
et plus pittoresques en même temps. 

À mi-chemin vers le golfe de Lamia, s'embranchent 
deux routes qui, de Bodouitza et des versants du Kaliidrome, 
conduisent vers la Thessalie et vers la Locridc : l'une a 
gauche mène au glorieux passage des Thermopyles; l'au- 
tre, à droite, mène h un lieu qui n'a de nom ni dans 
rhisioire ancienne ni dans l'histoire du moyen âge , mais 
qui a au'^si son avenir peut-être , et qui , dans les fastes 
pacifiqu s de nos nations modernes, pourra mériter d'être 
mentionné un jour parmi les éléments de richesse et d'à- 
niélioration decepays nouveau. Ce lieu, désigné sous le nom 
de Kainourio-Khorio ou le Nouveau-Village, est celui où 

25 



290 GREGE CONTINENTALE ET MUREE. 

vient d'être fondée par des spéculateurs français tme sucrerie 
de sucre de betteraves. J'avais là à satisfaire on intérêt plus 
récent, mais plus national aussi. L'ancien fief français qui 
dominait tout le littoral des Thermopyles et de la Locride 
a disparu , et une nouvelle puissance, celle de Tindastrie, 
portée sur une partie de ce même littoral par des compa- 
triotes des anciens feudataires de Bodonitza, cherche dans 
ce moment à faire succéder son utile domination à la do- 
mination violente qui soumettait tout à Futilité d'an seul 
Aux tours de vigie, où veillaient des soldats toujours armés, 
ont succédé de hautes cheminées en forme de tours car- 
rées , destinées à alimenter perpétuellement une grande 
usine de sucre de betteraves. La betterave, si ridiculisée à 
sa naissance, si contrariée aujourd'hui dans sa marche 
après avoir été si démesurément encouragée, veut étendre 
maintenant ses conquêtes en dehors du pays de sa nais- 
sance , et , de la France , veut aller s'implanter dans le 
reste de l'Europe et donner à la fois , si elle peut réussir, 
un nouveau débouché à la richesse industrielle , à la ri- 
chesse agricole et à la richesse commerciale. J'avais appris, 
en allant de Malte à Syra, que plusieurs ouvriers français 
se rendaient en Grèce sur le même bâtiment que moi pour 
aller s'employer dans une raffinerie dont l'existence m'était 
ainsi révélée, et mon attention en avait été vivement 
éveillée ; j'avais rencontré dans les bois du Pentélique, en 
revenant de Marathon à Athènes , d'autres ouvriers fran- 
çais se rendant par Oropos à ce même établissement , et 
j'avais promis au fondateur, M. Roberiy, qui m'avait beau- 
coup parlé de ses projets à Athènes, de m'arrêter quelques 
jours dans sa manufacture à mon passage en Locride. Je 
laissai donc la roule qui mène aux Thermopyles de Léo- 
nidas et m'acheminai vers la sucrerie française de sucre de 
betteraves de Kainourio-Khorio. 

Des dernières parties de la chaîne du Kallidrome , on 
Voit se développer devant soi une vaste plaine de près de 
deux lieues de profondeur jusqu^à la mer, et d'environ six 



lieues de knigoeiir entre le Sperehius et le Boagrius , qui 
toos deux vieaoeat se jeter dans le golfe de Lamia. Le» 
eaax torrentueuses du Boagrûis formaient dans cette sai- 
son ua lit vaste , mais assez profond ; je les passai à gué 
au-dessous de Throoium. Ces passages sont parfois as$e:s 
dangereux en Gr^ ; les lits des torrents sont larges et 
encoait>rés de fragments de rochers ; leur cours est rapide» 
et si un cbe^al faisait une chute il serait assez difficile de 
lutter contre la rapidité des flots au milieu de ces pointes 
aiguës de rochers. Quelquefois aussi ^ quand on n'a pas la 
léte ferme et qu'on ne prend pas le parti de fixer ses yeux 
sur U rive sans regarder l'eau » ce torrent qui coule rapi* 
dément vous laisse croire qu'au lieu de le couper vous 
êtes entraîné par lui ; on est f^ris alors d'une espèce de 
vertige qui pourrait amener une chute dangereuse. C'est 
ainsi qu'un jour, dans les eaux de TAlphée, près d'OIym^ 
pie , un de mes guides perdit la tète , tomba de cheval , et 
ne fut sauvé que par un berger que j'avais eu la précau** 
tion de faire marcher avec nous dans l'eau pour indiquer 
le gué. Je tins bon contre le Boagrius , qui luttait pour 
m'entratner, comme autrefois le fleuve Scamaodre s'élan* 
çait pour engloutir Achille a en mugissant et soulevant ses 
flots couverts d'écume, de sang et de cadavres^»Le Boa- 
grius n'entraînait que les débris des asphodèles , des lau* 
Tiers-roses et des autres plantes de la montagne, et je n'eus 
pas besdn du secours de Yulcain et de ses feux pour ar« 
river è l'autre rive. De là on aperçoit, de loin, et sur le 
bord de la mer, une longue ligne de murs blancs avec des 
toits en tuile rouge , et au milieu , hautes et puissantes 
comme des tours crénelées des temps féodaux , les chemi* 
nées de la sucrerie de Kainourio. Ce fut comme un phare 
qui me montrait ma route. Je me mis au galop dans cette 
belle plaine , et au bout d'une heure au plus j'arrivai parmi 
des compatriotes parlant la langue de France» dans la sucre- 
rie de betteraves de Kainourio-Khorio. 
* ilioikf cliant xxi , vers 324. 



292 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

M. Roberty me fit le plas cordial accueil , et me montra 
tout son établissement en détail. Cette vaste entreprise doit 
son origine à une société d'actionnaires parisiens auxquels 
sont venus depuis s^ajouter des actionnaires grecs et molda- 
ves. Le gouvernement grec a concédé à cette société , pour 
vingtans,moyennant7,000 francsde loyer annuel, huit cents 
hectares de terre dans cette belle plaine de la Locride. Là, 
tout en face du canal de Trikeri , dans une situation aussi 
belle que bien appropriée au commerce , non loin de la 
baie de Paloeo-Khori, où peuvent s*arrêter les bâtiments 
arrivant d*Â8ie par le canal d*Eubée , près de la chaîne du 
Knémis, qui forme un rempart contre les vents et porte 
de vastes forêtô , près aussi de la riche plaine du Sperchius, 
qui ouvre une route facile vers ta Thessalie, on a choisi à 
cent pas tle la mer remplacement où devait être bâtie la 
future manufacture. La première pierre de l'usine avait 
été posée le 24 décembre 18&0, et, grâce à l'activité ex- 
trême mise dans les travaux , ces bâtiments étaient presque 
complètement terminés au moment où j'y arrivai, le 
l*' mai 1841, et les machines étaient déjà presque toutes 
placées et prêtes à fonctionner. Il y avait d'énormes ob- 
stacles à vaincre pour fonder un semblable établissement; 
mais M. Roberty est doué d'une rare activité et d'une 
grande persévérance , et il est enfin parvenu à triompher 
des difficultés que lui opposaient les hommes et les choses. 
Tout était à créer à la fois dans un pays si neuf. Quelques 
ouvriers français se multiplièrent pour guider et former 
les ouvriers grecs , avant même qu^aucun des chefs et de 
leurs co-travailleurs comprit encore la langue que parlait 
l'autre. Les rochers du Knémis et les ruines de Thronium 
fournirent la pierre; les forêts de Palœo-Khori et de Bo- 
donitza donnèrent le bois de construction. Les tuiles furent 
confectionnées sur les lieux , ainsi que les planches et les 
poutres. Des maçons albanais arrivèrent en bandes de la 
Turquie , et en quatre mois les bâtiments de la manufac- 
ture et deux lignes delJbâtiments placés des deux côtés pour 



KAINOUaiO-KHORIO. 293 

le logement des maîtres et ouvriers s'élevèrent comme par 
eDcbantement. Oa me donna une de ces chanibres, dans 
Taile située en vue de la mer, et je m*y trouvai aussi com« 
modément logé que je Faurals été en France. On m'avait 
dit à Athènes que je ne trouverais rien encore de com- 
mencé , et qu'il n'y aurait pas même de chambre pour me 
loger; cependantje trouvai deux lignes de maisons de vingt 
chambres chacune, entre deux jardins,et des bâtiments élevés 
et couverts , aussi étendus que ceux d'une des plus vastes 
exploitations de nos domaines normands. Les communica-* 
tions sont encore très-difficiles entre les provinces grec« 
ques. De Livadîa à Kainourio , il faut franchir le Parnasse 
et le Knéfflis , semés de rochers et de précipices , et tout 
voyage à travers ces montagnes est non-seulement fati- 
gant, mais souvent dangereux. Il n'est donc pas étonnant, 
même sans parler de l'envie que l'on porte en général à 
tout grand établissement naissant , qu'on ait nié l'existence 
de ce que je voyais alors debout devant moi. M. Roberty 
et moi , nous parcourûmes à cheval les terres concédées à 
la manufacture , et là m'apparurent d'autres obstacles dont 
une grande énergie peut seule triompher. 

A peu de distance de la manufacture est un marais 
formé par les cours d'eau qui descendent du Knémis à la 
mer, et qui , faute de pente suffisante, se perdent dans les 
prairies. Le vent qui sort de la gorge de Thronium et 
passe sur ce marais s'imprègne à la chute du jour d'exha- 
laisons dangereuses. Il est facile sans doute d'assainir ce 
marais, en pratiquant des saignées à la prairie et en faisant 
couler les eaux jusqu'à la mer, qui est voisine ; mais, pour 
avoir négligé cet assainissement , on s'est exposé à une 
épidémie qui a moissonné beaucoup de monde , et il a 
fallu l'énergie de M. Roberty pour résister à ces nouveaux 
fléaux et pour s'occuper, quoique malade , du prompt as- 
sainissement de ces lieux , assainissement assuré aujour- 
d'hui. Des terres avaient été concédées par le gouverne- 
ment; mais, par suite de l'organisation défectueuse d'une 



t94 GRÈCE CONTIKIlirrAI*! Wr IIOREE. 

lociicé p^tiqiie wml n^v«Ue qoe l'eit la société greocpie« 
let terres étaient souvent possédées ou cultivées par le pre* 
mier occupant. Une juste mesure de conciliatîoii et de fer- 
meté de la part de M. Roberty, soutenu qu'il était par l'appui 
bienveillant des auiorités locales , n'a pas tardé k aplanir les 
voies vers le bien. Les gens du pays ont d'ailleurs compris 
tous les avantages que devait apporter à leur agriculture 
Fexistettce d*on établii«ement considérable bien dirigé et 
occupé par des ouvriers français, qui, s'ils travaillent beau^ 
coup , aiment aussi à bien vivre et dépensent largement. 
Déjà un peu de mieux se fait sentir dans les environs , et 
on remarque une grande différence entre les habitations 
grecques du village voisin et celles des villages plus éloi- 
gnés. Les chambres sont plus propres et mieux aérées i l'u- 
sage des chaises, des tables, des matelas , inconnu à quel- 
ques lieues de \ï , s'y répand de jour en jour. La nourri* 
tare y est plus saine et plus abondante. Si cet établisse- 
ment prospère, ce bien* être s'étendra rapidement h tous 
les environs; car ce pays est merveilleusement situé pour y 
appeler les étrangers. Tous les versants inférieurs du Kné« 
mis sont couverts de forôts , et des sources d'eau minérale 
qui jaillissent du pied des rochers, près de Palooo-Cbori , 
permettent d*y établir des bains d'eau thermale. Un bateau 
à vapeur qui irait de là k Porto-Raphti , à cinq lieuos d'A* 
thènes, en passant sous le pont un peu étroit de i'Ëuripe , 
à Chalkis, transfoijnerait complètement ces riches campa* 
gnes de la Locride , et , en peu d'années , elles pourraient 
être couvertes de petites maisons d'été. J'ai rencontré \k 
des sites charmants. Ces améliorations réagiraient bien 
vite sur une population aussi active et aussi intelligente 
que la population grecque. J'ai vu moi-même qu*au mo* 
ment de mon arrivée l'esprit de jalousie avait déjà disparu 
pour faire place à l'esprit d'union. J'en eus une preuve 
frappanle à l'occasion d'une fête curieuse à laquelle j'assis- 
tai le lendemain dimanche 2 mai, 
M. Roberty avait annoncé que, pour célébrer l'anni- 



• 



versaire de la Saiat-Pbilippe» il iuYiUit ce jour-là tous les 
employés de sa manufacture-, maîtres et ouvriers , Français, 
Italiens, Allemands, Anglais, Grecs, Albanais et Bulgares, 
à une partie de campagne dans une belle forêt siluée au delà 
de Tbroaium, Je fus invité aussi et fus cbarmé de cette 
occasion qui s'offrait à moi de satisfaire amplement ma 
curiosité. 

Nous partîmes tous h pied, au nombre de plus de 
soixante. Nous traversâmes le Boagriusi ou Plataoia, k 
Taide d'arbres morts jetés sur les rocberrdu torrent, et 
nous remontâmes son cours en laissant Tbronium à notre 
gauche. Plusieurs fois nous eûmes à traverser au milieu 
des bois la Plataoia et ses affluents k Taide de ponts impro* 
Tîiés» Ces torrents au cours si incertain sont un des grands 
obstacles qui empêchent lesvoyagesàpiedenGrèce, qu'il 
est si aisé pour tout le monde de £»ire en Suisse; il faut des 
chevaux pour traverser sans cesse les torrents et les bords 
des vadtoSf ou terres marécageuses. Nous continuâmes II 
cheminer à travers des bosquets remplis de fort beaux ar- 
bres jusqu'au pied de la montagne de Basilissa , qui sépare 
cette vallée de la belle et vaste vallée de Livadie. Pouque* 
ville a cru ï tort que la montagne appelée Basilissa était 
plac^ dans les Tbermopyles mêmes , et qu'elle devait ce 
nom au souvenir de l'invasion armée du grand roi. JLa Ba* 
siUssa est fort en avant des Tbermopyles et très-^éloignée 
de la route qu'a suivie l'armée persane* Nous nous arrêta^ 
mes enCn dans une situation charmante , que nous indiqua 
un berger, près d'un village qui a conservé, dans son 
nom de Komnina , le souvenir de la domination des Corn** 
néne. Une source d'eau excellente jaillissait de terre, et, à 
peine née , elle allait, à quelques pas de là, confondre ses 
eaux avec celles d'un torrent , qui se repliaient autour d'un 
tertre frais et en faisaient comme une petite île de ver- 
dure. De beaux arbres aux formes les plus pittoresques 
ombrageaient de toutes parts cette pelouse. £u peu d'in- 
stunts un campement fut dressé. Les branches feuillues 



996 ^ GRECE CONTINEIVTALE ET MOREE. 

tombèrent soas les yatagans et les haches. Nous avions été 
accompagnés dans notre marche de deux pavillons , ie pa- 
villon français et le pavillon grec , qu'un Français et un 
Grec faisaient flotter au-dessus de nos télés. Arrivés à no- 
tre station , ils s'élancèrent au plus haut d'un grand chêne, 
et sur la plus belle branche ils les déployèrent gracieuse- 
ment. On s'occupait pendant ce temps des préparatifs du 
repas, et, en vérité, je crus assister à un repas homéri- 
que. Des moutons composaient le fond de ce dîner de 
campagne. Pendant que quelques pallikares, habitués à 
des festins de montagne , faisaient tomber des arbres pro- 
pres à alimenter un grand feu, amenaient quelques troncs 
ou gros rameaux desséchés par l'âge , taillaient les petites 
branches émincées en broches, et allumaient des branches 
pour préparer d'avance des charbons ardents , leurs com- 
pagnons saisissaient les moutons amenés vivants , les égor- 
geaient près des eaux du torrent, les attachaient à un ar- 
bre , les dépouillaient en un instant de la peau , comme le 
Faune dont on voit la statue au musée de Naples , net- 
toyaient leurs entrailles, et frottaient les moutons de graisse 
et de sel , en appliquant sur leurs flancs les deux rognons. 
Ainsi préparés, les moutons étaient embrochés dans un 
long pieu que tournait un pallikare devant un énorme feu 
qui flamboyait en plein air , tandis qu'un autre les frottait 
avec la graisse appliquée à une longue branche de myrte. 
Les entrailles, enveloppées autour d'une baguette de fusil 
et bien nettoyées etépicées, sont braisées plus promptcment 
et forment un mets véritablement excellent appelé kou- 
Heuretze. Il faut environ une heure pour cuire le mouton 
entier , et plusieurs moutons rôtissaient à la fois sur les 
trois côtés de chacun des grands feux qu'on venait d'allu- 
mer. Un coup de doigt appliqué fortement au défaut de la 
cuisse et séparant les chairs , et le refroidissement , au mi- 
lieu du feu le plus ardent, de l'os qui sort de l'estomac, 
prouvent que la cuisson est à point. Un Européen s'imagi- 
nerait que, cuit sitôt après être (ué, un mouton doit faire 



KAINODRIO-KnORIO. 997 

un fort mauvais mets et que la chair doit être fort dure ; il 
n'eu e6t rien , et ce mouton , préparé ainsi à la manière 
homérique, est tendre et succulent. 

La table est tout- aussi champêtre que le repas. On abat 
un énorme amas de feuillage , que dans ces lieux frais et 
inhabités n'a jamais souillés la poussière. On en fait une 
sorte de lit de deux ou trois pieds de hauteur , et ce lit de 
feuillage, c'est la table; cbaeun s'assied alentour sur un 
antre lit de feuillage recouvert de sa talagani. Des oignons 
verts, des œnfe durs et du pain sont placés devant chacun 
des assistants ; puis un pallikare saisit le mouton, et de son 
yatagan sépare les membres et les jette sur la table de feuil- 
lage. La tzitza de bois circulait pendant ce temps à la ronde 
pour huïnecter ce repas avec d'excellent vin d'Ëubée. 

Autour de cette table rustique étaient assis des hommes 
de toute nation , Grecs, Turcs et Francs ; c'était un mé- 
lange curiemt de toutes les langues et de toutes les races, 
et les notables du village voisin étaient venus se joindre en 
amis à notre fête. Les Grecs pauvres soat peu habitués à 
sortir de leur vie régulière d'abstinence; ils ne peuvent 
jamais, ainsi que nos ouvriers , compter sur un travail ex* 
iraordinaire pour compenser une dépense extraordinaire 
qu'ils auraient faite , ils sont donc toujours fort réservés 
dans leurs plaisirs. Les Albanais sont plus insouciants de 
l'avenir et plus expansifs , plus bruyants aussi dans leurs 
moments de gaieté. Nous ftmes chanter des chansons fran- 
çaises, grecques, albanaises et bulgares. Un jeune gar- 
çon albanais de treize à quatorze ans, à la voix de fausset 
extrêmement tievéeet qu'il forçait de son mieux , entonna 
la chanson albanaise, tandis que ses compatriotes, assis en 
cercle autour de lui , répétaient le refrain en chœur. Les 
airs bulgares sont plus vib et plus saccadés que les airs 
grecs; les airs grecs sont toujours dits par les beaux 
chanteurs avec un accent nasillard qui en détruit outra- 
geosemeat la mélodie, ilïnq ou six de ces airs auraient 
mérité d'être recueillis; c'est une mélodie simple et sans 



SM GRÈCE OWffiHBltTAU MX «OREE. 

accotd partait, mate parfois use iéée maaicde aaaei gfik 
cîeoiê i*y fait joor. Après lea diasts on porta les leaalft: 
celui du roi de France, ponr la lète duquel oooi étimê 
tooa réuiiif , et celui do roi de Grèce, sur le territoire du- 
quel était yenoe t^implanter cette nouvelle coloiiie iiidii^ 
trielle , et de nombreux pdychrooia firrat retentir les 
à la auito d*uBe petite aHocution qoeje en» devoir 
k mes compatriotes k cette occasion. 

«Deux (ms d^, leur dis-je, et dans des temps Ues 
éloignés et bien diSArents des nôtres, nos compatriotes de 
la terre de France ont porté lenrs pas en ces mêoMS lieix* 
Ils s'y présentèrent alors Fépée à la main et fraacfairem les 
montagnes qui nous apparaissent d'ici , et lesTfaeruopyles 
au nom si héroïque. 279 ans «vant notre ère, us chef dV 
ventnriers gaidois , qne les anteors anciens désigncBC avec 
son seul titre de Breonus on chef de guerre , après avoir 
ravagé TltaKe, riUyrie, la Pannonie, laThraee, la Ma* 
cédokie, arriva danà ces montagnes ponr se frayer on pas« 
sage Jusqu'au trésor du temple de Ddpbes. Arr^ un in- 
sunt an passage des Thermopyles , de ce côté de la naén» 
tagne , le Brennus s'avança avec &0,000 hommes de pied 
et de cheval par un chemin plus hardi encore, et, s'é» 
levant par les ravins à la droite du Kallidreme ou Saromata» 
dont les derniers versants viennent expirer ici , il débou* 
cha dans la plantureuse vallée du Géphîae, et arriva avec les 
siens sur les flancs élevés du Parnasse , où se trouvaient le 
temple vénéré de Delphes et ses trésors, et ils pillèrent 
tout. C'était là d'odieux triomphes de Fatidace et de la bar« 
barie , de. ces triomphes qui ne laissent après eox que des 
Itirmes ponr les opprimés, des mdédietioos pour les op- 
presseurs. 

» Quinze cents ans plus tard , le aèledes croisades avait 
armé des milliers de Français et les poussait à la déli- 
vrance du Saint-Sépulcre. Le malaise qu'on éprouvait cfaex 
sol , et le désir pour les at nés ambitieux d'augmenter leur 
nom et leor puissance , ponr les cadets pauvres de se foire 






IUUNODftIO-&H6ftlO. M9 

na domine à esx , pour ie peuple inûtatettr des villes de 

marcher seton Tesprît an temps^ pour le peuple des aerfe 

d'échapper par la licence des campsàTo^ression domesti* 

que des maîtres 9 tsutes ces causes, ploi encore que Tar*- 

deiir rdigîevse, son^ot à i'épeqcK de la croisMle de G(MUh 

tantiBopie , appelaient les Français sons les drapeaux de la 

guerre sainte. En idtent à Jérusalem, Ils s'éUmA arrMs 

devant ConsUMifim]^, qu'Us oonquirent en i20ii , et ib 

firetrt ici on empire français arec des cbefe français» des 

comcmies françaises, des oMurs françaises. Tooies les 

fyroYHices de Fempire grec fiaient partagées entre les nô^ 

tresL A rHémns, où 6»ssait l'empire, oommença le 

royftoflie de Macédoine on deSatonlqne. Là oà finissait le 

royaiMde de Satenique , à la cbaîne snpérieure de TOBu, 

que Tmis toyez de? ant tous blanchi de neiges , œmmença 

h prîneipaoté française de Morée on d'Adkaye , qiâ oom^ 

prenait , afec tout k territoire de la Grèce actoette , ks 

Gyclades, les Sporades et les ties Ioniennes moins Gorfoo» 

La partk de Tarmée française qui se détacha ponr q)érer 

cette oonqo^te passa par ce même détroit des Thermopylea» 

placé i deux pas de nous. Au delà de cette colline où nous 

soBimes est h ooHine et ie cbâteau-iort de Bodonit2a , que 

Tons connaissez ts«is, et cà ils fondèrent un marquisat 

ponr Tnn d*ent ea le diargeaot de la défense de la frmh- 

tière. An ddà de ce détroft qui se développe si gracieuse*^ 

ment sons vos yeox apparaît k pointe de cette féconde et 

beik fie d'£«bée, ornement principal de votre vallée; et 

nn peu plus Mn est k port d'Orèos « où ils fondèrent pour 

nn autre des knrs nne baronnie dont une forteresse en 

mines indique Remplacement Ib occupèrent ainsi toitt 

les lieux forts et dominèrent ce pays pendant trois siècka. 

Mais Tesprit de rivalité mit bientôt la désunion entre les 

diefs, qui ne voulaient obéir à aucun, et ks divisions in« 

testines knr firent perdre ce que kur courage knr avait 

gagné. Gontempkz ces mines de tourelles , de portes^con- 

lisses , de créneaux du château de Bodcnûtza , etde«nan- 



300 GRëCË GONTINBNTALE ET MOREE. 

dez-vous ce qui resle de tant d'actes généreux » de laot de 
sacrifices héroïques de toute nature : quelques tourelles à 
moitié démolies où Therbe croit au milieu des ruines 
dans tous les endroits où nos croisés ont vécu , quelques 
monnaies grossières que dédaignent les paysans , quelques 
noms français conservés à des villages , des ruines de châ- 
teaux, d'églises, de couvents et de tombeaux, et quelques 
souvenirs de générosité et de dévouement ou d'audace de nos 
compatriotes et de leurs femmes ou de leurs filles préser- 
vés par la tradition ou par les chants populaires, voilà tout 
ce qui a survécu d'une domination de trois cents ans. Un 
grand service fut toutefois rendu à la Grèce par cette con- 
quête des nôtres. La force unit entre elles des provinces 
habituées à vivre dans la division, et , quand s'éteignit la 
principauté française de Morée, elle laissa du moins le 
souvenir d'un État grec qui pouvait vivre et se maintenir 
uni par ses seules forces. Ainsi les idées morales , les idées 
nationales sont les seules qui aient vie. 

» Les temps modernes nous ont montrés à la Grèce sous 
un aspect bien différent. Depuis le jour où , pour la pre- 
mière fois, l'évêque de Patras Germanos fit appel, du cou- 
vent de Calavryta, aux sentiments chrétiens, aux senti- 
ments moraux , aux sentiments nationaux de l'Europe , la 
France n'a cessé de se montrer amie puissante et géné- 
reuse. Le peuple de France tendit la main au peuple de 
Grèce qui demandait à renaître ; le gouvernement envoya 
ses armées et ses flottes libératrices pour assurer l'œuvre 
de la civilisation , et les armées et les flottes ont rempli 
leur œuvre avec dévouement. Le peuple grec exista. Il ne 
s'agit plus que de compléter l'œuvre de civilisation si heu- 
reusement commencée. 

» C'est là ce que vous allez contribuer pour votre part à 
faire ici, vous qui , dans ce pays inculte, abandonné, appor- 
tez la vie de l'industrie , du travail , de l'ordre. Soyez-en 
fiers, car il y a dans vos succès bien au delà des succès de 
présent ; il y a de nobles avantages encore à recueillir à la 



KAINOURIO-KIIOIIIO. 301 

suKe des avantages matériels. Qu*uq établissement indu- 
«sfriel comme le vôtre prospère, et la marche de la civilisa- 
tion est rapidement accélérée ici. En peu de temps cette 
vallée, DÛ la végétation est si puissante, va se couvrir des 
plas riches produits ; ces misérables kaiyvia vont être ren^ 
placées par de petites maisons propres et élégantes; ce ca- 
nal d'Ëubée, aujourd'hui désert, peut s'animer par la 
présence des vaisseaux à vapeur et à voiles ; ce port de 
Palceo-Khori, si sûr et si vaste, peut se couvrir de mâts de 
vaisseaux marchands; ces coteaux si boisés, si odorants, 
couverts de grenadiers , de myrtes , de figuiers , d'oli- 
viers , de mûriers , de platanes auxquels vient s'enlacer 
de toutes parts la vigne en festons , ces bords de la source 
d*eau thermale placée au bas d'un si gracieux coteau , 
peuvent devenir, grâce aux brises qui modèrent ici les 
chaleurs de l'été , le rendez-vous de toute la Grèce , qui 
viendra admirer ici ce que des Français ont su faire les 
premiers au milieu de tant d'obslacles des hommes , des 
temps et des lieux ; et cet exemple d'un pays heureux par 
le travail et l'esprit d'union portera ses fruits dans les au- 
tres parties de la Grèce. Cet avenir est certain, si vous savez 
à la fois rester actifs et unis; et le temps est peu éloigné 
peut-être où le bruit des machines à vapeur éveillera les 
échos endormis du mont Karya. Il m'est agréable de pou- 
voir vous manifester mes espérances du bonheur destiné à 
cette vallée, à la Grèce et à vous, au jour même où sur 
notre sol de France on se livre aussi à la joie. C'est à 
l'occasion de la fête de notre souverain que nous sommes 
réunis ici. Pour des Français qui se rencontrent à l'étran- 
ger , il n'existe pas de partis ; ils ne reconnaissent qu'un 
drapeau , celui de la France et de son souverain confou-> 
dus. Le voici qui flotte au-dessus de notre tête, ce drapeau 
national , uni sur le haut de ce chêne séculaire au pavillon 
de la Grèce et de son souverain. Réunissons donc tous 
ici. Français et Grecs, nos acclamations en l'honneur 
de la France et du roi de France, etjoignons-ynosvœuxet 

26 



303 GRÈCE CONTlNSNTiVLfi UJ MOREE. 

oos syiRpadiies eo liveur de la Grèce et du roi de Grèce» » 
Aux chants ëvccédèreat les danses de toute espèce^ Les 
Bulgares, qui vivent presque toute Tannée dans la plus 
grande abstinence , se livraient avec bonbeur aux plaisirs 
d'une fête si nouvelle pour eux , et formaient des rondes 
fort animées* La danse des Grecs ne manque pas d'une 
certaine grâce , mais elle est lente et froide , et les beaux 
danseurs se dandinent beaucoup trop. La ronde de» Turcs 
est beaucoup moins gracieuse , mais plus vive et plus gaie^ 
et on y retrouve fréquemment les germes de la mastourcpis 
des Hongrois , leurs compatriotes antiques , et parfois de la 
valse allemande. La danse terminée , on se livra à Texercice 
du tir; un prix fut promis au meilleur tireur, et ceint 
un ancien klcpbte qui le remporta avec sa longue carabine. 
Son adresse a dû être fatale à plus d'un Turc dans les dé- 
' sordres de sa vie klephtique ; c'est aujourd'hui un garde- 
cbasse habile et régulier. 

Tout se passa dans Tordre le plus parfait et la meilleure 
harmonie , et il n'y eut pas une parole , pas un geste bles- 
sant pour aucun des convives. Nous nous étions assuré des 
montures pour le retour ; une musique improvisée « cors- 
de-chasse» clarinettes, flûtes de France , guitares grecque* 
et tambours turcs, nous {décédait avec les deux bannières 
déployées de France et de Grèco^ Tous à cheval, nous 
fîmes une halte sur les ruine» de Thomérique cité de 
Thronium, qui peut se releva à Kainourio-Khorio, et nous 
renuâmes sans encombre , fort satisfaits d'une fête dont 
on n'eût pu rêver la possibilité en Grèce dix ans auparavant^ 
J'avais été dès le premier jour charmé de l'aspect du 
pays* En m'éveillantà Kaioourio-Khorio, mes'premiers re- 
gards avaient été caressés par le lever du soleil qui teignait 
de rose et le ciel et les belles eaux du canal de Trikerii 
entre TËubée et la jointe de l'ancienne Thessalie pbthû)- 
tique t patrie d'AcbiUe« Deux petits bâtioMints voguai^t à 
freine voile dans ces flots de rose et d'azur. Ce n'est qu'en 
Grèce que Ton comprend bien t«»ote h vérité do cette ex-* 



K.AiiiroiJiiio*]C.BoirTO. 303 

pteÊekm des poètes anefens , Tazur des flots , l'aorore aux 
doigts de rose ; eipressions que noos traduisons comme si 
elles s'appliquaient à notre mer et à notre ciel , tandis que 
dans notre ctlmat tempéré de France les flots de la mer 
sont vert-' bouteille et Tauroreest rouge-orange. Id, an con* 
traire, et partout en aflant vers l'orient, depoisNaplessur* 
tottt, et parfois depuis Nice, les flots sont do plas bel azur, 
et, en Grèce en partiinilier, le ciel, au lever du soieil , est 
d'un rose si tendre , qu'aucun peintre n'oserait rendre cet 
eSèt, de peur de nous paraître un coloriste faoi ou exagéré. 
Les moDtsde l'Ënbée me dérobaient ici la première appa*» 
rition des rayons do soleil comme l'Hymette me les dérobait 
à Athènes; mais ici, comme à Athènes, ces rayons s'élan- 
çaient dâBS toute retendue du ciel et le coloraient du rose 
le pins fin. Je sortis pour aller sur la grève, âtoée à eln-> 
qoante pas de ma chambre. Les flots ne faisaient pas en- 
tendre le plus léger murmure, et, sor^cette ^ace do canal 
de TËubée, ouvert devant moi, je voyais se détacher çk et 
Ui quelques villages sur les deux rives, tandis qu'à l'entrée 
les îles Lichades brillaient comme une émeraude. 

La plaine qui s'étend de la grève au Knémis, ceinture 
hardie jetée autour de la Locride, a çè et là une apparence 
nuffécageuse parsuite des inflUrations de l'eau qui, en des** 
cendant de la montagne , a pénétré dans les terres grasses 
sans que qui que ce soit prit la peine de lui frayer une fa« 
die issue jusqu'à la mer ; mais des saignées d'assainisse* 
ment se feront aussitôt que le pays commencera à se peu* 
pler. A mesure qu'on s'élève vers la montagne , le pays 
change complètement d'aspect. 

Tons les versants septentrionaux du Knémis et ceux du 
Kallidrome , depuis la baie de Talante jusqu'à la baie de 
Lamia, au delà des Thermopyles , sont gracieusement on-* 
dulés à la base et couverts de la plus opulente végétation, 
tandis que la partie supérieure s'élève comme un mur im- 
pénétrable de rochers aux belles couleurs. Sur ces mille 
collines croissent majestueusement les Aguiers sauvages, 



301 GRECE CONTINENTALE ET HOBEB. 

les platanes et les chênes les plus magnifiques et toujours 
Yerts ; ici les arbres de Judée, les hauts genêts, les lauriers, 
les myrtes et les grenadiers charment tour à tour Tœil et 
Todorat , là les vignes sauvages et les chèvrefeuilles- s'en- 
trelacent autour du tronc des grands arbres pour les trans- 
former en haies de verdure comme la liane dans les forêts 
du Brésil. Tantôt, sortant en bouillonnant du flanc des ro- 
chers, une sourced*eau thermale fume et bruit à vos pieds, 
et tantôt surgit mollement du milieu des gazons une source 
d*eau fraîche et pure qui va coulant doucement en mourant 
presque sans bruit sous les racines d'un vieil arbre. Les 
rossignols , charmés d*ane solitude si bien faite pour eux, 
emplissent toute la forêt de leur suave harmonie. C'est le 
long de la pente inférieure du Knémis, au milieu de ces 
bosquets, à l'ombre de ces arbres parfumés, le long de ces 
ruisseaux aux bords émailiés d'anémones aux cordles roses, 
pourpres et bleues, que serpente la route qui conduit de la 
Locride en Thessalie. 

Au moment où j'approchais de la montagne , un spec- 
tacle tout à fait original et plein d'intérêt s'offrit à ma vue. 
Cette route était ce jour-là couverte do. nombreuses cara- 
vanes de Grands-Ylaques, qui , tous les ans , à l'approche 
de la saison froide , descendent la chatrie du Pinde et des 
monts d'Agrapba , pour aller poser leurs tentes et faire 
paître leurs troupeaux dans les régions plus chaudes de la 
Béotie, et qui, à l'approche des grandes chaleurs, au jour 
consacré à saint Georges, vers la fin d'avril, partent de leurs 
campements d'hiver pour aller reprendre , dans la chaîne 
ombragée du Pinde , leurs frais campements d'été. Les 
femmes marchent les premières , à pied , filant leur coton 
ou tricotant l'espèce de chaussettes ornées et bariolées qu'on 
appelle ici tzourapia. Elles. portent souvent en même 
temps sur le dos le dernier né de leurs nombreux enfants 
et le long fusil de leurs maris. Les hommes s'avan- 
cent gravement et solennellement par derrière, assis la 
plupart sur leurs ânes ou mulets, sans rien faire ni rien 



TBRONIUM. 305 

porter. Les troupeaux de moutonsyet de mulets se pressent 
sur les pas de leurs maîtres. La marche est fermée à di- 
stance par les vieillards, qui suivent lentement à pied avec 
les enfants les plus jeunes, s*arrêtant avec eux au bord des 
fontaines pour leur distribuer leur pain et une eau salu- 
taire, et, s'il se fait tard, rester chaque soir à dormir avec 
eux sous les grands arbres , tandis qu*à peu de distance en 
avant le reste de la famille vlaque a disposé aussi ses tentes 
ou ses toits de verdure pour le repos du soir, prête à re- 
commencer le lendemain avec ses bestiaux son pèlerinage 
habituel vers ses chères montagnes. 

Je m'arrêtai quelques instants à causer avec les Ylaques ; 
j'étais bien aise de contrôler par leur témoignage Fexacti- 
tade de certains renseignements topographiques. Leurs 
exactes notions du pays me satisfirent complètement , et , 
après que nous eûmes bu tour à tour, en signe d'affec- 
tion mutuelle, quelques gorgées de vin des tzitzas^ ou 
dames-jeannes de bois, que portait chacun de nous , je 
repris ma route , décidé à aller jusqu'aux ruines de l'ho- 
mérique Thronium ^ On n'a pas à passer le fioagrius pour 
arriver de ce côté sur l'emplacement de Thronium ; on 
laisse ce fleuve un peu à sa droite , et on remonle vers 
la chaîne du Knémis, au point où elle s'abaisse pour laisser 
apercevoir à distance les sommets neigeux du Parnasse. 
Strabon décrit avec beaucoup d'exactitude la situation 
de Thronium dans la Locride épiknémide, et ce qu'il 
dit du Boagrius s'applique de la manière la plus juste au 
fleuve ou plutôt au torrent de la Platania , qui coule au 
pied de cette colline. Meletius , dans sa description de la 
Locride , donne fort exactement aussi l'emplacement de 
Thronium, parmi les ruines de laquelle il dit avoir trouvé 
une inscription mentionnant le nom de cette ville. La col- 
line sur laquelle elle est placée descend d'un côté dans la 
vallée de la Platania vers la mer ; l'autre versant s'étend 

1 Et Thronium, non loin des rapides eaux do Boagrias. {Tliade^ 

chant XI, vers 533.) 

26. 



306 GBECB CONTINENTALE ET MOEEE. 

sur one petite vallée qui s*encbatae au groupe de monta* 
gnes dans lesquelles s'ouvre la route par Drakhmana jus- 
qu'à Livadia. De ce côté on aperçoit toute la chaîne des 
montagnes qui ceignent la vallée intérieure de la Doride, 
derrière laquelle s'élève le fier Parnasse tout blanchi de 
neige ; de l'autre côté s'étendent la vallée de la Platania, 
la mer, le golfe Malliaque, le canal de Trikeri, les îles Li- 
chades formées, dit la fable antique, des membres du mal- 
heureux Lichas, et l'Eubée avec ses belles montagnes. Les 
murs d'enceinte de la ville de Thronium sont reconnais- 
sablés sur les deux flancs du coteau , et les habitants du 
pays, en cherchant des pierres pour leurs moulins et leurs 
maisons , les ont mis à découvert en plusieurs endroits, 
ainsi que les murs de quelques maisons de l'intérieur de 
la ville, car les murailles des maisons particulières étaient 
construites en vastes pierres quadrilatères presque aussi 
grosses que celles des murs d'enceinte. Cette ville devait 
être peu considérable, puisqu'elle semble ne s*être pas 
étendue au delà des deux versants de la colline ; mais sa 
situation était délicieuse, et elle paraît avoir été assez opu- 
lente. En suivant la croupe du coteau Jusqu'au sommet sur 
lequel était placée l'Acropolis, je retrouvai, un peu au-des- 
sous de l'Acropolis, les ruines d'un temple. Un fût de co- 
lonne cannelée en marbre blanc , et quelques autres frag« 
ments de marbre presque informes répandus çà et tt 
alentour, montrent assez que ce temple a dû être remar* 
quinble en son temps. 

Je renouvelai plusieurs fois mes visites dans cette ville 
intéressante et j'y essayai même un jour quelques fouiHes, 
C'était un jour de fête du pays, et les travaux vaquaient I 
la raffinerie. Je pris avec moi le maître maçon de la fabri- 
que de sucre de betteraves de Kainourio-Khorio, laborieux, 
économe et patient Albanais de Castoria en Péiagonie , et 
deux de ses ouvriers, Albanais^Turcs comme lui, l'un 
venu de Y^testino • presque à égale distance de Pharsale 
et de Larisse, l'autre d'Ëlassona (Thalassinom) , au |Hed 



THRONIUM. 307 

da mont Olympe. Les ouvriers albanais de la Macédoine 
et de la Thessalie ont coutume d'émîgrcr tous les ans de 
leurs Tillages au mois de septembre , pour y rentrer à ta 
fin de mai. Pendant ce temps , leurs femmes et enfants 
restent comme otages, sous la main des autorités turques, 
et les émigrants laissent même une certaine somme pour 
caution. Malgré Tamonr de la patrie, si vif dans le cœur 
de tout habitant de montagnes , ils pourraient bien , sans 
cette précaution de leurs maîtres, ne plus vouloir rentrer 
dans un pays où tout ordre , toute activité , toute énergie 
ancienne , tout gouvernement , toute nationalité même s*eQ 
vont mourant en même temps. 

J'avale eu beaucoup de peine è décider mes Albanais & 
me suivre avec leurs pioches un jour de fête. Voyant ce- 
pendant que je ne voulais qu*un essai , et non un travail 
suivi , et que le péché était moindre , ils se décidèrent , et 
nous nous dirigeâmes ensemble à travers les champs et les 
prés vers les bords du Boagrlus. 

J'essayai d'abord, sur les ruines de l'ancien temple, si , 
en soulevant quelques-^uns de ces marbres et en les mettant 
9t découvert , je pourrais retrouver soit des fragments de 
bas-reliefs ou de statues, soit une inscription antique. Je 
dis donc à mes Albanais de me déchausser un peu quel- 
ques*uns de ces marbres avec leurs pioches. Ils se mon<' 
trèrent épouvantés de l'énormité de ma demande : c'était 
le jour de l'Ascension, jour de fête solennelle, et je voulais 
que ce jour-là ils ti*avaiilassent , à quoi ? à profaner le ter- 
rain religieux sur lequel avait existé une église ! Tout tem- 
ple, de quelque date qu'il soit et à quelque culte qu*il ail 
)ippartenu , est pour eux une église ; et toute église en 
ruines, tout terrain où a été bâtie une église, est un terrain 
sacré qu'on ne viole pas sans crime. J'ai vu près de Chai* 
Us, le long des rochers qui précèdent la petite vall^ qu'ar- 
rose rAréihuse, terre natale du papyruà , comme Syracuse 
elle-même , au milieii des nombreux tombeaux antiques 
creusés sar tous leurs flancs, un reste de voûte taillée dans 



308 GRÈCE CONTIi\ENTALE ET HOREE. 

le roc, et qai avait probablemcDl fait partie é'ùnhéroilm 
antique, d'un tombeau consacré à quelque héros ou demi- 
dieu des temps fabuleux. La tradition populaire du respect 
voué à ce tombeau s*e8t conservée de génération en géné- 
ration , et sous cette voûte est placée une lampe toujours 
allumée. Le berger qui fait paître ses brebis sur le coteau 
voisin , le . pêcheur qui vient étendre ses filets sur cette 
côte, se chargent religieusement d*en renouveler i*huile à 
leurs frais , et les voyageurs qui passent à côté ne man- 
quent pas de phcer sur la pierre de la tombe l'offrande de 
quelques monnaies auxquelles personne n'oserait toucher, 
et que vient ensuite recueillir avec solennité un prêtre du 
voisinage , pour pouvoir un jour relever VàéroUm et le 
transformer en chapelle, consacrée à quelque saint vénéré 
dans le pays, à quelque successeur chrétien des demi- 
dieux antiques. Ainsi l'idée religieuse protège encore le 
culte qui a cessé d'être , et le respect des choses sacrées 
forme une chaîne non interrompue jusqu'à nous. 

Il me fallut de longs arguments pour bien établir, aux 
yeux de mes Albanais, la différence du respect dû à un 
temple païen et à une église chrétienne , et pour bien leur 
démontrer que c'étaient là les ruines d'un temple, et non 
d'une église. Ils se rendirent enfin , et l'un d'eux , bien 
qu'avec répugnance, commença à donner un coup de 
pioche et à soulever un marbre à demi enterré ; mais qu'on 
juge de son effroi quand il "vit, du milieu des marbres, sortir 
un gros serpent, qui alla tout doucement se perdre au milieu 
des broussailles. Mon homme crut voir en lui le vengeur 
des dieux offensés et le protecteur du temple ', et , sans 
dire un mot, il déposa sa pioche en faisant vingt signes de 
croix. Je m'adressai alors à son compaguon , qui me sem- 
blait plus hardi , et je me servis moi-même de la pioche 

' At ^mini lapsu deliibra ad samma dracones , 
Effuglunt , saevœque petunt Tritonidis arcem , 
Siib pedibnsque dex clipeiqae &ub orbe t«guntur. 

(Aineidas lib. ii.) 



TaRONiUH. 309 

pour lui donner l'exemple et dissiper ses terreurs. Il se 
laissa persuader, et donna, les yeux à dentî fermés, on 
vigoureux coup de pioche, à un endroit que je lui désignai^ 
près d*un autre fragment de marbre. Cette fois , ce ne fut 
pas un seul serpent , mais un nombreux nid de petits ser- 
pents verts, qui se découvrit à nos regards. En vain je cher- 
chai à lui prouver que ces petits serpents étaient inoflensifs, 
la terreur religieuse avait pris le dessus. Je ne voulais pas 
d'ailleurs blesser si vivement leur conscience , et je re- 
nonçai à mon temple pour utiliser leur travail dans un 
autre lieu. Je me contentai de suivre Tenceinte extérieure 
de la ville et de l'Acropolis, et d'en bien déterminer l'é- 
tendue, et je quittai les ruines deXhronium. 

Un autre jour je me dirigeai d'un autre côté sur les 

mêmes flancs du Knémis pour visiter la jolie baie de Pa- 

lœo-Khori et tâcher de retrouver un point géographique 

intéressant pour moi, la situation de la ville de Sidéro*porta 

(la porte de fer ). La Chronique de Morée raconte' que, 

dans la guerre portée en 1259 en Macédoine par le prince 

d'Achaye, Guillaume de Yille-Hardoin, et par son parent 

Michel Comnène, despote d'Arta, les troupes de Guillaume 

s'embarquèrent à Pyrgos, en Morée, traversèrent le golfe 

de Lépante , se joignirent à Arta aux troupes du despote , 

passèrent de là à Janina, puis en Vlachie, et attendirent dans 

la plaine de Tfaalassiuo en Thessalie les troupes des feuda- 

taires de l'Attique et de l'Ëubée, qui arrivaient d'un autre 

côté. Ces troupes, composées des contingents des feudataires 

d'Aihènes , de Thèbes , de Salona , de l'Ëubée et des îles 

de Skiathos et Skopelos, étaient, dit la Chronique, venues 

tout droit par Sidéro-porta , et les deux corps d'armée 

opérèrent leur jonction à Thalassino , désignée comme 

rendez-vous général. 

Malgré les recherches les plus minutieuses je n'avais pu 
sur aucune carte découvrir ce lieu de Sidéro-porta. Tout 

* p. 85 de mon édition. 



310 GRÈCE CONTINENTALE ET MORÉE. 

ce que je pouvais voir, c'est qu'il devait être placé sur h 
c6te orientale de la Grèce; mais rien ne m'indiquait son 
emplacement exact. Une épreuve de la nouvelle et excel- 
lente carte de la Grèce continentale, par les officiers de 
rétat-major français détachés en Grèce , était entre mes 
mains. Je vis qu'elle indiquait un Sidéro-porta à l'extré- 
mité de la baie de Dapbnos , an pied du mont Knémis, 
en face delà baied'Âidipsosen Eubée, et je résolus d'aller 
vérifier par moi même si c'était bien là la situation du Si- 
déro-porta de la Chronique, et ce qui en restait. Je partis à 
cheval , voulant visiter en même temps toutes les gra- 
cieuses pentes du Knémis jusqu'à la baie de Palœo-Khori 
et au couvent de la Transfiguration. .Après mille nnueux 
détours à travers un véritable parc, tout disposé par la na- 
ture avec la grandeur qu'elle met dans ses œuvres, j'ar- 
rivai près d'une source d'eau thermale qui découle d'un 
rocher. L'eau , assez abondante pour faire tourner un 
moulin , est d'une température peu élevée et d'un goôt 
fort salin. A un quart de lieue de là je rencontrai une se- 
conde source d'eau thermale. Déjà à quelque distance une 
odeur sulfureuse se répand tout autour. La température 
de celte seconde source est de 22 à 2/i degrés fléaumur 
et ses eaux ont aussi un léger goût salin. Un bassin de 
forme carrée, construit solidement en pierres, annonce 
qu'elle a été autrefois connue et employée , fort probable- 
ment au temps des Romains. Les anciens faisaient grand 
cas des eaux thermales , et cette source , qui est si abon- 
dante et si puissante , placée dans un si beau pays et avec 
de si facile accès par iner, ne pouvait être dédaignée d'eux. 
La vallée de PalcBo-Khori, terminée par une baie aussi 
belle que sûre en forme de demi-cercle, s'étend an delà, 
resserrée entre la mer et le Knémis. Vallée , montagne et 
baie , tout cela appartenait autrefois à un Turc puissant , 
qui , au pied de la montagne et près d'une source d'e^iu 
fraîche , avait fait bâtir un pyrgos et de grandes maisons 
d'exploitation rurale , et , chose tout à fait exceptionnelle 



COUVENT P£ LA TRANSFIGURATION. dit 

pour uo Tare , gérait de là avec intelligeoce sod domaine 
bien entrcteau, qui lui rapportait un revenu considérable 
et régulier. Ce pyrgos , ruiné par la guerre , est aujour- 
d'hui une maison de ferme faisant partie des concessions 
de terres faite par le gouvernement giec à la société com- 
merciale de Kainourio-K-horio. 

Il faut une heure pour monter de là au monastère de la 
Métamorphose ou Transfiguration. La route est âpre et ro- 
cailleuse, mais continuellement tracée à travers des bois odo- 
rants, et elle offre une suite non interrompue des points de 
vue les plus variés. Dès le premier quart d'heure on arrive à 
Yavton (coude) d*un ravin profond formé de rochers à pic. 
Un torrent s'y précipite à grand bruit et va se perdre au 
milieu des myrtes, des ombrages et des fleurs dans les sables 
de la baie de Palœo-Khori. A quelques pas plus haut, rœil 
Éitigué peut se reposer sur de vastes pelouses arrosées par 
Teau paisible d*un ruisseau. Paitout des vignes sauvages, 
enlacées aux plus beaux arbres , dérobent leur tronc h la 
vue dans un berceau de larges feuilles, du milieu desquellea 
s'élancent déjà en petites grappes les fleurs de la vigne. Par^ 
tout des arbres et du gazon parsemé de fleurs; partout 
une nature élégante et gracieuse. 

Le couvent de la TransGguration est situé sur un plateau 
bien cultivé qui domine tout le pays, mais qui est dominé 
lui-même par la chaîne supérieure du Knémis. On ne 
peut l'apercevoir ni du rivage ni même de la mer ^ parce 
qu'il est caché au milieu des arbres et dérobé à la vue par 
une sorte de coude de la montagne ; mais quand on est 
parvenu au-dessus de la plate-forme découverte sur la- 
quelle il est bâti ^ on aperçoit de là la vallée tout entière. 
Tout était à l'abandon à l'intérieur du monastère désert.' 
Les cellules humides des moines étaient sans portes » les 
escaliers pourris et brisés, l'église en ruines; le pupitre 
était couvert d'un manuscrit grec de prières , resté ouvert ; 
Tautel revêtu de son liùge, mais souillé ; quelques icônes à 
cadres dorés mais noircis par le temps et la poussière étaient 



312 GRÈGE CONTINENTALE ET MOREE. 

appenduesaax mursou renversées sur l'autel, des fragmenls 
d'encensoirs gisaient dispersés sur le pavé avec les restes da 
dernier encens, et, en présence de ce spectacle de ruines et 
de mort, trois lampes continuaient à brûler, allumées et 
alimentées d'huile tour à tour par la piété reconnaissante 
du meunier placé au bas du torrent et du berger qui garde 
ses chèvres sur la montagne. C'était une vue mélancolique 
et solennelle. Autour des ruines du couvent fleurissent et 
prospèrent encore les arbres fruitiers que les moines ont 
plantés. Une vigne assez étendue continue à fournir d'ex- 
cellent raisin ; les arbres du verger , disposés sur une pe- 
louse bien verte qui couvre le flanc arrondi de la colline voi- 
sine, poussent avec luxe leurs branches fécondes couvertes 
de fruits naissants, et partout les grenadiers déjà en fleurs, 
les mûriers, les figuiers aux larges feuilles promettent, à 
quiconque viendra la leur demander, la récolte la plus 
abondante. Je m'arrêtai quelques instants à admirer ce 
qui m'entourait. La situation du pays , cette belle baie de 
Palœo-Khori, cette longue et étroite île de Lichade, sembla- 
ble à un corps étendu sur les flots, ces monts de l'Eubée, 
cette colline boisée qui descend à la mer , tout me rappe- 
lait des lieux dont le souvenir ni'est bien cher et bien triste, 
Arenenberg sur le lac de Constance ; Arenenberg, où, près 
de cette excellente reine Hortense et de son fils le prince 
Louis, j'avais passé quelques heures si douces. La baie de 
Palœo-Khori me représentait la baie d'Erroatingen ; l'île 
Lichade s'étendait en longueur comme l'île de Reichnau , 
mais sans les villages et les clochers d'une abbaye semblable 
à celle où vint reposer Louis-le-Gros ; le canal de l'Eubée, 
fermé d'un côté par le golfe de Zeitoun (Lamia) et de l'au- 
tre par le golfe de Talante , qui vient se clore au pont de 
Chalkis, me représentait en grand le lac inférieur de 
Constance, que le Rhin traverse sans y mêler ses eaux; 
rOËta, le Yelouchi et la chaîne neigeuse de l'Olhrys, qui 
viennent se joindre de si près aux monts de l'Eubée pour 
encadrer cette gracieuse mer, me rappelaient les montagnes 



SIDÉBO-PORTA. 313 

de ia Soaabe , du Yorarlberg et du canton de Saint-Gall , 
et les idées morales éveillées pat* ia présence de ce monas- 
tère en ruines me reportaient avec plus de force encore 
que les images physiques des lieux aux mélancoliques 
souvenirs d'Arenenberg. Qu'était devenu aujourd'hui cet 
élégant pavillon d'Arenenberg? La reine Hortensc est 
morte, morte avant le temps, et son corps, transporté, loin 
des bosquets où s'était abrité son exil , dans cette patrie 
qu'il ne lui a été donné d'habiter qu'après sa mort, repose 
près de celui de l'impératrice Joséphine sa mère, dans la 
petite église de Ruelle, tout près de la Malmaison détruite. 
Son ûls, le prince Louis, contraint peu de temps après de 
quitter ces lieux tout pleins du souvenir des bienfaits de 
sa mère et de chercher un refuge en Angleterre, est 
aujourd'hui renfermé en France dans une prison d'État. 
Dans cette dispersion profonde de toute sa fortune avait-il 
pu conserver cette petite propriété maternelle à laquelle il 
tenait par des pensées si douces, et avait-il pu maintenir 
ce legs pieux entre ses mains 7 Malgré moi ces tristes Idées 
retombèrent sur mon cœur de tout leur poids, et en quit- 
tant la vieille abbaye pour descendre sur le rivage de Paloeo-* 
Khofi, à mesure que se représentait à moi, à chaque tour* 
nant de la montagne, l'image de cette jolie baied'Ermatingen 
placée sous les fenêtres de la chambre que j'ai habitée quel- 
ques mois dans le pavillon d'Arenemberg , la tristesse me 
resserrait le cœur et je me sentais heureux que les larmes 
me vinssent aux yeux. 

Restait ma recherche de Sidéro-Porta à mettre à fin. 
Arrivé à la baie de Palœo-Khori , je suivis le bord de 
la mer jusqu'au cap Yromo-Limni (l'étang puant) ; là je 
pénétrai dans la montagne , guidé par l'intendant anglais 
de Kainourio-Khorio, qui connaît à merveille tout ce pays. 
Je longeai le rivage à quelque distance de la route qui mène 
àVorlovos. A un petit nombre de pas de là , en montant dans 
le bois, je rencontrai prèsd*un sentier les débris d'une tour 
hellénique ^ qui ne s'élève plus qu'à trois pieds au-dessus 

2' 



814 GRECE CONTINENTALB BT MOREE. 

de terre, sor le penchant d*uo coteau au milieu des arbres 
el qui était fort bien disposée pour servir de vigie. Sur le 
revers opposé, i vingt rainâtes en descendant vers le rivage, 
je remarquai près d'une fontaine des ruines fort modernes. 
Autour de la fontaine et des murs en ruities, quelques traces 
de défrichement et quelques vergers annonçaient qu*à une 
époque assez peu éloignée ce lieu avait été habité. La posi- 
tion de ce village ruiné, désigné dans la grande carto fran- 
çaise sous le nom de Néo-Kbori, était bien choisie. Il do- 
minait une vallée qui sVtend entre des collines jusqu'à la 
mer, à peu de distance de l'antique baie de Dapfanus. Ce 
ne pouvait être dans cette partie de la colline que je trou- 
verais Sidéro-Porta. Tout ce pays était bien boisé et sans 
rochers , et rien alentour ne me semblait rappeler son 
nom de Porte-de-Fer. Je regardai si dans ia montagne 
1fi»-à-vis il n'y aurait pas quelque passage , quelque défilé 
étroit qui pût mériter ce nom. La montagne semblait tout 
à fait à pic au-dessus de ma tête ; mais souvent , dans ces 
montagnes inaccessibles en apparence, une fente de rocher 
ouvre la voie à un torrent et le torrent trace la voie au 
pied de l'homme. Je résolus donc de tourner les coteaux 
en remontant et de visiter tout avec soin jusqu'au bas du 
pic. A peine avais-je erré une deml-beure en cherchant 
dans tous les sens , que , sur un vaste plateau qui va tou- 
jours en s'éievant dans une très-belle situation , j'aperçus 
des pierres et des briques amoncelées. Partout sur le ter- 
rain sont éparses les ruines d'anciens murs de construction 
non helléniques , mais romains , puis byzantins. Je suivis 
leur trace jusqu'à la partie la plus élevée de cette colline, 
rattachée aux terrains inférieurs de cette pente si âpre du 
Knémis. Là aussi étaient répandus de nombreux débris* 
Parmi les pierres et les herbes épaisses un berger était assis, 
tenant en main sa houlette classique : je m'approchai et lui 
demandai le nom de ces ruines. Suivant lui, ce lieu, depuis 
long- temps ruiné, était connu dans le pays sous le nom de 
Mîcorla ( Néo-Kbori ). Ce n'était pas encore moa aSatàre, 



»IDERO*rORTA. 3t5 

Je n'enqms ensuite de mon berger , qui semblait l*hôte 
familier de ees iBootagnes, s'il ne connaîtrait pas une fente 
praticable ou un ravin aux détours cachés pour pénétrer 
à travers le pic du mont Karya , et s'il ne se trouvait pas 
près de quelque pyrgos en ruine, un passage étroit qui 
portât ou p0t porter le nom de Sidéro-Porta. Il me répon* 
dit en me montrant, dans une fente de rocher, une voie 
étroite et difiBcile, mais possible, et qu'il avait suivie lui- 
même ; et il ajouta qu'en monunt par ce sentier rapide 
pendant une demi-heure, on arrivait à un défilé de rochers 
pendus au-dessus d'un précipice , et qu'à travers ces ro-* 
cbers était ouvert un passage étroit , droit et élevé , conna 
en effet dans le pays sous le nom de Sidéro-Porta , et que 
le vieux pyrgos mentionné par moi était placé au-dessus 
sur la montagne. 

Je le pris pour guide dans ma recherche. Je fis attacher 
les chevaux aux arbrisseaux qui croissent au milieu des 
ruines de Nicoria, et nous commençâmes à monter le ravin. 
Arrivés à un endroit où le sentier vient rencontrer un ra-r 
vin fort précipiteux et fort étroit , nous fûmes arrêtés par 
un mur de pierre infranchissable ; mais le sentier tourne 
le long des rochers, et, en suivant cette chaîne de pics ar-* 
dus, on arrive â deux roches au milieu desquelles s'ouvre 
une voie étroite. Ces roches se lient à d'autres plus élevées, 
dont l'une des deux se sépare pour donner passage 
comme si elle eût été arrachée par une convulsion sou- 
daine et Jetée sur le bord du ravin, où elle surplombe en 
s'élevant d'une vingtaine de pieds seulement au-dessus du 
sentier. A une quarantaine de pas au-dessus, se présente 
une nouvelle barrière de rochers qui s'ouvrent, de manière 
ï laisser passage à quatre hommes de front , et tout à côté 
est on précipice d'environ éinq à six cents pieds de pro-» 
buideur. Cette barrière de rochers^ appuyée comme une 
sorte de forteresse sur une troisième barrière de rochers 
taillés en quelques endroits de main d'homme, est ce qu'on 
appelle encore aujourd'hui iMdéro-Porta. Le vieux pyrgos 



316 GRÈCE CONTINENTALE ET MOllÉE. 

est placé un pea plus liant dans la montagne et domine 
tous les points de débarquement de la baie de Daphnus. 

Il est assez probable que le passage aura donné son nom 
à la ville qu'il commandait, et qui était fort probablement 
celle dont je venais de voir les ruines sur le plateau couvert 
de débris et d'arbustes où était assis mon berger. Ce pas- 
sage est un point excellent d'observation. De là on décou- 
vre au loin tout ce qui se passe sur la route de Talante à 
Lamia, sans pouvoir être découvert derrière les rochers 
. qui vous abritent Aussi , dans les derniers temps de la 
domination turque , les klephles qui abondaient dans ces 
parages en avaient-ils fait leur repaire habituel. Ils épiaient 
de loin l'arrivée des voyageurs , savaient s'ils étaient seuls 
ou comment ils étaient accompagnés , et , à l'aide de si- 
gnaux convenus, pouvaient indiquer aux leurs, distribués 
dans d'autres parties du pays, le meilleur point d'attaque, le 
nombre d'hommes nécessaire au succès, et ce qu'ils avaient 
à craindre ou à oser; mais les klephtes sont rares aujour- 
d'hui par toute la Grèce, De là un chemin fort âpre con- 
duit au village élevé de Karya, d'où on peut gagner 
Drakhmana et la vallée du Géphise. Le rendez-vous de Si^ 
déro-Porta était donc assez bien choisi pour la réunion des 
divers contingents féodaux du comte de Salona , qui pou- 
vait arriver par Karya ou rejoindre les troupes au débou- 
ché de la route qui conduit à Bodonitza. Dans la baie de 
Daphnus pouvaient débarquer le contingent envoyé par le 
duc d'Athènes et ceux des seigneurs de Ghalkis et de Ca 
rystos. Quant au troisième baron d'Eubée , le seigneur 
d'Orèosetdesîlesde Skiathos, Skopelos et Skyros, il n'avait 
qu'une bien courte traversée pour se rendre, soitd'Orèos, 
soit d'Aidipsos , à la même baie de Daphnus. Le chemin 
de Sidéro-Porta jusqu'au pied de l'Olympe à la ville d'E- 
lassona ou Thala9sinum« fixée pour le rendez-vous général 
du corps d'armée du prince Guillaume de Morée , arrivé 
de Lépante et d'Arta avec son allié le despote, et du corps 
d'armée de ses feudataires, pour marcher ensuite sur Ca- 



SIDERO-PORTA. 317 

storia était ensuite très-facile. Parmi les ouvriers de la ma- 
nufacture de Kainourio-Khorio il se trouvait plusieurs ha- 
bitants de la Thessalie et de la Macédoine; le chef des maçons 
albanais habitait ordinairement la ville même de Gastoria, 
près de laquelle s'est donnée la bataille de 1259. Plusieurs 
fois je Tavais interrogé sur son itinéraire de Kainourio- 
Khorio à Casloria. « En cinq jours , m'avait-il dit , j'ar- 
rive à Castoria sans fatigue. Je passe les défilés de TOthrys 
entre Zeitoun (Lamia) et Patradjik, puis je pénètre dans la 
grande plaine de Thessalie ; je suis les bords du lac Neze- 
ros que j'ai à ma droite, et j'arrive à Domocos (Thauma- 
cos), où se trouvent les ruines d'une ancienne tour fort 
considérable , construite en murs de ciment ( c'est-à-dire 
d'origine franque) , et dominant la route de Donoiocos. Je 
me dirige sur Pharsale, et de là sur Larisse , laissant à ma 
droite Armyros et Yelestino. A Pharsale, qui est en plaine, 
ainsi qu'à Yelestino, sont aussi deux vieux châteaux à murs 
de ciment ; Larisse, qui est aussi en plaine, est fortifiée. 
De Larisse je me rends à Tournovo, de Tournovo à Elas^ 
sona; puis je m'enfonce dans l'Olympe, traverse Servia 
et suis à Castoria , ma patrie , située sur le bord d'un lac 
et contenant 10,000 habitants, dont 8,000 Grecs et 2,000 
Turcs , le cinquième jour après mon départ. » Toutes ces 
villes de Thaumacos, Armyros, Pharsale, Larisse, Armyros, 
Yelestino, ainsi que celles de Platamona et de Kitros, placées 
sur la côte, sont souvent meniionnées dans les lettres 
d'Innocent III , aussi bien que les seigneurs francs qui y te- 
naient forteresse. 

Fort charmé des renseignements que j'avais obtenus 
dans la journée, je retournai dans la baie de Palœo-Khori, 
où m'attendait un caïque qu'on m'avait envoyé de la ma- 
nufacture. La mer était douce et le ciel resplendissait des 
feux du soleil couchant. Je laissai loin de moi la baie d'Ai- 
dipsos , les ruines de ses bains et de son temple d'Hercule ; 
et, après deux heures d'une délicieuse navigation , je ren- 
trai à Kainourio-Khorio. 

27. 



r 



318 GRECE CONTINENTALE ET HOREE. 



XVI. 

LES THERMOPYLES. — LAMIA. — NÊO-PATRAft. 

Quelques renseignementa que j'avais puisés à Thèbes 
m'avaient fait penser que dans le monastère de Poursos, 
près de Vrac, au pied de l'Arakynthe, dans les monts d' A- 
eamanie , je retrouverais quelques manuscrits relatifs \ 
notre occupation féodale du pays. Un officier de stratîotes 
m^avait même dit y avoir vu un manuscrit dans lequel il 
présumait qu'étaient inscrites les distributions de terres. 
Je m'imaginai que oe pourrait être le fameux Livre de 
ta conquête \ mentionné par la chronique de Morée, et 
qui était soit une chronique de la conquête , soit un régis* 
tre des tieh. Un tel ouvrage avait trop d'intérêt à mes yeux 
pour que je ne bravasse pas les fatigues du plus long voyage 
pour le trouver. Je décidai donc , qu'après avoir visité 
les *niermopyles , je me rendrais par Néo-Patras à 
Poursos. 

Je partis de Kainourio le 5 mai, accompagné d'un an- 
eien klepbte qui avait autrefois fait partie de la bande du 
célèbre Galamata, cantonnée dans la montagne de Greveno, 
près Hypate ou Néo^Patras, là même où ou montre encore 
l'endroit où était placé le bûcher au milieu duquel se jeta 
Hercule. Hâbleur conome un Gascon, il se vantait d'avoir 
tué le klephte Manolaki , dont la tête avait été mise à prix, 
mais il fallait que Manolaki eût beaucoup de têtes , car j'ai 
eu tendu plusde vipgt pallicares se vanter de lui en avoir coupé 

^ «LeroiHaymeriSyde qui nous trouYops au Livre dou conquest 
(Assises de Jérusalem, ch. 213, f. 174 du mi^nuscrit de Venise). E 
si andô ( Baudoin H) in ponente siccome in lo Libro délia conquista 
apertemente se déclara (Assises de Bornant, préambule, p. 146 de 
ma Cliré de Morée) 9faGô< iyyftitftù^ nûpa^tv Xeirroç tic tÀ ^i^Xiov 
T^ç xovTT^orraç (Ciir. de Morée). 



THBRH0PTLE8. 919 

une. Co8ta , après avoir fait la guerre de montagnes aux 
Turcs et un peu aux voyageurs grecs, et surtout anglais et 
français , s'était peu à peu façonné à une vie plus régu-t 
Hère , et c'était un garde-chasse fort adroit ; mais je crois 
qnll n*oût pas été bien sûr de trop Texposer à la tentation. 
Le souvenir de cette indépendance des montagnes avec ses 
misères, mais avec sa fierté, les touche encore plus que Tai^t 
sance dépendante des villes. Avec moi et chacun de nous bien 
armé, c'était un guide dont je pouvais tirer bon parti. Je tra< 
▼ersai de nouveau te Boagrius et dépassai le moulin de Thro- 
nium et le triste village de IMoIo , et les ouvertures des 
lallées qui mènent à«fiodonitza, et je me hâtai d'arriver avec 
désir vers ces célèbres Thermopyles , lieux que mon ami 
Pichot m'avait faits si terribles par la puissance de ses 
beaux grands vers, et que le peintre David m'avait fait 
voir si âpres et si redoutables. 

Je m'approche; je longe de délicieuses vallées qui tan-« 
tôt remontent en pentes arrondies sur les flancs opposés 
de deux montagnes , et tantôt se resserrent un peu et sul< 
vent les ondulations de la montagne, en présentant à la vue 
une suite de collines verdoyantes qui, comme les flots de 
rOcéaOi se fondent en se rapprochant. L'arbre de Judée 
y prodigue ses fleurs lilas < et l'anémone de toutes couleurs 
émaille la verdure. Je m'avance sous l'ombrage des plus 
beaux arbres; je m'attendais à trouver un passage bien 
étroit et bien rocailleux suspendu au-de$sus d'un marais 
profond; la vigne sauvage forme au-dessus de ma tête 
d'impénétrables berceaux et me dérobe les troncs d'arbres 
les plus noueux ; tout est verduro , tout est fleurs, et mille 
et mille rossignols luttent d'harmonie sous ces bosquets 
délicieux. Je demande si je suis bien sur la route des Ther- 
mopyles 7 — Vous êtes aux Thermopyles , me répond*on. 
Je regarde avec étonnement autour de moi. L'épaisseur 
des ombrages me dérobait la vue des montagnes qui se jet- 
tent en avant pour resserrer la route , et les marais à fleur 
de terre sont d^uisis par 1^ Jones qui les couvrent. 



320 GRÈCE CONTINENTALE ET HOREE. 

Même parvenu à ce point où la chaussée est le plus res- 
serrée , entre la montagne et un marais qui s'avance au 
pied de la route, j'interrogeais cette montagne si char- 
mante de verdure, pour savoir si elle était en effet aussi in- 
franchissable. Le fait est que , dans cet endroit où Léoni- 
das combattit avec ses trois cents Spartiates, avant-garde 
puissante des cinq mille Grecs échelonnés dans la vallée 
voisine , et dans une position vigoureuse , il n'y a aucun 
autre moyen de passer que de suivre l'étroite chaussée 
entre la montagne et le marais. Bien que vertes et belles 
dans leurs pentes inférieures, ces montagnes sont absolu- 
ment insurmontables de ce côté. Notre gaulois Brenn sévit 
arrêté dans le même endroit , et fut obligé de rebrousser 
chemin, bien au delà de la source d'eau chaude qui découle 
en torrent des rochers , et Hydarnès , le Perse , fut obligé 
de tourner aussi par le même chemin pour redescendre en- 
suite et surprendre les Grecs. 

Il est facile de reconnaître encore le point désigné par 
Hérodote comme celui où combattirent et tombèrent Léo- 
nidasetses trois cents Spartiates. Â cet endroit la monta- 
gne , bien que belle encore de verdure , se termine d'une 
manière abrupte et vient expirer , sans adoucir sa pente , 
tout à fait au pied de la route , qui n'a que quelques pas 
de largeur, et est bordée de l'autre côté par un marais qui 
s'étend jusqu'à la mer, et à travers lequel il est impossible 
de pénétrer. A quelques pas plus loin sont les restes d'un 
mur de fortification par lequel Justinien , à défaut de 
poitrines de braves , avait voulu fermer le passage. 

Un peu au delà plusieurs sources abondantes d*eaux 
chaudes se répandent jusqu'au marais et forment une 
croûte saline et blanche d'une longue étendue. On conçoit 
parfaitement qu'à ce passage trois cents hommes décidés 
à mourir, et servant d'avant-garde à cinq mille braves pos- 
tés entre la montagne et le marais, aient pu arrêter de fort 
nombreuses armées. Mais tandis que les Spartiates se fai- 
saient tuer pour sauver leur pays, un berger enseignait à 



TIIERMOPYLES. 331 

une partie de Tarinée persane le moyen de tourner le dé- 
filé, en remontant au-dessus d'Àlamaui par l'endroit où est 
la caserne actuelle jusqu*à Élevterochori , et redescendant 
de là près de Nevropolis le long du sommet du Kallidrooie 
jusqu'à PalœoJania , et là prenant par derrière l'armée 
grecque occupée à combattre le reste de l'armée persane. 
Ces lieux sont encore pleins de poésie ; et , au milieu de 
ces beaux ombrages , le long de ces sources bouillonnantes, 
on s'imagine voir encore les Spartiates, si décidés à mourir, 
jouer, se parer et admirer la beauté du lieu en attendant 
le moment terrible de leur dernière lutte. 

Les sources d'eau chaude qui ont donné leur nom aux 
Thermopyles sont à quelques pas plus loin et au delà des 
restes du mur de Justinien. Cette croûte blanche qui re- 
tentit sous les pieds comme une voûte est formée par la 
déperdition des eaux sur le rivage pendant plusieurs siè- 
cles. Rien n'est plus triste et plus disgracieux. Je suivis 
jusqu'à la colline ces dépôts salins, sillonnés d'espace à au- 
tre par des filets d'eau chaude fort transparente et fort ra* 
pide, et j'allai jusqu'à la plus forte des sources, qui s'élance 
avec impétuosité du flanc d'un rocher. L'eau, qui me pa- 
rut avoir de 36 à 40 degrés Réaumur, est extrêmement ra- 
pide et abondante. Il y aurait là de quoi alimenter des 
bains sans nombre. Un établissement de bains et un canal 
par lequel ces cours d'eau pourraient se diriger vers la 
mer voisine , sans se perdre dans les terres , donneraient 
tine toute nouvelle vie à cette langue de terre, dont l'appa- 
rence de désolation contraste d'une manière si pénible avec 
l'aspect gracieux du reste des Thermopyles. C'était aux 
eaux chaudes et au mur de Justinien que finissait la Lo- 
cride et que commençait la Thessalie. 

Des eaux chaudes jusqu'à Lamia , la route est fort mo- 
notone. Un pont de pierre jeté sur le Sperchius à Âlamani 
aboutit à d'abominables chaussées, qui conduisent lente- 
ment à travers des marais jusqu'au pied de Zeitoun, l'an- 
cienne Lamia ou Mallia, dont le nom a été donné au golfe 



33f GRÈCE CONTINEKTAtE BT MOREE. 

MaHîaqae '. Cette ville, frontière do royamne grée, a coa- 
8ervé toute l'apparence d'une ville turque. Deux mosquées 
abandonnées y ont leurs minarets intacts avec leurs gale- 
ries et leurs flèches. Quelques grandes maisons turques 
sont aussi conservées. Les deux seules qui méritent atten- 
tion sont celles qui appartenaient à Kiamii Bey, un dis ces 
riches possesseurs de timars ou fiefs turcs entre lesquels 
les sultans avaient partagé tontes les terres depuis Satoni- 
que jusqu'à la Morée, c'est-à-dire tous les pays qui étaient 
restés le plus long-temps sous la domination des Francs et 
où leurs usages s'étaient le mieux conservés. Ainsi les an- 
ciens fiefs francs furent remplacés |Kir des timars, et les 
paysans restèrent colons comme sous les Francs. On re- 
trouve pendant tout le temps de la domination turque le 
colon maintenu sous le nom presque franc de coroni, et l'u- 
sage du cheptel maintenu aussi sous un nom turc,|mais avec 
le même effet. Ali-Pacha, qui n'aimait pas les grands sei- 
gneurs turcs, maisqui aimait beaucoup leurs propriétés, con- 
fisqua toutes leurs terres dans ces provinces et les mil entre 
ses mains. A la mort d'Ali- Pacha, le sultan Mahmoud profita 
de ces confiscations , et ne voulut plus reconstituer de ti- 
mars. Il garda tout pour lui et se contenta de distribuer 
çà et là quelques gros lots à ses favoris du moment , tel 
qu'était ce Kiamil-Bey. Lorsque le gouvernement ottoman 
fut remplacé par le gouvernement grec , toutes les terres 
du domaine du sultan devinrent propriétés naticmales du 
nouvel État; et jusqu'ici aucune mesure n'a été prise pour 
répartir ces immenses pn^iétés entre des travailleurs in- 
téressés à en tirer le meilleur fruit possible. Dans les pre- 
mières années de la révolution, chaque parti prétendait les 
distribuer entre les siens. L'assemblée d'Épidaure prit un 
parti extrême ; et , pour empêcher la dispersion folle des 

^ C'est à tort que quelques auteurs ont transporté Lamia jusqu'à 
Domocos, et ont placé la Tbèbes pbthiotique sur remplacement ac- 
tuel de Lamia. La position de Zeitoun sur les ruines de l'antique 
Lamin est an fait constaté par la science archéologique. 



nationaux t elle Rendit au goaTerndraeQt d'en àm 
poser d'une quantité plus grande que celle qui rèprésen- 
tak rindemnité due aux jsoldats de Tarniée grecque , lais- 
sant le règlement du reste à une autre aaaenblée , qui n'a 
jamais été convoquée* A l'arrivée du roi , qui fut accepté 
saas GOoditioQ ni constitution ^ les tefres nationales devin* 
rent une hypothèque de l'emprunty et aueuae mesure n'a 
été prise pour les distribuer od les vendre à bon marché, 
de manière à muJtiplier la classe des propriétaires. On se 
contente de les affermer à qui veut les prendre, année par 
année, en payant au gouvernement 25 pour 100 du pro* 
dait Ainsi chacun choisit la terre qui lui convient , puis 
l'abandonne pour passer à une autre^ sans qu'aucun effort 
soit fait pour planter ou bâtir, eomme on le ferait sur un» 
terre à long bail, et encore mieux aur une terre qu'on pos- 
séderait en toute propriété. 

Je rencontrai à Lamia plusieurs personnages Intéressants, 
tels que le colonel P^rhebos, du corps des Phalangistes, le 
docteur Georgiadès , le procureur du roi Slaneff, au nom 
russe et au cœur français, le ccMiseiller d'État. Droses Mansou- 
las. M. Perrhebos a servi avec honneur daos notre corps 
d'armée de Gm^fou au temps du géujéral Deiizelot , et il a 
conservé un vif attachement pour la France , oà il est fort 
connu par un exceLlent morceau historique < rfiistoire de 
Souli , écrit en grec avec une naïveté pleine de charme et 
de grandeur. Il a aussi, depuis, écrit ses souvenirs sur les 
ferres de la révolution grecque ; mais cet ouvrage est bien 
loin d'avoir l'intétêt de l'autre. Perrhebos était peur moi 
comme un reflet du temps et des mœurs antiques. Le doc* 
teOr Georgiadès a fait ses études avec succès à notre École 
de Médecine , et ses talents font honneur à l'instructioa 
française. Les sentiments de M. Georgiadès, aii^i que ses 
affections , ont continué à se tourner vers la France. Ge 
n'est pas là une exception dans cette partie de la Grèce y 
oar, dans tous les cœurs, j'ai trouvé des sympathies fran- 
çaiaea ; mdé la constance de» opkioûs de M« GeorgiadèSi 



324 GRECS CONTINENTALE ET MOREE. 

constance qae la France n'a pas trouvée toujours dans ceux 
de qui elle avait droit de l'attendre , mérite plus particu- 
lièrement notre estime à tous. M. Drosos JVlansoulas, con- 
seiller d'État et homme fort éclairé, s'est retiré des affaires 
pour cultiver ses terres à Hagia-Marina , près de Stillida, 
dans l'ancienne Phthiotide d'Achille ; et j'ai été charmé 
de pouvoir passer avec lui quelques jours à Lamia. 

Mes nouveaux amis me firent avec beaucoup de bien- 
veiHance les honneurs de leur ville , et , malgré l'extrême 
chaleur des premiers jours de mai, m'accompagnèrent tour 
à tour dans mes excursions d'antiquaire et de curieux. 
Lamia, placée sur les limites de la Grèce et de la Turquie, 
est une des villes les plus florissantes de la Grèce. La gar- 
nison qui y est cantonnée a amené la création d'établisse- 
ments publics qui n'existent nulle part ailleurs en Grèce, 
si ce n'est à Athènes. Ainsi il y a un café assez grand , oà 
on peut lire les journaux grecs et les journaux de Paris, et 
même le Corsaire, le Charivari et quelques revues. Il 
est assez piquant de se retrouver ainsi parmi les siens au 
pied des montagnes de Thessalie. 11 y a aussi un billard et 
même un restaurateur à la carte en vérité fort supportable 
et à fort bon marché , deux choses également extraordi- 
naires en Grèce. On n'est pas cependant allé encore au 
luxe d'une auberge, n'eôt>on à y trouver qu'une chambre 
nue et un seul matelas; il se passera encore quelque 
temps avant qu'on en arrive là. 

Une place publique se forme, et des deux côtés sont déjà 
bâties en bonnes pierres une vingtaine de maisons à deux 
étages assez bien distribuées. L'une des deux grandes mai« 
sons anciennes de Kiamil-Bey donne sur cette place. Elles 
sont revêtues de haut en bas de peinturés extérieures. 
L'une d'elles est destinée à recevoir l'hôpital militaire. L'une 
de ces deux maisons était pour lui, l'autre pour ses femmes. 
Dans celle oOi il demeurait lui-même, une partie de la dis- 
tribution intérieure subsiste encore. Les chambres sont 
spacieuses; les croisées fermées par des verres de diffé- 



LAMIA. 325' 

reates couleurs, et les murs peints de toutes sortes d'ara- 
besques. L'une des chambres ressemble eatièrement à une 
salle à manger de vieux château noble de troisième classe 
du temps de Louis XV, avec ses deux armoiresarrondies de 
côté su> toute la hauteur et la grande armoire du centre 
formant an demi*cercle et de plus grande dimension. Les 
parquets et les cloisons sont en mauvaises planches fort 
mal assorties et réunies. Cette maison , et surtout celle oà 
se tenaient les femmes , était entourée d'une muraille 
qui s'élevait à la hauteur du second étage au-dessus du rez- 
de-chaussée. C'est probablement pour cette raison que le 
rez-de-chaussée et le premier étage étaient consacrés au 
service , et qu'au deuxième étage , où il y avait plus de 
clarté, étaient placés les appartements d'honneui:. Le mur 
est aujourd'hui démoli , ainsi que les bains destinés aux 
femmes, et rien n'arrête plus la vue, qui s'étend sur le golfe 
Malliaque et les Thermopyles. Le reste de la ville a tout à 
fait l'apparence d'une ville turcfue ; particulièrement les 
bazars, où, sur une estrade élevée, trônent paisiblement 
les marchands assis sur leurs jambes croisées. Les bouti- 
ques de pipes y sont surtout nombreuses. On y vend pres- 
que pour rien de longs tuyaux de cbiboukis que les bergers 
s'amusent à sculpter dans leurs montagnes , d'une manière 
quelquefois fort originale. 

Malgré l'extrême chaleur, je me mis en route pour 
monter à la citadelle de Zeitoun mentionnée dans la Chro- 
nique de Marée^. Sur le chemin , un peu en dehors de 
la ville actuelle, on aperçoit les murs d'enceinte d? la La • 
nûa hellénique, composés, comme d'usage, de largos 
pierres quadrilatères. L'Âcropulis était située sur l'empla- 
cement même de la citadelle actuelle. En montant cette 
colline , on aperçoit dans les murs modernes , beaucoup 
de restes des anciennes constructions helléniques. Les murs 
d'enceinte de la forteresse portent la trace des divers pen- 

1 P. 8& de mon édition à deux co!onnes. 

28 



326 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

pies qui Tont occupée : les premières assises sont des an- 
cieos temps helléniqoes ; la partie supérieure et les rem- 
parts intérieurs sont francs ou catalans ; la tour carrée est 
tout k fait franque ; le fort intérieur, qui coupe une partie 
du mur d'enceinte, et quelques adjonctions faites aux mors 
crénelés sont tout à fait turcs. Du haut de la tour carrée^ 
reste de la domination franque ou catalane , la vue s^étend 
sur un vaste borixon qui embrasse tout le golfe Malliaque et 
TEubée, et, tout en face, les sommets du Parnasse, de THé- 
licon et de FŒta. 

A répoque de la conquête française, Zeitoua resta com- 
prise dans les limites du royaume de Tbessalie ou de Ma- 
cédoine, conféré an roi-marquis Boniface de Montferrat, 
la principauté d' Acbaye ne commençant alors qu'aux Tberr 
mopyles et au marquisat de Bodonitza. L*éTéqne latin de 
Zeitoun était un des dix suffragants de Tarcbevéque de ta- 
risse '. Innocent III lui adressa plusieurs lettres sous le titre 
iesidontensis episcopus ^, tout en donnant aussi quelque- 
fois à révêque de Thèbes en Pbtbiotidele titred*évêquede 
Zeitoun, suivant en cela Terreur commune. La mort pré- 
maturée de Boniface de Montferrat, la jeunesse de son fils et 
héritier Démétrios, Fambition des despotes d'Épirede la 
maison Comnèue empêchèrent le royaume de Salonique 
de se maintenir long-temps avec autorité. Guillaume dalle 
Garcere, baron de Négrepont, qui avait épousé une pa- 
rente de Démétrius, chercha bien en 124^ à reprendre 
une possession réelle de ce royaume *; mais on voit par la 
Ghroniqoe de Morée ^ que les villes de cette partie de la 
Tbessalie vivaient dans une sorte d'indépendance des em- 

i Ces dix suffragaiits étaient les évèqiiesde : !<> Gardiki, 2« Domo- 
Ç08, 30 Dimitriade, 4* Zeitoun, 5<> tlzeri ouNazoïi, 6» Kolydrofi, 
70 Lidoriki, 8» la Thèbes phtliiotique, 9° Macri, l*ancieune Stagyre, 
et 10° Phartalo. 
' « Baluze, t. if , p. 618, 619, 625, 626, 627, 63o, 636. 

3Rinaldi, t. xxi, p. 2&8, à l'an 1343. 

* P. S5. 



LAHIA. 327 

pereurs de Niccecoanne des despotes d*Épire et des Francs 
d'Acbaye. 

A quelques années de là Zeiloan fut annexée au duché 
d* Athènes, qui s'étendit même au delà de l'Othrys jusqu'au 
pori d'Armyros inclus du temps de Ramon tduntaner 
dans les domaines de Guy de La Roche , duc d'Athènes K 
Lorsque, après la mort de Guy de La Roche, la Grande- 
Compagnie catalane s'empara sur Gautier de Brienne, duc 
d'Athènes, de tout son duché, elle étendit aussi ses pos- 
sessions jusqu'à Zeitonn et jusqu'à NéopatrasX)u Patradjik. 
Cette prise de possession est constatée de la manière la 
plus indubitable par le titre de duc d'Athènes et de Néopa- 
tras conféré par les Catalans de la Grande-Compagnie au roi 
Frédéric de Sicile, leur seigneur, et à ses descendants, qui 
ont toujours continué à le porter. Pendant tout le quator- 
zième siècle nous trouvons les bandes catalanes et navar« 
raises établies de ce côté , et résistant toujours aux Grecs; 
jusqu'à ce que les Turcs vinrent les mettre d'accord en 
s'emparaut de tout, dans la dernière moitié du quinzième 
siècle. 

£n redescendant de la forteresse je me rendis un peu 
hors de la ville pour voir un grand marché aux chevaux 
qui avait commencé la veille. C'est une foire assez con- 
sidérable pour le pays. Malgré les frais énormes de la qua- 
rantaine il s'y était rendu un grand nombre de fermiers 
de Thessalie qui venaient vendre par troupeaux de pedts 
chevaux fort bien membres , mais fort mal tenus. Si la 
Thessalie appartenait à la Grèce , ainsi que cela serait rai* 
sonnable, la richesse de cette belle province et la richesse 
de la Grèce eu recevraient un accroissement notable ; mais 
dans l'état actuel des choses et avec les entraves de laqua* 
rantaine il n'y a rien à espérer. 

Le lazaret est à une dcmi-iieue de la ville , an pied des 
monts Othrys et à deux lieues de la frontière turque. Ce 

* B. Muntaner, ch. 230, p. 467 de mon édit. à deux colonnes. 



3 28 GBECE C01«TI3iEftTAI.E ET HGREE. 

serait un forl médiocre établissement pour un poste de 
^i ndartnerie ; c*est un détestable gîte pour une quaran- 
taine, l^s chambres n*ont pas de fenêtres , et si on veut y 
voir clair il faut sortir et rester à Fair. J'aperçus plusieurs 
femmes, arrivées des frontières turques, obligées de se tenir 
en dehors pour travailler. Au dedans il n^y a pas un meu- 
ble et tout est tenu avec une fort grande malpropreté. 
C'est là pourtant qu'il faut passer sa quarantaine en arri- 
vant de la Macédoine et de la Thessalie en Grèce! En fai- 
sant quelques pas au delà dans la montagne on est fort dé- 
doremctgé de ses fatigues, car on voit s^tendre devant soi 
celte magniûque et opulente plaine de la Thessalie jusqu'à 
la vallée de Tempe et au majestuetix Olympe ; royaume 
de Jupiter, qui, après avoir conquis la Grèce, s'y fît res- 
pecter comme un dieu. 

De I amia à Patradjik ou Néopatras , la route est courte 
et facile ; il y a deux chemins pour s'y rendre , et je les ai 
successivement parcourus tous les deux : l'un , par le pont 
de Franlzi et la rive droite du Sperchius; l'autre, par les 
eaux thermales et la rive gauche en passant le Sperchius à 
gué. Je rc\ins par celte dernière roule; majsen partant 
de Lamia les eaux du Sperchius étaient trop enflées par 
c!es pluies de montagnes pour que je pusse le passer à 
gué , et je pris le pont de Frantzi. Les environs de Com- 
batadès qu'on traverse en suivant cette route sont fort bien 
ombragés , et c'est forl justement que les poètes latins ont 
célébré les charmes des rives du Sperchius. La distance 
n'est que de trois à quatre lieues pour aller de Lamia 
à Néopatras ou Patradjik , l'ancienne Uypafe, pays des 
Enians. 

Néopatras est située tout en haut d'un plateau fort élevé 
que domine un plateau plus élevé encore sur lequel est 
bâtie nue vieille forteresse , et tous deux sont couronnés 
d'une enceinte de hautes montagnes. Elle est resserrée en- 
tre deux ravins profonds dans lesquels s'eugoulTrent deux 
torrents qui en défendent l'alwrd. 11 faut monter pendant 



NBOPATRAS. 329 

près d*une heure par un sentier fort rapide pour arriver en 
haut de la gorge d*où s'échappe le torrent, qui ?a se perdre 
dans la grande et belle vallée développée au pied de la col- 
line. J'avais une lettre d'introduction du général Church 
pour le dimarque d'Hypate, Hadji Petraki, qui habite tout 
en haut de la ville. Je trouvai un grand et bel homme, fort 
élégaoïmeQt mis à la grecque , mais sans dorure sur ses 
vêleaaents de soie ; il était assis à la turque sur un coussin 
posé sur un tapis, sous les beaux arbres en fleurs de son 
jardin , près d'une fontaine d'eau vive , à côté d'une pe- 
tite table à manger turque d'un pied de haut , autour de 
laquelle étaient groupés une jeune et jolie femme fort élé- 
gamment mise aussi à la grecque, sa belle-mère et son beau- 
frère vêtus avec toute aussi l'él^ance du costume natio- 
nal. On ne rencontre ici personne portant le costume franc; 
et, comme il n'y a pas de garnison, on n'y rencontre pas non 
pins Tuniforme bavarois, adopté pour toutes les troupes 
grecques , comme si elles faisaient partie du contingent 
de la Confédération. L'aspect de ces festins de famille, 
dans un jardin , au murmure d'une fontaine où l'on peut 
puiser sans se déranger, et en vue d'une profonde vallée 
thessaliqne coupée par le Sperchius et terminée par la 
longue chaîne des montagnes turques , me fit le plus grand 
plaisir. La belle figure martiale et le beau costume militaire 
d'Hadji Petraki , la figure animée et modeste de sa jeune 
femme paraissaient tout à leur avantage dans cet encadre- 
ment, et j'aurais voulu être peintre pour pouvoir donner 
tout son effet à ce charmant tableau de la vie patriarcale. 

La réception d'Hadji Petraki et de sa famille fut tout à 
fait cordiale. Pendant que mes chevaux étaient allégés et 
qu'on transportait mes effets dans la chambre réservée, on 
fit descendre d'un salon meublé à l'européenne une chaise 
pour que je pusse m'asseoir à la banque ; puis le pallicare 
de service m'apporta un chibouki , et, conformément aux 
rits de la plus délicate hospitalité, madame Hadji Petros 
me présenta elle-même, avec la grâce la plus parfaite , le 

28. 



330 GRÈCE CONTINCNTALB ET MOrÉE. 

glyko, le verre d'eau fraîche et le café, le meillearcafé que 
j*aie certainement pris en Grèce, où il est toujours si bon. 
On a conservé dans la Roumélie, plus que dans les autres 
provinces grecques , tous les usages antiques. Il y a peu 
de maisons où les femiites se mettent , comme chez Hadji 
Peiros, à table avec les étrangers; mais lui a passé plu- 
sieurs années de sa jeunesse à Vienne, et il est familier avec 
les bons usages francs. Il n'en a pas moins repris avec ai- 
sance le mode de vie roumélioie. Sa femme fait apparaître 
ce genre de vie sous son côté le plus poétique. Assise à 
l'extrémité d'une longue galerie ouverte sur son jardin, à 
une exposition qui assure un peu de fraîcheur, et placée 
Sur un siège élevé, comme une reine sur son trône , elle 
tisse sa toile, ainsi que le faisaient les princesses antiques, 
tandis qu'autour d'elle ses femmes , placées çà et là sur des 
sièges plus bas , lui présentent la navette , rectifient les 
fils et facilitent ses travaux. Cet intérieur de famille offre 
une suite de scènes agréables. 

Il faut monter encore une demi-heure au-dessus de la 
ville pour arriver aux ruines de l'ancienne forteresse, qui 
semble un château aérien , une création de fée. Sur trois 
des côtés il est entouré de précipices ouverts entre des ro- 
chers à coupe perpendiculaire ; du quatrième côté il se ter- 
mine en une pente de verdure assez rapide pour mériter 
aussi partout ailleurs le nom de précipice. Une source, qui 
fournit de l'eau h la ville, s'échappe d'un de ces rochers: 
un peu avant d'y arriver, on trouve les ruines d'une tour 
ronde de construction franque; puis, un peu au-dessus, 
l'une des portes de l'ancienne forteresse, dont il ne reste 
plus que les assises inférieures. En arrivant au sommet du 
plateau on aperçoit d'abord des ruines helléniques, parmi 
lesquelles on distingue les fondements d'un temple. Tout 
autour sont dispersés les murs et les tours carrées de la for- 
tification du moyen âge; mais la nature a pris soin de forti- 
fier le plateau avec plus de puissance que ne peut le faire 
l'art des ingénieurs. Qu'est-ce que quelques murs de plus 



NBOP.\rRAS. S31 

en comparaison d'un roc de huit cents pieds d'élévation 
au-dessus d*un ravin dans lequel se précipite un torrent I 
A la vérité une colline plus haute, séparée par le précipice, 
menace cette colline, et le canon pourrait aujourd'hui y 
arriver ; mais au moyen âge aucune machine de guerre 
n'atteignait à de telles distances. Néopatras avait été com- 
prise dans le despotat d'Hellade ou d'Éiolie que s'étaient 
acquis les Comnènc après la prise de Constantinople par 
les Francs. Nicéphore, ûls de Michel Gonmène et beau- 
frère du prince de Morée, Guillaume de Ville- Hardoin , 
fit , dit-on , bâtir cette forteresse ^ Les Catalans s'en em- 
parèrent un peu après l'année 1310 , et la possédèrent jus- 
qu'à la fin du quatorzième siècle. 

Je passai la soirée chez Hadji Petros avec quelques ca- 
pitanis rouméliotes, qui aimaient à me prouver par leut 
visite l'aiTection qu'ils avaient pour la France. L'existence 
de ces capitanis retrace au vif cette époque si différenle 
de l'époque actuelle, où deux religions et deut races, celles 
des mattres et celles des rayas opprimés, étaient en présence 
sur ce même sol. Alors les montagnes étaient devenues le 
refuge de tous les hommes fiers et indépendants. Autour 
de quelques chefs , dont la supériorité était consacrée par 
d'antiques traditions de famille ou par d'éclatants services 
persomiels, venaient se grouper tous ceux qui se trouvaient 
mal à l'aise sous l'arbitraire humiliant de la domination 
turque, qui redoutaient des persécutions , qui avaient des 
injures à venger. A un signal donné tous les klephtes ve- 
naient se ranger sous la bannière de leur chef, l'assistaient 
dans quelque grand acte de vengeance et , rentrés dans 
leurs montagnes, se dispersaient jusqu'à nouvelle occasion 
et échappaient ainsi aux poursuites de leurs tyrans , qui 
n'osaient s'aventurer dans ces positions dlDiciles. Si la force 

* AotTTOv TOÎÎTOÇ ô 'SiKri'^ôooç ExTia« T/jv Niav ndtToav , xai 
xiffTpov exatpi« ^tàîpvXa?tv (Dorothée : voyez ce fragment de sa 
Chronfqne dans ma préface de la Cliron. de More?, p. xxxv). 



332 CHECE CC»NT19IfcM*.%LC ET MOEEE. 

de ces bandes prenait une coiisisiance réelle, alors les Turcs, 
habitués à compter a\ec la puissance, prenaient des arran- 
gements avec eux , et les pachas leur confiaient , en qua- 
Kté d'armatoies, la garde des défilés qu'ils avaient su con- 
quérir. Pendant les guerres longues et obstinées qui 
amenèrent l'indépendance de la Grèce , les capitanis de 
la Roumélie furent ceux qui se distinguèrent le plus par 
leur braifoure et par leur dévouement : et il fallait là des 
sacrifices de tous les instants; car les Turcs étaient en force 
dans ces provinces , et il n'y avait à attendre aucun se- 
cours de personne. 

Tontes les montagnes d'Épire, d'Étoile , d'Acarnanie et 
de Thessalie, jusqu'aux gorges de l'Olympe, se remplirent 
alors de généreux combattants qui espéraient bien se con- 
quérir promptement une patrie nationale et libre. Ils réus- 
sirent à faire une Grèce ; mais cette Grèce n'était pas pour 
eux. Le traité de Londres déclara qu'elle ne s'étendrait 
que jusqu'à la chaîne de l'Othrys. Ainsi tous leâ monta- 
gnards d'Agrapha i, du Mezzovo et de l'Olympe, si braves, 
si patriotes, furent rejetés sous la main des Turcs. Ceux 
qui s'étaient le plus signalés dans celte guerre refusèrent 
d'abord de retourner dans leur.-: foyers; et c'est ainsi qu'un 
grand nombre, classés dans le corps des phalangistes, ont dit 
adieu à leur lieu natal et sont restés attachés à la patrie grec- 
que, espérant à chaque instant entendre sonner l'heure où il 
leur serait permis de reprendre sur leurs ennemis les Tu^cs 
desprovinces que ceux-ci ne pourraient plus défendre. D'au- 
tres , impatients de cette vie d'oisive attente , ont regagné 
leurs montagnes, y ont repris les chances de la vie kleph- 
tique, et ont fini, selon l'antique usage, par se faire re- 
connaître par les Turcs et devenir chefs de l'armée régu- 
lière ; mais leurs yeux sont toujours tournés vers la patrie 
chrétienne : comme aux premiers, il leur suffirait d'un léger 
encouragement pour redevenir Grecs et pour tourner contre 
la domination turque les armes destinées à la défendre. 

Les anciens rapports qui unissaient entre eux les capita- 



NGOPATRAS. 333 

nis retournés en Turquie etiescapilanis restésen Grèceont 
continué depuis à subsister, par suite delà facilité que leur 
donnent toutes les chaînes de montagnes. L'espoir de recon- 
quérir à la Grèce le terrain perdu se maintient vivant dans 
le cœur de tous, et cet espoir entretient la suprématie des 
capitanis et le dévouement des anciens soldats. A un signal 
toutes ces bandes se recomposeraient en un instant. Pen- 
dant que j'étais dans cette partie de la Thessalie j'ai ren* 
contré un de ces capitanis qui veuîflt de faire au roi Othon 
une réponse qui n'était point une forfanterie , mais la sim- 
ple expression d'un fait. Le roi lui demandait pourquoi il 
se tenait toujours dans ses montagnes et ne venait pas à 
Athènes çt il lui offrait même un l(^ement dans son palais 
pendant son séjour. Le Rouméliote objectait son attache- 
ment à ses montagnes, ses habitudes de la vie patriarcale, 
puis même le charme de se sentir important parmi les 
siens au lieu d'être annulé au milieu des autres. « Impor- 
tant I lui dit le roi ; mais vous êtes diraarque d'un village. 
— Dimarque ! dit le Rouméliote en se redressant, je suis 
roi dans la montagne , plus que roi. Votre Majesté veut- 
elle un exemple de mon autorité ; qu'elle dise un mot , et 
après-demain , dans cette vallée qui se déroule sous vos 
yeux , j'aurai réuni sous ma bannière six raille hommes 
armés et disposés à marcher , à ma voix , pour ou contre 
Votre Majesté. » Le roi préféra ne pas tenter l'expérience. 
Pendant les événements de iStiO, tous attendaient un mot 
de la France; et il a fallu plus de peine pour les engager à la 
patience qu'o/i n'en eût eu à les faire courir peut-être jus- 
qu'à Salonique. L'homme qui a conservé le plus d'influence 
sur tous ces capitanis est un Épirote qui n'a lui-même ja- 
mais été qu'homme politique et non pas soldat , Colet- 
tis. Il n'aurait qu'à vouloir , pour réunir à l'instant toutes 
les volontés éparses. Mais Golettisest un homme sage et un 
véritable patriote. Il désire dans son pays l'établissement 
de l'ordre et des lois, et il saura ne rien hasarder qui com« 
promette le durable avenir promis à la Grèce. Je n'a» pas 



334 GRÈCB CONTINENTALE ET MOREE. 

TU en RoDinéHe an seul chef qui ne fût disposé à se sou- 
mettre complètement à lui pour le repos comme pour l'ac- 
tion. Tel élait autrefois près de lui le brave Palasca, assas- 
siné par Odyssée, tels ils sont tous ; et son séjour en France 
n*a fait que donner plus de puissance encore aux conseils 
de son bon et sain jugement. Mon excellent hôte Hadji 
Petraki est un des amis de Colettis et des Français, et il est 
un de ceux qui aiment ii ne pas quitter leurs montagnes. 
Où trouverait-il ailleurs le spectacle d'une famille plus 
agréable, une maison mieux située, une fontaiue qui mur- 
mure plus doucement, un jardin d'où il puisse jouir d'une 
aussi belle vue de montagnes et de vallées ? Où trouverait- 
il , hors de chez lui , une plus belle chasse aux chamois, 
aux chevreuils et aux ours, que dans la forêt de Greveno, 
rCEta d'Hercule ; une plus abondante chasse aux faisans 
que dans la plaine du Sperchius ; de meilleurs bains ther« 
maux que ceux de Patradjik ; plus d'affection, un plus lier 
patronage que parmi les anciens pallicares des deux revers 
des montagnes tiiessaliques, toujours tout prêts à recom- 
mencer avec une nouvelle valeur de nouvelles entreprises 
pour l'agrandissement de leur pays ? Où trouverait-il des 
cœurs plus chauds, plus fidèles que dans les monts d' Agra- 
pha 7 Comme on conçoit bien, à la vue de cette riche plaine 
du Sperchius, de C(>s montagnes et de ces torrents qui se 
déroulent de tous côtés, la passion de la patrie locale qui 
vous fixe dans ce coin isolé du vaste monde dont les vains 
bruits expirent avant de pouvoir dépasser cette barrière do 
montagnes ! 

Le lendemain de mon arrivée, j'allai explorer les restes 
antiques que je pouvais découvrir çà et là. Quelques débris 
ont été réunis par Hadji-Pelros dans sa dimarchie. Tels 
sont : une tête de marbre faisant partie d'un sujet funé- 
raire, d'un travail plutôt romain que grec ; le corps d'une 
autre statue de marbre, d'environ trois pieds de hauteur ; 
la tête et les bras manquent , mais le corps est fort bien 
conservé et d'une fort bonne exécution, apparemment ro- 



NEOPATRAS. 335 

Diaiue ; trois petites statuettes eo terre cuite , Tune, de 
Mîoerve, fort jolie et fort bien conservée, les autres d'un 
travail moins bon. Le tout a été découvert dans des fouil- 
les récemment faites sur les rives escarpées du torrent de 
Xerio, tout voisin. Près de la dimarchie est l'ancienne mos- 
quée, bâtie dans un fort bel emplacement, sur les ruines d'un 
temple antique, plus tard transformé en église latine et ré- 
cemment en église grecque. Les colonnes , dérobées au 
temple antique sont encore debout , et les murs d'enceinte 
sont composés de grands morceaux de marbre dont plusieurs 
portent des inscriptions grecques. En faisant faire les ré- 
parations nécessaires autour de cette église et près de la porté, 
on a retrouvé quelques fragments de sculpture du moyen 
âge. Telle estunelonguefriseàplusieurs compartiments. Les 
deux derniers compartiments sont seuls conservés et por- 
tent l'un one fleur de lis, l'autre la croix ancrée de Champa- 
gne. Un autre morceau provient sans doute d'une pierre fu<* 
nérairc. On y voit une croix latine élevée sur trois degrés ; 
dans les cantons supérieurs de la croix sont deux ûeurs de lis 
renversées et dans les deux cantons inférieurs deux cyprès, 
sorte de blason funéraire que j'ai souvent retrouvé en Ëubée. 

M. Enian, frère du conseiller d'État Georges Énian, 
possède aussi quelques antiquités trouvées sur les lieux. Il 
me montra une fort belle pierre gravée , des pendants 
d'oreilles en or et quelques belles médailles d'argent dus 
ï des fouilles faites aux mêmes lieux qui avaient fourni les 
jolies statuettes de terre cuite de la dimarchie, les deux rives 
du Xerio. Je voulus tenter aussi des fouilles sur le bord 
du torrent, avec la permission des autorités locales. J'a- 
menai trois hommes armés de pioches et nous descen- 
dîmes sur la rive du Xerio, que nous franchîmes dans une 
des parties les plus rapides de son cours en sautant de 
rochers en rochers au milieu des cascades; car le pont 
a été entraîné il y a quelques années , et les revenus de la 
ville ne suflisent pas pour en faire un autre. 

Il faut donc traverser comme on peut le torrent rocail- 



336 OEÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

Ivux; et chaque année, entre les rochers glissants du passage, 
des hommes, femmes et enfants tombent dans le torrent, 
dont le cours est trop rapide et trop convulsif pour qu'on 
puisse résister, et ils sont brisés par les rochers quand ils ne 
sont pas ensevelis sous les eaux. Les rives escarpées des 
deui branches du Xerio laissent apercevoir çà et là de 
nombreuses couches de briques , restes des tombeaux qui 
bordaient son cours et qui ont été entraînés par ses dé- 
bordements. Les anciens avaient coutume de placer ainsi 
leurs tombeaux sur le bord des torrents et quelquefois même 
dans leur lit. La série des tombeaux à travers lesquels je 
dirigeai mes fouilles ne me semble pas remonter an delà 
du second siècle de Tère chrétienne. Cette portion ne con- 
tenait, à ce qu*il semble, que les tombeaux des gens obs- 
curs , et presque tous ont été emportés en bonne partie 
par le travail des eaux qui avait fait ébouler les terres et 
les avait entraînées. Â chaque couche je rencontrais des 
centaines de petites monnaies frustes de cuivre de l'é- 
poque romaine. Au fond d'un tombeau je trouvai un grand 
morceau de marbre grossièrement creusé en forme de 
mortier et sans trace de sculpture. Je Toyais blon que 
pour rencontrer quelque objet d'art un peu remarquable 
il fallait porter mes fouilles vers le terrain destiné aux 
personnages plus considérables; mais, depuis le peu d'heures 
que je faisais fouiller, le nombre des curieux qui aflSuaient 
autour de moi s'était considérablement augmenté malgré la 
pluie, qui n'avait pas cessé depuis la matinée. Les gens igno- 
rants , dans tous les pays du monde , en Turquie comme 
en France et en Grèce, s'imaginent toujours que, quand on 
fait des fouilles, c'est parce qu'on cherche un trésor caché, et 
ils suivent tous vos regards et tous vos gestes avec anxiété. 
Le concours des curieux et le redoublement de la pluie 
mirent fin à mes fouilles. 

Hadji Petros voulait m'emmener avec loi passer quelques 
jours à chasser le chamois et le chevreuil en compagnie de 
quelques amis dans les forêts du Greveno , le plus haut des 



MONT OBTA. 337 

sommets de FŒta. L*excursion était fort (entante ; le som- 
met du Grevenfo était encore couvert de neiges, et de là on 
embrasse une vue magaifiquc qui s'étend, d'un côté, à tra- 
vers toute la Thessalie et le golfe de Salonique, jusqu'aux 
DardaneUcs , et de Tantre côté au-dessus de tout le Pélo- 
ponnèse. J'aurais aimé aussi à visiter les restes d'un héroûm 
que me disait y avoir vu M. Knian ; héroum consacré à 
Hercule à l'endroit même où avait été placé son bûcher, et 
non pas dans le Caiiidrome, à Héracléa, qui ne fut bâti que 
plus tard en son honneur : mais j'avais une autre excur- 
sion à faire pour mes recherches du moyen âge dans l'ab^ 
baye de Poursos en Acarnanie; j'étais impatient de lire les 
chroniques de notre principauté franque, que l'on me di- 
sait y avoir vues. Je ne suis pas d'ailleurs un ardent chas- 
seur et craignais d'être un embarras pour ces chasseurs 
aux jambes aussi alertes que l'étaient celles d'Achille , leur 
Yoîs'n. Je me décidai donc à partir pour l'Acarnanie pen- 
dant que mes amis iraient chasser dans l'QËta, et je don- 
nai à ma cavalerie et à mon infanterie l'ordre du départ 
pour le lendemain. 



XVII. 

G AR PENIS I— POURSOS. 

Il est assez périlleux de s'aventurer, même aujourd'hui, 
dans les montagnes limitrophes de la Turquie, dont le voi- 
sinage offre un prompt refuge à tous ceux qui ont con- 
servé quelque prédilection pour la vie klephtique. Les fo- 
rêts montueuses situées entre Hagi Janni et Carpenisi sont 
surtout tout à fait favorables à leurs expéditions, car ils peu- 
vent découvrir de loin les voyageurs , dérober leur projet 
d'attaque dans les épais taillis, et échapper ensuite à toutes 
les recherches par des sentiers connus d'eux qui vont re- 

29 



338 GaÈCE CONTINBNTALB BT MOREE. 

joindre les chaînes des montagnes limitrophes des denipays. 
Mes amis m'avaient donc impossé une escorte fort respecta- 
ble de quatre gendarmes ou chorophytakas et de quatre 
stratiotes bien armer, qui , réunis à mou pailicare, Tancten 
klephie Costa, très-bien armé aussi ^ me constituaient un 
petit corps d armée assez propre à la défense. Quant ani 
agofates, ils ne font que grossir le cortège et ont grand soin, 
pour ne pas se mettre mal avec messieurs les klephtes, dont 
ils sont exposés de ce côté à recevoir les trop fréquentes vi-* 
sites, de ne jauMls porter aucune arme, aûn de mieux con- 
stater leur neutralité. La classe des agoîates de Grèce, des 
vetturini d'Italie et des muletiers d'Espagne est une classe 
à part dans chacun des pays. Les agoîates de la Grèce sont 
presque tous de race albanaise ; race laborieuse , sobre et 
avide. 

£n quittant Hypate non? traversâmes sans difficulté les 
eaux du torrent, à la faveur de ses rochers brisés, et en- 
trâmes dans une jolie vallée d'où l'on aperçoit déjà le Ve- 
louchi, l'ancien Tymphrestus, tout couvert de neiges. 
Trois heures de marche à travers cet agréable paysage 
nous amenèrent sur les bords d'un torrent beaucoup plus 
redoutable , la Vistritza. Son large lit est tout hérissé de 
rochers pointus , à travers lesquels, son cours rapide se 
fait jour en bouillonnant d'impatience. La Vistritza est en 
cet endroit au moins aussi large dans une de ses branches 
principales et bien plus rapide que ne l'est le Rhône lui- 
même, et, au lieu de rouler sur un lit de sable, c'est à tra- 
vers des rocs arrachés aux montagnes qu'elle se précipite 
des ravins dans la plaine. Les autres branches , fort rap- 
prochées de la branche principale , s'y réunissent parfois 
après les grandes pluies et présentent une telle étendue 
d'eau à profondeurs variées , que force est aux voyageurs 
d'attendre sur une de ses rives que les branches se soient 
de nouveau séparées et que le cours du torrent soit moms 
étendu , moins profond et moins rapide. Deux des quatre 
branches étaient réonien au moment de mm passive; mais 



LA VISTRITZA» 339 

un ag(Httte de Patradjik nous indiqua avec confiance un 
endroit qu'il était possible de franchir à cheval. Un fond 
de cailloux plus petits , recouvert seulement de deux pieds 
d'eau» indiquait le point de séparation des deux branches 
du fleuve, et c'était sur ce point qu'il fallait se diriger pour 
trouver chacune des deux branches plus traitable séparé* 
ment que toutes deux ne l'étaient après leur réunion. Tout 
alla fort bien , malgré mon peu d'habitude de franchir 
de vastes torrents à gué. Je traversai sans encombre la 
branche principale et le fond de cailloux moins profond 
qui servait comme d'isthme entre les deux litjs ; et j'entrai 
dans la seconde branche, que je traversais avec la même 
assurance, lorsque , parvenu aux trois quarts de nra route 
et me croyant libre désormais de toute précaution, je 
voulus tourner la tête en arrière pour mesurer la distance 
que j'avais franchie. Mes regards s'arrêtèrent sur les eaux 
rapides que je fendais. A ce moment , voyant le cours du 
torrent se précipiter autour de moi avec une grande rapidité, 
pendant que mon cheval frappait les vagues de sa poitrine 
avec plus de lenteur, je crus, par une véritable illu- 
Hon d'optique , que mon cheval et moi nous suivions le 
mouvement des eaux et étions entraînés avec elles. Peut- 
être un instant de plus de doute eût amené le vertige et une 
chute assurée ; mais je me dis à l'instant que, puisque la 
poitrine de mon cheval était dirigée vers la terre et qu'il 
continuait à se tenir sans lutte dans la même direction , 
c'est qu*il avait la force suffisante pour résister au torrent, 
qui autrement l'eût fait tourner avec violence. Je regardai 
le rivage, qui n'était plus qu'à une vingtaine de pieds de 
moi '; mon œil triompha de< cette illusion , et mon cheval 
arriva en effet avec assurance jusqu'au but. Les deux au- 
tres branches étaient beaucoup moins périlleuses à tra- 
verser ; et j'étais d'ailleurs bien instruit maintenant qu'en 
franchissant un fleuve il ne faut pas s'amuser à regarder 
couler l'eau sous soi, mais fixer son regard sur le rivage. 
Une chute au milieu de ces courants et de ces rochers se- 



340 GRÈCB CONTINENTALE ET MOREE. 

raît une assez rude affaire, même poar on grand nageur, 
car le cours est bien rapide et les rochers bien aigus , mais 
malgré les hasards il faudra continuer long-temps encore 
à trayerser la Yistritza à gué. Il y a trop peu de voyageurs 
sur la route et trop peu d'argent dans la province pour 
qu'on songe aux frais d*un pont. 

A peu de distance des rives du fleuve , nous rencontrâ- 
mes un campement de Grands- Vlaques au nombre d'une 
cinquantaine d'hommes et de femmes réunis sous Tom- 
bre d'un grand frêne. J'envoyai un de mes gendarmes leur 
demander s*ils avaient du lait frais à me vendre. Â l'in- 
stant même arriva près de moi un homme à cheveux 
blancs , mais plein de vigueur. Il apportait une immense 
jatte de lait, et était suivi d'un berger, plus jeune, portant 
une autre jatte non moins énorme de yaourd récemment 
fait. Je bus avec le plus grand plaisir, sans descendre de 
cheval, une large quantité de lait, et fis distribuer le yaourt 
et une autre jatte de lait à mes gendarmes, pali i cires et agoîa- 
tes. Quand toutes les jattes furent vides , je voulus donner 
quelques drachmes au V laque si complaisant ; mais il me 
répondit , sans affectation de fierté : que le lait était une 
chose que l'on donnait avec plaisir à l'étranger mais qu'on 
ne lui vendait pas sans que cela ne portât malheur; que si 
moi ou les miens nous désirions encore lait et yaourd il y en 
avait dans leurs tentes à notre disposition , mais qu'il me 
priait de ne pas les blesser en leur offrant de l'argent. Tout 
cela fut dit fort modestement , fort poliment, mais fort net- 
tement. Les Grands-Ylaquessont presque toujours de bonnes 
gens, et, malgré leur existence nomade, ils ne se mêlent guère 
à la vie klephtique et vivent tout à fait de la vie de famille. 
Je m'approchai alors des tentes prèsdesquelles ils étaient réu- 
nis, les priai d'accepter mes remercîments de leur gracieuse 
hospitalité, si honorable pour le caractère du berger vlaque, 
leur serrai les mains avec amitié , leur fis faire une large 
distribution de labac et de papier à cigarettes, et, charmé 
de ce petit épisode de ma journée, je me remis en 



THE8SALIE. 341 

route vers Palœo-Vracha , où j'arrivai vers trois heures de 
l'après-midi. 

Le lieu me plut , et je résolus de m'y arrêter jusqu'au 
lendeoiaiu matin. J'avais été tenté par l'ombre d'un vaste 
platane, admirablement planté près de l'églisedu village, et 
je mis pied à terre pour me reposer sous son abri et y passer 
la nuit. Mais l'aspect et la situation d'une cabane voisine lui 
assurèrent bientôt la préférence; et, moitié du gré du pro- 
priétaire, moitiéde force, j'y établis mes pénates, ou, comme 
on dit ici, mon konaki (logement militaire). Elle est bâtie au 
milieu d'un jardin le long duquel coule, à quelques pas au- 
dessus de la maison , un petit ruisseau retenu par des bords 
élevés de gazon qui le renferment comme un canal. Au- 
dessus de son cours tranquille, des arbres fruitiers de toutes 
sortes versent leur ombre épaisse sur ses rives ; et ce verger 
s'étend sur tout le terrain qui sépare le ruisseau de la mai- 
son. De l'autre côté la maison s'appuie sur un ravin pro- 
fond dans lequel coule un torrent , et Tétroit sentier qui 
borde le ravin va se perdre au milieu de prairies en pente 
couvertes de moutons , de chèvres et de toutes sortes de 
bestiaux. Au delà la vue s'étend sur un vaste horizon ter- 
miné par de belles montagnes boisées et par quelques pics 
neigeux. Je fis placer une petite table appuyée sur les 
deux rives élevées du ruisseau et me mis à lire, à rédiger mes 
notes et à rêver à mes amis sous l'inspiration de ce délicieux 
paysage. 

Il avait fait une très-grande chaleur dans la journée, et 
en examinant l'horizon j'aperçus les signes précurseurs 
d'un orage. Bientôt le tonnerre se fit entendre de la ma- 
nière la plus harmonieuse , répété par tous les échos des 
montagnes ; puis de larges gouttes de pluie tombèrent par 
intervalle. Je me vis forcé de quitter mon petit établisse- 
ment le long du ruisseau. Devant la maison , sur le bord 
du ravin , à la lisière des prairies , était une sorte de petit 
parc ombragé d'un grand arbre et entouré d'un treillage 
de claies à l'abri duquel les troupeaux venaient se réfu- 

29. 



349 GRÈCE CONTINENTALE ET HOREE. 

gier pendant la nuit Je le fis nettoyer fort proprement , et 
j*en fis enlever la porte. Le grand arbre qui l'ombrageait 
me servit de point d*appui pour disposer partout, au-des- 
sus de ma lête, des claies qui venaient s'appuyer sur de 
longues perches plantées le long de la clôture, et que je 
fis recouvrir d*une épaisse couche de feuillage comme d'un 
toit. A l'intérieur je fis étendre des tapis. Un bât de mulet, 
recouvert de mon manteau, me servit de sofa ; de forts- ra- 
meaux plantés en terre soutinrent une claie plus petite 
qui me servit de table. En peu d'instaqts , mon installation 
fort commode fut terminée. Les arbres étaient touffus dans 
le voisinage , et mes gendiirmes étaient habiles h faire tom- 
ber les branches et à écarrir les épieuK avec leur courte 
épée. Je pus donc reprendre presque sans intervalle iuce 
rêveries et ma lecture au bruit d'une bonne chaude pluie 
qui reverdissait les champs. L'orage dura peu , et le ciel 
reprit sa sérénité. 

Pendant ce temps mes pallicares préparaient le repas du 
soir. Le berger du haiDeau voisin m'avait vendu d'eicel-' 
lents agneaux : le feu s'alluma en plein air. Pendant que 
les uns égorgeaient les agneaux , les lavaient dans le tor- 
rent, et les préparaient en artistes habiles, d'autres taîK 
laient les broches et se disposaient à les garnir. Une heure 
après, deux excellents agneaux étaient rôtis et servis. Je ne 
fus privé ni du luxe d'un fort bon café fort chaud, ni d'une 
parfaite boisson au citron contre Thuinidité du soir, qi de la 
longue pipe qui fait passer les heures. Assis jusqu'à dix 
heures du soir à quelque distance d'un pittoresque brasier 
pétillant , et entouré d'hommes aux divers costumes , res- 
pirant comme moi avec délices la fraîcheur du soir, les 
heures s'écoulaient rêveuses et rapides. 

Pour la nuit mon établissement ne fut ni moins facile ni 
moins délicieux. J'avais rendu aux moutons, qui rentraient 
de toutes parts au bercail, la propriété de leur parcde claies 
et je m'étais établi sous un grand arbre, fumant, assis sur 
une couche épaisso de ftuillagc. Mes gendarmes etstratiotes 



TBB80AUE. 343 

doublèrent cette couche pour la liait , et étendirent par* 
dessus bon nombre d*épais cabans et de talaganis de ma- 
nière à me représenter ie plus moelleux des matelas. 
Mon porte -manteau, bien enveloppé d'une talagani, re- 
présentait le coussin. De longs pieux plantés aux quatre 
coins soutenaient une claie de laquelle pendait à demi" 
hauteur mou large manteau et mon roackintosb, en forme 
de demi-rideau, pour détruire le mauvais effet de la ro- 
sée de la nuit , tandis qu^un large feu, bien entretenu à 
quelque dislance, éloignait de moi les mousquites et autres 
animaux malfaisants. iVIon établissement eût fait envie au 
plus délicat de nos épicuriens. Aussi en profité--je avec dé* 
lices et y passé*je la plus douce des nuits. 

Dès quatre heures du matin , pendant qu'on donnait de 
Tor'geà mes chevaux, je contemplais le berger qui, comme un 
autre Folypbème, faisait sortir une à une ses brebis du ber* 
cail , afin de traire leur lait, et je croyais relire une page 
de l'Odyssée. Peu d'instants après j'étais à cheval. Huit 
lieues de montagnes boisées séparent Palœo-Vraca de Laspi ; 
c'était là dans d'autres temps le repaire d'affection des 
klephtes , qui de loin pouvaient, sans être vus, sui** 
vre la marche et le nombre des voyageurs et, après 
une attaque fructueuse , gagner les hautes montagnes. 
L'année précédente encore leur audace avait été telle , 
qu'ils avaient, dans cette même forêt, attaqué une caserne 
de gendarmerie qu'on venait d'y établir, l'avaient incen?* 
diée , et avaient tué les dix gendarmes qui la défendaient 
vaillamment. A un quart de lieue de là, ils avaient aussi brûlé 
un village entier. Les chasses obstinées faites aux klephtes 
ont réussi à les faire disparaître pfesque tous, même dans 
ces parages ; ils ne s'y montrent plus que de temps à autre 
et par surprise. Mon escorte me prémunissait contre le 
danger d'être enlevé ainsi , et d'être mis par eux à rançon 
comme au temps du moyen âge. Ils savent bien que, bon 
gré, mal gré, les ministres étrangers payeraient pour leurs 
compatriotes dont la vio serait en suspens. Us en ont agi ainsi 



344 GRECB GONTIIIENTALE ET MORES. 

pour un officier de. mérite de notre état-major, M. Petiet, 
surpris dans une des gorges du Pentélique, et il ne leur 
aurait pas été désagréable sans doute d'essayer s'ils ne 
pourraient pas obtenir quelque légère rançon pour moi. 
Ces huit lieues de bois offrent les sites les plus magnifi- 
ques; souvent de vastes pièces de terre recouvertes d'une 
herbe épaisse sont semées comme des prairies au milieu 
d'une lisière de grands arbres ; tantôt on descend dans une 
vallée calme et bien arrosée par des eaux tranquilles; puis 
on monte le long d'un torrent par une rive escarpée, au- 
dessus d'un plateau qui domine au loin. Tous ces bois et 
toutes ces prairies sont d'excellentes terres qui payeraient 
largement les travaux du cultivateur , mais les habitants y 
manquent partout ; et, comme ce sont des terres du do- 
maine national |et non des propriétés privées , personne ne 
songe à y défricher et à y bâtir, et jusqu'ici le gouvernement 
n'a rien fait pour y attirer de nouveaux habitants. Partout 
où mon œil pouvait s'étendre je n'apercevais pas trace du 
séjour de l'homme , pas un hameau , pas la fumée d'une 
seule cabane. De temps à autre seulement j'entrevoyais dans 
les bois quelques vides occasionnés par les incendies des 
klephtes. Malgré l'épaisseur de l'ombrage de ces grands ar- 
bres , la chaleur était extrême. Je m'arrêtai pour donner 
aux chevaux un repos de deux heures, et les laisser paître 
librement dans un grand pré bien vert , arrosé par les eaux 
d'une claire fontaine : ils sont habitués à passer les nuits à 
l'air et à n'avoir parfois d'autre nourriture que l'herbe qu'ils 
rencontrent. Je m'assis sous un grand arbre auprès de la 
fontaine, sur un beau gazon, et nous fhnes une fort agréa- 
ble collation d'agneau froid, d'œufs durs et d'oignons crus 
arrosés d'un vin raisiné un peu chaud mais tempéré par Teau 
fraîche de la fontaine. Non loin de nous . sous les arbres 
de la route , étaient placés d'autres voyagf'urs qui arri- 
vaient de Laspi avec leurs mules chaînées de marchan- 
dises qu'ils allaient vendre dans les villages plus éloignés. 
Notre campement était fort voisin de la caserne ruinée 



CARPBNIftI. 345 

qui avait été attaquée et prise par les klephtes en 1839. 
Dès que la chaleur fut un peu amortie , nous nous re- 
mîmes en route. A quelques pas plus loin que notre lieu 
de halte , j'aperçus quelques arbres fruitiers en fleurs. Les 
pommiers entre autres étaient couverts de belles et larges 
fleurs, aussi bien que s'ils eussent été soignés par un pro- 
priétaire attentif; mais il n'y a plus ici de propriétaires : 
tous ont pris la fuite ou péri dans l'incendie de leur 
village, dont les ruines gisent dispersées au milieu de 
ces champs autrefois défrichés et de ces vergers abon- 
dants encore sans qu'il se présente personne pour en re- 
cueillir les fruits. 

Nous arrivâmes enfin à l'extrémité de cette longue et 
belle solitude de forêts , auprès d'une caserne destinée à 
protéger la route, et nous vîmes de l'autre côté du ravin, à 
mi-côte, apparaître le village de Laspi , que nous laissâmes 
à notre gauche. L'aspect du pays avait bien changé : au 
lieu de ces vallées et de ces montagnes si verdoyantes , du 
milieu desquelles surgissaient d'intervalle à autre les neiges 
du Kravari et celles de Velouchi ; au lieu de ces ravins où 
se précipitaient les torrents , je ne rencontrai plus pendant 
les trois heures qui me séparaient de Carpenisi qu'un ter- 
rain brun et jaspeux. On est au pied même du mont 
Velouchi, qui semble un mont de jaspe à la tête de. neige. 
Il n'y a aucune beauté , aucune variété dans cette route, 
et Carpenisi ne s'aperçoit qu'au moment où on tourne la 
montagne pour entrer dans la ville. 

Carpenisi , chef>lieu de la province d'Eurytanie , est un 
bourg ruiné , bâti sur les rives d'un torrent qui est déjà à 
sec dès les premiers jours do mai. C'était , dit-on , il y a 
une vingtaine d'années , une ville assez riche ; mais , pen- 
dant la dernière guerre, les Turcs et les Grecs l'ont succes- 
sivement prise les uns sur les autres, et elle a été dans ces di- 
verses reprises incendiée et pillée. Toutes les grandes mai- 
sons un peu considérables ont donc disparu, car ces maisons 
n'étaient pas de pierre. Les Turcs les plus riches bâtissaient 



346 GRECE C0NTI1IE1IT4LB £T MOREE. 

de misérables constroctione de bois et de pisé , et croyaient, 
en les blanchissant bien en dehors et en coufrant an de- 
dans les murs de quelques arabesques à couleurs tran- 
chées, avoir un palais. Il reste à peine trace aujourd'hui 
de ces maisons turques. Je trouvai le gouverneur de l'Eu* 
rytanié logé dans une vérilable cabane de paysan, avec un 
abominable escalier qui mériterait mieux le nom d'échelle, 
et avec des chambres où les parquets, les plafonds, les 
portes et les fenêtres ont Tair de vouloir faire un éclatant 
divorce. J'eus beaucoup de peine à rencontrer dans la vîHe 
une maison , ou plutôt une chambre composant la maison 
entière, sans autre clôture de fenêtres qu'un volet à plan- 
ches mal jointes, et sans meubles , pour m'y étendre sur 
mon manteau jusqu'au lendemain matin. Ce qu'il y a de 
plus pénible pour le voyageur en Grèce, c'est d'avoir à pren* 
dre un gîte dans une ville. À la campagne on se campe sous nn 
arbre , près d'une fontaine , on s'abrite d'un rocher contre 
le vent, et on dort solitaire et paisible sous ce ciel pur. Si 
le temps est mauvais on entre dans une calyvia de paysan, 
qui s'empresse , lui et sa famille , de vous rendre tous les 
devoirs de rhospitalité ; et cette hospitalité, que vous pou- 
vez reconnaître le lendemain par quelque légère rémuné- 
tion, n'a rien de gênant pour vous. Mais, dans une ville, 
vous ne pouvez vous arrêter en plein air sans être assailli 
d'une multitude de curieux bien intentionnés; et, quoique 
dans l'été la plupart des Grecs pauvres dorment sur*^ un 
tapis dans la rue pour être plus au frais , vous ne pouvez , 
entouré de vos malles de voyage, imiter leur exemple, et il 
vous faut chercher l'abri d'une maison. Vous pouvez là 
sans doute compter sur la plus cordiale hospitalité ; mais 
on sent que l'on gêné les gens de la maison s'ils sont ri- 
ches, et on est souvent gêné, s'ils sont pauvres, par la néces- 
sité de ne pas repousser leurs politesses : bien que ces polites- 
ses ne leur doivent pas être matériellement onéreuses, mais 
plutôt profitables ; car il y a dans les Grecs les plus pau- 
vres un sentiment de fierté et d'égalité qui les rendrait fort 



EURYTANIE. 347 

sensibles à la moindre marque, non pas sealement d'impo- 
litesse, mais de négligence. 

Je fis on? rir Tunique volet de ma fenêtre, et me trou- 
vai en présence d*une très belle vue de montagnes ver<> 
doyantes qui s'appuyaient sur d'autres monts aux sommets 
neigeux. J'envoyai par toute la ville mes gendarmes etk 
quête d'une cbaise et d'une table quelconques, qu'ils furent 
assez adroits pour obtenir. Quant au lit , il ne pouvait 
en être question ; je doute que le gouverneur lui-même 
soit pourvu de l'opulence d'un matelas. Charmé de la dé- 
cou? erte de ma taUe de sapin^ je la fis approcher de la fe- 
nêtre et passai le reste de cette belle soirée à lire et à mé- 
diter en face de celte scène de montagnes qui me rappe- 
lait un peu la délicieuse situation de la maison du célèbre 
Tschokke à Arau en Suisse; car l'air y était aussi assez 
vif et très-frais. 

Au lever du soleil j'étais .à cheval arec ma nouvelle re- 
crue de gendarmes, car ceux de la veille restaient à la ca-^ 
serne de Carpenisi et ils étaient remplacés par de nouveaux. 
Dès les premiers pas je fus témoin d'une reconnaissance 
entre mon pallicare Costa et un des soldats de mon es- 
corte ; je m'enquis du gendarme et il m'apprit , comme 
la chose la plus simple du monde , que Costa et lui se con- 
naissaient de loi^ue date pour avoir été klephtes ensem^ 
ble et avoir fait partie de la bande du fameux Calamata, sta- 
tionnée kmg- temps dans le Greveno ou OËta et dans les mon- 
tagnes que j'allais parcourir. Je fus charmé d'avoir un guide 
aussi bien informé et me mis en marche vers Poursos. 

De Carpenisi à Mikro-Khorio la route suit pendant deux 
heures les rives de l'une des branches diverses de l'Aspro- 
Potamos , l'Achéloûs, dont la branche principale sort des 
monts d'Âgrapha et de la chaîne du Pinde; c'est encore 
un ruisseau paisible qui coule entre des rives fleuries. De 
toutes parts surgissent pour le grossir de nombreux petits 
cours d'eau que l'on franchit sur les ponts les plus pitto- 
resques : tantôt c'est un vienx saule dont le tronc creusé 



348 GRÊGB CONTINENTALS ET HOREE. 

par le temps sert d*appui à des plaoches qui vont atteiodre 
l'autre rive avec une pente rapide ; tantôt quelques arbres 
noueux jetés \ travers des ruisseaux offrent au pied un 
appui un peu incertain , et à la main le secours de leurs 
rameaux verdoyants encore au milieu des eaux. On passe 
constamment à travers des baies formées de roses odo- 
rantes blancbeset roses, delilas, de chèvrefeuilles, de 
coings et de pommiers en fleurs, car les terres sont presque 
toutes cultivées. 

Mikro-Kborio ou le Petit- Village est situé à trois lieues 
de Carpenisi, sur le flanc d*une montagne, et tout en face de 
Megalo-Khorio ou le Grand- Village, qui est bâti de Tautre 
côté du ravin. Le dimarque me fit à l'instant préparer un 
logement fort propre, afin d'y prendre quelques instants de 
repos; car de là au monastère de Poursos que j'allais visi- 
ter il n'y a plus ni villages ni maisons. 

A peine a-t-on quitté IVlikro-Khorio que commence une 
véritable scène alpine. La petite rivière est devenue tor- 
rent, la plaine s'abaisse en ravins; aux champs en culture 
succèdent des rochers , et devant vous s'ouvre une des- 
cente rapide qui aboutit à une montagne plus rocailleuse 
encore : vestibule approprié à la grande chaîne de monta- 
gnes qui vont se succéder pendant tout le reste de la 
route. On laisse l'Aspro-Potamos devenu fougueux et 
bruyant pour passer dans l'étroit bassin d'un torrent plus 
fongueux et plus bruyant encore. Il serait de toute impos- 
sibilité de le traverser de ce côté sans le secours d'un 
pont : aussi , depuis les temps les plus anciens, a-t-on jeté 
deux ponts de pierre sur ce torrent ; mais leur courbure 
les rend aussi pénibles à monter que périlleux à descendre. 
L'arche de l'un et les deux arches de l'autre sont des demi- 
cercles surhaussés qui s'élèvent sans qu'on ait pris soin d'en 
adoucir la pente ni de combler l'intervalle entre les deux 
convexités; ni même d'y fabriquer des degrés pour en facili- 
ter l'ascension ou la descente, comme cela se pratique à Ve« 
nise. Ajoutez à cela qu'ils sont fort étroits et ne portent 



EURYTANie. 349 

pas de parapets. Les chevaux des Grecs sont habitués à tout 
cela et ne se font pas prier pour passer. Un peu plus loin 
dans la même montagne, on a imaginé un moyen de 
transport tout particulier : une ouverture naturelle, à une 
certaine hauteur d'une roche surbaissée, sert de passage r 
pour y arriver on se sert d'une corde attachée solidement 
par de hardis chasseurs à une courbure supérieure du ro- 
cher ; le voyageur saisit cette corde; on la balance jusqu'à 
ce qu'il ait saisi le bon point, comme le fait un saumon qui 
remonte une cascade, et quand il arrive juste dans Touver- 
ture du trou il laisse la corde à d'autres et continue pai- 
siblement sa route. Voilà tout ce qu'ont pu imaginer de 
mieux les anciens ingénieurs d'Ëurytanie. 11 y a là à tra- 
vers les torrents 9 au-dessous des précipices, au milieu des 
rochers dentelés ou fenduâ en longues lames, une série d'é- 
motions suffisantes pour occuper long-temps l'ami le plus 
chaud des sites pittoresques. Les neiges du Cbelidonia bril- 
lent au soleil dans le lointain. 

Le zèle religieux seul pouvait dans des temps de désor- 
dre ouvrir une voie à travers ces montagnes. Dans les 
temps antiques, la route pour pénétrer de la Dolopie 
dans l'Ëtolie et l'Âcarnanie passait sur l'autre revers du 
mont Arakynthe. C'est aujourd'hui à travers ses flancs les 
plus escarpés , à travers sa gorge la plus profonde et la 
plus difficile qu'on s'est ouvert une nouvelle route pour 
aller de Garpenisi par Yrachori, l'ancien Agrinium, jus- 
qu'à Missolonghi. Du côté de Garpenisi elle a été percée 
de la manière la plus laborieuse aQn d'amener les pèlerins 
à la Panagia (Madone) de Poursos, le plus célèbre des icont 
de la Madone qui existe de ce côté de la Grèce. Si l'on en 
croit les traditions du pays recueillies par le moine Ger- 
manos, voici comment cet icon de la Panagia a été transporté 
de Pruse en fiithynie au lieu qu'elle occupe aujourd'hui et 
qui a pris de là le nom de Poursos ou Prousos ou Pyrsos. J 'ex- 
trais ces renseignements d'un livre publié par le couvent 
même. Les habitants du pays n'ont pas manqué de me cer- 

30 



350 ORÈCE CONTINENTALE ET MORÉE. 

tifier presque toutes ces traditions par leur témoigoage» ce 
qui n'a pu décider toutefois quelques-uns des moines les plus 
éclairés de ce couvent à leur donner une foi entière. 

A Touest de Delonchi on Veloucfai, l'ancien Tym- 
phrestos, aussi bien que vers le midi, s'élè?eat des 
montagnes moins hantes que le Yelonchi , mais fort «mm»* 
sidérables aussi, telles que le Kailidrome ou Oxia, le Che- 
lidon, le Malaos on Aninos, TArakiolbe ou Kallikion, etc. , 
entre lesquelles les chemins sont presque impraticables. 
L'Acbéloàs a sa source au miliea de ces gorges, et c'est aa 
sein de ces mêmes montagnes , dans la partie la plus pro- 
fonde et la plus Impénétrable, que se trou? e le ironastère 
de Poursos , célèbre par son église bâtie non dans le roc , 
mais autour du roc, par son icon de la Vierge et anssi par 
une partie des reliques de saint Clément, évéqued'Aa- 
cyre , et par quelques fragments du bois de la vraie croix, 
li'icon de la Vierge est , dit-on , une des images que pei- 
gnit l'apôtre et évangcliste saint Luc. «Lors même, dit 
Pauteur de la chronique imprimée par le couvent , qu'elle 
ne serait pas nne des trois que saint Luc présenta à k 
Vierge avant son assomption , elle peut fort bien être une 
4e celles que ce saint peignit après l'assomption. On sait , 
ajonte4-il , que pendant la vie terrestre de la Vierge saint 
Luc ne fit que trois portraits d'elle , portraits qu'il lui fit 
voir tous et pour lesquels il obtint son suffrage , tandis que 
les autres portraits ne furent peints par lui que plus tard 
et d'après le désir qui lui fut manifesté par la Vierge d'à- 
Toir plusieurs copies des premiers. » Voici, du reste, com- 
ment cette image a été transportée à Poursos. 

Au temps où régnait Théophile l'iconomaque et l'Ico- 
noclaste (de 829 à 842), un décret impérial enjoignit, 
sous les peines les plus graves aux contrevenants et sous la 
promesse de fortes récompenses aux obéissants , de brûler 
tontes les images. L'icon fait par saint Luc se trouvait en 
ce moment daus la grande église de la célèbre ville de 
Frnse en Bithynie* Aussitôt que le décret fuft publié , un 



P0I}R«08. 351 

jeune ieonolâtre d'une famille archoatale de la cour impé- 
riale 6*empara de Fimagc et se sauva avec elle dans la pro-* 
vÎDce d'Hellade , qui était encore pure de cette hérésie, et 
où il pensait pouvoir rester tranquille au milieu des monta- 
gnes. Arrivé avec son image à Callipolis , il la perdit sans 
qu'il pât savoir comment elle lui avait été ravie. Ne vou- 
lant plus cependant retourner ni dans son pays, où on brû- 
lait les saintes images , ni dans le lieu où il avait perdu son 
îcon , il alla s'établir en Thessalie à Néopatras , où il bâtit 
Doe église dédiée à sainte Sopfaie. Le lieu où est mainte- 
nant le monastère de Poursos était alors le lieu le plus im* 
pénétrable et n'avait pas même de nom qui fît connaître son 
existence , attendu que, par la difficulté des lieux , il n'y 
avait aucun sentier qui pût y conduire. La route pour aller 
de la province d'Hellade dans celle d'Etolie passait alors 
par le village de Saint-Demetrius , aujourd'hui Castania 
et derrière le mont Arakinthe ou Katlikion ; mais il n'y 
avait même là aucun village , et il n'y existait que quel- 
ques cabanes de berçers à l'est et quelques autres cabanes 
non moins misérables à l'ouest sous le nom de Platania et 
sous celui de Patricada. Il n'était pas possible , en effet , 
dV établir un village , et non-seulement les hommes mais 
les animaux eux-mêmes avaient peine à y subsister. Si quel- 
ques pauvres gens s'y étaient réfugiés c'était pour s'y ca- 
cher plus sûrement au milieu des montagnes , et pour y 
fuir les empereurs ou les hérésies. L'enfant d'un des pas- 
teurs de ces lieux sauvages, qui gardait là les chèvres de 
son père, était pendant une nuit couché en face de l'en- 
droit où est maintenant situé le cimetière du couvent , et 
dormait paisiblement. Pendant son sommeil, il crut en- 
tendre sortir d'une caverne , à laquelle ne conduisait au« 
cun sentier , des voix douces et mélodieuses. La crainte le 
réveilla , et, au lieu môme d'où les voix lui avaient semblé 
sortir , il aperçut une colonne de feu qui de la grotte s'é- 
levait jusqu'au ciel. Il pensa d'abord que c'était l'iris ou 
arc-en-ciel ; mais, comme il n'y avait pas eu de pluie, et 



352 GEECB CONTIHUTTALC ET MOIEI. 

que fe Mieil d'aiUeors n'a?ait pas encore para , il comprit 
bien qn*il devail y avoir 13i quelque chose d'extraordi- 
naire. Il coorat donc tout tremblant à'son père et lui ra- 
conta ce qu'il avait vu. Le père crut que son fils lui disait 
un mensonge ; mais , . sur les assurances répétées de Ten- 
bnt , il prit le parti de l'accompagner la nuit suivante. Là 
il vit tout ce que son fils avait vu avant lui II entendit les 
voix et aperçut la colonne de feu. A son tour il alla ra- 
conter cette merveille aux bergers ses amis et les amena aa 
même lieu, où ils entendirent aussi les voix et virent la co- 
lonne de feu. Impatients de découvrir la cause de ce phéno^ 
mène, ils parvinrent enfin, à travers mille périls, jusqu'à l'en- 
trée de la grotte et y pénétrèrent. Au fond de la caverne 
était l'icon tout étincelant de lumière. Afin de rendre pra- 
ticable un lieu clos auparavant à tous et venir y faire leurs 
offrandes , tous se mirent à l'œuvre et parvinrent à tracer 
un sentier. De ce feu (irl^p) que lançait l'icon vient, 
dit-on , le nom de Ilupiïoç donné à l'abbaye. Le nom de 
Ilfouoroç, qu'elle porte aussi, lui vieqt de la ville de Prose 
en Bithynie , d'où fut apportée Fimage. 

Le bruit de ce miracle se répandit bientôt dans les envi- 
rons et parvint aux oreilles du fils de rarchonte , qui s'était 
fixé à Néopatras après la perte de son icon. Sans attendre 
un instant , il part avec ses gens pour se rendre au lieu 
indiqué. Après deux longues journées de voyage , il ar- 
rive , voit l'Image , la reconnaît , se prosterne pour l'ado- 
rer ; puis , après avoir expliqué aux bergers comment Ticoa 
lui appartenait et les avoir bien récompensés de leur décoa- 
verte, il s'empare de son trésor et reprend sa roule vers Néo- 
patras. « Arrivé à l'endroit du chemin où est maintenant , 
dit la chronique, une petite église de la Vierge, église qui 
n'existe plus aujourd'hui , mais qui était placée en face de 
la partie du rocher où on aperçoit une échancrure (TpuiET)) 
par où l'icon prit son vol à travers le rocher , il se seutit 
fatigué et s'arrêta avec tous jses gens pour prendre un peu 
de repos. Il déposa l'image avec respect près du rocher. 



pounsos. 353 

et s*assit pour dormir quelque peu. Mais , à son réveil , 

quel fut sou désespoir en ne retrouvant plus son image à 

Tendroit où elle avait été déposée! Sa première pensée 

faC que les bergers avaient pu venir la lui enlever. Il re^ 

tourna donc sur ses pas pour la chercher ; mais, arrivé dans 

une gorge étroite, il entendit une voix qui lui disait : 

« Jeune homme , tranquillise-toi sur mon compte. Je me 

trouve beaucoup mieux dans ces ravins déserts où je reste 

en paix que si j'étais au milieu des querelles politiques et 

des hérésies. Si ta veux rester avec moi, viens et tu me 

trouveras et cela te sera bon. » Lui seul entendit cette 

voix. Il rendit la liberté à ses serviteurs, n*en conserva 

qu'un seul , retourna à la caverne de Pyrsos , y retrouva 

rimage et se fixa dans ce lieu avec son seul serviteur 

nommé Timothée. Tous deux s'y bâtirent des cellules, et 

moururent dans ce même lieu où sont encore conservés 

leurs tombeaux placés l'un près de l'autre. Un monastère 

ne tarda pas à se former et à s'enricbir par la piété des 

fidèles ; et telle est l'origine du monastère de Poursos. 

Après avoir raconté l'origine de son monastère, lecbro- 
niquenr ecclésiastique rapporte un grand nombre de mi«- 
racles faits par l'icon et aussi par l'image même de l'icon 
empreinte sur un rocher et que l'on montre encore au- 
jourd'hui sous le nom de xuirM^iia tyjç ïl^o\j<jwni<Tcri^. Une 
fois, par exemple, par la négligence de celui qui allumait 
les lampes, le feu prit au couvent sans que les caloyers en 
fassent informés à temps. Il fut absolument impossible de 
rien sauver: meubles, bibliothèque, archives, tout périt; 
mais l'image resta intacte au milieu d'un cercle de feu. 
Une autre fois, la chute d'un rocher énorme menaçait dV 
uéantir et la grotte et l'église ; les moines se mirent en 
prières : et le rocher, prenant une autre direction, tomba 
à distance et vint se placer comme une sentinelle cl argée 
de la garde du couvent. Une autre fois, une femme qui te- 
nait son enfant fit un faux pas et tomba avec Tenfant du 
haut d'un de ces énormes piécipiccs qui entourent le cou- 



o 



0. 



354 GRÈCE CONTINIlfTALE ET MOREE. 

vont; mais, dans sa chute, elle avait invoqué la Panagia 
de Poursos, et on la retrouva en bas da précipice, assise 
paisiblement sur une pierre et berçant son enfant sur ses 
genoux. Ces miracles paraissent s*être continués presque 
jusqu^à nos jours; car ce livre raconte qu*en 176Zi, les 
moines faisant creuser le rocher pour avoir une citerne, 
un enfant indiqua l'endroit du rocher où il fallait frapper, 
et qu'il en jaillit du premier choc une source miraculeuse 
dent l'eau fort abondante arrose maintenant le jardin da 
couvent et fournit une boisson excelleote. 

Un des gendarmes de mon escorte était un fervent 
croyant à la Panagia de Poursos. En passant devant deux 
pies de rochers dentelés, du milieu desquels semble s'être 
séparé un immense fragment , il appela mon attention sur 
ee point, a C'est par là , me dit->'il , que la Panagia s'est 
frayé une route pour aller à Poursos , et c'est elle qui , en 
frôlant le rocher, en a enlevé cet énorme pan : aussi l'ap^ 
peloos-nous le trou par excellence (xpuTn^). » Â quelques 
pas de là il s'arrêta en faisant vingt signes de croix avec vi«- 
vacité. Nous étions au pied d'un rocher de quelques cen- 
taines de pieds d'élévation, et dont la muraille droite sens- 
blait taillée de main d'homme et polie avec soin. Seulement, 
dans un endroit placé à une assez grande élévation , une 
partie du rocher était dépolie et n'offrait qu'une surface 
brute. Devant cette muraille de rochers , mon gendarme 
dévot se mit en prières. Il croyait y voir l'empreinte faite 
par l'image de la Panagia au moment où elle quitta le jeune 
archonte ^lour retourner à Poursos , et son imagination 
était tellement excitée qu'il voyait en effet le Tuit£)fji.a t^c 
npou9i(DTt9<7'y)« et nous montrait du doigt chacune des figu- 
res : ici , la Vierge contemplant son fils avec amour ; là 
l'enfant sur les genoux de sa mère , et tout autour de lui 
les anges ailés qui lui souriaient. Comme j'alléguais la fai- 
blesse de ma vue, qui ne me permettait pas de voir tout 
cela distinctement de si loin , il appela eu témoignage les 
autres gendarmes et les agoïates. Un des agoïates fut le 



seul à voiF aussi nettemoDt que le pieux gendarme ; mais 
tout le reste demeura dans un doute respectueux. 

Deux tours placées sur les erôtes de deux rochers , en 

avant et en arrière, annoncent la retraite où se cache le 

monastère , car des deuxcôtés il est protégé contre tout 

regard par les flancs de ces deux rochers qui s'avancent 

comme une muraille arrondie tout alentour ; et le che-^ 

min passe comme il peut le long de la tour et bien haut 

au-dessus du couvent, que Ton n'aperçoit qu*à ses pieds , 

sous le rocher, au moment seulement où on en passe le 

seuil. Les Turcs n*ont jamais osé s'aventurer dans ces 

gorges étroites. Les moines étaient sur leurs gardes, et 

quelques hommes peuvent , en cet endroit , résister à unQ 

armée. L'établissement d'un monastère dans des lieux si 

impraticables a été un véritable service pour tous les pays 

environnants , car un chemin s'est ouvert par là de Car^ 

penisi à Vrachori ; et un village entouré de terres fort bien 

cultivées est venu se placer au-dessus du couvent, à l'abri 

de sa protection. C'est un lieu très-piltoresque , qui me 

rappela un peu le village situé au-dessus du beau monastère 

de la Gava près de Salerne ; mais le site de la Gava est riant 

et délicieux, et celui-ci est rude et sauvage. 

Je fus fort bien accueilli dans le couvent. Mes gendarmes 
m'avaient annoncé comme Français, et le nom seul de 
Français est un gage de bon accueil eu Roumélie. Au lieu 
de me placer dans le logement des étrangers , les moines, 
pour me montrer plus d'affection , me donnèrent , daus 
l'intérieur, la chambre de l'un d'eux. Elle était éclairée 
par trois fenêtres qui ouvraient sur une fort belle vue du 
ravin. L'ameublement en était simple , mais propre et con- 
fortable ; le sofa était large et doux et le lit fort bon. Pour 
me prouver tout leur désir de bien traiter les Français, ils 
me contèrent que , quelques semaines auparavant , un de 
mes compatriotes était venu les voir et avait pai»sé plusieurs 
jours avec eux ; qu'ils l'avaient traité de leur mieux et lui 
avaient donné de leur meilleur vin , et qu'il l'avait trouvé si 



856 grègb continbhtale et moree. 

bon, ri bon qnll en était devenu d'une gaieté à les éton- 
ner. Je m'enqnisda nom de ce mien compatriote, si dis- 
posé à faire accueil à la dive bouteille. Ce nom était celui 
d'un employé bavarois en Grèce, qui, craignant d*être laissé 
dans le logement extérieur avec son nom de Bavarois, 
s'était dit Français pour gagner le cœur des moines. Quand 
je les éclairai sur ce point, ils me manifestèrent les pins 
vifs regrets de toutes letirs politesses. « Comment , s'é- 
criaient-ils, il était Bavarois, et nous lui avons donné notre 
meilleure chambre, notre meilleur lit, notre meilleare 
chère, notre meilleur vin, notre meilleur accueil ! El tout 
cela parce qu'il se disait Français I... • Le naïf regret de 
mes moines prouve jusqu'à quel point l'antipathie pour les 
Bavarois a pénétré toutes les classes de la population grec- 
que. Le roi seul est aimé, parce qu'on le regarde comme 
devenu tout à fait national. Mais tous les efforts faits pour 
imposer à la Grèce une régence bavaroise, une armée ba- 
varoise, des employés bavarois, des costumes militaires, 
civils et judiciaires bavarois, tout ce qui semblerait transfor- 
mer la Grèce en une province bavaroise , ont excité dans 
tous les cœurs la plus vive animosité contre les Bavarois. Le 
peuple grec est un peuple vif, intelligent, jaloux, national, 
quf veut être gouverné à sa manière et marcher, s'arrêter 
ou courir à son allure ; et le roi Othon est trop attaché an 
nouveau pays dont l'avenir a été remis en ses mains , pour 
ne pas voir quels ménagements il doit à cette honorable sus- 
ceptibilité et ne pas être le premier à sentir tout le parti 
qu'on peut tirer d'un tel caractère national. 

Ma première enquête dans le monastère de Poursos fut 
une enquête respectueuse pour l'icon de la Panagia. La 
prétendue peinture de saint Luc me parut être un fort 
médiocre tableau du quatorzième siècle au plus tard, et le 
moine qui me la montrait ne me sembla nullement con- 
vaincu de sa transmission depuis le temps de saint Luc. 
L'église , bâtie dans le rocher tel qu'il existait et sans qu'il 
fût taillé, est fort pittoresque. On aperçoit partout à l'inté- 



POURSOS. 357 

rieur les pointes de ce rocher toujours parfaitement à sec. 
£o montant quelques degrés dans Téglise on arrive à une 
autre retraite du rocher éclairée par le haut et formant 
nue grande chambre. C'est là qn*est la bibliothèque. Un 
des moines, homme de beaucoup d'esprit, eut la complai- 
sance de me permettre d'examiner tout avec l'attention la 
plus minutieuse. 

I^a bibliothèque se compose de deux ou trois cents ou- 
vrages imprimés et d'une quarantaine de manuscrits. C'é- 
tait pour visiter les manuscrits que j'étais venu à Poursos. 
On m'avait assuré que j'y trouverais beaucoup de docu- 
ments sur le moyen âge, et, en particulier, sur notre éta- 
blissement féodal en Grèce. Je priai donc les moines de me 
laisser parcourir un à un tous leurs manuscrits, même les 
moins importants à leurs yeux , pour m'assurer par moi- 
même que rien ne m'était échappé. lisse prêtèrent av^c la 
plus grande bienveillance à ma demande, et je commençai 
à faire sortir de leur poussière une trentaine de manuscrits 
entassés sur des tablettes encastrées dans les inégalités du 
rocher. Voici de quoi se compose cette collection dans son 
état présent : 

Unévangéliairegrec, écrit sur papier au quinzième siècle. 
Une vingtaine de volumes de leçons dictées par des pro- 
fesseurs, il y a une cinquantaine d'années , sur la philoso- 
phie naturelle et les mathématiques. 

Six volumes écrits, comme les précédents, en langue 
grecque et sur papier, mais d'une écriture du treizième et 
du quatorzième siècle , contenant des traités de chant ec- 
clésiastique, avec la musique notée en petits caractères par- 
ticuliers, ressemblant à des notes tachygraphiques. Ces 
volumes peuvent offrir quelque intérêt pour les études ar- 
chéologiques relatives à la musique ecclésiastique en Grèce. 
Enfin un manuscrit de l'histoire composée par Georges 
Phrantzi , à la demande de quelques-uns de ses amis de 
Corfou , sur la fin du quinzième siècle , pour conserver le 
souvenir des événements de cette époque auxquels lui- 



358 GRÈCE COI^TINCNTALC ET MOREE. 

même avait souvent pris part dans des emplois importants. 
L'écriture de ce manuscrit m*a semblé être de la fin du 
dix-septième siècle. Il est fort complet , et j'aurais aimé à 
le collationner avec l'édition publiée à Bonn en 1838. 
Georges Phrantzi , dans ses premiers chapitres, parle , en 
forme d'introduction , de la conquête de Constant! nopie 
par les Francs. £o lisant ces deux pages quelques curieux 
auront cru sans doute que la même matière était développée 
dans le reste de l'ouvrage. De là peut-être le bruit arrivé 
jusqu'à moi, que l'on possédait dans le monastère de Poursos 
des manuscrits relatifs à la conquête franque. Phrantzi, 
traduit en partie en latin par Pontanus en 161^ et publié 
depuis par Alter, à Vienne , et par Emmanuel Bekker à 
Bonn, est aujourd'hui un historien fort connu. 

Parmi les livres imprimés , le plus curieux pour moi 
était une édition vénitienne du poème grec sur le Yaivode. 

L*hégoomène et le père Germanos, qui me firent les 
honneurs du couvent, sont deux hommes fort intelligents 
et très-supérieurs à ce que j'ai trouvé dans la plupart des 
couvents grecs. Les cellules des moines sont beaucoup 
mieux éclairées et mieux tenues que celles du couvent de 
Saint-Luc, du couvent de Saint- Ëiie près de Salona, 
et de tous les autres couvents que j'ai visités. Le soir, le 
père Germanos venait souper avec moi dans ma chambre 
et nous passions de bonnes heures à causer de tout ce qui 
pouvait améliorer le sort du pays. L'hégoumène et lui 
sentent parfaitement les devoirs imposés aux riches cou- 
vents dans ce nouvel ordre de société dans lequel la Grèce 
est entrée. Il faut autre chose aujourd'hui que des prières, 
que l'aumône de l'hospitalité, que même le travail ma- 
nuel du moine consacré à la terre. Les couvents sont les 
seuls grands propriétaires de la Grèce et ils doivent se 
conduire avec l'intelligence et le zèle éclairé d'un grand 
propriétaire patriote. Leur devoir est d'essayer la grande 
culture et les nouvelles méthodes et de répandre autour 
d'eux le travail et l'aisance. Les moines de Poursos sont 



POLRSos. 359 

tout disposés à bien remplir des devoirs qu'ils comprea- 
nent ; ils ont ouvert des écoles et appellent les lumières 
apicoles autant qu'il est en eux. 

Le monastère de Poursos possède de bonnes propriétés 
du côté de Missolonghi. L*bégoumène devait aller les in- 
pecter ; il me proposa de TaCcompagoer ^ se chargeant de 
bien me montrer le pays. Ce voyage me plaisait beaucoup, 
car je voulais voir, pour mes études, Vrachori et le lac 
Tricbonis, et la chaîne du Xeromeros, et tout l'ancien pays 
de Ciarlelie, qui doit son nom à un feudataire français 
d'origine napolitaine, Charles Tocco , despote d'Étolie et 
comte palatin de Céphalonie à la Gn du quatorzième siè- 
cle. Je désirais aussi , en pèlerin littéraire , rapporter à 
mes amis de Paris une pierre de la maison où mourut 
lord Byron ; mais , malgré tant de tentatives réunies , je 
résistai pour ne pas perdre un voyage dans l'île d'Eubée, 
par laquelle je voulais revenir à Athènes. 






XVIII. 

RETOUR DE POURSOS A ATHÈNES. 

Je quittai les moi ues de Poursos avec quelques regrets et 
me remis en route à pied jusqu'à Mikro-Khorio pour ne 
perdre aucun des beaux points de vue de c^ettc route pé- 
nible et dangereuse. De temps à autre je faisais tirer quel- 
ques coups de fusil pour jouir du retentissement prolongé 
des échos. Le son était répété par moments plus de dii 
fois , toujours s'agrandissant et s'amplifiant de manière à 
produire l'effet du roulement du tonnerre. Après m'ôire 
reposé quelque temps au bord d'une fontaine pour laisser 
paître les montures , je remontai à cheval ; et après onze 
heures de temps, mais seulement huit heures de route , 
je rentrai à Carpenisi. La pluie s'annonçait violente dès le 



360 GRÈCE CONTINENTALE ET MORÉe. 

lendemain matin. Je n*en fas pas moins ferme dans mon 
pn>jetde hâter le pas des chevaux et de rentrer le soir même 
à PatradjiL La pluie , d'abord légère , tomba par torrents 
dès que nous eûmes atteint le piedduVelouchi, elles che- 
mins près de Laspi devinrent presque impraticables ; 
je n'en persistai pas moins , et après deux heures et demie 
j'étais arrivé à la caserne des siratiotes. Là J'entrai et fis 
allumer un grand feu pour sécher tous mes vêtements 
trempés, sans exception. Les stratiotes m'aidèrent avec une 
parfaite complaisance et se distribuèrent entre eux toutes 
les pièces de mon ajustement pour que l'opération fût 
plus promptement terminée. La solde des officiers et sol- 
dats est si minime que tous boivent habituellement de l'eaa. 
Je fus donc le très-bienvenu en faisant une bonne distribu- 
tion de vin et de tabac. Je laissai de plus quelques drachmes 
pour continuer l'approvisionnement général , et , en dépit 
de l'affreux temps qu'il faisait , je me remis en route. Les 
chemins sont promptement gâtés dans un pays rempli de 
torrents et où la terre est partout fort grasse ; mais aussi 
quelques rayons de soleil suffisent pour ramener tout en 
bon ordre. Le ciel se dégagea enfin , et quand nous arri- 
vâmes à Hagi-Janni l'air était redevenu serein. A mi 
quart de lieue environ de la route, entre Hagi-Janni et le 
chemin de Palœo-Yracha , on m'indiqua les ruines d*un 
temple antique remplacé par une église aussi en ruines. 
J'allai les visiter. Elles sont situées sur une belle pelouse 
au-dessus de la rivière, dans un de ces emplacements que 
les anciens savaient si bien choisir pour y bâtir leurs mo- 
numents publics. J'y retrouvai en effet les ruines d'un 
temple antique , des colonnes crénelées en marbre et des 
fragments d'un mur d'enceinte. 

Mes gens auraient fort désiré s'arrêter à Palœo- Vraca et 
Ils eurent recours à toutes sortes de petites ruses grecques 
pour m'y décider; mais bien résolu de me rendre le soir à 
Patradjik, je poussai mon cheval au galop, leur prescrivant 
de me suivre comme bon leur semblerait , et je les devançai 



DEJEUNER DE PALLICARES. 36f 

de beaucoup. Je m'égarai de plus d'une bonnelteuc ; mais, 
deux heures avant le coucher du soleil, mou escorte , qui 
aVait couru de différents côtés à ma suite , m'avait rejoint 
sur les bords de la Vistritza dont les eaux avaient crû un peu 
par la pluie du matin , et qui charriait d'énormes pierres ; 
mais cette fois , au lieu de contempler les eaux en passant, je 
me dirigeai avec fermeté sur l'autre bord, et, sans en- 
combre pour moi ni pour mon cheval ni pour aucun de» 
gens de ma suite, nous arrivâmes sur l'autre rive. Une 
heure après je passai le Xerio , torrent moins large maii 
non moins dangereux , et, peu après la chute de la nuit , 
j'entrai dans la maison hospitalière d'HadjiPetros. 11 était 
revena de sa chasse aux chevreuils dans l'QEta ; et nous 
passâmes une bonne journée de causeries intimes avec 
quelques-uns des nombreux amis de Colettis, si populaire 
dans cette partie de la Grèce , où il a des propriétés. 

Le jeudi suivant, qui était le 1*' mai selon le ca- 
lendrier grec , je fis mes adieux à Hadji - Petros et h sa 
charmante famille, et me remis en route. Il y a sans doute 
une suite d'émotions bien douces à recevoir de ce pen- 
chant de notre caractère national à la sociabilité. Par la , 
nous ne vivons en quelque sorte étrangers nulle part ; mais 
â les sympathies qui nous rattachent à des hommes dont 
l'affection s'éveille aussi pour nous, ou dont les sentiments et 
l'intelligence morale sent d'accord avec ce que nous sen- 
tons nous-mêmes , nous procurent de véritables plaisirs et 
donnent un intérêt nouveau à chaque lieu, il faut dire aussi 
qu'elles nous préparent de longs regrets. Il est si triste de 
dire qu'on ne retrouvera plus dans sa vie aucun jour d'in- 
timité avec ceux qu'on s'était habitué à aimer. Pour moi, 
j'éprouve toujours une peine réelle à m'arracher d'un 
pays où j'ai passé quelque temps; et j'ai besoin que le temps, 
le mouvement du cheval, le changement de lieu viennent 
déplacer un peu mes idées. J'avais été invité ce jour- là 
par M. Tolmidis et par le colonel Gouras Mamouris à un 
déjeuner de pallicares au milieu des ombrages de la col 

31 



363 GBECE CONTIBiENTM.E ET MO&EE. 

line de PlaUuia , à uae demi-lleue de la montagne d'Hy* 
pale. Je laissai mes cbevaui au bas de la cdiine et moDlai 
au lieu du rendez-vous, situé un peu au-dessus de la plaine, 
mais bien au-dessous des collines d'Hypate et en face de 
la chaîne de l'Oibrys» C'était en Tbonneur du 1***^ mai grec, 
fête universelle depuis les teoip» antiques, que le colonel 
Gouras nous donnait ce déjeuner. Nous étions une tren* 
laine de convives, parmi lesquels se trouvaient cinq ou 
six officiers de Gouras , un capitaine de Tauden corps ré< 
gulier formé par Fabvier, qui avait quitté Gorfou pour venir 
en Grèce chercher la liberté et la nationalité , rhégioumèae 
d'un couvent voisin , le protopapas de Patradjik , et un 
Turc nommé Had]i-Baba, qui , après le départ de& Turcs, 
ses compatriotes, est revenu s'étaUir dans ce pays qu'il avait 
toujours habité et où il est fort aimé de tout le monde. 
Le déjeuner consistait conmie d'ordinaire en agneaux 
rôtis tout entiers sur le lieu et servis sur une table de 
feuillage avec des oignons verts, des œufs durs et du 
yaourd. Les agneaux furent découpés avec prestesse par 
des paUicares et les morceaux distribué» sur le Ut de 
feuillage devant chaque coavive , dont Tappétit avait été 
plus a^uisé que satisfait par les excellents koukouretzes 
servis comme préliminaire. Le vin, et un fort boa via , 
quoiqu'un peu doux comme le vin d'Italie, circulait à la 
ronde. Notre ami turc fut le seul à s'en abstenir malgré 
les provocations amicales du protopapas et de rhégpumènie 
(abbé), entre lesquels il était assis» Hadji-Baba a fait trois 
fois le voyage de La Mecque, a pieusement accompli toutes 
les cérémonies au tombeau du saint prophète, et suit ré- 
gulièrement, mais sans ostentation, les principes de si 
religion. Le papas et l'abbé le plaisantèrent un peu sur sa 
rigidité religieuse ; il répliqua en \e& plaisantant à son 
tour, mais avec mesure , et il tint bon. Ayant appris mes 
fouilles précédentes dans le torrent du Xerio , il me re- 
procha de n'être pas venu le chercbet* pour me servii* 
de guide comme il en avait servi à M^ Enian ; m'assu* 



ART CABALfSTIQCE. 363 

nntque, si je Toaiais recommencer, il me désignerait 
un endroit où je troa serais certainement des tombeaux non 
explorés» avec statuettes de terrfe cuite, pierres gravées et 
médailks. Il me raconta qu'au temps de la domination 
turque il connaissait déjà ces tombeaux , mais que, bien 
qu'il lui fût loisible alors de les fouiller comme bon lui 
semblait, il n'avait pas moins dédaigné ces explorations 
scientifiques que ses autres frères musulmans. Depuis» 
voyant les Grecs attacher de Tiraportance à ces fouilles , il 
avait compris qu'ils avaient raison ; mais maintenant il était 
obligé à de grands ménagements avec des chrétiens qui 
l'accueillaient avec amitié parmi eux, et il craignait, en 
iouillant lui-même, de passer pour uu accapareur de tré<- 
sors et de risquer ainsi la tranquillité de sa vie. Je lui 
demandai si ce ne serait pas à l'aide de la science caba- 
listique qu'il avait appris l'endroit précis où étaient les 
tombeaux , car beaucoup de Turcs pratiquent encore la 
cabale et y croient. Hadji-Baba m'assura qu'il n'était 
pas un adepte, mais qu'il avait eu un ami turc trës*fort 
dans cette science et qui même en avait donné des preuves 
à un étranger fort distingué que j'avais certainement 
connu à Paris et è Athènes. Ce Turc , qui est mort au* 
joard'bui , était d'une fortune aisée et d'un caractère fort 
honorable ; il avait beaucoup pratiqué la cabale, et préten* 
dait , à l'aide de certaines formules > se mettre en com-* 
munication avec des créatures inaperçues et insubstan- 
tielles, intermédiaires entre Dieu et l'homme, et, par 
l'effet de la ferveur de ses prières à Dieu , les forcer à se 
plier à ses volontés honnêtes. A mon retour à Athènes je 
demandai en effet au personnage mentionné par Hadji- 
Baba s'il avait consulté le Turc cabaliste, et il me raconta 
un de ces événements que les magnétiseurs fervents aiment 
à attribuer aussi au magnétisme. Le Turc Gt venir devant 
lui une femme qui lui fut désignée par son interprèle , h 
fit placer devant un miroir et commença ses formules ca-^ 
balistiques. Au bout de quelques instants la femme fut 



3G1 GRECE CONTINENTALE ET HORÉE. 

saisie d'ane sorte de sommeil magnéiique, et, snr les inter- 
rogations du Turc , déclara ¥oir le miroir se troubler d'a- 
bord puis s'édaircir. G'étaiit le moment des questions, et le 
Turc demanda ce qu'on désirait que la femme examinât 
dans le miroir. L'iuTestigateur demanda ce que faisait en ce 
momentle ministre des aiïairesétrangères à Berlin. Laïemme 
le décrivit assis dans son fauteuil , enveloppé dans une robe 
Meue et gardant la chambre parce qu'il venait de se dé- 
mettre le bras, accident confirmé par la "Gazette d'Àfigs- 
bourg qui arriva à Athènes quinze jours après. M. R... 
voulut savoir ce que faisait sa fiancée : la femme la décrivit 
foucbéedans son lit avec un drap placé sur sa tête et privée 
de la vie ; et Ai« R... apprit , en effet , par une lettre reçue 
quinze jours après, que sa fiancée était morte au jour dé- 
signé par le miroir. M. Th. demanda une queslion sur le 
cabinet du roi Othon , et la femme le décrivit de la manière 
la plus exacte. Enfin M, deSaint-S... voulut que la femme vît 
une solennité d'Athènes du temps de Périclès , en se plaçant 
devant l'Acropolis,- et qu'elle décrivit le retour des théories 
de Délos avec toute leur pompe ; et la femme lui décrivit 
le tout de la manière la plus circonstanciée , et les longs 
murs avec leur suite de tours, et l'aspect de la ville, et les 
cérémonies, et les costumes, et la beauté de toutt^ C'était 
une véritable séance archéologique, comme on toi t. Avec 
un pareil miroir on pourrait se passer de bien des recher- 
ches historiques. Fort malheureusement je ne l'ai pas re- 
trouvé. L'investigateur charmé demanda au Turc s'il y 
avait possibilité d'acquérir une telle science, et le Turc vou- 
lut bien lui enseigner et lui traduire ses formules; mais lui 
ne put jamais parvenir à faire voir à la femme autre chose 
que du brouillard et des nuages dans son miroir, et tout 
au plus quelques-uns des traits confus des personnes qu'il 
lui désignait , et même assez étrangement amalgamées les 
unes avec les autres. Le vieux Turc est mort ; mais ceux 
qui sont curieux de devenir professeurs en cabale peuvent 
aller l'apprendre en Arabie, où on la pratique encore au- 



EAUX THERMzlLES. 365 

joardiini avec non moins de succès que ic magnélismo 
dans nos salons. 

Je n*avai8 pas le temps de relourner à Hypaie pout 

profiter des lumières et de Ja coaiplaisance d*Hadji-Baba 

et faire des fouilles plus heureuses; mais je le priai de me 

conserver sa bonne volonté pour mes amis. Le déjeuner 

fut gai et' cordial. On porta des toasts aux Français et au 

général Fabvier en particulier : car le nom de Fabvier 

est toujours vivant en Grèce , et prend chaque jour une 

plus grande autorité à mesure que s'éloignent les causes 

des petites jalousies qui ont souvent arrêté ses succès. Je 

ne connais pas de nom qui soit populaire ici à Tégal du 

srien. C'est un titre d'honneur d'avoir fait partie de son 

corps régulier , et ceux mêmes qui ont montré le moins 

de bonnes dispositions pour le seconder ne sont pas les 

derniers à le préconiser. Quant è ceux qui peuvent dire: 

j'étais un officier de Fabvier; j'étais avec Fabvier dans 

telle ou telle affaire ; j'ai partagé les fatigues de Fabvier ; 

îl n*est pas de croix , de décoration , de marque d'hon^ 

iienr qui soit évaluée aussi haut à leurs yeux et aux yeux 

de tous. Il m'était bien doux de trouver dans les Grecs 

une mémoire aussi reconnaissante en faveur d'un compa- 

triote ei d'un ami. 

Mes hôtes m'accompagnèrent jusqu'à mes chevaux qui 
m'attendaient au milieu des arbrisseaux , et je redescendis 
dans la plaine pour aller visiter les eaux thermales de Pa- 
tradjik. Elles apparaissent de loin comme un lac au mi- 
lieu d'une plaine de sel blanc et sans une seule habitation 
sur les bords. La ville de Patradjik avait offert, il y a plu- 
sieurs années , de faire construire à ses frais un établisse- 
ment de bains afin d'y attirer les étrangers ; mais le gou* 
▼ernement, qui veut se réserver le privilège de l'explôila- 
tion des eaux , a répondu qu'il s'en chargerait lui-même. 
Jusqu'ici rien n'a été fait. Seulement, pendant la saison , 
on construit quelques cabanes à la hâte. Et cependant les 
eaux thermales de Patradjik sont réputées fort bienf(|.isan(es. 

31. 



366 Gr£cC COlWTIllElITiitE R MOREE. 

Elles sont d'une nature sulfureuse, ferrugineuse et saline, et 
ni*ont paru aToîr sur les bords une chaleur de 32*Réaaiiiar. 
Ao milieu du lac l'eau doit être bien plus cbande, car on 
voit la floarce sortir en boaillonnant. Ces bains étaient connus 
des anciens, car tout anionr on apa*çoit des restes de 
marches par lesquelles on descendait dans les bains. 
Alors sans doute des précautions étaient prises pour que 
les baigneurs ne glissassent pas malgré eux de ces marches 
jusque dans le gouffre d'où sort la source; aujourd'hui 
rien n'a été fait pour prévenir le danger , et il est arriva 
quelquefois que des baigneurs qui ne savaient pas nager ool 
glissé, ont été entraînés et ont disparu. 

Du lac d'eau thermale je me dirigeai par le valtos sur 
le Sperchiiis afin d'abréger la route en passant le fleuve à 
gué. Uq berger nous indiqua un endroit qu'il assura être 
guéable» Les eaux limoneuses du Spercbios empêchent de 
voir le fond de son Ht ; il faut donc bien se fier aux bergers 
d'alentour , qui sont des guides presque toujours bien in- 
formés. Après la saison des grandes pluies, il est impos- 
sible de passer à gué ce large fleuve ; mais il était alon» 
rentré dans son Ut ordinaire , et nous le franchîmes sans 
encombre. Presque dans tout son cours ce beau fleuve est 
navigable , et il serait très-facile d'en tirer parti p9ur l'a- 
vantage de cette riche plaine de plus de dix^buU lieues de 
longueur ; mais rien n'est fait. 

J'arrivai de fort bonne heure à Lamisi et je descendis 
chez un des hommes les plus éclairés dq pays, M, Stanoff, 
procureur du roi , homme an cœur tout français malgré 
son nom russe. Quelques amis avec lesquels je devais vi- 
siter la Phthiotide d'Achille jusqu'à Ptelia» où se trouvent 
encore de fort belles ruines antiques , avaient profité des 
fêtes pour se rendre à la campagne, I^es fêtes se succèdent 
sans fin ici. Chaque jour a son saint , et ce saint est par- 
fois un si grand saint qu'on ne peut manquer de faire 
une fête du jour qui lui est consacré. Hier c'était le pre- 
mier mai V la fête des fêtes ; aujourd'hui c'est Saint-Atha- 



SYRAMINON. 367 

nase , demain c'est Saint-Timothée, après-demain ce sera 
dimanche. Voilà donc plus d*une moitié de la semaine 
pendant laquelle aucun travail ne se fait. Je parlais de cet 
inconvénient à un paysan grec , qui défendit vivement ses 
saints et ajouta que, si le gouvernement trouvait qn*il y 
eût trop de fêtes , il était convenable qu'il n*en créât pas 
de nouvelles par de nombreux anniversaires d'événements 
politiques : tels que l'arrivée du roi k Nauplie, son en- 
trée à Athènes et tant d'autres; qu'il aimait particulière- 
ment le roi et beaucoup aussi la jeune et belle reine, ei 
trouvait fort naturel que l'on donnit une fôte pour chacun » 
mais qu'il aimait et estimait b^uooup «usai saint Athanaso 
et n'entendait pas lui refuser l'hommage que sa familto 
lui avait toujours accordé. Ghtcan a d'aussi bons argu^ 
ments pour le saint de son choÎK. £t si l'on considère eoQH 
bien le défaut de bras réduit la masse du travail* on verra 
combien il est désastreux de voir cette masse de travail si 
réduite encore par le repos des bras qui pourraient tra'< 
Tailler, 

Dans l'absence de mes amis, je renonçai à l'excursion 
dont ils devaient être les guides, et me bftiai de retourner 
h Athènes en allant par mer à Orégs en Enbée, D'Oréoa 
j'étendis mes ei^cursions dans toute l'Ile d'Eubée, si inté- 
ressante à voir et si peu connue. Je réserve cette partie de 
mes investigations pour un volume relatif auY iles* 

De TEubée je regagnai par mer les côtes de la fiéotîe , 
près d'Oropos. A une lieue de cette ville antique se trouve 
le château franc de Sykaminon , indiqué dans notre belle 
carte de l'état^major; c'était là qu'habitait iMarguerite veuve 
de Franco Acciaiuoli, fils de ce Donato qui avait obtenu, 
en 1394, la survivance du duché d'Athènes, J'ai publié 
un acte rédigé par ses ordres en 1421, dans ce château * , 
en faveur de ses enfants mineurs, Neri et Antoine Acciai- 
uoli, dont l'un, Neri, fut depuis duc d'/Vthènes. D'Oropos 
je rentrai à Athènes par Léosia et le Pentélique* 

* In gala castri «loainiiiisu a(Hul insulam Nigroponlis (t. ii, p 1 9)). 



MOREË. 



ËnDACRE. — LIGOURIO. 

J'avais long-temps été retenu à Athènes et dans les en^ 
irirons par les ebalears excessives qai rendent tout voyage 
en Grèce très-fatigant en été, et aussi par le désir de me 
mêler à cette société nouvelle et de bien Tétudier dans sa 
vie politique et sociale de tous les jours. Sans cette étude 
préliminaire, je courais risque de ne voir en Grèce que 
les lieux et j'aime aussi à voir les hommes. Je me décidai 
enfin, après avoirbien visité les environs d'Athènes et achevé 
une course au cap Suninni et à Trézène , à me mettre en 
route , malgré Textréme chaleur , pour visiter Tintérieur 
de la Morée. Je louai pour une somme assez modique un 
jpetit bâtiment ponté au Pirée , et , comptant sur la brise 
de nuit, je m'embarquai le vendredi 2 juillet, à dix heures 
du soir, pour Epidaure; mais la brise ne vint pas à mi- 
nuit, elle ne vint pas avec le lever du soleil, et je n'étais 
encore parvenu à midi qu*à la pointe de Salamîne. Mais 
cette brise si impatiemment attendue se fit enfin sentir et 
nos voiles s'enflèrent Nous longeâmes toute la côte pier* 
reused'Egine, dépassâmes Ânkistri, l'ancienne Pityonnesus, 
et Kyra, l'antique Gecryphalia, laissâmes bien à gauche la 
presqu'île de Methana , et entrâmes à six heures du soir 
dans le petit port d'Epidaure clos par une langue de terre 
montagneuse fort étroite. C'est un pauvre petit hameau 
composé d'une quinzaine de malsons. Cinq à six petits 
bâtiments stationnaient dans son port, qui sert de commu- 
nication habituelle entre la Morée et Athènes. Un détesta- 
ble khani, décoré du titre fastueux de locanda, est destiné 



ÉPiDAunE. 369 

aux miiordi ou Yoyagcurs étrangers, tous transformés ici en 
niilordi à quelque nation qu*iis appartiennent. Hôte et 
hôtesse , tout est à Tavenant du khani, peu agréable pour 
le fond et fort malpropre pour la forme. Le mari est une es- 
pèce de gros cuisinier dont les habits blancs, veste blanche 
et fustanelle blanche, portent partout la trace du nettoyage 
de ses instruments culinaires. Sa hante taille et Tampleur de 
tout son corps rendent plus remarquable encore la gracilité 
de sa voix et la docilité parfaite de son caractère, en pré- 
sence d'une petite femme noire et maigre, qui Tassouplit 
comme un gant en sa présence, et le fait à son gré se taire 
devant elle et grommeler devant Tétranger. Quelques œufs 
cuits dans une huile échauffée dérobée à la lampe , voilà 
l'unique souper qu'on put me présenter; une planche 
près d'une ouverture large et sans voiets, tel fut mon lit 
de camp pour la nuit. Heureusement je parvins à découvrir 
d'excellent lait dans le village, et je fis un souper parfait. 
Quant à la nuit, l'air était pur et doux, mon manteau était 
étoffé et mon caban épais, et la satisfaction de coucher sur 
la terre où avait commandé Dlomède me promettait d'heu- 
reux songes. 

J'avais, dès mon arrivée, ordonné des chevaux pour 
aller le lendemain faire une excursion dans les environs. 
A quatre heures du matin je me réveillai et me mis aussi- 
tôt à ma fenêtre. Le long des maisons du hameau , sur le 
rivage , étaient étendus, couchés sur une natte et sans au-> 
tre couverture, quelques matelots, revêtus de leurs habits 
de la journée et dormant profondément ; plus loin d'autres 
hommes reposaient couchés avec insouciance sur la terre sans 
même la mollesse d'une natte ou d'un tapis. La nuit est si 
belle , l'air si pur , que chacun dort sans crainte en plein 
air. De l'autre côté du port , en face de moi , était la pe- 
tite colline sur laquelle se voient, tout à côté les unes des 
autres , les ruines des constructions grecque , romaine , 
byzantine et française destinées^ à différentes époques, à la 
défense de ce petit port. 



370 GBÈCB CONTINBIHTAU ET HOREE. 

A m heures j'étais à cheval et me dirigeais sur Aagelo- 
Gastro par Piada. La route d*£pidaure à Piadaeat fort jdie. 
SUe esl tracée sur les siovosités d*ttne nKmtagDe couverte 
d'arboBfees » et on a perpétuelleiiieat sons les yeox» en tour- 
nant ces sinnosités, la presqulle de Methana, puis l'île de 
Poros, qoi sedémasqoe derrière ristbme Sarcmiqne, et plus 
près de soi Kyra. Aakistri et Egine. Quand on a atldntla 
hauteur de la vallée dont le versant oMHwé est occupé par 
Piada on jouit d*une vue toute semblable à celle de la 
belle phiue de Sorrento en y arrivantde Gastellaniare» moins 
les Dombreoz villages qui l'animent La plage de Piada est 
resserrée entre deux montagnes qui descendent en pente 
adoucie du côté de la vallée seulement» et qui forment de 
gracieux et fertiles vallons couverts de jardins et de verger& 
Les orangers et citronniers au riant feuillage vert y abondent» 
tons les légumes y croissent à l'envi ; c'est là le paUffr 
d'Athènes y et tous les jours des barques viennent s'y ap^ 
provisionner de légumes et de fruits que l'on va vendre aux 
marchés du Pirée et d'Athèoes. Du côté de la terre cette 
vallée est fermée par une numtagne peu élevée mais iiort 
pointue et que domine un château -fort, d'origine Iran- 
çaise, mentionné dans les actes émanés de Catherine de Va- 
Ms et de Marie de Bourbon, qui forent successivement 
princesses de Morée, comme ayant appartenu à Nicdas de 
Guise le Maigre , connétable de Morée , et à Nicolas Ac- 
ciaiuoli» seigneur de Coriothe^ A droite de cette monta- 
gne est une gorge âpre et infrancbissabie; ài gauche, la 
montagne s'indine et se courbe assez près de sa cime pour 
aller s'unir à une montagne plus élevée. C'est par cette 
courbure , espèce de port suivant l'expression des Pyré« 
néesi ou de diaselo suivant l'expression moraîte, que passe 

< Et totam aliam terram qate ftilt quondam lïteolai Guiail Magri, 
Gomestabali priBcipatns Acbaye, aitam in castellaniam Coristliii, 
eam qiiodam fortellicio quod dicitur la Piada (t. iide mes Nouv. 
Rech.f p. 111 ; et 1. 1, p. 66). 



FIAAA. 371 

la route ; et là est assise Ja TÎUe de Piada , déioadiie aussi 
de ce côté par mte antre tour carrée d'origiiie firaaque* 

Piada est un boni^ assez important reofermaiit entinm 
huit cents bahicants. C'était un jour de dimandie , et tous 
les hommes étaient réunis dans la rue principale et dans 
les cafés;. Les Grecs »»it toujours pleins de poUtesse pour 
les voyageurs étrai^ers* On m'entoura» on me questionna, 
et il faUat que » pour répondre à leurs politesses » je des- 
cendisse de cheval et entrasse dans un café pour accepter 
d'eux l'offre de ]a tasse de café et du chibouk. En eau* 
saut avec eux » je m'infiM^mai des antiquités du pays. Un 
des habitants m'emmena chex lui pour me montrer une pe* 
tite statuette en terre cuite refMrésentant un Silène nu » 
d'environ six pouces de hauteur. En travaillant à ses vi<^ 
gnes il avait trouvé ua tombeau , et dans ce tombeau 
deux petits vases longs et étroils sans peinture , une ar- 
doise, et un style en ambre jaune-clair, aminci en forme de 
crayon » de quatre pouces de longueur. C'était peutrétre là 
remUème de l'écrivain inconnu enseveU dans ce tombeau. 
Le tout paraissait être de l'époque romaine. Un papas m'in- 
diqua une petite église en ruines, au-dessus du café, où je 
pourrais vok quelques objets antiques , et en m'atlendant 
il fit nettoyer et laver un bas-relief qu'il désirait me mon* 
trer* C'était une plaque de marbre, d'un pied et demi de 
largeur sur un pied de hauteur» refHroduisaot une cérémeh 
nie funéraire^ et destinée à être placée sur on tombeau* Un 
homme et une femme étaient représentés assis sur une 
couche » et deux Amours jetaient devant eux quelques ob- 
jets de sacrifice sur un trépied. Ce has-relief. qui a'est pas 
de la grande époque « est fort endommagé. 

J'allai ensuite visiter les deux châteaux-forts aceom* 
pagné du papas et de quelques notables du pays^ Le châ<^ 
teau situé sur la crête de la mont^ue aiguë est une vraie 
forteresse dont il ne reste plus que les murailles d'enceinte» 
qui sont construites avec du iiKNriiiT. La partie inférieure 
semble de coustruotiou byzantine, mai» la partie supérieure 



372 GRÈCE CONTIKENTALE ET MOREE. 

est évidemment frànque. Â Vintérieur on trouve les ruines 
d'une petite église, en face de laquelle est incrustée une 
grande pierre portant Técusson suivant : croix latine sur 
deui gradins; dans cbacun des deux cantons supérieurs de 
h croix une rose de Provins surmontée d'un oiseau qui 
becquette une grappe de raisin , dans chacun des deux 
cantons inférieurs un cyprès. Le pyrgos ou la tour carrée 
située sur Tarête qui sépare les deux montagnes, un peu 
au-dessus de la ville, est complètement franque, et subsiste 
en son entier. Les balMtants actuels ont seulement ajouté 
un escalier grossier , pour remplacer la petite tourelle sur 
laquelle on jetait sur le seuil de la porte, élevée d'une ving- 
tainede pieds, le pont-levisquidevait en faciliter l'accès. La 
meurtrière, placée au-dessus de la porte d'entrée, est très- 
bien conservée , ainsi que les deux tourillons crénelés qui 
la flanquaient par te haut, et qui étaient destinés sans doute 
à recevoir des vedettes. 

La charmante vallée de Piada me fit paraître plus arides 
encore les montagnes pierreuses par lesquelles, après plus 
de trois heures d'un voyage monotone , j'arrivai au vil- 
lage et au château d'Ahgelo-Castro. 

Le village est fort bien placé sur le penchant de la mon- 
tagne ; mais tout est sec et désolé alentour , et à peine 
pus-je trouver un arbre assez épais pour m'y abriter pen- 
dant quelques instants de repos. La population d' A ngelo-Cas- 
(ro est toute albanaise , les vieillards y entendent à peine 
le grec ; mais la jeune génération est plus avancée, et leurs 
enfants iront plus loin qu'eux. Tous vont à l'école et ap- 
prennent le grec. Pendant que j'étais assis sous mon arbre 
à faire préparer mon repas du jour, les habitants du village, 
hommes, femmes et enfants, se distribuaient autour de moi 
assis sur leurs jambes croisées , et ils cherchaient à me té- 
moigner leur politesse par leurs questions sur ma personne 
et ma famille ; c'est moins chez eux une preuve de curio- 
sité qu'une manière de vous témoigner leur intérêt. J'of- 
fris le café et la ciga relie h mes voisines et voisins, et m'en- 



angelo-castrO. 37J 

quîs de leurs traditions anciennes et modernes et de leurs 
éniiquités. On me vendit quelques médailles de cuivre as- 
sez médiocres, et d*autres en argent assez belles, trouvées^ 
dans les champs au bas d'Angelo-Caslro. Suivant leurs tra- 
ditions , ils ne sont venus s'établir dans ce village que de^ 
puis une centaine d'années au plus ; ce qui reporte à 
l'invasion albanaise qui suivit l'expédition russe de 1770. 
t!n Tiell Albanais , marchant avec la vigueur d'un jeune 
homme, fut tout fier d'avoir été choijsi par moi pour m'ac- 
compagner aux ruines du Castro, situées au-dessus du vil- 
lage. Tout le long du chemin , il s'arrêtait pour expliquer 
aux habitants des maisons établis à leur porte qui j'étais, 
et ce que je voulais, et comment j- avais passé la mer tout 
exprès pour voir les ruines de leur Castro. Nous arrivâmes 
enfin au haut de la montagne, et je pénétrai dans les rui- 
nes du Castro. Les murailles sont composée^ de petites^ 
pierres sèches qui ne sont unies avec le mortier qu'à Tin- 
térienr. Il me semble assez probable que ce château aura: 
été bâti sur la fin du douzième siècle , par un memhre 
de la famille des Ange Gomnène , au moment où tous les 
chefs impériaux se séparaient autant qu'ils le pouvaient de 
Teropire, et afiectaient une petite indépendance. Ces murs 
indiquent une construction faite à la hâte. Mon vieil Alba** 
nais avait aussi sa tradition sur ce château. Il me raconta* 
qu'autrefois ce pays avait été donné en dot par un roi ou 
baron d'Épidaure à une de ses filles. Celle-ci , qui était 
habituée aux délices de la belle vallée de Piada , trouva le 
pays bien triste et bien désolé et elle s'en plaignit à son 
père, qui, pour la consoler quelque peu, fit bâtir ce châ- 
teau , d'où elle pouvait du moins voir et la mer et la pres- 
qu'île de Methana,et les îles et le pays dont la vue la char* 
malt. Toutefois elle r?e put supporter cette triste vie : elle 
mourut de chagrin , et après elle le castro fut abandonné. 
Ce château, situé au milieu d'un |>ays abordable de tous 
côtés , et qui ne garde aucun grand passage , n'a pu êtrcr 
que l'asile temporaire de quelque mécontent , et il a dû 

32 



374 GRECE GONT1MENTAI.K ET MORES. 

llie âSKz prompCemem abiodoiuié. Une petite église était 
OQttatroile sur le flanc de la même odlioe : eUe est aussi 
eBraîoes. 

Près de là * dans la vallée, existait^ à ce qu*il semUe » 
une ville heUéoiqiie. Je descendis le long d'im puits quî 
fMmit de l'eau au villaged' AugekMlastro, pénétrai jusqu'au 
fond du ravin à environ un quart de lieue , et retrouvai 
qaekiuM grandes ruines * entre autres les forte» murailles 
d*une tour et d'un tetnpk en grandes pierres qnadrilatè- 
r». L'bcrbe croit au milieu de ces débris dont aucun sou- 
venir ni aucune inscription n'ont préservé le nom* 

,ie rentrai à Piada par une autre route, jusqu'au ravin qui 
précède son montiCttle » ^ m'acbeminai de là ver& Épi- 
danret d'oà j'étais parti le matin* La lune se levait der- 
rière la raonU^pe belle et cbàude comme le soleil de nos 
climal& C'était un spectacle cbarmaat de voir de toutes 
parts ses rayons se répercuta^ sur cette mer tranquille qui 
s^élendait sous mes pieds. De temps k autre je m'enfou- 
çais dans l'obscnrité nlencieuse de cesi coteaux boisés» puis 
j'en resiorlais pour jouir de cette vue si cakne et si mjsté* 
rieuse. J'ainsnisàproion^mQnvo^ageenm'avançantsett- 
kment au petit pas au milieu de cette belle et calme nature ; 
et je n'urivaià Épidaure qu'après deux heures de marche 
d^obPiada* à onxe heures du soir. Le lendemain au ma- 
tin je me mis.en route pour L'Hiéron d'Apollon escuiapien^ 

La route d'Épidaure à l'Hiéron d'Ëscula^ est dcli- 
deiise^ Elle serpente le long d'une petite rivière à travers 
un bosquet de myrtes en fleurs et de lauriers-roses» et de- 
vant f^os romantique à mesure qu'on s'approche davan- 
tâ^ de l'Hiéron* Les pieds des chevaux souffrent de ces 
poûnes de roches à demi brisée» k travers lesquelles ou 
monte ei descend sai» cesse; mais la vue du voyageur et 
son odorat: sont constamment eharmés. D'énormes sauges 
esfcbaknt la plus douce odeur, et les ravins sont entière^ 
ment g»rni^ d'arbres et de fleurs. Deux routes paiteut de 
ce ravi» : Tone pour l'Hiéron , l'autre pour Ligourio. Je 



laissa! cette dernière, qui passe au bas d*€ine montagne à la- 
quelle le peuple a donné le nom de mont du Pllari, pro* 
bablement à cause d'une colonne de marbre ndr qui m 
trouTe en bas , tout auprès d'une source fort renommée, 
dont la vertn rappelle celle de nos Eans-Bonnes dans les 
Pyrénées. Les gens du pays m'assurèrent qu'il y avait 
quelque chose de prophétique dans les eaux de cette fo»* 
taine. Tout malade qui boit de ses eaux connaît à l'instant 
même son sort Si sa maladie est incurable, l'eau feit sen* 
tir promptement ses effets médicaux et pronostique une mort 
prochaine c si la maladie peut se guérir, le malade se sent 
i l'instant soulagé; et, en continuant à en boire, il ne peut 
manquer de s'assurer une longue Tidllesse, On voit que la 
puissance d'Esculape continue à s'exercer dans les lieux 
que l'antiquité lui avait consacrés. Ses statues sont tom* 
bées, mais les traditions subsistent 

Je suivis la première route qui continue à travers le ra- 
vin et conduit à l'Hiéron. Au sortir de cette gorge boisée 
s'ouvre une belle plaine onduieuse, entourée de toutes parte 
de hautes montagnes et de nïonticules qui s'avancent sur 
le premier plan pour leur enlever ce qu'elles auraient de 
trop âpre. Toute cette plaine et tous ces monticules ados** 
ses aux montagnes, d'où sort la route de Trézène et de 
Poros , sont couverts de fragments anliques. Un ruisseau 
et on torrent traversent la plaine, et le ruisseau offre 
me eau excellente. Au fond du bassin dans lequel est tra** 
cée la roule qui conduit de Poros à Nauplie est une petitn 
église byzantine bâtie sur les ruines d'un temple païen. 
Placée au milieu des arbres et des rochers, elle produit de 
loin un fort gracieux effet et serait très-bien placée dans 
un tableau. Le monticule situé au-dessus de cette petite 
église, de l'autre côté du ruisseau , est couvert des débris 
de tinnples antiques dont il ne reste plus que les soubasse* 
ments. En redescendant de là sur la route de Ligourio, led 
ruines se multiplient partout sous vos pas: ici, de vastes 
décombres de temples ; là, des colonnes brisées; ailleurs* 



376 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREE. 

des restes de bains. Tout le sol est recouvert de débris qui 
prouvent que cette plaioe, si belle de ses beautés nalureliesy 
était encore embellie par toutes les merveilles de Tart Ce 
qui reste du théâtre suffit pour en faire apprécier toute la 
beauté ; c'était l'œuvre de Polyclète vers la quatre-vingt- 
dixième olympiade , et il surpassait tous les autres par ses 
proportions élégantes et vastes et par la beauté des maté* 
riaux. Les gradins , qui étaient fort habilement disposés, 
existent encore en grande partie. Le beau marbre blanc 
dont ils étaient composés garnit le flanc de la colline et se 
détache au milieu de la verdure des broussailles. Ici l'air 
est pur et doux , et la brise qui souffle à travers la gorge 
qui conduit à Poros gémit harmonieusement en agitant le 
feuillage et apporte avec elle les parfums de la forêt et la 
fraîcheur de la mer. % 

De l'Hiéron à Nauplie par LIgourio , la route est mono- 
tone et sans beautés. C'est une suite de montagnes sans 
grandeur et de vallées sans grâce. La seulç végétation qui 
couvre ces vallées est une bruyère aride. Seulement , de 
temps à autre , des lavandes en foule pressée vous ap- 
portent leur suave odeur. Ligourio, qui est en plaine, est 
célèbre par son tabac rival des meilleurs tabacs du Levant. 
11 est estimé au-dessus des tabacs d'Ârgos et d'Àrmyros. 

Environ trois heures avant d'arriver à Nauplie» j'aperçus 
sur ma droite une suite de châteaux en ruines qui revêtent 
les crêtes des collines. L'un d'eux fixa particulièrement 
mon attention par l'étendue de ses ruines. Il est placé sur 
une colline qui domine la route à environ une demi-heure 
en montant. Toute la colline est parsemée de fragments de 
tuiles antiques. Un peu au delà est une vieille église chré- 
tienne bâtie avec les fragments d'un ancien temple dont deux 
colonnes sont encore debout. Tout au pied du mur de la 
forteresse est un autre petit temple antique, et au-dessous 
une niche votive creusée dans le roc. Il faut grimper par 
d'assez rudes fragments de rochers pour parvenir du bas de 
la montagne dans l'enceinte de la forteresse ; mais on est 



XERO-CASTELLI. 377 

fort dédommagé en arrivant , car oti retrouve là les restes 
considérables et fort bien conservés d'une forteresse hellé- 
nique de l'époque la plus ancienne. Elle est construite sur 
le rocher même, au-dessus d'un profond ravin, et ses murs 
86 composent de vastes blocs de pierres non taillées et for- 
mant des polygones irréguliers , dont les vides sont com- 
blés par de toutes petites pierres, comme dans les murs 
dits de construction pélasgique ou cyclopéenne. Les murs 
d'enceinte , à quinze ou vingt pieds de hauteur, sont très- 
bien conservés, ainsi qu'une des petites tours de l'enceinte. 
Dans l'encoignure des murailles , dont un pan ressort sur 
l'autre , se trouve une porte de forme pyramidale de huit 
pieds de hauteur sur trois de largeur, tout à fait semblable 
h celle d'Arpinodans le royaume de Naples. On ne pouvait 
y entrer qu'en présentant le côté droit dégarni de bouclier. 
Dans l'intérieur de cette citadelle hellénique , dont le plan 
se montre en entier le long des rochers, est un vaste sou- 
terrain voûté, bâti de ces mêmes larges pierres, et destiné 
à servir dé magasin à blé ou de citerne. C'était là évidem- 
ment une forteresse importante. Au temps de l'empire by- 
zantin, elle fut aussi employée à la défense du pays. Deux 
tours rondes de cette époque , élevées sur les débris des 
constructions antiques, se maintiennent encore, et on voit * 
partout au-dessus des restes des anciens murs un exhausse- 
ment de fabrication byzantine. Des fragments de tuiles des 
temps les plus antiques couvrent tous les champs environ- 
nants et remplissent tous les interstices des rochers. Il y 
avait évidemment là une grande ville hellénique dont le 
nom est inconnu. Ce château est désigné par les habitants 
du pays sous le nom tout moderne de Xero-Castelli, à cause 
de sa situation dans un lieu sec. Quant aux souvenirs by- 
zantins , ils sont nuls là comme partout ailleurs en Grèce. 
Il y a quelque chose qui frappe beaucoup l'étranger 
dans ses relations avec les Grecs de toutes les classes. Les 
souvenirs antiques, bien que très- confus, ont conservé sur 
eux tout leur prestige. Les divinités mythologiques do der- 

32. 



378 GBÈCC CONTINBNTAI.S BT HOBBE. 

nier ordre, les Néréides, les Parques, Garon, ont pris place 
au milieu des croyances chréliennes, et les cérémonies de 
Tancien culte se sont souvent fondues dans le nouveau 
culte. Les grands hommes antiques ont aussi laissé une 
tradition de respect, ainsi que la nation qu'ils ont glorifiée» 
Quand un paysan veut faire admirer uae ruine, une mon^ 
naie , un fragment de marbre , il vous dit que cela vient 
des Hellènes. Les Hellènes , ses ancêtres , sont pour lui cç 
qu'étaient les Géants et lesCyclopes aui; yeux des peuples 
antiques , la personnification d'une puissance surnaturelte 
bien supérieure à celle des hommes de nos jours. Les Grecs 
instruits s'en tiennent aussi par système à l'hisioirç des 
temps helléniques, La Grèce, pour eu:(, semble avoir som- 
meillé dans ses ruines depuis le jour de la destruction de 
Gorinthe et de l'asservissement de la Gj;èce aux Romains, 
et ne s'être réveillée qu'avec l'insurrection qui vient de lui 
rendre sa nationalité. Ne demandez donc è personne ce que 
devinrent les provinces grecques sous la domination ro- 
maine, ce qu'elles devinrent pendant la frêle existenee de 
l'empire byzantin, ce qu'elles devinrent enfin de 120/!i jus- 
qu'à) la dernière moitié du quinzième siècle, sous les Francs; 
puis de cette époque jusqu'en 1685, sous les Turcs; puis de 
1685 ^ 1715 ; ils ne veulentni l'enseigner ni l'apprendre, La 
seule histoire qu'ils veulent savoir est l'histoire hellénique. On 
a beau leur dire que les enseignements de l'adversité ne sont 
pas à dédaigner pour un peuple et qu'on peut y puiser des 
moyens pour ne pas retomber h l'avenir daqs les mêm^ 
fautes et les mêmes malheurs ; ceux qui se piquent de 
science ne veulent pas vous comprendre, et ceux qui n'oat 
aucune connaissance des lettres ne le peuvent pas. Byzance 
a passé comme une ombre , sans laisser de trace ; mais la 
gloire des républiques helléniques est encore jeune et vi- 
vante comme au jour où elles ont triomphé des Perses à 
MarathoQ. On peut appliquer à cette brillante époque ces 
vers de Chénier sur Homère : 

Trois mille aqs ont passé sur la oendre d'Homère, 



moNiA^ 379 

£t depuis trois mille ans Horoèio respecté 
Est jeune encor de gloire et d'immortalité. 

L.a route, en quittant Xero-CastcUi pour se rendre à 
Nanplie, pusse devant quelques ruines helléniques situées 
sur û gaucfae et se continue de la manière la plus triste ii 
travers des vallées et des montagnes sans culture et sans 
grandeur. De temps à autre quelques voyageurs venaient 
l'animer : tantôt une femme de Sparte allant , au milieu 
d*un assez nombreux cortège d'amis et de parents, prendre 
la scala d'Épidaure pour se rendre à Athènes ; tantôt une 
famille de Nauplie , hommes et femmes , revenant de Li- 
gourio et rentrant dans ses foyers. Les femmes étaient assises 
sur des sommiers que relevaient encore un amas de tapis et 
de couvertures, et portaient de grands parapluies pour pro- 
téger leur teint contre le soleil ; les hommes chevauchaient 
autour d'elles, tantôt assis de la même manière et tantôt ï 
cheval sur des sommiers , et nouant la longe du cheval ou 
mulet de manière à la transformer en étrier. H est bien rare 
qn*une route en Grèce s'anime ainsi d'une succession 4e 
yoyageurs. 

A mesure qu'on approche de Nauplie et de Pronia, qui 
lui sert de faubourg après avoir servi de rendez-vous à 
l'assemblée nationale, la roule s'agrandit et s'améliore. 
On reconnaît là un système européen; c'est qu'en effet 
cette partie de la toute a été faite par les Français, Depuis 
Aria, où se trouve une très-belle fontaine de laquelle les 
Vénitiens ont fait venir l'eau qu'on boit à Nauplie ^ jus- 
qu'au faubourg de Pronia , je rencontrai un grand nom- 
bre d'hommes et de femmes à pied et à cheval. En m'ap- 
procbant de Pronia je vis un mouvement inusité se 
manifester partout Le lendemain était un des nombreux 
jours de fêtes grecques , et dans tous les jardins de la col- 
line et tout le long de la mer des feux étaient allumés et 
donnaient à Nauplie tout le mouvement et tout l'aspect 
d*une grande ville. Nauplie n'a cependant que six mille 
habitants et ne peut guère en avoir davantage , resserrée 



3S0 GRECE CONTIMBNTA&E ET MOEEB. 

qa*elle est entl*e la montagne et la mer, et Pronia, qtit lai 
sert de faabourg et n'en est séparée que par la montagne 
sur laquelle est bâtie la forteresse de Palamède, n'en a que 
trois mille , et je ne vois que cinq ou six bâtiments dans 
le port; mais dans un jour de fête chacun se multiplie par 
le mouvement, et la population parait décuple de sa popu- 
lation réelle. 



XX, 

NAUPLIE, — TIRYNTHB. — MYCÈNES. — ARGOS. 

Nauplie est une petite ville régulièrement et proprement 
bâtie entre le pied du mont fortifié qui porte encore le 
nom de l'infortuné Palamède , fils du roi Nauplius , et la 
mer. £lle a toute l'apparence d'une de nos villes d'Occi- 
dent, le bon comme le mauvais côté, l'ordre, mais aussi 
quelquefois la gêne. Ses rues sont droites et assez bien pa- 
vées et dallées; ses maisons sont d'une hauteur convena- 
ble ; ses deux places publiques sont plantées d'arbres ; les 
grands magasins, bâtis autrefois par les Vénitiens au pied 
de la citadelle, et l'hôlef du gouvernement, construit par 
Capo d'Istria au moment de sa résidence à Nauplie , rap- 
pellent les meilleurs sinon les plus élégants édifices de 
nos grandes villes; et pour dernière et complète preuve de 
civilisation occidentale, il s'y trouve ce qu'on ne rencon- 
tre qu'à Athènes d'une manière convenable, à Patras 
d'une manière suffisante , et à Corinthe en raccourci : une 
auberge, c'est-à-dire la plus utile peut-être des importa- 
tions européennes à introduire en Orient; une auberge, 
c'est-à-dire un asile où tout individu, forcé, par ses affaires, 
ses goûts ou ses passions, de courir le monde, peut espé- 
rer trouver un reflet de son bien-être domestique : de la 
lumière, du feu, une table , des chaises , les nécessités de 



NAUPLIE. S81 

]a toilette pour rafratckir son corps brisé , un lit pour s'y 
reposer, un dtner tel quel pour réparer ses forces, et par- 
dessus tout une retraite où, seul en présence de lui- 
même , il peut se rendre compte de ce qu'il a tu et senti, 
songer à ses amis absents sans courir risque d'offenser ses 
botes, et s'entretenir avec eux dans la douce familiarité 
du commerce épistolaire. Nous autres, hommes blasés de 
l'Occident , nous jouissons de tous ces biens sans nous 
douter de ce qu'ils valent, comme un homme bien portant 
jouit de la santé, comme un homme alerte jouit de l'exer- 
cice de ses jambes, sans réfléchir à toutes les combinai- 
sons qui ont été nécessaires pour garantir l'équilibre et 
donner le mouvement à la machine humaine. On ne sait 
bien apprécier le prix de tous ces trésors que lorsqu'on en 
a été privé quelques instants; et malheureusement, pour 
peu qu'on voyage en Orient, on est toujours destiné à être 
privé de tout , moins la pureté de l'air, la beauté du ciel, 
l'éclat du soleil , le charme des nuits , la splendeur de la 
nature. 

Nauplie fut, jusqu'à la fin de l'année 183/i, la résidence 
du gouvernement central du nouvel État grec. Cette pos- 
session momentanée de tous les avantages d'une capitale a 
suffi pour modifier une population aussi apte à la civilisa- 
tion la plus délicate que l'est la population grecque. Les 
femmes ont adopté les modes de France ; beaucoup parlent 
notre langue avec élégance , et plusieurs seraient remar- 
quées dans nos plus brillantes réunions, non pas seule- 
ment par ce type de beauté vive et pure qu'elles ont reçu 
de leur aïeule Hélène, mais par l'aisance et la bonne grâce 
'parfaite de leurs manières, qui semblent aussi naturelles 
ici qu'elles le sont parmi nos femmes de France. J'ai 
passé à Nauplie quelques soirées de causerie facile pendant 
lesquelles j'aurais pu me croire encore dans les rues d'An- 
jou, Ville-l'Évêque et d'Astorg. 

A côté de ces avantages de la civilisation, il faut en subir 
aussi quelques inconvénients. Nauplie est une place forte. 



Mt GRECE CONTUfEliTALB ET MOREE. 

Elle • flcft glacis, ses pottt»-]evis, ses remparts, sa garoi- 
800, soa gouveroeur iiiiliuir« , ses portes qui termeai el 
ses consignes. Au coucher du soleil, les portes de la villQ 
sont closes et les clefs remises au commandant ; tant pis pour 
vous si V0U3 êtes resté trop loog^temps à admirer les vieilles 
murailles homériques de Tirynthe la bien fortifiée ^ le lien 
où fut Argos, et les magnifiques restes de la vieille Mycènes, 
M y cènes la bien bâtie S Mycèqes aux larges rues \ Mycè" 
ncs aimée de Junon * : le soleil est couché, vous n'entre-^ 
rez plus dans Nauplie ; et il vous faudra expier les plaisirs 
de votre excursion de la journée en allant chercher un 
gite dans un malpropre khani ou caravansérail du fau- 
bourg de Pronia, ^ moins que vous ne préfériez, comm^ 
je Fal bien souvent fait en voyage, dormir étendu en plein 
air le long des champs fertiles de la plaine d*Argos. G*est 
ce qui faillit m^arriver à moi-même à Nauplie; mais j'a* 
vais heureusement un excellent cabriolet , et, dans la pî^^ 
vision d'un retard , je m'étais pourvu près du général Al- 
meïda , commandant de Nauplie , qui avait bien voulu en 
ma faveur adoucir quelque peu la consigne. Les délices du 
khani de Pronia n'avaient aucun charme pour moi en 
présence de la flatteuse perspective d'une auberge* Au 
reste , Texcursion à Tirynthe , h Argos et à Mycènes mé- 
rite bien qu'on risque plusieurs fois de suite de coucher 
en plein air; c'est une habitude qu'on ne saurait contrac^ 
1er trop tôt en Grèce. 

Dans les temps antiques Nauplie était le port de la 
grande ville d'Argos, comme le Pirée était le port de b 
grande ville d'Athènes. Ma première pensée fut donc d'al- 
ler avant tout visiter Tirynthe, Argos et Mycènes en même- 
temps. Une route carrossable conduit de Nauplie jusqu'au 
pied des collines sur lesquelles était bâtie Mycènes, en pas- 

< Homère, Iliade, cliant ii, Ters 559. 
^M., tWrf.,vers 369. 
*^ fd., chant iv, vers 62. 
*' Id., chant Vil , vers 180. 



TlftYNTHE. 38 S 

ssÊsn par Tiffilthe et Argosr. Les cabrioleis sont natoralisé» ^ 
Haoplie ; j*en fis venir iiii et me mis en route. Je me fis 
arrSIer on instaot dans rînférieiir de la vilie pour ? isilcr 
régNse de SaintrSptridioit où fut assamné Jean €dpo d'J»- 
tria, que j^avais corbb et aimé ; et, sa peu en dehors de 
1» tille, hôr» dtt faubourg de Pronîa, j*a)laf aussi visiter te 
rocher sur lequel les Bavarms ftmt taiUer, à rimttatîoo du 
lion de Locerne consacré au souvenir des laisses tués en 
France an i9 aodt, on lion couché en l'hoioieor des Ba- 
%9tnÀ» morH en serrant en Grèce. Ce monument , com-- 
itoeiicédepms trots ans « est peo avancé encore. A quel- 
que» pas de lài est la ferme expérimentale commencée an 
femp» de Clapo-dl^tria et fort né^l^ée anîoord*htti. 

Tnryatbe est à une denu-lieiie à peine de Kaoplie. Elle 
émit bSMie sur one petite coMîne à rextréinité de ia baie 
de Naspliey et de là on pouvait surveiller la piatne d'Ar- 
goft et les terrains bas qui entooreot k gotfe des deux côtés 
presque jesqn'an marais de Lerne et ve» r de km s'avancer 
les barqnes ec kes vamscaox qia se dir^aient vers le port 
de Naoplie, Ses murailles bellà>iqaes f défà anciemes au 
temps d'Bomèrey sont composées d'énormes blocs de 
pierm non tiHHées ums parfois par des pierres fort pe-** 
tite» f mads sans secovrs du ciment. Biles eotoureai toute 
la coHîfle et sont d'une constmctien imposante. A celle 
époqw d'iHf^eclion des grandes machines de guerre ces 
murs étaient es état de résister non-seulement à toute at- 
laqne de pirates arrivés par le golfe, mais li toute surprise 
d'osé année plus considérable. Quant à un aiége régulier, 
sa pepolalion imérienre itait trop peu considérable et la 
pente de sa co^ie était trop conrte et trop bumUe pour 
qu'elle se fit craindre d'oa eaneflai un peo poissant. L'inté^ 
rieor de racropalis de Tiryntbe est anjourd'hui un champ 
d'excellent fiabae, et sur les coteaux, et même dans la 
fMne , croissent des v%oes qui prodinsent , dit-on , de 
iért boo vin* 

E» une antre demi^beure èa trot régulier d'un bon 



384 GftECB CONTJNBKTALE ET MOREE. 

cheval de cabriolet on arrive des ruines de TiryiMbe à la ville 
moderoe d'Argos. C'est une sorte de grand boorg bàtî en 
plaine et contenant environ 6,000 habitants. Deux ou trois 
des maisons sont assez bien bâties et presque toutes pos- 
sèdent un petit jardin. L'école publique et la caserne sont 
aiLssi de bons bfttiments. Toutes les maisons ont un air 
d*aisance dû ï la culture du tabac, dont la qualité supé- 
rieure est reconnue partout en Grèce. Quelques débris de 
marbres antiques apparaissent de temps à autre au milieu 
des murs et au-dessus des portes extérieures des maisons. 
Dans une rue qui va vers la montagne, je m'arrêtai devant 
an fort beau bas-relief en marbre, haut de six pieds, et re- 
présentant Vénus et l'Amour. La coiffure de Vénus est d'une 
forme heureuse. Ce bas-relief forme un des deux (Hliers 
qui soutiennent le linteau d'une porte de jardin placée sur 
la rue. En allant de la ville nouvelle à la montagne au- 
dessus de laquelle étaient placés l'acropolis d'Argos et h 
forteresse du moyen âge, on trouve d'abord des restes 
de constructions romaines, puis, un peu au delà, les restes 
d'un vaste théâtre taillé , comme il était d'usage , dans les 
flancs mêmes de la montagne. Les gradins sont assez bien 
conservés jusque dans la partie la plus haute. Il faut en- 
core monter pendant une heure pour arriver au sommet 
de la montagne sur laquelle étaient bâties l'acropolis et la 
forteresse franque. Sur toute l'étendue de la montagne on 
trouve des masses de briques qui prouvent que tout ce 
terrain était couvert d'habitations. Arrivé sur le milieu on 
trouve une première enceinte de la forteresse, composée 
d'un mur crénelé de construction franque. Au delà de 
ce premier mur d'enceinte on voit apparaître çà et là » 
presque partout dans l'enceinte intérieure , quelques ves- 
tiges des murs helléniques en larges pierres quadrilatères 
régulièrement taillées et posées les unes au-dessus des 
autres sans être unies par le ciment. On voit que les Francs 
se sont contentés d'adapter leurs constructions aux con<^ 
structions anciennes et d'élever des murailles plus hautes 



ARG08. 38Ô 

au-dessus ée celles qui existaient déjà en partie conser- 
vées. Trop souvent même ils se sont servis d'autres débris 
antiques que ceux des murailles , car sur le mur extérieur 
on aperçoit une colonne cannelée enchâssée d'une ma- 
nière prétentieuse pour former un côté de fenêtre tandis 
que près de là, sur la même muraille, un grand nombre 
d'autres colonnes sont couchées sur la profondeur du mur 
comme si elles étaient emmagasinées. Le château franc est 
parfaitement conservé; tours rondes, tours carrées , cré- 
neaux , tout s'y trouve. Vu du côté du couchant il produit 
on fort bel effet. 

Au temps de la guerre de Troie les troupes d'Argos et 
de la presqu'île de Netbana étaient conduites au combat 
par Diomède grand vassal du roi Agamemnon , souverain 
de l'Argolide. Après la conquête franque de la Morée , la 
seigneurie de ce même pays fut donnée à un Français qui 
était vassal des princes d'Achaye de la famille Ville-Hardouin. 
Dans le quatorzième siècle Guy d'£nghien, ne pouvant re- 
conquérir Athènes, qu'avait possédée son grand-père Gautier 
de Brienne, duc d'Athènes, devint seigneur d'Argos; mais, 
n'ayant laissé qu'une héritière, les Vénitiens, qui guettaient 
cette succession, parvinrent à faire épouser Marie, sa fille, 
à un des leurs de la famille Gornaro : puis ils lui rachetèrent 
ses droits, et, à la mort de Marie d'Engbien et de Pierre Gor- 
naro , ils héritèrent des fiefs d'Argos et de Nauplie *■ ; mais 
ils ne purent en prendre possession. Gharles de Tocco, des- 
pote de Romanie et d'Arta, duc de Leucade, comte palatin 
deGépbalonîe et beau-fils de Neri Acciaiuoli, doc d'Athènes, 
s'en étant emparé les armes à la main, il leur fallut des an- 
nées pour terminer ces débats à leur avantage. 

On va d'Argos à Kharvati , au pied des collines de My- 
cènes, en une heure. Le je laissai mon cabriolet, car toute 
route cesse, et je montai à pied ces coteaux arides. Lèpre- 

* Voyez dans la CliroDiquc d'André Dandolo, p. 482, le chapi- 
tre intitulé : ÂCquisitio Argos et NeapoVts. (Collection de Mura" 
tori, t. Ml.) 

33 



386 GRÈCE CO.^TlNftflTALB £T MORES. 

œier moDnment antiqoe que Ton reocootre est le trésor 
des A(ride0, codod aosti sous le nom de tonbeau d'Aga- 
memnon. Un vaste vestibule de larget pierres quadrila- 
tères condfut k une large et belle i>orte de dix-buil pieds 
de basteor ; trois hameoses pierres forment les deax pl« 
lastres d'appui et k liateao de la porte pyramidale qui cor- 
doit à one cbambre d'enviroii quaraote-huit pieds de dia- 
mètre et de haoCeor, coostroiteen dôme de forme coniqne. 
Dans le passage qui conduit à riatérieur^ on aperçoit 
encore de bas en baut àtax rangs de clons destinés à 
soutenir une double porte. Cette chambre est tonte bâlie 
en pierres qmttrilatères jusqv'an baui du etee on de la 
def de voûle « qui atteint la partie Stt|)érieore de la colline 
presque à fleur de terre.. I^ pierre ^x/ée au pk» bant 
point de ce côse a été soulevée , dit-on, par Tordre de 
Teli-Pacha, sur le bruit répandu qu'il y trouverait d'im- 
menses trésors. Toutes les dalles sont couvâtes de larges 
clous destinés sans doute à souientr des plaques de bronze 
ciselées semblable au revêtement de la colonne de la place 
Vendôme* De cette cbambre ronde on passe^ par une porte 
et un passage plus petits, dans une autre chambre de 
forme carrée , taillée dans le roc. C'est , dil-on , là que les 
Atrides conservaient leurs armes précieuses, les coupes 
reçues en don» et autres okjets corieox qui formaient leur 
héritage de famille. Couvres la Halle aux blés de Paris, 
d'un dôme en grandes pierres au lieu d'un dôme de fer » et 
vous aurez une représentation assez ûdèle de l'imposant trésor 
des Atrides. Ce monument parait avoir été en dehors de 
l'enceinte de la ville , et des tombeaux apparaissent hors 
du sol à quelque» pas de là et cmiduisent jusqu'aux mu- 
railles de Ittycèoes formées eu grandes pierres polygonales 
taillées qui couvrent toute les pentes de la monti^^ae. Dans 
la partie la plus basse se trouve la fameuse porte des Lions, 
qui est d'une si haute antiquité. £Ue est de forme demi- 
pyramidale, et les lions placés de chaque côté ont l'air de 
supporter l'écussou colossal d'une porte du moyen âge. 



MYCENES. 387 

Pins haat , du côté des montagnes et de la sonrpe , est 
une autre porte plus petite , et plus loin on remarque ï 
Textrémité d*uo mur une tour quadrangulaire. Au milieu 
de ces vastes ruines il n'existe plus une seule habitation, et 
le tabac y croît à hauteur d'homme dans les meiUenrs ter^ 
rains. Malgré l'aridité présente de ces montagnes rocheuses, 
l'eau ne devait pas manquer dans l'antique Mycènes. Les 
pources excellentes qu'on y voit encore étaient utilisées à 
l'aide de conduits et elles alimentent encore les puits de 
Kharvati. Mycènes, bâtie sur des montagnes escarpées, en*- 
toorée d'u& rempart de montagnes plus âpres encore, est 
le type le plus parfait d'une grande et forte ville des temps 
demi-fabuleux, sans qu'aucun mélange avec les annales des 
temps historiques et des siècles du moyen âge soit venu en 
altérer la physionomie ; c'est encore la Mycènes la bien 
bâtie* la Mycènes aux larges rues, l'opulente Mycènes, 
aimée de Jnnon, que décrit Homère , mais qui depuis lui 
n'a plus m de vi^ pour ainsi dire que daos ses poèmes 
immortels. 

Je revins à Nauplie charmé de mon excursion dans les 
états du roi Agamemnon , et me mis à parcourir la ville 
pour y étudier , les unes après les autres , les traces des 
diverses antiquités qui s'y trouvent réunies» Je ne retrou- 
vai plus trace de la fameuse fontaine dans les eaux de la*- 
quelle Junon recouvrait annuellement sa virginité. Il n'y a 
guère non plus de restes du moyen âge. Ce ne fut qu'en l'an 
i2hlt sous Guillaume de Ville Hardouin ,que les princes fran- 
çais de Morée s'emparèrent de la ville de Nauplie à Tai^e de 
leurs alliés les Vénitiens, qui bloquaient cette place par 
mer, tandis que le prince Guillaume de Ville-Hardonin la 
cernait par terre. Cette ville était alors défendue par deux 
cbâiejmx-forts ; le château de Palamidi , placé au-dessufi 
de la montagne qui domine Nauplie* et un second château 
dans la ville même, sur le rocher» qui surveille l'entrée 
du port. Les Français prirent possession du premier, qui 
prit le nom de Château-Franc ( Frankikon ) , et laissèrent 



388 GRECE CONTINENTALE ET MORÉE. 

aox Grecs la possession de l'autre, qui prit le nom de Châ- 
teau- Romaîque. Ce dernier château a été bâti sur l'empla- 
cement d'une antique forteresse hellénique. On retrouve 
dans le mur , à une assez grande hauteur , les Tastes assises 
de pierres quadrilatères qui portent avec elles leur certificat 
d'origine. On monte à la Palamidi par nn chemin long , 
mais facile , du c6té de la campagne , ou par un escalier 
rapide du côté de la ville. L'escalier a été reconstruit nou- 
vellement par les travaux des prisonniers détenus dans la 
forteresse. 

Pendant tout le treizième siècle et les premières années 
du quatorzième siècle, Nauplie et Argos restèrent entre les 
mains des Ville-Hardouin ; mais , après la mort de Louis 
de Bourgogne , prince d'Achaye et mari de Mathilde de 
Hainaut, petite-fille de Guillaume de Yille-Hardouin, l'a- 
narchie s'étendit par toute la Morée , et chacun chercha à 
s'emparer des seigneuries qui étaient le mieux à sa conve- 
nance. Quatre ans environ avant la mort de Louis de Bour- 
gogne , le plus puissant de ses feudataires , Gautier de 
Brienne, duc d'Athènes, avait succombé en 1310 dans la 
bataille livrée aux Catalans ; son fils , nommé Gautier ainsi 
que lui , chercha , en 1336, à reprendre possession de son 
duché de famille, mais sans succès, et désira plus tard 
s'en dédommager en s'emparant de la seigneurie de Flo- 
rence , et il mourut à Poitiers sans issue. Isabelle, sa sœur, 
laissa au contraire six enfants de son mari Gautier d'Ea- 
ghien. L'un prit le titre de duc d'Athènes , un autre alla 
preqjdre possession du comté de Lecce en Italie; le dernier, 
nommé Guy d'£nghien, alla chercher fortune en Grèce, et 
parvint à s'établir dans la seigneurie d'Argoset de Nauplie. 
Guy d'Enghien n'eut qu'une fille , nommée Marie , qu'il 
laissa, commeje l'ai dit plus haut, héritière de ces deux puis- 
santes seigneuries. Marie épousa im noble vénitien, nommé 
Pierre Cornaro, qui mourut avant d'avoir eu des enfants. Les 
Vénitiens convoitaient depuis long-temps Nauplie. En l'ao 
1388, le 2 septembre, pour empêcher, disaient-Ils, que les 



MARIE D*£N6HIEN. 389 

seigneuries ne tombassent soit entre les mains des Turcs, 
soit en celles des Grecs^qui les convoitaient , au grand dé« 
triment de Marie d*£nghien, ils les lui achetèrent moyen- 
nant une pension annuelle de cinq cents ducats d'or. Marie 
d*£ngbien, de sou côté, s'engagea à ne jamais se remarier, 
soit à un noble vénitien, soit à tout autre '. Mais Nerio 
Acciaiuoli , seigneur de Corintbe , s'opposa avec succès à 
la prise de possession des Vénitiens^, et mit Ârgos et 
Nauplie entre ses mains. Fait duc d'Âtbènes en 139Zi, il 
rédigea son testament à la fin de cette année ; on y trouve 
quelques clauses relatives à Argos et à Nauplie : 

« Nous voulons , dit-il , que la croix d'or garnie d'éme* 
raudes et autres pierres précieuses soit , pour le salut de 
notre âme , donnée à l'évêque d'Ârgos. 

» Nous voulons qu'on donne à messire l'évêque d'Argos 
les deux cent cinquante ducats que nous avons retenus 
sur les revenus de l'église d'Athènes dans l'année où ledit 
évêque était vicaire de l'église d'Athènes. 

» Nous voulons et ordonnons qu'à Napoli de Romanie 
on construise un hôpital pour les pauvres , et nous léguons 
à cet hôpital tous nos meubles et immeubles d'Argos pour 
]a construction dudit hôpital; à l'exception de 100... 
par an qui devront être donnés à l'église d'Argos afin 
qu'on dise tous les lundis une messe de Requiem pour 
notre âme. Nous voulons que cet hôpital soit construit et 
administré par nos héritiers , par les officiers d'Argos et 
de Nauplie et par messire l'évêque d'Argos, et ce que trois 
de ces quatre administrateurs décideront sera fait. 

» Nous voulons que le susdit évêque d'Argos soit investi 
de l'administration de notre monastère de religieuses de 
Nauplie et qu'il puisse placer et déplacer l'abbesse et les 
autres dignitaires de ce couvent , selon que meilleur lui 

' Yoy. la Chronique d'Aod. Dandolo, Collection de Moratori, t. xii, 
p. 842. 
• T. 1,5). 141, de mes Nouvelles Recherches . 

33 



30.0 GRECK GOMTINl!.NTALE ET MOREB. 

sciiiLUra; sciiioniciU tout ce qu*a à payer ledit couvent 
sera payé au susdit hôpital et non à d'autres. » 

Pendant que Nerio Acciaiuoli était, en 139&, prison- 
nier des Gascons et Catalans d'Athènes S un de ses gen- 
dres, Charles Tocco, comte de Céphalonie et despote 
d'Arta , s'empara de ces deux seigneuries réclamées inuti- 
lement par les Vénitiens \ 

Venise entra cependant en possession de Nauplie dans 
les premières années du quinzième siècle , mais elle la 
perdit après la guerre de 1538. 

Morosini la reconquit avec toute la Morée en 1686. 
Les Vénitiens la reperdirent en juillet 171/i. 

Pendant qu'ils l'occupaient , ils firent construire sur un 
rocher isolé au milieu des flots, en face du port de Nau- 
plie, une troisième forteresse , destinée à protéger la ville à 
laquelle elle se rattachait par une jetée , et ils lui donnè- 
rent le nom de fort du Passage. C'est sur ce rocher et sur 
les restes de ce fort que les Turcs ont fait bâtir le fort de 
Bourzi pour la levée des péages. On voit encore, sur la par- 
tie la moins profonde de la mer, les restes des pilotis qui 
rattachaient autrefois cette forteresse à la ville. Sur la 
porte de la ville la plus rapprochée de la forteresse s*élève 
aussi le lion de saint Marc, sculpté sur un écusson , et à 
côté sont deiq[ écussons de familles vénitiennes , avec le 
bonnet ducal pour armes. 

On y lit encore Tinscription suivante : 

POST UBBBS ABCE8QUB BIPDGHATAS VàUDBQQB VDIIITAS 

P08T 8B1IC8 rUGATOe B08T1»t BOfl BBCtlTOli PATR14S BESITmiT 

rB4NGI8CD8 MA0RECENI7S C* ^UP^^ ABU"'* MODCBATOB, 

ET AL^YANOER BONO , MAXIMiS TRIBEKS GUBERNATOB , 

BOG .£TBRNITATIS MONDMENTUM P08CIT. 

A. D. MDGLXXXTII. 

^ Voyez son article dans mes Nouvelles Recherches, 
' La dtta d'Argho fu assediata e presa dal dispotn dl Romaiiia, 
e lui la tiene, e contro e! volere di messer Neri. E perche || detto 
dispoto è suo genero, etc,, p« 243, t. ii de mes iVotiv, Re^h^ 



NAUPUG. 391 

Sur les fragments des murailles qui conduisaient de là 
à la Palamidion voif d'autres blasons sculptés sur le mar- 
bre avec des armoiries franques. Deux autres monuments 
de la dernière époque de Toccupation vénitienne sont eii<- 
core debout. L'un est un vaste et beau bâtiment qui sert au- 
jourd'hui de caserne , et est placé au bas du vieux château 
hellénique ; il contenait autrefois tous les bureaux et maga- 
sins du gouvernement vénitien. L'autre est l'église de 
Saint-Georges , qui est tout â fait vénitienne pour l'archi- 
tecture et les ornements. Les voûtes des dômes sont cou- 
vertes de peintures à fresque dans le style italien de la fin 
du dix-septième siècle , et quelques-unes de ces peintures 
sont assez passables. Au-dessus de l'entrée de la nef, sur une 
large bande de mur qui règne entre les deux colonnes, est 
une copie assez bonne , aussi à fresque , de la Cène de 
Léonard de Yinci. Dans le grand dôme du milieu est peint 
Jésus<-Ghrist ; dans les quatre angles sont les quatre 
évangélistes avec les animaux qui leur servent d'emblèmes, 
tout cela peint d*une manière assez large et non avec les 
poncifs employés. depuis plusieurs siècles par les peintres 
grecs pour leurs tableaux d'église. Les peintures des voûtes 
sont mystiques. Les ailes des chérubins y abondept et on 
les voit rassemblés en foule autour dti chandelier mys- 
tique. 

Près de l'église de Saint-Nikitas , démolie au temps de 
Capo-d'Istria pour ouvrir la grande rue , se trouvait sur 
un degré l'inscription suivante : 



FRANCISCO GRIMAKO, 
SVPRSIIO CLASSI8 IfODERATOBI, 

QUI URBEM 

RXTRA HDNIMENTIS FIRMWIT, 

INTU8 HAC CONSILH /GDE BXORNAVIT, 

AMNOflA PROTIDIT, 

LB01B1I8 ORDINAYnr, 

PAUPMA VOVET, 

àmO POMINI MDCCVIII. 



392 GEÈCE CONTINENTALE ET HOREE. 

De Nauplie , j'allai faire une excursion à chenal au port 
Tolon , où les Vénitiens avaient établi leur arsenal et leur 
chantier de construction. Beaucoup de leurs vaisseaux y 
ftirwent coulés à fond par les Turcs lorsqu'ils reprirent la 
Morée sur eux en 1 7 1 5. Il ne reste plus en ce lieu aucun ves- 
tige d'ancienne construction , si ce n'est les ruines d'un 
palais hellénique sur la montagne en face du port Tolon. Le 
gouvernement grec a concédé les terrains cultivables à quel - 
ques émigrés crétois, en leur donnant quelque argent pour 
bâtir et quelques grains pour ensemencer. Une cinquan- 
taine de familles s'y sont établies, et leurs maisons, entou- 
rées de toutes parts de beaux bois de citronniers, forment 
un petit village placé sur le bord de la mer en remontant 
la côte. Au moment où je le visitai il n'était plus habité que 
par des femmes ; tous les hommes étaient partis secrètement 
pour aller combattre en Crète. Je restai pendant les mo- 
ments de la grande chaleur assis sous les citronniers à jouir 
de la fraîcheur de l'embat ou vent de mer , et rentrai à 
Nauplie avant la chute du jour; car le gouverneur Almeîda 
a soin de faire fermer les portes à huit heures du soir, 
comme dans une ville qui redoute des attaques de l'en- 
nemi : précaution militaire fort inutile, et fort désagréable 
pour tous les habitants et pour le petit nombre d'étrangers 
qui y arrivent. 



XXL 

AS TROS. — MONEMBASIE. — CHATEAU DE LA BELLE. 

J'avais amplement profité de mon séjour à Nauplie pour 
voir la ville et les environs , et l'église de Saint-Spiridion 
où fut frappé à mort le président Jean Gapo-d'lstria » et les 
murs helléniques de la tour intérieure» qui me reportait 
au temps de Diomède, et les restes des fortifications fran- 



GOLFE DE NAUPLIE. 393 

ques de la Palamîdi , qui me reportaient à Tépoque do 
mon compatriote Guy d*Enghien , successeur, au temps 
des croisades , de la i)aronnie de Diomède , et le lion co* 
lossal sculpté dans le rocher, en souvenir des Bavarois 
morts en Grèce, à Timitation du lion de Lucerne, et le 
faubourg de Pronia, où siégea le congrès national, et les 
quelques salons où j'aimais à recueillir les bons souvenirs 
conservés à nos compatriotes. Avant de continuer de là mes 
courses équestres à Tripolitza , à Sparte et dans tout le 
Péloponnèse, je voulus profiter de ma résidence à Nauplie 
pour mettre à fin quelques excursions maritimes néces- 
saires à mes recherches. IVlon ami Canaris le brûlolier , 
dont le nom et Théroïstâe sont si connus en Europe , est 
préfet maritime ou navarque de Nauplie. Il alla au-devant 
de mes vœux , et avec une complaisance parfaite mit à ma 
disposition un joli bâtiment armé de trois canons et pourvu 
d*un excellent équipage et d'un capitaine expérimenté. Je 
fis porter à bord quelques provisions , du bon vin de Té* 
nédos, quelques livres et cartes, et me disposai à faire 
Toile dès la première brise du matin. 

A peine sentîmes-nous le premier souflSe d'air frais de 
l'embat qui ride mollement l'eau à la première apparition 
du soleil sur notre hémisphère , que nous levâmes l'ancre 
pour nous diriger vers Astros et Monembasie. 

Aussitôt qu'on est sorti du port de Nauplie, et qu'après 
avoir passé entre la ville et le fort Bourzl , bâti sur les fon* 
dements d'une forteresse vénitienne, on s'avance dans le 
golfe de Nauplie , la vue s'agrandit et s'embellit à chaque 
instant. Au-dessus des terrains bas qui terminent le golfe 
surgissent la vieille Tirynthe et la montagne plus irapo* 
santé surmontée des ruines de Larissa , forteresse d'Ar- 
gos; au-dessus de Nauplie s'élève le mont Palamidi avec 
les ruines de sa forteresse franque ; et tout vis-à-vis , de 
l'autre côté du golfe, au-dessus des marais où se tenait 
l'hydre de Lerne , apparaissent d'autres ruines franques , 
celles du château de Lerne , vastes encore et d'un grand 



394 r.nKCE goktii^entals rt moree. 



caracière. J'eds'totit le tinnps d'admirer dans leur ensem* 
bte et dans leurs détails chacun des tableaux qui se dé-^ 
roulaient devant moi ; car, quoique nous eussions déployé 
toutes nos voiles , à peine pouvions-nous recueillir asseï 
de vent pour nous avancer lentement vers la hante mer* 
Je naviguais dé^ï depuis près de cinq heures, et je n'aper-* 
cevals que de bien loin i'Ua de Spetzia à Te^^tréoiité de 
rhorizon , et étais menacé d'une booace qui pouvait vw 
retemr jusqu'au coucher du soleil k la hauteur à» Vik 
d'Haliousa ou Makro^Misf , sans me laisser parvenir jus* 
qu'à Astros , qoe je voyais m'ouvrant ^ petite baîe à dem 
on Crois milles de distance. Je me décidai h foire mettre en 
mer la yole de la canonnière pour aller, avec quatre bons 
rameurs , jusqu'à Astros, pendant que la canonnière s'a* 
vaneerait lentement et viendrait me rejoindre , soit dans 
la nuit , soit le lendemain , au port d' Astros , ou en vue du 
port , si le vent ne lui permettait pas d'eutren 

Le temps était superbe et la mer légèrement ondulée 
de vagues upies et régulières qui me berçaient doucement 
et annonçaient un calme prochain, Ma navigation fut des 
plus délicieuses. £n avant d' Astros est un petit monticule 
surmonté d'fum tour et des ruines d'un cbiteau du moyen 
âge, du haut dnqu^l on pouvait surveiller tout ce qui en- 
trait dans le golfe, Ausntôt qu'on a doublé ce monticule , 
vous apparaît la ville d* Astros au (bnd d'une jolie petite 
baie. I#es maisons, asser grandes , ^ont isolées les unes des 
autrea comme autant de pyrgos ou tours de défense, et 
se prolongent jusque sur û pente du monticule. Au delà 
de cette peU(e ville oit unç fertile vallée plantée de vignes, 
d'oliviers, de mûriers ^t d^ citronniers, et arrosée par le 
T^pius, qui descend des montagnes environnantes et se 
jelte dans le golfe au^-des^usd'Astros. C'est dans ce vallon, 
Ik l'ombre des orangers et des citronniers à défaut de mai- 
SQQs et en présence d'une population animée , qui affluait 
de toutes parts, que se réunit, en 1823, le congrès na- 
tional d' Astros, présidé par le vieux bey du Magne Pierre 



ASTHO». 295 

Màvfomîehalis. £n se séparant^ le 18 (10) avril, le coii' 
grès d'Astros , èû dépît da Felds de» grandes pumàûo» 
réanies à Yérone , déclara de ooOYeaa Texiaieiiee et Vin- 
dépendance polhiqoes dé la mtUm grecf^ae^ n'en reposaot 
stir le déVGtiement de B^ë eompatriotes et les aentlmeiiu 
d'hu mainte de r£urope édairée pofir ajoiHer le fait m 
droit, et compléter son œntre. Letemps^, qài trompe 
tant d^espérances , a da mdns réalisé celle-là. 

Mon bat, en me faisant déi>arqcfer à Asiro», était d*«|]er 
visiter les niirres d*tin cbâfteati sîtaé h quatre en cfiiq lietfe» 
de là , et connu dans les fraditiooa dti pays sons^ le nom de 
Châtean de La Belle {Castro fis Oraioê), Je 6» demander 
des mulets à Astros. Il fallut lea envoyer cherdier dannlea 
champs, car on était alors occupé de» iravatix de la movH 
son : c'était le jeudi B jaiHet Chacun mh le plii^ grand 
empressement à m'obliger ; les muleta arrivèrent , et je ne 
m» en route. La chaleur était eitréme à nndi ^ heure k 
laquelle je partis ; cependant quelques brises adoucissantes 
descendaient de temps k autre de la montagne , agitaient 
l^èrement Tair et me procuraient un peu de fraicbeun 
Il faut une bonne heure pour franchir la plaine d'Astros 
de^^ côté. Il y avait beaucoup de vie autour de moi » et 
partout on était occupé k battre le blé à Taide de six che- 
vaux qui pivotent sur un point et foident les épis de ma- 
nière à en détacher le grain* Cette méthode de battage» 
usitée dans toute rAâe,r s'est conservée depuis les lemps 
lee plus anciens et a kmg-teinps été employée en Europe t 
ainsi qu'on peut le voir par ces aires pavées et circulaires 
que l'on rencontre parfois dans les villages abandonnés et 
an milieu des champs. La niélhode de vendange usitée 
dans les vignes de la plaine d' Astres raf^lle aussi tout à 
(ait les Hsa^^ aniiques. Le savant Tournefort la décrit de 
la manière la plus exacte en parlant de Milos. 

« Chaque particulier, dit-il S a toujours dans sa vigne 

^ Voyage du Uvant, 1. 1, lettre iv, p« 19t. 



396 GRÈCE CONTINENTALE ET MORÉE. 

UQ réservoir de la grandeur qu'il juge à propos , carré, 
bien inaçooné , revêtu de ciment, mais tout découvert. On 
foule les raisins dans ce réservoir. Après les y avoir laissés 
sécher pendant deux ou trois jours et à mesure que le 
moût coule par un trou de communication dans un bassin 
qui est au bas du réservoir, on remplit de ce moiit des 
outres que Ton porte k la ville. On les vide dans des fu- 
tailles et dans de grandes cruches de terre cuite enterrées 
jusqu'à l'ouverture, dans lesquelles le vin nouveau bout 
tout à son aise sans marc, et on y jette trois ou quatre 
poignées de plâtre , suivant la grandeur des pièces. » 

Pour conserver quelques mois un vin aussi grossière- 
ment fabriqué , les Grecs y ajoutent de la poix-résine tirée 
des pins appelés pcvka : ce qui lui donne un goût détes- 
table. M. Bory de Saint- Vincent pense que c'est à cause 
de cet usage antique que le pin était regardé comme l'ar- 
bre de Bacchus , et que son fruit ornait le thyrse du dieu, 
c Le nombre de tels pressoirs ou cuves eu plein air, ajoute- 
t-il , bien tenus et pareils à des citernes sans couverture, 
m*étonna. J'en vis une douzaine non loin les uns des au- 
tres, et l'on me dit que Ton engageait des tragodes et 
joueurs de violon ou de mandoline pour l'époque où l'pn 
foulerait la récolte; les vendangeurs voulant être divertis, 
et se fatigant moins, à ce qu'ils prétendent, quand ils écra- 
sent le raisin en cadence : comme au temps de Thespis^ » 

Cette plaine abonde aussi en fort beaux figuiers qui cou- 
vrent toutes les pentes de la montagne. Le hameau de Si- 
kia en a pris son nom. Leurs belles et larges feuilles vertes 
rafraîchissent et reposent la vue. Au pied de ces bosquets 
de figuiers s'étend un hameau gracieux renfermant les bâ- 
timents d'exploitation des habitants du village de Meligou, 
placé pins haut dans la montagne. Ces bâtiments sont des 
cabanes ou calyvia , mais des cabanes pro. res , bâties de 
pierres , recouvertes de tuiles , et ayant souvent deux éta- 

» Erpédidon scientifique de Morée, t. ii, p. 4'1. 



UELLENIKO. 397 

ges. Il y a ici un air d*aisance et d'activité qui charme. 
Une fois entré dans la montagne, on ne la quitte plus ; on 
est sur les dernières limites de TArgolide et de la La- 
conie. 

En- arrivant sur un de ces plateaux élevés près du der- 
t;en(/ ou défilé de Mélingou, mes guides m'indiquèrent qucl^ 
ques ruines au-dessus d*un des pics voisins, et je me hâtai 
de in*y rendre. Ce lieu, connu sous le nom d*Helléniko, 
offre les restes d'une ancienne citadelle hellénique. Le 
sommet est couvert de murailles composées d'immenses 
pierres brutes d'inégale grandeur, mais de manière à indi- 
quer cependant une ligne régulière d'assises. Ces premières 
assises, composéesde pierresde forme généralementpentag-)- 
nale, comme le sont les murailles dites cyclopécnnes suivant 
M. Peiit-Radel, sont recouvertes par d'autres assises com- 
posées d'énormes pierres quadrilatères taillées rudement. 
Près des murailles est une vaste citerne. Le passage défendu 
par cette forteresse conduit en Tzaconie , et était à toutes 
les époques important à garder. Pendant l'occupation du 
Péloponnèse par les croisés français, du treizième au quin- 
zième siècle, la turbulence inquiète des Tzacons qui arri- 
vaient d'Arakhova et d'Hagios-Peiros avait fait multiplier 
les châteaux francs de ce côté , et le Château de La Belle, 
que j'allais visiter et qui était placé sur le versant opposé 
d'une autre montagne, du côté de Xero-Campi, était une de 
ces fortes positions des Francs. 

Le plateau de Xero-Campi , ou le champ sec , semble le 
rendez-vous général des perdrix , qui y abondent en aussi 
grand nombre peut-être que dans les îles de Thermia et 
de Zéa , où je les ai vu chasser d'une manière tout à fait 
particulière. On applique sur deux bâtons croisés une large 
bande carrée d'étoffe fond gris à bandes noirâtres ; sur 
cette bande on pratique deux petites ouvertures , comme 
deux yeux, bordées d'un liséré rouge, et une autre ou- 
verture un peu plus grande, bordée aussi d'un liséré rouge, 
au-dessus du point où se croisent les deux bâtons. Armé 

34 



398 GREGE CONTINENTALE ET MOREK. 

de cette espèce de banpière, derrière laquelle il se dérobe, 
le chasseur s'avance doucement vers l'endroit où sont po- 
sées les couvées de perdrix , regardant par les deux trous 
creusés pour les yeux et appliquant son fusil à la troisième 
ouverture. A l'approche de cet épouvantail, les perdrix les 
plus éloignées prennent la fuite; mais les plus rapprochées 
sont comme terrifiées et se blottissent sans mouvement à 
l'endroit même où elles sont arrêtées. Les gens du pays 
disent qu'elles croient voir planer qn ^igle aux ailes dé- 
ployées. Le large panneau gris produit sur elles l'effet de 
l'œil du faucon. J'ai assisté à cette chasse , et j'ai été té- 
moin de cet effet. Le chasseur peut ainsi s'avancer près 
des perdrix , les viser à coup sûr, et quelquefois pême les 
prendre à la main et les tuer avec le bâton. 

Le plateau de Xero-Campi est terminé par un ravin ar- 
rosé par la rivière Lepida , qui le suit en le fécondant de- 
puis Hagios-Joannis jusqu'à Platanos. Cette partie de la 
route offre un joli paysage : le ravin est verdoyant , la ri- 
vière est vive et murmurante , la chaîne de pnontagnes est 
rudement taillée à pic; et au fond de la gorge, au point où 
elle s'ouvre pour s'élargir en une vaste plaine, se voit tout 
en haut de la montagne , ^ssis d'qne manière fière et pit- 
toresque, le Château de La Belle. Pour gravir des bords du 
torrent au sommet de ]a colline , il me fallut trois quarts 
d'heure. Les pentes, quoique rudes, sont recouvertes d*m\e 
bonne terre végétale jusque fort près du sommet , qui se 
termine en un rocher d'un difficile accès dont les intersti- 
ces sont couverts d'arbrisseaux de toute espèce. Au-dessus 
de ce rocher s'élèvent les ruines du Château de La Belle. 
On conçoit à merveille toute l'importance d'une semblable 
position. A l'aide de ce château, on pouvait arrêter les ex- 
cursions que les habitants de la Laconic faisaient d'Ara- 
khova et d'Hagios-Pelros jusqu'en Argolide; et sans la per- 
mission du seigneur de ce château, dont la garde était sans 
doute confiée à quelque chef puissant parmi les Francs, il 
était impossi)))e de s'ayeniur^r dans les défilés des Mélin- 



CASTRO TIS ORAIAS. 39^ 

ges*. Du haut de ces ruines on embrasse une fort bellci 
Tue. Toute la chaîne de l*antique Pârnon, le Malevo actuel, 
se développe sous vos yeux avec tous ses embranchements ; 
au delà se dérobe derrière les montagnes , entre la chaîne 
du Parnon etcelleduTaygète, la belle vallée de TEtirotas, 
tandis que, du côté d'Asiros, la mer s*ouvrë devant vous et 
vous laisse toir llle de Spetzia, et au delà, très-rapprochée 
à cause de la pureté de l'atmosphère, Tîle d'Hydra aux no- 
bles souvenirs. Çà et là dans ces vallées et sur ces collines 
sô&t Cernés de jolis villages et hameaux parmi lesquels je 
reconnus avec joie Dragalivos en Tzacoriie , mentionné 
plusieurs fois dans la Chronique de Morée sans quMl soit 
indiqué sur aucune carte. Chaque village ici possède de jo- 
lies calyvia bâties au milieu de terres en culture. Âujour- 
â*hui que le pays est plus sûr lès habitaiits des villages bâ- 
tis stir des hauteurs faciles à défendre descendent pehdant 
rhlver sous le climat plus doux de leurs gracietisês calyvia, 
auprès de leurs oliviers , de leUrs tnûriers et de lèUrs fi- 
guiers ; puis $ pendant les grandes chaleurs , ils quittent 
leurs calyvia de la plaine pour la température plus salubre 
de leurs villages des montagnes. 

Les ruines du Château de La Belle (Castro lis Oraias) 
sont encore assez considérables. Les murailles de la double 
enceinte qui ferme le haut de la montagne partout oui le 
rocher n'élevait pas un mûr naturel impénétrable, sotit en 
grande partie conservées. La porte d'entrée n'est écroulée 
que dans le haut, et une fenêtre de le seconde enceinte sub- 
siste tout entière. Tout à fait sur le somtîiet s'élevait une vaste 
tour carrée qui se tient encore debout en ne conservatit guère 
que le quart de sa hauteur ancienne. Le reste est un amas 
de décombres sur lesquels pousseiit deâ arbres et arbris- 
seani dont lé vent a .transporté les germes au milieu de 
ces rochers. Assis au milieu de ces ruines franque aux 
derniers rayons du sdleil qui illuminaient à l'occident les 

* Ancienne population slave. 



4iQ GRÈCE COKTINEXTAI.E ET UORÉE. 

p'>intes du Taygète tandis qu'à Torienl l'île d*Hydra bril- 
lait encore par ses masses rocheuses au milieu d*une mer 
éclatante, tous les temps , toutes les gloires, toutes les iu- 
furtune^i se présentaient en foule à ma pensée. La gloire 
antique avait disparu , mais les malheurs qu'avaient amenés 
les invasions étrangères du moyen âge avaient cessé de 
peser sur la Grèce; et l'île d'Hydra , qui s'était signalée 
d'une manière si brillante dans cette rénovation politique , 
m'apparaissait pour me rappeler à la confiance du p^é^ent 
et à l'espoir de l'avenir. Le lieu où je me trouvais , les 
ruines sur lesquelles j'étais assis me reportaient aussi à 
une des époques les plus dramatiques de notre histoire 
nationale. Quelques Français aventureux étaient venus au 
treizième siècle s'implanter dans ce pays avec leur reli- 
gion , leurs coutumes guerrières , leur langue et leurs 
mœurs. Le flot des âges avait poussé sur ces mêmes rives, 
du fond de l'Asie, une race nouvelle , la race turque, qui 
avait succédé à la domination de la race franque, déjà fort 
affaiblie par l'anarchie féodale. N'était- il rien resté des sou- 
venii*sdu passage des seigneurs francs, mes compatriotes, 
que ces décombres amoncelés autour de moi ? leur bravoure 
si chaleureuse , éprouvée dans tant de luttes , comme leurs 
mœurs si diverses, n'avaient-elles laissé aucune trace dans la 
mémoire des habitants et dans les traditions du pays? J'avais 
amené avec moi sur la montagne le pasteur d'un troupeau 
des vallées de la Tzaconie. J'interrogeai ses souvenirs , je 
fis appel aux traditions , si vivaces dans les pays de mon- 
tagnes isolés du mouvement du reste du monde , et il me 
chanta une vieille ballade que j'écrivis sous sa dictée : c'é- 
tait la naïve histoire de la dernière lutte soutenue par les 
seigneurs francs possesseurs de ce château- fort, et cette 
lutte était celle qui avait fait connaître ce château aux âges 
suivants sous le nom de Château de La Belle ; car le défen- 
seur de la forteresse était une belle Française aux éeiies 
rohes franquts et au cœur tendre. Je rapporterai ici 
cette simple ballade d'après le chant de mon berger. 



CASTRO TIS OR AI AS. 401 



LE CHATEAU DE LA BELLE. 

J*ai vu tou!i les châteaux , 
Tous je les ai parcourus; 
Mais comme le cliâteau de La Belle 
Je n'ai yu aucun cbâleau. 

Une belle fiUe de France aux belles robes franques 
Défentlait ce fort château : 
Elle combattit les Turcs pour le défeudre ; 
Pendant douze ans elle les combattit. 

Pendant douze ans elle les vainquit tous : 

Elle vainquit» cette belle Franque aux robes franques ; 

Et ils virent quMls ne pourraient la vaincre 

S'ils ne recouraient à la trahison. 

Sans la ruse et la trahison , 
Étrangères an cœur de la belle Franque, 
De la belle fille aux belles robes franques , 
Ils ne pouvaient vaincre ni elle ni son château. 

Et un jeune seigneur turc , 

Un Turc fils d'une Grecque, 

Imagine une trahison 

Afin de tromper la généreuse Franque. 

Il prend des vêtements de femme , 
Des vêtements de femme pauvre ; 
Il passe un oreiller sous sa robe 
Et se donne Tair d'une femme grosse. 

Il a pris des vêtements tout noirs 
Pour mi(Mix éveiller la pitié , 
£1 il fait le tour du cliâteau-fort, 
Et il vient à la porte, et il appelle. 

« Ouvrez-moi, pauvre malheureuse que je suis; 
< Ouvrez-moi, pauvre orpheline que je suis: 
» Je suis grosse, et mon fardeau me pèse;'', 
» Car je suis dans le mois de mon enfantement. 

34. 



409 GttÈCB CONTIHENTALB ET ttOREE. 

» Belle Fninquc aux belles robes franques, 
« Belle Franqiie an î*ran(l c(rnr, 
» Écoutez la prière d'une orpheline, 
» Et donnez repos à une femme grosse. » 

La beHe Franque, la bonne princesse 

Aux belles robes frasques et au grand cœur, 

Du haut de ses créneaux la vit ; 

Elle la vit, et ses entrailles s'en émurent. 

Elle appelle aussitôt son t)Ortief : 
« Bon portier de mou bon château , 
» Apporte-moi tes bonnes clefs , 
» Tes clefs d'argent et tes clefs d'or. » 

11 apporte ses clefs, le fidèle portier, 

Ses clefs d'argent et ses clefs d'or ; 

Et la belle Franque descend de ses créneaux , 

Et elle fait ouvrir la porte de son ch&teau. 

Mais aussitôt que la porte fut ouverte , 

Voilà des rfailllers d'hoînmes qui enti-ent; 

Et le château qu'ils n'avaient pu prendre pÀt la force. 

Us le prennent ainsi par la ruse. 

Et la fausse femme grosse tire de dedftous sa rdbe 

Des armes qu'elle y teuëit cachées 

Et tue par surprise la belle Frânque , 

La fille franque aux belles robes et ail grâhd cceiir. 



J'ai retrouvé depuis plusieurs autres Châtëaut connus 
sous le même nom de Château de La Belle , dans Fîle de 
Thermia et dans le Maghe au midi de Mezapo , sut la côte 
occidentale, et la même ballade s*y est conservée avec 
quelques variantes. Peut-être est-ce la commémoration 
d*un fait qui s'est perpétué dans la tradition sans avoir 
laissé de trace dans Thistoire? Peut-être aussi n'fest-cé qu'un 
souvenir confus d'un autre événement à peu près du même 
genre arrivé dans les montagnes de la iMorée centrale, et 
qui est mentionné dans la Chronique grecque anonyme de 
la conquête de Morée par les Francs^ 



CASTRO TIS OBAtAS. 40^ 

«« bans le tfemps , dit le chroniqueur, de l'adminisira- 
lion du tieux uiessirè Nicolas de Saint-Omer, seigneur de 
Thèbes fet bail dé Morée au nom de la princesse Isabelle 
de Villfe-Hardouin (vers 1291 ); un certain noble français 
domicilié en Chaitipagne, ôflpelG rtiessire Gedffroi de Brièré^ 
ei eousid du sëigilbdr de Caritéiiâ eri l^lobêe ; ayatit a|)pMâ 
(}ue ce seigneur venait de passet* danâ l'autre thondé sans 
laisser d'héritier, conçut Tidéfe de se rendre en Moi-éë 
pour réclamer, comme soi! héritage de famille, la sei- 
gneurie de Garilena. Il mit ses domâitleâ dé Champagtib 
en gage , emt)runta de Tàrgettt pour entrfetenit^ htttt Ser- 
gents qu'il voulait emmenei* aveb lui pour pat^àîtfè avec 
plus d'honneut-; prit des cet'lificâts des prélats et des sei- 
gtieUi-S de Gharht)agUe t^iii attestèrent, pàt* ledits téttidi- 
gtlages et leUhs scedUx , (}d'il était biéri le cdUsIh léj^ititUë 
et de saiig de tnessiré Geoiïï-oi » sëigtlëtii* de CàHlettâ ; fit 
des prépâratifo dignes de Sa naissante ; se mit à là tété dé 
ses huit sergents à cheVal , et pattit de la Champagne àHii 
de s'embarqtier dans le royaume dé Naples pbm là Mëréé. n 

Le chroniqueur décrit l'arrivée dé GëolfrbI de Èriêre S 
la tour supérieure de Naples, ttù ste trouvait aldrs la pritt- 
cesse de Morée^ Isabelle de Ville-HardoUin , et se coWpà- 
rutloii devant la cdur féodale dé GlarëUtzà eh Mdrée , qui 
rejette ses prétentions à l'héritage de soti cf)tisiri , se fon- 
dant sur la déchéance prononcée CoUtre la fatuillé du sëi-- 
gneur de Garitena ft la suite d'une réVblte contré sbii ohcle 
Guillaume de Ville-Hardoin^ pHncede Moréë. 

t Quand méssire Geotfroi de Brière^ continué le chro-t 
niqneuri entendit la décision que rendait cohtre lui là 
cour féodale , en opposition à toutes ses espél-attces ; il re- 
vint dans son logi^ et s'assit tout seul , pleurant et % la- 
mentant comme s*il eût perdu tout le royaume dé France 
qui eût été sien. Après deux joutis il se mit à agiter dâiis 
son esprit et à considérer quelle serait sa posfticin s'il rd- 
loarnait en France sans aVoir réuf^M dans feoh i^rojctj il 
vit que lotit le inoUde se rirait de lui et le blâiilërâlt d'élre 



404 GRÈCE CONTINENTALE ET MO&EE. 

reTeno sans aucun autre résultat que d'avoir dépensé son 
argent. Il se dit donc en lui-uiéine : Plutôt mourir que de 
revenir sans rien faire et saus profit. Il fit alors amitié 
avec un certain homme du pays , et prit de lui ies rensei * 
gncments les plus exacts sur les places du pays de Gortys : 
telles que Araclavon et Caritena ; sur leur situation , sur la 
nature de leurs fortifications, sur la force de chacune , et 
sur les troupes qui les gardaient. Cet homme , qui con- 
naissait fort bien ces deux places , lui donna les renseigne- 
ments les plus circonstanciés , et messire Geoffroi de Brière 
bâtit Iji-dessus son projeL II s'avança dans Tintérieur de 
la Morée et arriva à Xenochori ; à son arrivée en cet endroit 
il feignit de tomber dangereusement malade , dit à tout le 
monde qu'il était attaqué de la dyssenterie , et s'informa 
où il pourrait trouver à boire de l'eau de citerne, qui est 
astringente. Un homme du pays lui apprit qu'il y avait 
d'excellentes citernes dans le fort d' Araclavon, et que c'é- 
tait là qu'il devait envoyer demander de l'eau.... Un ser- 
gent de messire Geoffroi se rendit donc au château , où il 
trouva le châtelain. Il le salua très-humblement de la part 
de son maître , et le pria de lui faire donner de l'eau de la 
citerne : ce que le châtelain ordonna aussitôt. Le sergent 
entra dans l'intérieur de la forteresse et l'examina bien. A 
son retour il rapporta à messire Geoffroi ce qu'il avait vu. 
Dix jours s'écoulèrent et messire Geoffroi continuait tou« 
jours à dire qu'il était fort malade , et son sergent se ren- 
dait tous les jours dans la forteresse pour lui en rapporter 
de l'eau fraîche. Il fit dire ensuite au châtelain qu'il le 
priait instamment de venir lui parler. Le châtelain se rendit 
aussitôt auprès du chevalier, qui l'accueillit avec recon- 
na»sance , lui expliqua sa maladie et le pria de le rece* 
voir dans la place, avec un de ses chambellans , et de lui 
donner une chambre pour y jouir de quelque repos et se 
procurer aisément de l'eau toute fraîche de la citerne ; le 
reste de sa suite devait rester hors du fort. Le châtelain , 
'^ui ne se doutait d'aucune ruse , promit aussitôt de le re- 



CASTRO TIS ORAIAS. 40Ô 

cevoir dans son fort. Le lendenaain , messire Geoffroi de 
Brlère y entra amenant seulement quelques effets. On 
dressa un lit, et il se reposa dans sa chambre n'ayant 
avec lui qu'un seul de ses sergents ; ses autres sergents 
étaient restés en dehors de la forteresse. Le chevalier se fit 
ensuite apporter peu à peu le reste de ses effets, parmi les- 
quels étaient cachées ses armes , et il continuait toujoui*s 
à garder le lit. De temps en temps il invitait le châtelain à 
dîner avec lui et lui faisait les plus grandes démonstrations 
d'estime et d'amitié , dans l'intention de lui inspirer une 
sécurité plus aveugle et de parvenir plus aisément à le 
troqfiper. Dès qu'il pensa lui avoir inspiré assez de con- 
fiance et qu'il crut le moment favorable , il invita auprès 
de lui tous ses sergents sous prétexte qu'il voulait faire 
son testament par la crainte de voir la mort terminer la 
maladie qui le tourmentait. Il leur fit alors jurer dans sa 
chambre de garder le secret sur ce qu'il allait leur com- 
muniquer. Après avoir obtenu leur serment , il leur ex- 
pliqua le projet qu'il avait formé de s'emparer de la for* 
teresse d'Araclavon et du confiant châtelain. 

» A cette proposition , les sergents se concertèrent avec 
lui et examinèrent les moyens d'exécution les plus propres 
à atteindre leur but. Aiessire Geoffroi régla tout. « J'ai ap* 
» pris, leur dit-il , qu'en dehors de la forteresse il y a une 
» taverne où on vend du vin , que le châtelain y va lui- 
» même , et que souvent il y prend place et boit avec les 
» autres. Voici donc ce qu'il me paraît convenable de 
» faire. Nous avons dans le fort une provision de pain et 
» de biscuit , et de plus une bonne quantité d'eau et au- 
B tant d'armes qu'il nous est nécessaire. Allez vous pro- 
» mener autour de cette taverne , et que deux ou trois 
» d'entre vous , les plus adroits , invitent à boire avec eux 
» le châtelain , le connétable et leurs meilleurs hommes 
» d'armes. Vous avez de l'argent en suffisance , donnez-en 
. f au tavernier; achetez beaucoup de vin et buvez avec eux 
» tant et tant que vous les enivriez. Mais, vous, faites bien 



4o6 GRECE contihèntalc et Morée. 

* attention de ne pas boire autant de ?in qu'enx , car nonst 
i perdrions ainsi ce qae nons espéttnis gagner. Dès que 
i tous VOUS serez aperçus qu'Ms sont ivres, que Tun d'entre 

* tous sorte et vienne me trouver ici ; un autre le suivra, 

* et successivement tous ses compagnons. Prenez alors le 
» poi'tier et jeiez-le hors du fort. £mparez-vous des clefs , 

* fermez les portes , nioutez sur les miirs au-dessiis Ae la 
« porte pour la garder et veillez à ce qu'on ne la brfllé 
» pas , de peur qu'on entre et qu'on nous fasse pristin- 
» niers. » 

n Tout réussit ainsi que l'avait conçu GeolTroi de Brlère. 
Il resta maître du fort ; et les Français de l\lorée, témoins 
de son audace et de son adresse , s'empressèrent de se! 
Tadjoindre en lui conférant un flef bé^ëdltaii-e et eu le ma- 
Hant à une Française , Mal^gùeritë de Rozièred , flUë du 
seigneur d'Akhova , qui eut de lui Une fille appelée Hélène, 
îiiaHée à tin sire Vildiri d'Aunoy, seigneur d'Ârcadia : cdr 
toUs lés seigneurs français de Horée se mariaieiit séulemetit 
entre eux. » 

N'est-il pas possible qtie ce récit de l'occupation d'une 
fbfteresse franqne , Si Pâide d'une ruse où l'on faisait appel 
i là pitié du châtelain , ait été ensuite altéré dans les sou- 
venirs du pays et lié à quelqiie autre éténement dont Une 
fille de Français était Thérolne ? 

Pendant que je me faisais chanter cëè ballades et racon- 
ter les traditions du pays, la nuit était survenue, nuit 
ëihbdtimée , niiit douce à pàsseï" eh pleiti air ad milieu de 
ces ruines. 

Dès le matih je remontai sur mdU mulet et repris ma 
route vers Astros par un sentie!* moins bien tracé , mais 
qui traversait un pays plus gracieux que celui pat* lequel 
j'ataiâ t)assé depuis Helléniko. Je tne dirigeai par le haut 
Villdge de Mélingou^ qui domine une vallée pi'Ofohde et 
fertile. Il se compose de plus de cent maisons, fort bien bâ- 
ties et assez grandes , isolées l'une de l'autre , et cfiac(]ne« 
entourée d'un jardin bien ombragé. AU bas du village s'é- 



HEUNGOU. i07 

tendent de vastes vergers de mûriers et de figuier^ TquI 
ici a un air d*aisance , car la population est active et le sol 
fécond* De Mélipgou jusqu'au hameau de Sikia , je ren- 
CH>ntrai des bandes de vingt , de trente , de quarante che- 
naux que Ton conduisait du village de la montagne aux ca- 
lyvia de la prairie pour y battre le blé de la ferme, l^e ba<* 
meau de Sikia a un air d*aisance plus remarquable encore, 
La culture y est bien entendue et active. Sikia (les Figuiers), 
au milieu de ses berceaux de vignes et de ses beaux Qguiers, 
et au-dessns du ravin verdoyant sur lequel il se développe 
avec grâce , seqoble tout à fait un hameau de plaisance à la 
disposition et Tentretien duquel aurait présidé une volonti 
intelligente. En descendant de Sikia on entre dans la plaine 
d'Astros, animée par le travail des moissonneurs. Je la 
traversai avec rapidité au bruit du coup de canon qui 
m'annonçait l'entrée de mon bâtiment dans le port. Les 
quatre niatelots de la yole m'attendaient ; le vent de terre 
paraissait vouloir fraîchir et devenir tout à fait favorable 
après le coucher du soleil ; je m*arrachai non sans peine k 
Fempressement curieux des habitants d*Astros, qui me 
demandaient détails sur détails an sujet de mes investiga* 
tions du Château de La Belle et de leur résultat ; je me 
jetai dans ma yole , accompagné de leurs souhaits bienveil- 
lants , e( , appuyant vigoureusement sur les r^mes, noua 
glissâmes comme pn cygne sur une eau limpide , et en 
quelques minutes nous fûmes à bord de notre canpiinière. 
L'ancre fpt promptement levée au commandement dM 
capitaine , donné en langue albanaise; elle est la langue 
d'Hydra et de presque toute la marine grecque. Un souffle 
léger enfla doucement nos voiles ; puis ce souffle fraîchii^- 
sant peu à peu les arrondit avec puissance , et nous nous 
éloignâmes rapidement de la côte. La nuit survint ; en me 
promenant sur le pont et en rêvant à ma course de la 
journée, je jouissais avec délices de cette belle mer et de 
cette spleudidc nuit. Ia lune se luva dans son plein ver§ 
dix heures et argenta la mer d'une longue lumière écla- 



408 GRECB CONTINENTALE ET MOREE. 

tante. Les flots immobiles étaient à peine plissés par les 
quelques rides nées du calme sillage de notre navire , 
rides aussitôt c ffacécs que formées. En face de moi était 
Astros avec les lumières de ses habitations scintillant çà et 
là jusqu'au haut de la colline ; et de l'autre côté, Speizia 
et Hydra dans le lointain. En présence de cette belle nuit 
si calme et si chaude , au milieu de ce profond silence , on 
conçoit tout ce que cet imposant spectacle devait inspirer 
d'idées poétiques k des hommes aussi heureusement orga- 
nisés que les anciens Grecs. Ne pouvaient-ils pas penser à 
chaque instant qu'à ces doux reflets de lumière Diane al- 
lait descendre avec ses nymphes pour se baigner dans ces 
eaux d'azur, et qu'Amphitrite et Vénus allaient en sortir 
avec tout leur cortège pour se promener sur cette mer 
unie et jouir comme eux de la pureté des cieux ! 

Le vent ne réalisa pas, pendant que je dormais , les es- 
pérances qu'il m'avait données , et il tomba tout à fait api*ès 
le lever du soleil. C'est une chose curieuse à voir pour un 
voyageur que l'état profond d'abattement dans lequel le 
calme jette les matelots de tous les pays. Le silence le plus 
complet règne à bord , le narrateur le plus intrépide s'ar- 
rête anéanti ; le plaisant le plus déterminé ne peut faire 
entendre que le cri sourd de distychia (malheur) ! on 
dirait que vaisseau et équipage ont été frappés par la ba- 
guette d'une fée , et privés du même coup du mouvement 
et de la parole. L'homme sent que sa force ne peut agir 
contre le néant et devient impuissante contre le vide. Mais 
que le vent commence à s'annoncer de bien loin par une 
longue bande noire qu'il trace sur les flots , à l'instant tout 
s'anime, tout se met en mouvement, les cordages et les 
voiles s'apprêtent : l'enchantement a cessé ; la vie, le mou- 
vement et la parole sont revenus en même temps. Le vent 
contraire même n'abat pas les matelots , il les anime ; car 
chacun fait alors appel à sa force et à son adresse , et le 
danger même devient un stimulant de plus. 

Le vent contraire succéda, en effiet, au calme et nous 



SI^ET21A et HYDftA. 40d 

ponssa à an jet (Varbalète du rocher plat et aride de Spet- 
zia , puis dans la direction d*Hydra. 

Pendant la nuit suivante il nous fut enfin plus propice, 
et nous pûmes reprendre notre route vers Moneinbasie. 
Nous longeâmes les côtes rocheuses de la Tzaconie jus- 
qu'aux ruines de Tantique Zarex, aujourd'hui port Hié- 
raka ; nous doublâmes le port Hiéraka et vîmes pointer, à 
Textrémité de Thorizon, les rochers du cap 3ialée : nous 
n'étions plus qu'à peu de distance de la montagne sur la- 
quelle s'élève le fort de Monembasie , qu'il fallait tourner 
pour entrer dans la ville bâtie sur le côté du sud ; le seul 
qui ne soit pas complètement à pic. Nous laissâmes sur 
notre droite ks ruines de l'antique ÉpidàureLimeri, nous 
doublâmes la montagne et jetâmes Tancre dans le port de 
Monembasie , dont le nom , par corruption , est devenu 
Malvoisie. D'après ce nom , qui désigne un vin d'une si'ex- 
cellente qualités J6 m'étais attendu à voir autour de Mo- 
nembasie des champs fertiles et de riches vignobles ; mais 
Monembasie n'est qu'un rocher nu et stérile , et les terres 
environmntes sont sèches et dépourvues de toute végéta- 
tion. La montagne sur laquelle est bâiiela ville , d'étage 
en étage, entre deux murailles qui la resserrent en se ré- 
trécissant depuis la mer jusqu'au sommet , est un îlot rat^» 
taché à la terre par un pont de pierre de plus de cinq cents 
pieds de long et défendu à son entrée par une tour carrée 
vénitienne. Monembasie fut une des dernières places de 
Morée qui tombèrent entre les mains des croisés français à 
la suite de la prise de Constantinople. Le prince Guillaume 
de Ville-Hardoin, troisième prince français de Morée, s'en 
empara vers 1250 après un siège de trois ans, dans le- 
quel les Vénitiens lui avaient donné l'appui de quatre bâ- 
timents pour opérer le blocus par mer en même temps 
que les troupes françaises bloquaient la ville par terre. La 

1 Le vin de Malvoisie ne se trouve plus que dans Tile de San- 
torin. 

35 



41i) GRECE COiiT|MEMtA|.E ET IfOREE. 

Chronique grecque de Morée donne l'histoire de ce siège , 
pendant lequel le prince le;^ tint resserrés « coinipe on ros~ 
sigool dans sa cage*;» et elle cite les conditions honorables 
qu*il leur accorda en leur permettant de ne ser¥ir que 
sur mer, et en leur concédant des terres dans le pays plus 
fertile de Yatica , vers la pointe du cap IVialée. 

Monembasie ne resta pas long-temps e^lr^ les mains des 
princes français de Morée. Le prince Guillaume dç Ville- 
Hardouin, ayant été fait prisonnier en 1259 dans une ba- 
taille livrée en Thessalie contre Tempereur grec de Nicée, 
fut obligé , après trois ans de captivité et après l^ perte de 
Gonstantinople par Baudouin, de donnar pour sa raqgon, 
en 1263 : la forteresse de Mistr^, qui commandait la yallée 
de Sparte ; une forteresse dans le Magne , qui donnait aux 
Grecs la facilité de se faire un appui des Maînote^ ; et la 
ville de Monembasie , qui était un point facile h défendre 
par mef et propre à alimenter Tindiscipline des montagnards 
de la Tzaconie, L'historien grec George Phr^ntzi , dont le 
beau-frère Grégoire Paléologue-MamDnas administrait cette 
ville en 1406 au nom de Temperepr grpc , raconte avec 
exactitude les phases historiques de cette cité, dont il fait 
le plus grand éloge : « Je ne dois pas , dit-il^, oublier de 
dire de combien d'honneurs et de quels grapds privilèges , 
grâce à la honte de la ville et au^ vertus des citoyens , )e$ 
empereurs comblèrent successivement et l'église de ftlo- 
nembasie et les habitants de cette excellente forteresse. 
Cette ville mérite bien en effet son nom de Mon-Ëmb^sie 
(entrée unique), car on ne peut y pénétrer que par un 
côté ; et sa force n'est due ni à l'œuvre ni à l'art des hom- 
mes mais à la nature , et il est impossible de trouver sous 
le soleil une autre forteresse aussi inexpugnable contre 
toute machine de guerre... Les habitants sont ^ussi pro- 
pres aux choses de mer qu'aui^ choses de terre. Habiles. 

* p. 71 et 72. 

«P. 397. 



ÉoiVEHBASiE. 411 

marifas^ ndn-scuteiuent ils possèdoni nn gràiid nombre de 
navires de commerce avec des pilolés et matelots exercés ; 
mais ils fournissent encore des chef^ et des matelots ha-^ 
biles à la flotte impériale. Stir terre ils sorit cavaliers et 

archers adroits ^ el fantassins braves et expérimentés 

Leur église, déjà honorée dé grandes faveurs par les em- 
{)erears qui précédèrent les empereurs latins, fut comblée 
de nouveaux biens eii 1292 par un chrysobulle de remt>ë- 
i*etlr Androdic. » Le despote Thomas Paléologue , se voyant 
bord d*ëiat de la défendre , en fit don en 1A60 an pa()e i 
maiâ leâ Yéiiitiens , profitant du découragement des habl-^ 
tants à l'aspect des victoires des Turcs dans le Péloponnèse^ 
ft'en emparèrent en 1^6^. 

Les Yénitiens regardèrent Monembasie comme un autre 
Gibraltar, et sa possession leur fut très-utile sans leur êtrd 
onéreuse. Il n'y a pas , il est vrai i de port capable d'abri- 
ter Une barque^ et on n*a de refuge que dans la baie de 
Yatica et dans Tile d'Ëlaphonisi ; mais c'était un moyen de! 
menacer toujours les Turcs sans redouter de représailles. Les 
Yénitiens furent cependant forcés de céder Monembasie aux 
Tdrcs par les stipulations de la paix de 1538. Géux-ci s'y 
maintinrent jusqu'à l'année 1689, où François Morosini^ 
maître du Péloponnèse $ força Monembasie à capitbler: 
Les Yénitiens ne conservèrent Monembasie que pendant 
leur courte occupation du Péloponnèse, et elle fut obligé!! 
de se rendre au grand-vizir en juillet ilili. 

Depuis cette année 1714 jusqu'au moment de la révé- 
lation grecque Monembasie resta entre les mains dek Thrcsi 
mais fort diminuée d'iolportance* Après l'invasion russe de 
1770 dans le Magne, les Grecs (Jui avaient été feompromis 
dans te mouvement se hâtèrent de prendre la fuite t et 
cent cinquante des fandilles grecques qui habitaient Mo^* 
nembasie^ redoutant l'approche des troupes albatiaiseâ in-» 
disciplinées, se réfugièrent à 8petzia, à Hydra et à Smyme^ 
sans revenir après les troubles^ Au moment de la révolu-^ 
tion grecque il n'existait {^Ins que trois cents familles tur- 



419 GRECE CONTINENTALE ET MOREE. 

ques dans la ville , et cinquante dans la forteresse. Après 
une longue résistance les Turcs furent enfin forcés de ca- 
pituler au mois d*août 18'i2 , et, à dater de ce jour, Mo* 
nembasie a suivi le sort du nouvel État grec. 

Au moment où j*y arrivai , Monembasie était une ville 
presque déserte et qui ne semblait guère avoir chance de 
se relever de long -temps. La ville n*e$t occupée que par 
quarante familles d'anciens habitauts et quarante familles 
de Cretois émigrés, et le château ou ville haute n'a d'autre 
garnison que soixante invalides commandés par unphrou- 
rarque (commandant de place). L'abandon presque com- 
plet de cette ville me paraît fort prochain : car les champs 
voisins sont stériles , et les habitants doivent aller jusqu'à 
Tilia pour cultiver avec avantage; en outre , le port est si 
peu sûr que le seul caîque que j'y vis était obligé de se 
chercher une petite crique au milieu des rochers. Je mon- 
tai dans la ville au milieu des décombres , car Monembasie 
n'est qu'un amas de décombres. La plus grande église de la 
ville inférieure est de construction franque. Le portique ex- 
térieur est un cintre brisé selon l'ancienne forme grecque, 
et sur le linteau qui soutient l'architrave sont sculptées des 
deux côtés les armoiries des Vilie-Hardoin : la croix ancrée 
de Champagne. L'église se compose d'une nef , de deux 
rangs d'arcades sur les trois quarts de la profondeur, et 
d'un dôme. Dans la partie intérieure 'sont deux colon- 
nes antiques : l'une en marbre noir uni, l'autre en marbre 
blanc et cannelée. Sur les deux côtés de la nef, le long des 
arcades à pilastres , on aperçoit les places laissées par des 
pierres tumulaires qui auront été enlevées. Quant aux 
peintures byzantines de la voûte , elles ont été badigeon- 
nées par les Turcs et on n'a pu , en les lavant récem- 
ment , retrouver que quelques lambeaux imparfaits en 
haut de la voûte et dans la galerie de gauche en allant an 
chœur. Sur le voile de l'église , sont trois tableaux qui 
m'ont paru assez bons ; ils sont à fond d'or et dans le style 
bj^zantin , mais ils ont fort probablement été exécutés par 



MONEHBASIE. 413 

un peintre vénitien. L*un représente la Vierge et porte 
des armoiries au bas , une fasce rouge sur fond d'azur avec 
une étoile rouge et or dans les deux cantons ; sur Tautre 
est peint un Christ, à la tête noble et résignée, vêtu 
d'une sorte de pelisse vénitienne du quinzième siècle, ou- 
verte sur la poitrine : le troisième tableau est un saint 
Jean-Baptiste. 

A quelque distance est une autre église beaucoup moins 
grande, mais assez jolie. Sur la façade on lit une inscrip- 
tion grecque qui annonce qu'elle a été construite en Tan* 
née 1703, c'est-à-dire sous la domination vénitienne , par 
André Licinios , patricien de Monembasie. Le nom de ce 
même André Licinios, avec la date du 9 juillet, se lit éga- 
lement sur la porte d'une maison toute voisine, qui tombe 
en ruines comme toutes les maisons de Monembasie. 

De la ville je montai à la citadelle , dans l'intérieur de 
laquelle se trouvait un grand couvent fondé par l'empereur 
Andronic quelques années après la cession faite par Guil-* 
lanme de Yille-Hardoin. La dimarchie (mairie) de Mo« 
nembasie possédait autrefois dans ses archives quelques 
chartes de cet empereur , et de ce nombre était le chry- 
sobalie de 1-292 dont G. Phrantzifait mention. Ces actes 
ont été depuis envoyés à Athènes, où j'avais pris copie de la 
charte d'Andronic fort intéressante pour l'histoire ecclé- 
siastique et civile de cette époque. Le monastère d'Andro- 
nic , placé sous l'invocation de sainte Sophie , est aujour« 
d'bui sans moines. Une petite chapelle latérale a été creu- 
sée dans le roc même. L'église du monastère est bien bâ- 
tie, mais elle a été fort maltraitée par les Turcs; et, malgré 
la solidité de sa construction , la ruine d'une partie du mur 
entraînera promptement la ruine do reste de l'édifice. Le 
phrourarque a fait tout ce qui était on lui pour en protéger 
la conservation. Maintenant qu'on a déblayé par son ordre 
beaucoup de décombres, on distingue parfaitement l'endroit 
où finissait le palais du gouverneur impérial et où l'église 
a été élevée. En enlevant sous les arcades du cloître deux 

35. 



414 GRÈCE CONTmETfT/ILe ET MOREE. 

oa trois pieds de terre qui couvraient le pavé , dn d mis 
aussi à décourert une pierre funéraire fort curieuse. Au 
milieu est sculptée en bas-relief une épée romaine appuyée 
sur sa pointe arrondie. Au bas sont deux lidfis coacbés 
dans un sens opposé, avec la tête relevée du côté des bords 
de la pierre. Du corps de chacun des lions sort un cyprèSi 
et au-dessus des deux cyprès sont deux paons avec la tête 
tournée vers le pommeau de Fépée. Je laisse à rin^énieux 
interprète des monuments symboliques » M. Lajard , l'ex- 
plication de ce bas-relief, qui remonte à Tépoque romaine. 
Les Turcs avaient aussi badigeonné Tintérieur de Cette 
église , et, en la faisant laver , on a mis à découvert qbel- 
ques fragments de Tancienne peinture byzantine. Les létes 
sont itieiUeures et plus expressives que celles qu*on reo-^ 
contre dans les églises grecques , mais d*un style fort infé« 
rieur à celui des tableaux que j^ai déjà décritSi 

La forteresse se compose de deux parties bien diltino-' 
tes : la partie inférieure , tournée du côté de la ville et au 
midi , qui est vénitienne , et U parte supérieure , placée 
du côté du pont et du continent de Morée , qui mé seinble 
remonter à Tépoque de Guillaume de Yille-Hardotii. Le inilr 
d^enceinte intérieur est conservé en entier à plus ou moins 
de hauteur, depuis une tour rbnde de l'esplanade, abattue 
en entier et remplacée au temps des Turcs par un moulin 
à vent , jusqu'aux ruihes de plusieurs totirs caiTées qdi 
dominent la partie la plus haute du précipice; 

La' chaleur de là journée était exlrêlne : j'avais vu à Mo* 
nembasie tout ce que je voulais y voir des restes fralncs 4 
grecs j vénitiens et turcs, et j'avais copie de ëes chartes 
importantes ; j'espérais trouver plus de comfort et plus de 
fraîcheur à bord de mon bâtiment , j'allai donc reprendre 
ma yole^ qui m'attendait près du pont» et regagnai ma ca- 
nonnière. A peine avious-nôus tourné la montagne rocheuse 
de Monembasie que le vent du nord commença à soufflpr 
avbc fbree et b nlonafccr de nous repousser vers le cap Ma- 
lée; Nous n'eûmeS que le temps de chercher un abri dans 



éPlDAVROS'LIHeitf. 415 

le f>ort d'ÉpîdaTros-Limeri , que je voulais tisilér aussi. 
J*aTaîs même pria la précaution d'aoïeoer avec mol uq 
guide de Rtonembasio. Je me fis débarc^tier près d'une 
source [dacée au milieu des rocbers « et le bâtiment alla 
8*abriter contre ce terrible vent du nord dcrHère un petit 
cap surmonté d'une tour carrée Ténitienne à créneaux et 
opposé à la montagne de Monembasie* Entre ce petit cap 
et le grand cap Limenaria on trouve une quantité dé grot- 
tes et de cavernes. 

Les ruines de Tantiqbe Épidavros-Limeri Se trouvent 
au-desâus du port fermé par ces deux caps. £n montaiU 
de la source à l'emplacement de la ville antique i on ren- 
contre au milied des rochers une sorte d'étang désigné par 
Pausanias sous le nom d'étang dlno. Mon guide monem- 
basiote me dit que l'opinion des gens du pays est qu'on n'en 
peat trouver le fond. La ville antique, placée en amphi- 
théâtre au-dessus, est connue sous le nom d'ancienne Mo- 
nembasie. L'emplacemedi; éh était certainement mieux 
choisi que celui de la nouvelle ; elle recevait le vent de la 
haute tiier paf l'ôiivertUrè dt?É thtotagif^d bfl àe trohte le 
pont de la Malvoisie actuelle i et n'était pas, comme la 
Malvoisie moderne , exposée à tous les feux du soleil du 
midi. Son port était parfaitement abrité contre les vents 
du nord , ainsi que je pus m'en convaincre : car jamais ce 
vent ne se déchaîna avec une telle fureuri et mon bâti- 
ment resta fort paisible; les eaux du port n'en furent 
même pas violemment agitées; Les murs d'enceihte de la 
ville antique sont, comme ceux de Tirynthe , distribués en 
assises régulières composées de blocs irréguliers joints aux 
rochers; Çà et là i le long des murs , étaient distribuées 
de petites tours carrées ; dans deux ou trois parties de la 
montagne on remarque des degrés taillés dans le roc et 
conduisant à plusieurs plateaux sur lesquels existaient 
probablement des temples. D'autres degrés, assez bien 
conservés, étaient taillés dans une partie de l'aciKpoIis 
qui eondoit à un rocher. On troave aussi dans oette en- 



416 GBÈCB CONTlflSlIiTALB ET MORBB. 

ceinte des citernes qui semblent de construction romaine, 
et les restes des conduits qui distribuaient dans différentes 
parties de la ?iUe l'eau de ces citernes. 

Le vent «'étant un peu abattu au coucher du soleil, nous 
pensâmes qu'il nous serait possible d'entrer dans le golfe 
de NaupHe et nous levâmes l'ancre ; mais nos espérances 
furent déçues : pendant deux jours et deux nuits nous fû- 
nues ballottés par un vent furieux et assaillis ensuite près 
de Spetzia par une violente tempête. Mais le capitaine était 
expérimenté, le bâtiment était bon; malgré la lourdeur 
de nos canons nous tinmes la mer, et, sur la fin du troi- 
sième jour, je rentrai à Nauplie charmé de mon excur- 
sion , de mes ballades , de mes vieilles chartes et de mes 
souvenirs. 



XXII. 

MYLL -^LERNE. — MOUKHLL — TRIPOLITZA. — 

NIGLI. 

Il ne faut pas croire , comme on le lit dans les rapports 
officiels du gouvernement grec, qu'il y ail une route car- 
rossable de Nauplie à Tripolitza. D'abord , de Nauplie à 
Myli il n'y a pas de route du tout; et, en tournant le 
long de la pointe du golfe de Nauplie , on est presque con* 
stamment obligé de se faire voie dans la mer. Ces rives sa- 
blonneuses sont extrêmement basses , et te flot s'étend de 
manière à former çà et là de petits marais ; de telle sorte 
que le chemin le plus uni à suivre est celui qui est con« 
stamment recouvert d'eau. My\i est un petit village bâti à 
une lieue et denûe de Nauplie près des anciens marais de 
Lerne. Ce village est dominé par une colline sur laquelle 
se trouvent les ruines d'un vieux château franc, qui n'est 
connu dans le pays que sous le nom de Castro de Lerne; 



LERNE ET HOUILHLI. 417 

il faut environ trois quarts d*heure pour y monter : on jouit 
de là d*une belle vue du golfe de Nauplie , de sa plaine et 
de son enceinte de montagnes. Ce château avait une triple 
enceinte dont on retrouve encore de nombreux vestiges , 
car partout ses murs sont conservés hors de terre. La se- 
conde enceinte était défendue par six tours carrées distri- 
buées autour des murailles , et en bonne partie conservées. ^ 
Au milieu de ces six tours se trouvait une vaste tour carrée 
à plusieurs étages ; dans celte dernière enceinte intérieure 
était une grande citerne bien conservée : quant à Tenceinte 
extérieure, qut était fort considérable, on en retrouve de 
nombreux vestiges entre les rochers dont elle suivait la 
crête. Au bas de ce château est le célèbre marais de Lerne; 
Une source qui sort des rochers entre avec vivacité dans 
ce marais couvert d*herbes hautes et très-épaisses; c*est là 
que se tenait Thydre de Lerne , et , à quelques pas de là , 
on vous montre le trou laissé par Plnton au moment où il 
entra dans les enfers avec Proserpine. Tous les monti- 
cules sont ici couverts de restes de constructions fran- 
ques. A dix minutes d'une tour de vigie vénitienne près du 
rivage et sur une colline fort rocailleuse , sont les ruines 
d*un château franc dont 4es murs de circonvallation sui- 
vaient les courbures du rocher ; les tours sont toutes ren- 
versées. Quoique peu considérable , ce château était assez 
fort par sa position. 

Mais bientôt les ruines byzantines succèdent aux ruines 
franques ; quand on a franchi la plaine d*Âkhlado-Gampo 
on se trouve en présence d'une des plus grandes villes de 
la Morée sous la domination grecque , la ville de Palœo- 
Moukbli. Cette ville était encore importante au temps de la 
domination franque. G. Phrantzi raconte qu'en Tan iU5S 
elle fut livrée par son commandant, Matthieu Asan, beau- 
frère de Démétrius Comnène , à iMahomet II ; et l'occupa- 
tion de ftloukhli cette même année est attestée par la petite 
Chronique , à la suite de J. Ducas. La route de Nauplie à 
Tripolitza passe au pied de la montagne sur le penchant 



4 là GRÈCE CONTIIVENTALE ET BIORÉB. 

de laquelle |était bâtie Moulchli du côté de la gorge c[tii èsl 
le plus adouci et nou du côté dé la vallée d'Âkhiado-Cauipo, 
où la montagne se termide eU pente abrupte, ie dësbendis 
de cheral auprès d*une fontaîtie abondante et m'aTaoçai & 
travers les terrains cultivés dé ces revers de montagne jus- 
qu'aux ruines de la ville. Elles sont considérables. Les 
Grecs du pays, quand ils veulent donner l'idée d'une 
grande ville , disent qu'elle possédait trois cent soixante- 
dix églises. Ce nombre est foil exagéré sans doute qtiand 
on parie de Moukhli, mais on y retrouve encore des ruines 
qui donnent l'idée d'une ville de vingt à vitigt-ciiiq tiQtlIe 
habitants et les églises sotit en proportion avec cette po- 
pulation supposée. Une de ces églises est conservée de là 
manière la plus pittoresque, le toit seul et h partie des 
miirs de côté qui soutienUëftt le toit sont écrotilés ; îfiaisles 
larges portiques , les arcades élevées , sans parler du grand 
dôme et les deux petits dômei^ de côté, se tiennent encore 
debout. Son style diffère de celui deS autres bâtiments dé 
Palœo-Moukhli , elle est toute bâtie de briques et la forme 
en el^t parfaitement bylantine; tandis qtië les murailles des 
autres bâtitnents^ églises et tôtirs, sont en pierre noife, et 
que les murailles de la forterel^se oiit été , coinnid celles 
d'Aiigëlo-Gastro, bâties en petites pierres sèches et cottune 
fi la hâte. Cette forteresse, qui était thés-considérable, do- 
mine tout le haut de la montagne. La ville s'étendait de^ 
puis le milietl de la montagne jusqu'à la crête; Oti pedt en- 
core suivre isilr le Versant les traces des tnurs d'enceinte et 
â l'intérieur de ces murs on rencontre d'étage en étage une 
notnbreuse suite de rues , de maisons et d'églides dvec one 
ghaUde quantité de citernes distribuées partout. Âti bës de 
cette enceinte les tert'es sont cultivées; tnais paHoutia 
terre est recouverte de fNgitients considérables dé tuiles qui 
montrent que là existaient aussi des habitations : Moukhii 
était un point fbrt îtnportant^ puisqu'il commandait le pas- 
sage étroit de la route de Nd(»plie en Lacdniet en Ar(uidie' 
et en Messénie. 



£q sortanl; de la gqrge dq mont Parthénius , i peu de 
dUtaoc^ de Palceo-Moukhli, on débouche dans une belle et 
Taste plaine , )a plaine de Tripplitza. Cette ville , formée 
vers 1770 des 4ébris des trois cités antiques de Pallantium, 
Tégée et IVJantinée , était devenue le centre de Fadminis- 
tration turque en Morée. Une forteresse importante lapro- 
tcgiBait f et tou3 les défilés oi| dcrvends qui conduisent à 
cette belle plaine sont étroits et faciles à défendre. Tripo- 
litza n*o(rrc plus aMJoqrd'bui qu*un a^pas confus de ruiner 
d*Q(î sortent çà et là quelques maisons toutes neuves. Prise 
le 5 octobre J321 par les Grecs, elle fut reprise par Ibra- 
him , et complètement détruite dans ces deux attaques. 
Depuis qu'un g[ouvernenient régulier a été établi dans le 
pays , Tripoljtza chercbe à reprendre peu à peu sa place. 
Les habitants de TripoIit2;a sont actifs et laborieux ; sem- 
blables au Lucqpois , aux habitants de CenQ-Valli dans le 
Tésin, au]^ Auvergnats , ils quittent leur pay^ pour se por-: 
ter à Athènes et dans d*antres parties de la Grèce, ^fin d'y 
utiliser .leur travail » et reviennent ei|si|jte , quapd ils oqt 
amassé quelques éponotpies , s'établir dans leur ville na- 
tale. Le bazar de Tripolitza offre un grand mouvement. On 
y ypit surtout beaucoup d'ouvrages ^n îo.y-}p]mc et en 
(juinc^illerie ^ l'usage grec. 

Je ne reliai qu'un jour à Tripolitza et me bâtai dès le len- 
depiainde na'acbemjner vers l'antique Tégée, que je désirais 
sqrtout vojr parce que j'étais convaincu que c'était sur ce 
mêm0 eq)placement qu'existait une des villes les plus im^ 
portantes de la Morée au moyen âge : la ville de Nicli, dont 
il est fait si fréquente mention dans la Chronique grecqi^e 
de la conquête de la Mpréc par les Francs, pu une heure 
et d^uaie d'un trot facile en plaine, j'arriyai ^ Palœo-Épi- 
scopi \ l'antique Tégée , et la Nicli de la Chronique. Ses 
murs d'encejnte , fabriqués de petites pierres unies avec 
du ciment , s'élèvent presque partout k une dizaine de 
pieds de hauteur sur six d'épiaisseur , et tout |e long on 
voit encore des restes de tours et de fortifications. La route 



420 GRÈCE CONTINENtALE ET ItOEEE. 

de Nauplie à Sparte par Palœo- Monkhii passait à côté des mars 
de Nicii sans toucher à Tripolitza , qui n'existait pas en- 
core. Cette ville , qui a été fort considérable , devait être 
très-agréable à habiter. Une église , probablement la ca« 
thédrale , subsiste encore , et elle m*a paru fort différente 
des autres églises grecques. Elle est composée d*un dôme 
centrai et de quatre petits dômes placés autour de ce grand 
dôme. Les murs sont bâtis en briques. Je crois qu'elle a 
été bâtie sur les ruines d'un temple antique ; car les assises 
inférieures, surlout sur le derrière de l'église , sont tout à 
fait antiques, et partout les fragments de bas-reliefs et de 
colonnes de marbre sont mêlés dans les constructions su- 
périeures à celles des grandes pierres helléniques qu'on a 
relevées. En dehors de l'église je vis , gisant par terre, un 
grand fragment de bas-relief qui représentait une tête fort 
endommagée et une moitié de corps drapée de grandeur na- 
turelle. Ce bas-relief provenait sans doute d'un ancien 
tombeau. En visitant d'autres-églises des environs , comme 
celles d'Hagios-Sostis et de Piali , par exemple, je vis 
qu'elles étaient toutes composées de fragments de marbres 
antiques. 

La route qui mène de Palœo-Ëpiscopi à Sparte suit, jus^ 
qu'au village de Kryo-Vrysi , le lit du Saranda-Potamos » 
souvent desséché , et elle est encaissée entre deux rangs de 
rochers. Kryo-Vrysi a pris son nom d'une fontaine dont les 
eaux excellentes, qui ont toujours conservé la même abon- 
dance , découlent d'un petit monument composé de frag- 
ments anciens. C'est dans ce lieu, appelé Symbolia , que 
se réunissent divers courants qui tombent dans le Saranda- 
Potamos. Le voyageur anglais Leake pense que cette fon- 
taine est la source que Pausanias appelle celle de l'Alphée. 
Tout en face la fontaine sont dispersées sur la montape 
les ruines d'une forteresse du moyen âge qui était fort 
bien placée pour dominer tout le pays. 

En sortant de Kryo-Vrysi la route suit la pente d'une 
montagne. Parvenu au sommet on découvre un pays d'an 



Ç'.l-»» 



L'VCONIE. 421 

tout autre aspect; c*es une longue plaine très-fer- 
tile, très-bien plantée et Irès-bien cultivée , nommée la 
plaine d'Ârachova. Ces belles campagnes de la Laconie 
étaient animées par quelques villages semés çà et là et 
par un grand nombre de cultivateurs qui se livraient 
dans tous les champs aux travaux de la saison. J*avais un 
plaisir extrême à parcourir celte riche vallée ceinte de 
montagnes verdoyantes. Je laissai bien loin derrière moi 
mon guide et me mis à galoper avec un véritable enivre- 
ment de bonheur. Après quatre heures de cette course 
rapide j'arrivai à la montagne et entrai dans de jolis bois 
qui en revêtent les flancs. Le murmure d'une fontaine 
nous attira moi et mon cheval. Deux pallicares parés plutôt 
qu'armés de couteaux et de pistolets, comme le sont tous 
les paysans grecs, étaient arrivés avant moi dans cette place 
étroite à travers le bosquet. En attendant qu'ils eus- 
sent abreuvés leurs chevaux , je descendis , attachai mon 
cheval à l'ombre et cherchai à côté un endroit bien abrité 
pour m'y reposer au frais. En écartant les rameaux 
pour me frayer une voie dans un endroit qui me parais- 
sait excellent, j'aperçus un homme assis sur le gazon 
avec une expression d'attention et tenant son fusil debout 
entre ses jambes et tout armé. Je lui demandai ce qii'il 
faisait ainsi caché; il me répondit qu'il était un defi 
gardes municipaux de la caserne voisine , qu'il était là 
en service comme l'étaient deux autres de ses camarades 
dans d'autres endroits du fourré, et qu'ils guettaient deux 
voleurs cachés dans les bols entre ce lieu et Yourlia. Peu 
de jours auparavant un dimarque avait été arrêté à ce 
même endroit isolé par les deux bandits, qui lui avaient 
enlevé une dizaine de colonnades. L'idée me vint que les 
deux pallicares que j'avais rencontrés pourraient bien être 
les deux kle[ihtes qu'il cherchait et je lui montrai leur figure 
et leur tournure, qu'il reconnut en effet comme celle de ses 
hommes; il se mit sur-le-champ en marche de ce côté , mais 
déjà ils avaient disparu. Ce que me disaitle garde municipal 

36 



422 CU3CB csssmurrALC et moreb. 



ricîfia fvt BU frimilr Je B*a¥aîs pas encore rencontré 
et \<m'vn tm Grèce , cv nu décoaTcrte des deux pallica- 
r» ^k£i»»£s se pcniait cxmpter. J'élais d'ailleurs pré- 
paré *■ mÀMS. p:<ir ose rencontre de ce genre. J'étais 
■nB)è ar na scîie anglaise et ne portais par consé- 
q^fst awnn e(M cie voyage arec moi ; tout était resté , 
ùbî q^e i:i«s cheranx de snite , ayec mes agoiates, qui 
êcaxtt à puâiews Ikoes de distance et qui, infonnés 
aK «ixite de b présence des Tolears , avaient eu soin de 
se j.ÎAire à one caravaDe de marchands de Mistra trop 
pradents poor saventorer sans escorte. Il aurait été 
difficile de ne pmdre autre chose qoe quelques écus , et 
estore n'êtaMat>îb pas très-iaciles à prendre; car les 
Orienuox, qoi ne tirent jamab qa'en appuyant leurs armes 
sur nn oh}H en repos , sont fort peu rassurés en présence 
d^nn pê:aSet entre les mains d'un Franc , qui , comme ils 
le savent , tire sur un objet en mooTement sans avoir be- 
soin d^appoyer s^^ arme. La chance d'nne scène aussi 
noQTeile pour moi méritait bien qae je Toulusse la braver. 
Je rafraîchis donc mon cheval à b fontaine , le sellai bien 
et me hàiaî de me jeter dans ces sentiers boisés et mon- 
tagneux. J*eos le désappointement de ne rencontrer per- 
sonne, et j'arrivai sans encombre an khaoi de Vourlia situé 
sor le versant d'nne montagne au-dessus de laquelle sont 
ks ruines de Tancienne forteresse de Sellasia transformée 
au moyen âge en 'forteresse gothique. C'est un passage 
fort important à garder. De là se découvrent toute la riche 
vallée de Tforotas et toute la chaîne imposante du Tay- 
gète. La chaîne du Taygète ou Malevo est d'un effet ad- 
mirable par sa continuité et le rapprochement de ses pics 
aux formes les plus variées. Je restai là plusieurs heures 
dans one véritable admiration, seul mets dont j'étais des- 
tiné à me repaître ; car, lorsque mes guides arrivèrent, je 
trouvai mes provisions gâtées par la chaleur de la jour- 
née , mon pain durci de manière à être immangeable sans 
■«mper dans Tcao, et mon vin tourné et aigri. Le 



VALLEE DE L^ECIROTAS. 4^3 

khani de Vourlîa n'avait à m'olfrir que les oignons crus de 
son jardin. A quatre heures je montai à cheval pour des- 
cendre la montagne de Yourlia. ta vue est véritablement 
fort belle. De ce côlé la campagne est d'une richesse ex- 
trême; les figuiers, les mûriers, les citronnier^, les oran- 
gers, les oliviers y abondeul. L'olivier de la Lacédémonie 
paraît un arbre tout différent de Tolivicr de l'Âttique : 
ses feuilles sont vertes et luisantes et sa hauteur comme 
son ampleur sont plus considérables. Je m'arrêtais de 
temps en temps en extase contemplant cette belle vallée 
de l'Ëurotas et ces belles montagnes. Devant moi, sur une 
chaîne appelée le Penledactyli , apparaissait le château de 
Mistra, bâti par mon compatriote Guillaume de Ville-Har- 
doin ; sous mes yeux se développait la place où était autre- 
fois Sparte , et ce fleuve que je voyais c'était l'Ëurotas. Je 
traversai l'Ëurotas sur un pont fort élevé et descendis au 
bas de cette rive, gracieusement revêtue d'herbes épaisses, 
de fleurs et d'arbrisseaux , pour boire dans mes mains 
les eaux de l'Ëurotas , qui coule paisiblement entre des 
haies touffues de lauriers-roses, de narcisses et de lis bteus; 
Quand on est arrivé au pied des premiers contreforts du 
Taygète, la route se divise. D*un côté on va à Mistra , for- 
teresse franque devenue forteresse turque, sur la montagne; 
de l'autre on va à l'antique Sparte , située dans la plaitie et 
que j'apercevais de loin : car une petite ville nouvelle a ré- 
cemment commencé près de l'emplacement antique. Je 
passai donc aii pied d'une tour carrée placée sur le pen- 
chant d'une colline , traversai des champs d'oliviers , des 
vergers, des cours d*eau et de véritables jardins; passai au 
pied de la Lacédémorie byzantine, qui avait remplacé l'a- 
cropolis de Sparte; longeai les restes du théâtre; retnarquai 
en passant des débris de colonnes des temps antiques, et ar- 
rivai dans la Sparte nouvelle. 



424 gbècb continentale et morée. 

XXIÏI. 

SPARTE. — LACÉDÊMONIA. — MISTRA.— AMYGLÉE. 

Il y a en réalité trois villes de Sparte : la Sparte antique, 
la Lacédémonia du moyen âge et la Mistra de Yille-Har- 
doin ; fort distinctes l'une de l'autre par leur existence 
bislorique comme par leur emplacement, mais qui ont 
souvent été confondues dans un même nom. La Sparte 
antique était placée dans la plaine où sont les quelques mai- 
sons qui composent la Sparte moderne, et s'étendait jus- 
qu'aux collines auxquelles sont adossés les restes de l'am- 
philhéâtre. La Lacédémonia du moyen âge comprenait 
les quatre collines seulement de l'Eurotas réunies et clo- 
ses par un mur d'enceinte. La Mistra des Francs était à 
une lieue de là, adossée au Taygète ; et , comme dans ces 
temps de trouble toute la population abandonnait les plaines 
pour se réfugier dans les montagnes sous la garde des 
forteresses , le nouveau fort de Mistra fut connu à son tour 
sous le nom de Sparte et est souvent désigné ainsi par l'his- 
torien Georges Phrantzi. 

La Sparte actuelle est une création qui ne date que de 
fort peu d'années. Il n'existait plus qu'une seule masure 
sur ce terrain consacré lorsqu'on ordonna une ville. Quel- 
ques maisons sont déjà élevées , mais il n'y a pas encore 
de rues. Cependant c'est la capitale de la province et je 
descendis chez le gouverneur M. Latris, homme fort lettré. 
La température était d'une chaleur excessive, 33 degrés de 
Réaumfur. Dès cinq heures du matin on a déjà la tem- 
pérature la plus haute de la journée ; et cependant cette 
riche plaine est si bien arrosée par l'turotas et par deux 
petites rivières que l'herbe y était parfaitement verte. Les 
maïs , les vignes étaient aussi verdoyants que le sont les 
prairies de Normandie au printemps. Les mûriers qui cou- 



SPARTE. 425 

vrent cette plaine aTaient déjà pris leur seconde feuille. Les 
hommes sont les seuls êtres vivants dans cette belle plaine 
qui semblent souffrir de la chaleur , et ils n'ont aucune 
prévoyance pour s*en garantir. Leurs maisons, construites 
à rallemande , avec beaucoup de fentes et des murs très- 
légers, sont de véritables étuves; il n*y a pas de portiques 
sous lesquels on puisse se mettre à couvert : et, bien qu'une 
neige abondante blanchisse les pics du Taygète et revêle 
tous ses flancs et qu'il suffise de huit heures pour arriver 
à cette glace, on n'en envoie pas chercher, et le conseil de 
la ville n'a pas songé à avoir une glacière. 

Malgré cette extrême chaleur, j'allai visiter la magna- 
nerie et la ûlature de soie que l'on vient de fonder. La 
filature pourrait contenir trois cents ouvriers, mais je n'ai 
aperçu qu'une trentaine d'hommes et quelques femmçs; 
tous ouvriers italiens, venus pour redonner les leçons qu'au 
douzième siècle l'Italie reçut elle-même de la Grèce 
lorsque le Normand Roger transporta les vers à soie et les 
manufactures de soie de Corinthe en Sicile. La magnanerie 
ne peut guère produire qu'une trentaine de livres de soie, 
mais chaque paysan a l'habitude d'élever des vers à soie. 
Les femmes les font éclore en les laissant sur leur poitrine. 
Les nombreux mûriers du pays servent à leur alimentation; 
et les propriétaires viennent ensuite vendre leurs cocons à 
la magnanerie, qui les fait filer. La' production de la soie a 
fait depuis quelques années beaucoup de progrès dans ce 
pays; ou fait plus et mieux, et le prix de la soie de Lacé« 
démone a presque doublé sur le marché de Lyon. 

Un vandale français, M. de Fourmont, se vanle, dans ses 
lettres à M. de iMaurepas, d'avoir complètement anéanti la 
Sparte antique : « Je l'ai fait non pas abattre , écrivait-il 
» au ministre , mais raser de fond en comble; il n'y a plus 
» de cette grande ville une pierre sur une autre. Depuis 
» plus de trente jours , trente et quelquefois soixante 
» ouvriers abattent , détruisent , exterminent la ville de 
■ Sparte... Si, en renversant ses murs et ses temples; si, 

3C. 



4 20 GBÈCE contikeiitAle et morÉe. 

n en m laissant pas unis pierre i^ur une abtre atit)lQ9 petit 
» de ses sacelium son lien sera dans la doitë ignoré i j'ai 
» au moins de quoi le faire i^econnaître , et e*est quelque 
» chose. Je n'avais que ce moyen de rendre mon voyage 
9 illustre I • 

Cette exclamation est assurément digne d'un autre 
Érostrate. Mais le mépris et le dégoût succèdent à la baine 
contre un tel homme quand on voit que* ce) vandaHsme 
n'était qu'une fahfaroonade de barbarie. Fourmont ti'avait 
pas soixante ouvriers pendant trente joars , et ses soixante 
ouvriers, qui ne connaissaient Ai le pic ni la pioche, avaient 
fait peu contre des murs helléniques dont un attelage de 
bhevaux ne pourrait remuer une assise. Aussi retrouve-t-on 
encore sur place plusieurs de ces monuments que le temps 
beul ne fiuffit pas pour détruire. 

Je me dirigeai d'abord vers les collines «tuées près de 
TEurotas et le long desquelles en arrivant j'avais aperçu 
quelques restés de constructions. De ces quatre collines 
qui se joignent, la plus élevée est celle qui s'avance par une 
pente abrupte jusqu'à la t*oute actuelle de Trlpolitxa. Le 
long de la troisième et de la quatrième » du côté de l'Eu- 
rotas et sous les soubassements de la muraille byzândne 
qui enceint ces quatre collines, sont les fondements de 
quatre temples antiques, dont trois sur la troisième colline< 
Ce sont , comme presque toujours , de vastes pierres qua- 
drilatères, il quelques pas au-dessous de ces temples,* sur 
lesquels était appuyée la muraille byzantine» je remarquai 
une inscription grecque en belles lettres un peu cassées 
sur une pierre de six pieds Sur huit. Les dix lignes i que je 
copiai, étaient gravées d'une manière fort lisible. Une autre 
pierre, située quelques pas plus haut , près des soubasse- 
ments d'un autre temple, porte aussi une inscription de la 
même époque ; mais les lettres en sont si effacées (|u'il 
m'a été impossible de la lire. Dans riuiérleur de oe mur 
d'encdnte, on aperçoit les ruines do plusieurs églises; et 
sur led murs de ces églises, comme sur ceux des lortifita- 



$t»ARTE. 427 

lions, des colonhcs ahliqucs coupéi^scn morceaux ou déta- 
chées par assises dé (Quelque édifice voisin apparaissent en 
tout seiis, tantôt dans la largeur du mur et tantôt dâtis sa 
profondeiir. Ati bas de la plus haute colline sont les rester 
d*un ancien édifice public et d'une église qui offrent Uri 
gtand nombre de traces de semblables mdtilatibn^. L'am- 
phithéâtre de Tantique SpàHe eist adossé à cette même mon- 
tagne i h côtlcavité de l'hémicycle tbufriéé fers la ville: 
Léd gl*aild8 biurs d'appui des deux côtés sont cbti^ervés 
jasqile sur le haut ainsi que les graditis du théâtre. 

J'ëtëtidiâ mori ëtcUb^ion ati delà de l'ahlphithéâtre, par- 
tout oQ il me i^ëmblait poUtoir reitrouver des restés aoti- 
qUel Une petite église d'apparence fort aticiettne ftdûllfelit 
|[}tiélq(lëlS débris^ réunis dans leâ champs Voisinsi à itiesUrè 
Qu'on les rëtt-ouve ; car les Otets actuels nlbfttreht partent 
un grâtid respect pour lés rel^te^ helléniques, et, ûiie fois 
qu'ils sont réUhis dand Téglisë la plus i*ainée , ils DOnt \k , 
ftous la foi de la piété publique , plus en sûreté qu'ils ne 
teràiënt che2 lions dans le musée le mieux gardé. Parmi 
êëâ débris , Uri gtând fragment de statue drapée de gi^an- 
deùr naturelle, mais dâtïà têie et sans pieds, m'a semblé 
d'un assez beau style. Oii à fait placer ; dans une grande 
pièce de la maison du gouverneur LatriS , quelques autres 
fragments dé têtes^ bitstes , inscriptidnà» pour commencer 
un musée. Une statuette de Mercure, ëti marbre blanc, de 
deux pieds de hattt, est Un fort joli morceau ; il n'y manque 
qu'une main et les deux pieds. De UdmbreUt fragments ont 
été sans doute employés à la construëtiod des ponts et peut- 
être à celle du théâtre; mais^ comme aUt:;Une ville moderne 
U'aVait été construite dans cette plaine avant la Sparte nou- 
velle, on doit retrouver encore beaucoup de restes dans ses 
aiterrissemems : c'est encore là Une terre vierge à exploiter. 
Entité les collines et la viUe moderne est un monument en 
pierres quadrilatères. Les traditions populaires le donnent 
comme étant le tombeau de Léonidas, dont le corps fut ap- 
porté Il Sparte après sa mort aux Thermopyles. C'est une 



428 gbÈcb continentale et HOEÉE. 

sorte d*béroûin. Il n'en existe plus que les murailles tout 
unies, qui n'annoncent pas la forme d*un temple. De là je 
traversai des champs d'oliviers et de mûriers pour redes* 
cendre vers les bords de TEurotas, afm d'y voir ua tom- 
beau que les mêmes traditions populaires donnent cooiine 
celui du roi Agis. C'est là une promenade délicieuse. 
L'Eurotas coulait sans doute autrefois le long d'une sorte 
de circonvaliation naturelle dont il est éloigné aujourd'hui 
de quelques centaines de pas, et les terrains qu'il a 
abandonnés ont formé des terres grasses fort bien culti- 
vées. A l'extrémité de ce tertre, près d'une plantation de 
beaux peupliers qui s'étend jusqu'à l'Ëurotas dans l'en- 
droit où il se rapproche de la rivière de Magoula, qui ar- 
rive de son côté pour se réunir à lui , on aperçoit un 
tombeau creusé dans une sorte de pierre rougeâtre. Le 
couvercle en a été enlevé , brisé et jeté à quelques pas ; 
c'est peut-être là un des exploits dont se vante Fourmont. 
On y voit une^ statue en haut-relief drapée et un peu plus 
forte que la grandeur naturelle. On n'aperçoit plus que le 
pied , la jambe et le tour du corps de celui qu'on dit être 
le roi Agis, le haut-relief a été creusé ou brisé dans sa par- 
tie saillante. Le tout paraît plutôt des temps romains. 

Ce lieu, gracieusement planté de peupliers s'avançant en 
9ng1e arrondi à l'extrémité jusqu'au confluent des deux ri- 
vières , m'a semblé répondre tout à fait à la situation du 
célèbre Platanistas, où luttaient ensemble les jeunes gens 
et les jeunes filles de Sparte. 

Dans la soirée M. Latris, gouverneur jde Sparte, et moi 
nous allâmes visiter, au sud de la ville actuelle, une colline 
sur laquelle se trouvent aussi des restes antiques. On a de 
là une fort belle vue de la vallée de l'Ëurotas. Elle n'est 
qu'à un quart de lieue de la ville, et en la plantant on pour- 
rait faire un lieu de promenade agréable pour une ville où 
il serait nécessaire de pouvoir trouver quelques lieux un 
\yeu ombragés. 

Dans le cours de mes excursions à la poursuite de Fan- 



f r 



LAGEDEMONIÀ. 4^9 

tique, je me rendis, à cheval, jusqu'à l'antique Amyclée, 
aujourd'hui Sclavo-Chorio, le village des Slaves, à une lieue 
de Sparte, dans la plaine. Malgré toutes mes recherches, 
je ne pus trouver que quelques colonnes brisées et deux 
restes de temples antiques servant de soubassement à des 
églises. Là, ainsi qu'à Sparte, je me fis apporter toutes les 
vieilles monnaies que possédaient les paysans. Elles sont en 
général de l'époque byzantine. J'en trouvai cependant 
plusieurs en cuivre des temps helléniques et de Sparte 
même et plusieurs autres des princes français de la fa- 
mille Ville-Hardoin , qu'on ne dédaignera plus désormais, 
je l'espère , comme on les avait dédaignées jusqu'ici faute 
de les connaître. 

La Lacédémonia byzantine occupait les quatre collines 
que j'ai mentionnées plus haut , à une lieue de la Sparte 
actuelle et près de TEurotas. « Lacédémonia , dit la Chro- 
nique de !VloréeS était une grande ville bien garnie de 
tours et de murailles ^ fabriquées de chaux. Les habitants 
s'étaient vigoureusement fortifiés, avec la ferme résolution 
de ne pas se rendre. Pendant cinq jours les Français tour- 
nèrent jour et nuit en combattant sans interruption autour 
de la place , et ils dressèrent les trébuchets qu'ils avaient 
amenés de Nicli. Enfin, après un grand carnage et la des- 
truction des tours , la ville , cédant à la force , capitula et 
obtint, par une convention gaiantie sous serment, que les 
habitants conserveraient leurs propriétés et leurs privi* 
léges. » 

L'emplacement de Lacédémonia est fort reconnaissable. 
Les murs de cette ville forte, construits de ciment, se con- 
tinuent sans interruption autour des quatre collines ; quel* 
ques tours en ruines s'y remarquent d'espace à autre. Dans 
l'intérieur , des débris de plusieurs églises annoncent son 
ancienne splendeur; et l'espace marqué par les murs d'en- 
ceinte indique qu'une population de vingt à vingt-cinq 

^ p. 51 de mon éiiit. à deux, colonnes. 

2 C'était une des doaze places fortes de la Morée. 



430 GRÈCE CONTINENTALE ET MOREB. 

mille habitants pouvait y trotivcr place. Elle ne paraît pas 
8*ê!re jamais bien relevée depuis la conquête franque. 

C'est de cette dernière époque que date la construction 
d'une troisième ville qui est ilientionnée, par G. Phratitzi, 
sous le nom de Sparte \ et dont le véritable nom est Rie- 
zitbra ' suivant les Grecs , et Mistra suivant les Francs ; 
et, sur ce point , je suis assez de l'avis des Francs, qui en 
étaient les fondateurs. Le chroniqueur grec de la princi- 
pauté française de Morée raconte ' que , pendant le séjour 
du prince Guillaume de Ville-Hardoin dans ces parages, il 
trouva, à une lieue de Lacédémonia, un petit monticule si- 
tué d'une manière pittoresque au-dessous d'une plus haute 
montagne. Cette situation , ajoute-t-il, lui parut convena- 
ble pour y placer un fort. Il en fit en effet constMiirë un 
sur cette montagne, et lui donna le tiom de Mezithrâ, qa^il 
porte encore aujourd'hui, tl en fit une belle place et un 
fort des plus imprenables. 

Le sentier qui conduit de Imparte à IViistra conduit à tra- 
vers des vergers de mûriers et d'oliviers , et traverse plu- 
sieurs cours d'eau. Au village de Magouta , placé sur la 
route, je visitai en passant, près d'un moulin , utie vieille 
église dont une partie a été entraînée par là rivière de Ma- 

*■ Lorsque G. PhiUûtzi metttloti6e la cession que fit OUillaume de 
Ville-Hardoin, en 1963^ à Michel Paléologue des trois places de 
Monembasie, de Maina et de Mistra pour sa rançon, il donne à cette 
dernière le nom de Sparte, xat rr^v Aaxft>vtx:^v Iràp'nîv (p. t7). 
Lorsqu'il mentionne la vente faite à Rhodes parle despote Tliéodose, 
en 1408, de son despotat de Mistra à Tordre de Saint-Jean-de* 
Jérusalem , il Pappelle ta seigneurie de Sparte, ttspàcraç év t^ vofttù 
pisià Tptrpsw; t;^v t^; iTràp'mç àpyriv insirbikr,x6i tt) à^«^^o*T>jTi 
Toû TrpoçnToi» xal pa7rT!0"ToO Jwavvoi». (Pag. ôi.) 

* Mezithrâ est une espèce de (Vomage caillé en tnrqaie. Mistra, 

eti patois de France , signifie la maîtresse Tille. Éic f o fropoirtse 

tOTtov OTTOu fftval Yi x^P°^ Trpoovopiafr^eto'a McÇtij^pâ; , ô »6» 

«a^ouf*«va; MtffrpcZç. (Manuscrit de rarchevêqne de Laoédémone.) 
' Page 73. 



MISTRA. 431 

goqla, qui quelquefois Revient un torrent fougueux, mais 
qui, au moment de ma visite , était si humble que je lais*- 
sai là le pont et la passai à gué. Cette petite église, connue 
S0U3 le nom de xo([Jt,r,(7i(; tyjç OeoToxou (Assoii)ption de la 
Vierge), av^i^ un pavé en mosaïque, et le partex extérieur 
était ouvert et orné de colonnes. 

Depuis le départ des Turcs un faubourg assez considé- 
rable ou plutôt une nouvelle ville de Mistra s'est formée 
au pied de Tancienne ville, dont elle est séparée par la ri- 
vière. Avec la sécurité est revenu le goût d'habiter dans 
les plaines. Le nouveau bourg, appelé Parori ou £xo-Chori, 
forme aujourd'hui une sorte de concurrence avec la nou- 
velle Sparte. 

Je traversai la rivière et arrivai dans la Mistra de Guil- 
laume de Yille-Hardoin. Le monticule sur lequel elle est 
bâtie est en effet placé au pied de la chaîne du Taygète. 
Une gorge fort étroite , en pente fort rapide dans le fond, 
et tout à fait abrupte du côté du mamelon de Mistra , la 
sépare d'un autre mamelon. La ville se continue depuis la 
rivière jusqu'en haut, divisée en trois parties : Kato-Chori, 
le bourg d'en bas ; Mcso-Chori , le bourg du milieu , et le 
Castro, toutà fait au-dessus de la montagne : mais la partie in- 
férieure de la ville est la seule habitée, le reste ayant été aban- 
donné après la révolte des iVlaînotes et les ravages des Alba- 
nais. Ce ne sont partout que maisons et églises en ruines. 

A une assez grande hauteur est situé le monastère de 
ZojoSoxou TT^YT] (Mère du Sauveur), que j'avais si vaine- 
ment recherché à Sparte même; trompé par G. Phrantzi, 
qui nomme ainsi Mistra par affection pour l'antiquité clas- 
sique. Je tenais à visiter le tombeau de 'fhéodora Tocco, 
nièce du comte Charles Tocco de Céphalonic et fcimue de 
Constantin Paléologue depuis empereur et le dernier de9 
empereurs, et celiii de Çléophas Malatesta, femme du des- 
pote Théodore son frère , qqi toutes deux y avaient été 
enterrées. G. Phrantzi raconte que, la belle Théodore 
Tocco étant morte à Saint-Omer (Santameri) en Morée, 



432 GRECE CONTINEKTALE ET MOKEC. 

près de Patras, en noTembre i/»30, au grand regret de 
son mari et de toute sa maison , qui admirait sa parfaite 
beauté, son corps fut d'abord transporté dans une des 
églises de Clarentza, puis de là dans le monastère de Zoo- 
docou à Sparte*; et que Cléopiias Malatesta y fut inhumée 
aussi ' en lZi33. 

Le monastère mentionné ici a été en partie ruiné ; mais 
les tombeaux subsistent encore au milieu des ruines du 
cloître, et sont connus comme tels dans les traditions du 
pays. I/église, appelée Paiitauasio, dooi rarchitecture est 
toule latine, est conservée en eniicr. Au dessus du por- 
tique s'élève une colonnade ou ver le comme les Loggic de 
Florence , et à l'extrémité de la colonnade une tour de 
forme byzantine. Le tout me paraît de trop bon goôl pour 
avoir pu être construit h ré()oque franquc ; cela paraît plutôt 
de l'époque vénitienne , c'est-à-dire de la fin du dix- sep- 
tième siècle. Un peu au-dessous est la métropole, à laquelle 
est adossée le palais archiépiscopal , qui sert aujourd'huf 
d'habitation au curé, frère de l'archevêque actuel; ce 
dernier était en visite chez son frère , et ils me firent, 
avec la plus parfaite politesse , les honne'urs de la métro- 
pole. Sur la porte d'entrée on lit que cette église a été bâ- 
tie par l'archevêque Nicéphore , le premier des archevê- 
ques du rit grec, qui prit possession de Misira après 
l'abandon qui en fut fait, en 1263, par Guillaume de Ville- 
Hardoin à Nicolas Paléologue pour prix de sa rançon. Sui- 
vant les Annales des frères-mineurs de Wadding, le der- 
nier des évêques latins de Wistra s'appelait Haymon et 
fut transporté à l'évêché de Corou^ La série des arche- 

* Kaî pteri raÛTa àv6xô^io>av auriv sic t?}v sv tt) Inioxr, tou 

ZWO^OTOU fAOVYlV. (P. 154.) 

* Kat hir^vi èv Tfi Zwo^OTOi» fxovY). (p. 158.) 

' Wadding rapporte (t. 7 de ses Annales) une le! Ire de Nicolas llî, 
en date da 18 août 129'?, qui recommande à Tévêque d'olène, aa 
prieur des frères-piécheurs et au gardien des fi ères-mineurs de Cla- 
ronfza, ut ITaymoncm, episcopum Lacedœmoniœ in Pcloponneso, 



MISXRA. 433 

Téqaes du rit grec, depuis cette époque, est donnée, avec 
quelques extraits de la vie de chacun , dans un volume 
manuscrit que possède Tarchevêque de Lacédémone Mêlé- 
tius. Il voulut bien me le confier , ainsi qu'un autre ma- 
nuscrit sur parchemin in-folio qui contenait un évangéliaire 
du quinzième siècle, et il m'invita à prendre copie de son 
Kôv^iS Upoç , contenant les vies de quelques-uns des mé- 
tropolitains , ses prédécesseurs : ce que je fis. Ce sont d'a- 
bord Micéphore, le premier après l'abandon de Mistra par 
les Français en 1263, puis iV